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HISTOIRE 



SECOND EMPIRE 



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et 
de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède 
et la Norvège. 

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) 
en février 1905. 



DU MEME AUTEUR, A LA MEME LIBRAIRIE 



Histoire de la seconde République française. 3 e édition. Deux 
vol. in-8° 16 fr. 

Histoire du second Empire. — Tomes I et II (1852-1859). 7 e édition. 

Deux vol. in-8° avec cartes 16 fr. 

— Tome III (1859-1861). 6 e édition. Un vol. in-8° avec cartes. ... 8 fr. 

— Tome IV (1861-1866). 6 e édition. Un vol. in-8° avec cartes. ... 8 fr. 

— Tome V (1866-2 janvier 1870). 4 e édition. Un vol. in-8° 8 fr. 

— Tome VI (2 janvicr-7 août 1870). 4 e édition. Un vol. in-8° ... 8 fr. 



PARIS. TYPOCRAPHIE PLON-NOURRIT ET C ie , 8, RUE GARANCIERE. 6103. 



HISTOIRE 



DU 



SECOND EMPIRE 



PAR 



PIERRE DE LA GORCE 



TOME SEPTIÈME 



CINQUIEME EDITION 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT et O, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARANCIÈRE— 6= 

1905 

Tous droits réservés 




HISTOIRE 



SECOND EMPIRE 



LIVRE XLI 



L'ARMÉE DE METZ 



Sommaire : I. — Premières nouvelles des défaites : la nuit du 6 auTaoût : Paris 
pendant la journée du 7 août. 

II. — Metz : résolutions contradictoires : en quelles anxiétés s'écoulent les jour- 
nées des 7 et 8 août : le commandement : l'Empereur, Lebœuf, Bazaine. — 
Concentration de l'armée en avant de Metz sur la Nied française. 

III. — La situation intérieure : arrivée des députés à Paris : leurs dispositions : 
premiers projets de changement ministériel : pourparlers avec l'Impératrice 
(8 août). — La séance du 9 août : déclaration de M. Emile Ollivier. — 
Propositions diverses : M. Latour du Moulin; Jules Favre, le baron Jérôme 
David. — Chute du cabinet Ollivier. — Le nouveau ministère : quels élé- 
ments il représente et quelle en est la signification. 

IV. — L'armée allemande après les batailles du 6 août : comment ses diffé- 
rents corps s'avancent au delà de la Sarre et se répandent en Lorraine. — 
Explorations et reconnaissances dans le but de découvrir les projets de l'ar- 
mée française. 

V. — L'armée française : abandon de la ligne de la Nied française (11 août) 
et repliement général vers Metz. — En dépit de ce recul, le projet, déjà 
débattu le 7, de franchir la Moselle et de rétrograder sur Verdun et Châlons 
ne semble pas encore arrêté. — Crise du commandement : démission du 
major-général : comment Bazaine est appelé au commandement en chef de 
l'armée du Rhin (12 août). — Comment semble résolu, quoique non sans 
quelques arrières hésitations, le projet de retraite au delà de la Moselle. 

T. VU. 1 



2 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

VI. — La condition des choses autour de Metz à partir du 12 août : comment 
tout l'intérêt de la lutte se résume en un double effort : effort de l'ennemi 
pour contourner nos positions et nous isoler de la patrie : effort des Fran- 
çais pour échapper à l'étreinte. — Quelles erreurs générales et quelles 
négligences de détail paraissent compromettre, de notre côté, cette grande 
opération : le maréchal Bazaine, et en quoi il est inégal à la tâche. — Com- 
position de l'état-major. — De la rupture des ponts en amont de Metz : choix 
des points de passage sur la Seille et la Moselle pour notre armée en retraite : 
par quelles routes pourront s'écouler nos colonnes et quels sont à cet égard 
les ordres du commandant en chef. — Ordre de marche pour le 14 août : 
commencement d'encombrement : esprit et dispositions de l'armée : départ de 
1 Empereur. — Le 2 e corps; le 6 e corps; la Garde ; le 4 e corps. — Gomment 
le mouvement est tout à coup interrompu par une attaque de l'ennemi sur 
la rive droite de la Moselle. 

VIL Bataille de Bohny. — Les derniers corps français laissés à l'est de 
Metz; initiative du général de Goltz : attaque du côté de Colombey. — Com- 
ment la bataille aurait pu, soit être évitée, soit être poussée à fond : com- 
ment on ne suivit ni l'une ni l'autre conduite. — Combats livrés par le 
3 e corps, aux abords de Colombey et sur le rebord du plateau de Borny. — 
Engagements soutenus autour de Mey par les troupes du 4 e corps. — Com- 
ment la lutte se prolonge, même à travers les ténèbres, et ne s'éteint que peu 
à peu. — Comment, des deux côtés, on s'est attribué le succès. 

VIII. — Le lendemain de Borny. — Toute l'armée achève dépasser sur la rive 
gauche de la Moselle. — Quels étaient les lieux où s'avancerait l'armée en 
retraite — Marche du 15 août : les divisions de cavalerie. — Le 2 e corps. 
— Le 6 e corps. — La Garde. — Le 3 e et le 4 e corps : embarras et encom- 
brement à la sortie de Metz. — Mouvements des troupes prussiennes : en 
quel point les amène l'étape du 15 août. — Léger engagement entre la 
brigade de Bedern et la cavalerie française. — Fin de la journée du 15 août : 
l'Empereur : Bazaine. 

IX. — Le 16 août : départ de l'Empereur : Bazaine; renseignements divers qui 
lui parviennent : comment, après avoir prescrit le départ pour quatre heures 
du matin, il se décide à suspendre la marche jusque dans l'après-midi. 

X. Bataille de Bezonville (16 août). — La cavalerie allemande : soudaine 
attaque; surprise et commencement de panique. — Comment le 2 e corps 
prend les armes et repousse la première tentative ennemie. — Développe- 
ment de la bataille : Alvensleben et le III e corps : médiocre succès de ses 
premiers efforts : comment les Français auraient pu mettre à profit leur pas- 
sagère supériorité numérique. — Comment le III e corps se complète et s'ac- 
croît d'un des régiments du X e corps. — Perte de Vionville ; perte de Fla- 
vigny ; combats autour de la Maison-Blanche. — Betraitc de la plus grande 
partie du 2 e corps : charge de cavalerie : Rezonville menacé : péril de 
Bazaine. 

XI. Bataille de Bezonville (suite). — Quelles grandes chances de succès con- 
serve Bazaine. — Forces françaises et forces allemandes. — Canrobert et le 
6 e corps. — Inquiétudes d'Alvensleben : comment il a recours à la cava- 
lerie : charge de la brigade Bredow. — Comment Bazaine fixe son attention 
sur sa gauche et y concentre ses principales forces. 

XII. Bataille de Bezonville (suite). — Ladmirault et le 4 e corps : sa marche : 



L'ARMEE DE METZ. 3 

quelle influence décisive il peut exercer sur la bataille. — Occupation du 
fond de la Cuve, du bois de Tronville, de la ferme de Grizièrc. — Com- 
ment on attend l'arrivée de la division Cissey. — Renforts allemands : com- 
ment se complète le X e corps. — Arrivée de Cissey : le fond de la Cuve ; 
destruction presque totale de la 38 e brigade allemande. — Quelles eussent 
été nos chances de victoire si des renforts fussent arrivés. — Comment notre 
situation se gâte un peu : grande charge de cavalerie sur le plateau de Ville- 
sur- Yron, et quelle en est l'issue. — Comment Ladmirault, laissé sans ordres, 
sans secours, privé d'ailleurs de la division Lorencez, ramène le soir ses 
troupes vers la ferme d'Urcourt. 

XIII. Bataille de Rezon ville (suite). — Comment à notre aile gauche la 
bataille se traîne : combats sanglants mêlés d'accalmie. — Dernière tentative 
du prince Frédéric-Charles contre Rezonville et comment elle échoue. 

XIV. — En quelles conditions générales s'est livrée la bataille : grande victoire 
à demi saisie et qui nous échappe : les forces respectives : quelles grandes 
masses de troupes sont demeurées inutilisées. — Arrivée tardive des divi- 
sions Metman et Lorencez. — La soirée : aspect du champ de bataille : les 
pertes : esprit et dispositions morales de l'armée. — Comment Bazaine donne 
l'ordre de rétrograder. 

XV. — La marche rétrograde. — Les Allemands : leurs inquiétudes : com- 
ment ils se rassurent en voyant nos lignes qui se dégarnissent : leurs disposi- 
tions : comment ils appellent à eux tous leurs corps d'armée : ce qu'ils con- 
naissent et ce qu'ils ignorent de nos positions : plan de M. de Moltkc. — La 
soirée du 17 août. 

XVI. — Les positions françaises depuis Rozérieulles jusqu'au delà de Saint- 
Privat. — Force et faiblesse de ces positions. — Les Allemands : leur 
marche dans la matinée du 18 août. — Quels avis recueillent parmi nous les 
commandants de corps : Bazaine ; en quelle sécurité il parait s'endormir. — 

— Mesures de vigilance insuffisantes ou à peu près nulles. — Comment 
commence la bataille. 

XVII. Bataille de Saint- Privât. — Comment Manstein, chef du IX e corps, 
précipite l'attaque. — Témérité de cette attaque prématurée, insuccès des 
Allemands : détresse de leur artillerie : comment une initiative hardie eût pu 
mettre à profit cette passagère infériorité de l'ennemi. — Les renforts arri- 
vent aux Allemands : comment, sur leur droite, ils s emparent de la ferme 
Champenois et, sur leur gauche, progressent dans le bois de la Cusse. — 
Comment les chances, d'abord favorables, puis indécises, commencent vers 
cinq heures à nous être contraires. 

XVIII. Bataille de Saint-Privat (suite). — Le combat à la gauche française. 

— Steinmetz et la I re armée. — Comment M. de Moltke s'applique à retarder 
et à modérer de ce côté l'action. — Première attaque de l'ennemi et com- 
ment elle échoue. — Nouvel effort : prise de la ferme Saint-Hubert, mais 
vigoureuse résistance de toute la ligne française. — Ardeur de Steinmetz ; 
comment il se persuade que les corps de Frossard et de Lebœuf sont à bout 
de forces : nouvelle tentative et quel en est l'insuccès. 

XIX. Bataille de Saixt-Privat (suite). — Canrobert et le 6 e corps : comment, 
dans les combinaisons de M. de Moltke, c'est par la défaite de la droite 
française que se décidera la victoire. — Le XII e corps (corps saxon) ; la garde 
royale prussienne. — Défense valeureuse et prise de Sainle-Marie-aux- 



4 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Chênes, — Comment les Saxons et la garde combinent leurs efforts pour une 
attaque décisive. — Canrobert : infériorité numérique et insuffisance de ses 
ressources. — Quels appels il adresse à Bazaine et quel accueil reçoivent ses 
demandes. — Marche des Saxons. — Grande attaque de la garde royale 
prussienne : la 4° brigade : la 3 e brigade : la division de Pape. — Mémo- 
rables combats et pertes terribles. — Canrobert : mélange d'espoir et d'anxiété : 
comment ses forces s'épuisent : la garde impériale : quel secours elle pourrait 
fournir. — Héroïsme de Canrobert et de ses soldats : derniers efforts : attaque 
et prise de Saint-Privat. 

XX. — La retraite du 6 e corps. — Comment le sort du 4 e corps est lié à celui 
du 6 e : la division Cissey : ses derniers combats : sa retraite : comment le 
reste du 4 e corps est ramené en arrière. 

XXI. — Le roi Guillaume : quelle attaque de Steinmetz, tentée à la nuit 
tombante et suivie d insuccès, provoque en lui les plus vives inquiétudes : 
comment les messages de victoire ne lui arrivent que tard et peu à peu. — 
Bazaine à Plappeville : son langage rassurant : avec quelle impassibilité il 
accueille la nouvelle de sa défaite. — La nuit du 18 au 19. — Retraite de 
toute l'armée française : ses nouvelles positions. — Message de Bazaine à 
l'Empereur. — Nouvelles dispositions de M. de Moltke : l'armée de la 
Meuse et l'armée du prince Frédéric-Charles. — L'investissement. 

XXII. — Comment, avec les trois batailles des 14, 16, 18 août, se clôt une des 
phases de la guerre. — Grandeur tragique de la lutte. — Quelles chances de 
succès ont été négligées ou perdues. — Bazaine. — Quelle douleur provoque 
en Allemagne la grandeur des pertes : par quels monuments les deux nations 
se sont appliquées à perpétuer le souvenir de la lutte. — Quels glorieux épi- 
sodes et quels exemples de valeur tempèrent pour l'armée française l'amer- 
tume de la défaite. 



Paris vivait dans l'attente. Sarrebruck avait provoqué l'es- 
poir, Wissembourg la douleur. Le août vers midi, le bruit 
se répandit à la Bourse que l'armée prussienne venait d'être 
écrasée. Par une singulière ironie du sort, c'était l'heure où 
Mac-Mahon pliait, où Frossard laissait échapper la fortune. 
A cette rumeur, les refrains de la Marseillaise éclatèrent; rue 
Vi vienne les drapeaux partirent; sur les boulevards quelques 
magasins se pavoisèrent. Quand se furent apaisés les élans* 
de cette allégresse, on s'avisa que l'information méritait d'être 
contrôlée. Aucun avis officiel, aucune dépêche. Quelques 



L'ARMEE DE METZ. 5 

bandes se dirigèrent vers la Chancellerie. Justement les 
ministres revenaient de Saint-Cloud où s'était prolongé un 
conseil fort soucieux. M. Emile Ollivier se montra à la foule, 
recommanda le calme, ajouta qu'on n'avait reçu aucun mes- 
sage, promit que le gouvernement ne garderait rien de caché. 
La déception fut aussi vive que prompte avait été l'espérance. 
Cependant les plus avisés calculaient que les deux armées 
devaient être aux mains. La journée s'écoula dans un redou- 
blement d'agitation; déjà perçait une nuance inquiète, les 
bonnes nouvelles n'ayant point coutume de s'attarder. En 
invoquant leur ignorance, les membres du cabinet étaient 
sincères; ils ne savaient rien, et cette incertitude prolongée 
n'était pas leur moindre supplice. Vers six heures, ils se réu- 
nirent de nouveau et, n'y tenant plus, décidèrent que l'un 
d'eux, M. Maurice Richard, partirait incontinent pour Metz. 
La soirée s avançant, l'attente exaspérée devint véritable 
fièvre; sur les boulevards, dans lesbureauxdes journaux, dans 
les lieux publics, on épiait, d'un cœur angoissé, le bulletin 
décisif qui aggraverait Wissembourg ou le réparerait. 

La nuit était depuis longtemps tombée, et le silence com- 
mençait à se faire dans la ville assoupie. Vers onze heures et 
demie, un message de l'Impératrice arriva au ministère de 
l'Intérieur. C'était la communication d'une dépêche adressée 
de Metz à Saint-Cloud par l'Empereur. Voici, tel que je le 
trouve dans les papiers de l'un des ministres, le texte de ce 
télégramme qui portait au gouvernement et au pays la pre- 
mière connaissance de ses malheurs : « Nous sommes en 
pleine retraite. Il faut que nous soyons à la hauteur des cir- 
constances. Il faut déclarer l'état de siège et se préparer à la 
défense de la capitale. Je n'ai pas de nouvelles de Mac- 
Mahon (1) . » 

Immédiatement les ministres furent convoqués place 
Beauvau. Ils arrivèrent les uns après les autres, consternés 
de tout ce que la dépêche dévoilait, plus consternés de ce que 

I Cette dernière ligne s'explique mal ; car Alac-Mahon avait, de Nieder- 
bronn, vers cinq ou six heures du soir, télégraphié sa défaite. (Voir suprà, 

i VI. p. 414.) 



6 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

peut-être elle cachait encore. Lavis le plus précieux serait 
celui des militaires. On alla réveiller le maréchal Baraguay 
d'Hilliers, commandant de la garnison de Paris; on manda 
aussi — car limage d'un siège se présentait subitement 
devant les yeux — le général de Ghabaud-Latour, comman- 
dant supérieur du génie; on appela enfin le général Trochu, 
demeuré à Paris sans emploi, et qui, toutes choses étant 
renversées, puiserait dans sa disgrâce même son crédit. 

La délibération commençait à peine quand on apprit que 
llmpératrice venait d'arriver aux Tuileries. Ministres et mili- 
taires, tous s'y rendirent. La souveraine portait sur son visage 
les traces d'un abattement profond; bientôt son courage 
domina le trouble de ses sens. Elle interrogea d'abord les 
généraux. Gomme le respect et l'embarras prolongeaient le 
silence, Trochu prit la parole. Il la garda longtemps, détailla 
avec plus de vérité que de convenance les fautes du gouverne- 
ment impérial, trouva le moyen de rendre déplaisantes les 
considérations même les plus sages, fut éloquent suivant sa 
coutume, et ne conclut pas. « Nous fûmes tous blessés de ce 
langage » , a écrit le témoin sincère et intègre auquel j'em- 
prunte ce récit (1). Enfin le général se tut, et on put discuter 
utilement, non le passé qui était irréparable, mais le présent 
qui comportait de prompts remèdes. Le ministre de la Guerre 
fut invité à concentrer par les voies les plus rapides toutes les 
forces mobilisables. Le général de Ghabaud-Latour reçut la 
mission de pourvoir à la défense de Paris; à défaut d'officiers 
du génie, les ingénieurs et les conducteurs des ponts et chaus- 
sées furent mis à sa disposition. L'urgence de convoquer les 
Chambres fut aussi débattue; mais on ajourna la solution : 
plusieurs se rappelaient le Corps législatif de 1814, et redou- 
taient les émancipations tardives des assemblées trop long- 
temps dociles. 

Quand les ministres se séparèrent, déjà les premières blan- 
cheurs de l'aube rayaient l'horizon. Bientôt le soleil se 
dégagea des vapeurs et monta dans un ciel radieux. C'était un 

(1) Papiers de M. Plichon, ministre des travaux publics. 



L'ARMÉE DE METZ. 1 

dimanche. On entendit tinter les clochettes des couvents; 
puis les grosses cloches des paroisses vibrèrent dans l'air du 
matin. Les églises se remplirent de fidèles, plus nombreux, 
plus recueillis que de coutume, tous priant pour la patrie, 
beaucoup pour leurs propres enfants. Près des mairies quel- 
ques rassemblements se formèrent; aucune affiche, aucun 
télégramme, rien qu'une morne solitude devant les grilles 
fermées. Plusieurs journaux arrivèrent dans les kiosques. 
Puis 1 Officiel parut. Il contenait des nouvelles déjà vieillies; 
cependant on y pouvait découvrir une laconique dépêche qui 
ne renfermait que ces mots : » Le corps de Frossard est en 
retraite. » Information grave, mais incomplète encore, et qui 
ne découvrait qu'un coin de nos malheurs. 

Vers sept heures, les ministres reprirent le conseil inter- 
rompu. A la fin de la nuit et depuis le lever du jour, une série 
de télégrammes étaient arrivés de Metz. Ils complétaient la 
lumière. Cette lumière était effroyable. On avait subi, non un 
seul échec, mais deux grandes défaites. Par deux larges brè- 
ches, la France s'ouvrait. Les mesures furent celles des 
suprêmes périls. L'état de siège fut décrété. On appela à 
Paris l'infanterie de marine, les canonniers de l'armée de 
mer, les régiments demeurés en Corse ou aux frontières des 
Pyrénées. L'armement du pays nécessiterait le concours finan- 
cier des Chambres : toutes les objections s'effaçant devant 

I urgence, les députés furent convoqués, d'abord pour le 

II août, puis pour le 9. 11 restait à publier là grande catas- 
trophe. Une proclamation fut rédigée, simple, brève, digne, 
et qui se terminait par un appel à l'union pour le salut 
commun. 

Il était neuf heures du matin. L'anxiété, la soif des nouvelles 
avaient chassé les Parisiens hors de leurs demeures. C'est à 
ce moment que se posèrent les affiches fatales. Le premier 
sentiment fut la stupeur : point de cris, point de paroles, rien 
qu'un murmure étouffé, fait d ahurissement et de consterna- 
tion. On ne comprenait pas, on se refusait à comprendre. 
Cette double défaite en un seul jour, ces deux corps d'armée 
refoulés, ces provinces de Lorraine et d'Alsace envahies, 



8 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Paris demain peut-être assiégé, tout cela déroutait les âmes 
françaises, habituées à la fidélité de la victoire. Beaucoup, 
ayant lu la proclamation officielle, s'éloignaient en une sorte 
d'hébétement terrifié ; puis ils se mettaient à vaguer au hasard, 
incertains entre la réalité et le rêve, et battant l'asphalte de 
leurs pas inconscients. Quand les esprits eurent recouvré la 
pleine perception des choses, on entendit les déclamations 
ordinaires des peuples qui aiment mieux accuser la fortune 
ou répudier leurs conducteurs que de porter virilement leur 
destin. G'estalors que jaillirent les premières invectives contre 
les généraux réputés incapables, Lebœuf, Failly, Frossard. 
Les colères montant jusqu'à l'Empereur, le mot de déchéance 
circula, mais d'une voix bien basse encore et que la crainte 
étouffait. Puis des bandes commencèrent à parcourir la ville 
en demandant des armes. Dans les groupes, des orateurs 
péroraient, vantant 92, la levée en masse, les victoires répu- 
blicaines, tout ce qu'une fausse histoire avait enseigné, tout 
ce qu'une fausse rhétorique avait propage. Au milieu des 
paroles éclatantes et vides, on eût pu saisir d'autres accents 
plaintifs, angoissés : c'étaient les interrogations des pères, des 
mères, qui demandaient quels régiments avaient été engagés, 
si l'on savait le chiffre des pertes, quand on connaîtrait les 
noms des morts. Cependant on croyait à une nouvelle bataille 
imminente, et sous le soleil déclinant de la radieuse journée 
d'été on attendait toujours, dans le vague, dans le fol espoir 
d'un télégramme sauveur. Rien ne vint si ce n'est quelques 
dépêches banales, vains commentaires de celles du malin. 
Mais la surexcitation des âmes interdisait le repos, et long- 
temps dans la nuit les promenades populaires, les cris de 
courroux ou de vengeance, les stationnements dans les rues 
prolongèrent l'émotion de ce dimanche tragique qu'aucun des 
contemporains n'oubliera jamais. 



L'ARMEE DE METZ. 



II 



A Paris on subissait le contre-coup des défaites. A Metz on 
portait la responsabilité des mesures qui consommeraient la 
ruine ou amèneraient le relèvement. Aucune parole ne sau- 
rait dire quelles étaient au grand quartier général les per- 
plexités, les appréhensions, les angoisses. 

La première pensée avait été de reprendre aussitôt l'offen- 
sive, de concentrer vers Saint- Avold le 3 e corps, le 4% la Garde, 
et de se jeter dans le flanc de l'ennemi. Pendant la nuit, et 
par ordre de l'Empereur, un train fut chauffé à la gare de 
Metz, prêt à emporter le souverain au milieu de ses troupes. 
Déjà Napoléon était monté dans son wagon, quand arrivèrent 
des avis déconcertants : la gare de Bening était au pouvoir de 
l'ennemi; on ignorait la ligne de retraite suivie parle 2 e corps. 
Sur le quai un court conciliabule s'engagea. L'Empereur 
regagna la préfecture. Il était quatre heures du matin. 
Le maréchal Lebœuf se rendit seul à Saint- Avold, non pour 
v reprendre la lutte, mais pour y recueillir des nouvelles, 
pour v conférer avec les généraux. Il y vitBazaine, Bourbaki, 
et soit désir de réconforter le prince, soit expression d'une 
pensée sincère, transmit à Metz des informations un peu 
moins alarmées. Le 7, à septheures et demie du matin, il télé- 
graphiait à Napoléon : a Je trouve ici un moral excellent; la 
retraite s'effectuera en très bon ordre, à la condition qu'on 
ne précipite rien (1). » 

En dépit de ces prévisions, l'espoir, un instant entretenu, 
dune immédiate revanche s'évanouissait. On songea à se 
retirer sous Metz, et ce fut la deuxième résolution de la jour- 
née. Bientôt un dessein perça qui, la veille, eût semblé inouï; 

(1) Revue d'histoire, rédigée à létat-major général de l'armée, septembre 
1902, p. 638. — Enquête parlementaire sur le 4 septembre, déposition du 
maréchal Lebœuf, p. 60-6 1. 



10 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

qui, même en cette heure de détresse, parut extraordinaire. 

11 consistait à rétrograder, non derrière la Moselle, non der- 
rière la Meuse, mais jusqu'à Ghàlons. Des ordres furent 
envoyés en ce sens à Mac-Mahon qui était à Saverne, à Failly 
qui venait d'arriver à la Petite-Pierre, et à Frossard lui- 
même, dont on n'avait point encore de nouvelles précises. 
Canrobert, chef du 6 e corps, avait reçu la veille l'avis de 
diriger ses divisions sur Nancy. Toutes choses étant changées, 
on lui prescrivit de demeurer au camp de Ghâlons, où il avait 
organisé ses troupes, et d'y ramener les régiments déjà partis (1) . 
Cependant nos yeux n'avaient point encore assez mesuré la 
grandeur des désastres pour qu'un parti si extrême allât sans 
protestations. Dès que le télégraphe eut porté à Paris l'an- 
nonce du projet, les ministres furent frappés de stupeur et, 
sans s'ingérer dans les questions stratégiques dont l'Empe- 
reur était le seul juge, signalèrent l'impopularité d'un pareil 
recul. A Metz même, les objections ne manquèrent point : 
cette longue marche en arrière serait funeste au moral de 
l'armée : elle serait la consécration de la défaite : elle aban- 
donnerait à l'ennemi toute la Lorraine à peine entamée et 
une partie de la Champagne elle-même. L'Empereur hésita, 
puis parut céder, et ce projet, qui bientôt serait considéré 
comme le plus sage, fut provisoirement laissé en suspens. 

La journée du 7 août s'était consumée en ces combinaisons. 
On revint à l'idée de se replier vers Metz. C'était la quatrième 
évolution du commandement. Mais y avait-il encore un com- 
mandement? En cette heure où de la direction dépendait le 
salut, l'armée cherchait en vain à qui elle pût se confier. 

D'un loyalisme irréprochable, elle était attachée à l'Empe- 
reur. Elle honorait en lui le souverain, non le général. Les revers 
venaient de dissiper les dernières illusions. Sous la poignante 
impression de la défaite, l'un des familiers du monarque, 
le général Lebrun, s'enhardit jusqu'à traduire la pensée com- 
mune. Profitant d'un moment où le prince était seul, il s'ap- 

(1) Dépêches et télégrammes du major. général (Revue dhistoire, septembre 
1902, p. 649, 655, 683, 685). — Général de Failly, Opérations et marches 
du 5 e corps, p. 17. 



L'ARMEE DE METZ. 11 

procha de lui, et, avec l'accent de son dévouement non sus- 
pect : « Sire, lui dit-il, n'y a-t-il pas urgence à ce que l'Em- 
pereur aille reprendre les rênes du gouvernement, après avoir 
remis la direction militaire à l'un de ses maréchaux? » Napo- 
léon avait écouté ces paroles sans colère et même sans sur- 
prise. Quand le général eut fini : « Gomment voulez-vous, 
répliqua-t-il, qu'après avoir quitté Paris à la tête de l'armée, 
j'y rentre seul, laissant l'armée ici? » Lebrun osa prolonger 
l'entretien, insinua que l'Empereur, sans revenir à Paris, 
pourrait se rendre à Saint-Gloud, à Gompiègne ou ailleurs, y 
convoquer les ministres, y installer le siège du gouvernement. 
Devant cette insistance le monarque demeura silencieux. 
Quelques heures plus tard, il manda le général : « J'ai pesé, 
lui dit-il, vos propositions; plus j'y ai réfléchi, plus il m'a paru 
impossible de quitter mes soldats (1). » 

Vis-à-vis de l'Empereur, le respect, l'affection enchaînaient 
les paroles. Vis-à-vis du major général, la discipline contenait 
à peine les critiques. Il avait promis qu'on était prêt, promis 
qu'on avait une avance sur les Prussiens, promis qu'on allait 
prendre vigoureusement l'offensive. La grandeur de sa chute 
se mesurait à la présomption de ses assurances. On lui repro- 
chait les effectifs incomplets, les réserves non arrivées à temps, 
le matériel insuffisant ou défectueux. Les nouvelles venues 
des champs de bataille dénonçaient, parmi les causes de 
revers, l'infériorité de nos batteries : or on s'étonnait, on 
s'irritait que Lebœuf, officier d'artillerie, n'eût ni prévu ni 
conjuré ces désavantages, et on rappelait, non sans amer- 
tume, tous les avertissements demeurés inécoutés. Pliant sous 
les récriminations, écrasé sous les responsabilités, Lebœuf 
lui-même, loin de ressaisir le commandement, le laissait flotter. 
Le 8 au soir, comme Bazaine lui demandait ses instructions, 
il lui répondit par quelques recommandations banales qui ne 
pouvaient ni le guider ni l'entraver; puis il ajoutait : « Vous 
seul avez des ordres à donner; faites donc ce que les circons- 
tances vous inspireront. » 

1 Lebrun, Souvenirs militaires, p. 281-282. 



12 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Volontaire ou non, l'abdication ne serait profitable que si 
l'autorité venait se poser sur un chef marqué du double signe 
du vouloir et du génie. Décidément ce chef ne serait ni 1 Em- 
pereur ni Lebœuf. Serait-ce Bazaine? 

Tout concourait à son élévation. Avec son intelligence faite 
surtout de finesse, il s'appliquait à ne s'engager ni par paroles, 
ni par avis, ni par actes, en sorte que, dans la prompte usure 
de tous les autres, l'autorité dérivât, comme par une pente 
naturelle, vers celui qui ne s'était pas compromis. Entre tous 
les maréchaux, il était avec Lebœuf le seul qui fût à Metz. 
Mac-Mahon, réduit à la condition de vaincu, se retirait à tra- 
vers les Vosges. Ganrobert n'avait point encore quitté Ghâlons 
et n'aspirait d'ailleurs qu'à tenir la première place au second 
rang. Dès les premiers jours, l'opinion publique avait attri- 
bué au commandant du 3 e corps une sorte de primauté. Les 
décisions impériales avaient confirmé cette prééminence. 
Bazaine avait suppléé Lebœuf, retenu d'abord à Paris; puis, 
par ordre du 5 août, il avait recueilli, quoique avec des res- 
trictions notables, la direction des 2 e et i e corps. Il touchait 
au jour où il serait préposé à toute l'armée de Lorraine, bien 
que sous le contrôle au moins nominal du major général. Puis 
le major général disparaîtrait, et enfin l'Empereur. Ce jour-là 
serait rétablie l'unité. Mais voici où résiderait le grand 
malheur : le seul chef qui semblait possible serait aussi celui 
dont les âmes clairvoyantes se défiaient le plus. 

La journée du 8 s'acheva, comme celle du 7, dans la confu- 
sion des avis contraires. Dans la soirée, l'arrivée d'un nouveau 
venu apporta une courte diversion à l'universelle tristesse. x\ 
la gare de Metz, un vieillard débarqua qui, s'engageant à pied 
dans la rue Serpenoise, gagna la préfecture. C'était Ghangar- 
nier. La veille à Autun, il avait appris le grand désastre. Aus- 
sitôt il était parti et, oublieux des anciens griefs, venait se 
mettre à la disposition de l'Empereur, a Je n'ai pas été le 
courtisan de la bonne fortune, dit-il au souverain en l'abor- 
dant ; mais je veux aujourd'hui donner l'exemple du rallie- 
ment » . Cette magnanimité loucha, et pour un instant les 
âmes se sentirent relevées. On s empressa autour du vieux 



L'ARMÉE DE METZ. 13 

soldat : l'un lui fournil un képi, l'autre une tunique, le troi- 
sième une épéc, et pièce à pièce on ['équipa. Dans l'entou- 
rage impérial, le général s'appliquait à reconnaître, sous le 
masque des années, ceux qui avaient servi sous ses ordres. 
Puis, par des paroles réconfortantes, il s'efforçait de prouver 
aux autres et de se prouver à lui-même que rien n'était perdu. 
Cependant il se trouva que tous les commandements étaient 
donnés. Aussi l'ancien combattant des guerres d'Afrique 
demeurerait-il sans fonctions officielles, sorte d'avocat con- 
sultant à la suite de l'armée. Sur les contrôles, on l'inscrivit, 
à ce qu'assure son biographe, avec cette désignation : le géné- 
ral Ghangarnier, ami du maréchal Lebœuf (1). 

Tandis que se discutaient les résolutions d'où sortirait la 
perte ou le salut, l'armée avait quitté ses bivouacs de Putte- 
langc, de Saint-Avold, de Boulay, et se repliait vers Metz. La 
marche ne se poursuivait ni sans privations ni sans souf- 
frances : les distributions de vivres étaient irrégulières; des 
pluies presque continuelles détrempaient les chemins; cer- 
tains régiments avaient perdu leurs ustensiles et leurs effets 
de campement. Jaloux de connaître l'état des troupes, l'Em- 
pereur se rendit le 9 au matin à Faulquemont, au milieu des 
troupes du 3 e corps. Il trouva les soldats lassés de leurs 
longues étapes et un peu murmurants de leurs fatigues, mais 
moins démoralisés qu'on eût pu le craindre. Quand on eut 
parcouru les bivouacs, on tint conseil, et de nouveau on 
débattit la conduite future. A la retraite sous Metz le chef 
du 3 e corps eût préféré une concentration plus en arrière. 
Jadis pourvu d'un grand commandement à Nancy, il avait 
fort étudié la position de Frouard au confluent de la Meurthc 
et de la Moselle G est là qu'il proposa de réunir l'armée : on 
rallierait en ce point les 1 er , 5 e , 7 e corps et, toutes nos forces 
étant ainsi massées, on tiendrait en échec l'ennemi (2) . L Em- 
pereur ne goûta point cet avis. Il persista dans le projet de 
s appuyer sur Metz, mais en arrêtant ses troupes fort en avant 

fl) Comte i) 'AxtiociiKj Vie du général Ghangarnier, p. 435. 
2) Maréchal Bazaine. — V Armée du Rhin, p. 40. — Procès Bazainc, 
déposition du maréchal Lebœuf (audience du 20 octobre J 873). 



14 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

do la place. A trois ou quatre lieues à l'est de la ville coulait 
du sud au nord un affluent de la Moselle qu'on appelait la 
Nied française. C'est sur la rive gauche de cette rivière que 
s'établirait Tannée .comme en une première position défen- 
sive. Que si elle était contrainte de reculer encore, elle vien- 
drait occuper tout près de Metz une autre position qu'on 
déclarait « fort belle aussi » , en avant des forts de Queulcu 
et de Saint-Julien (1). 

L'exécution ne tarda point. Le 9 au soir, le 10 au matin, le 
2 e corps bivouaquait à Remilly, le 3 e à Pont-à-Chaussy, la 
Garde à Maizery. Le 4 e corps, un peu plus en arrière, avait 
son quartier général au château de Gras (2). Ainsi répartie, 
l'armée était protégée sur son front par la Nied française, et, 
s'appuyant sur une grande place de guerre, avait ses derrières 
assurés. C'est le long de cette ligne de défense qu'on attendrait 
l'adversaire. Le principal dangerétaitla nature du pays, couvert 
de grands bois en avant de la Nied, ce qui faciliterait les sur- 
prises de l'ennemi. Ce plan exigeait que toutes nos forces 
fussent rassemblées vers Metz. On appela vers cette ville la 
cavalerie légère du général du Barail, qui, après la défaite du 
6, avait été dirigée sur Saint-Mihiel. Un officier d '.état-major 
fut envoyé au général de Failly pour l'inviter à marcher sur 
Nancy, d'où il serait appelé à Metz. Quant au 6 e corps, on lui 
avait prescrit le 5 août de rallier Metz et le 7 demeurer à Châ- 
lons. Le 9 août, l'ordre lui fut derechef transmis de se mettre 
en route, d'utiliser toutes les ressources de la G ic de l'Est, et 
de se réunir en toute hâte au gros de l'armée. 

A ces corps ainsi concentrés et accrus il convenait d'assurer 
une direction unique. Malgré la coupable inaction de For- 
bach, Bazaine attirait de plus en plus les regards. A Paris; 
l'opposition avait commencé à l'adopter; à Metz, ses amis le 
proclamaient nécessaire; ses ennemis eux-mêmes n'étaient 
point éloignés de le juger inévitable. Comme l'Empereur reve- 
nait de Faulquemont, il signa les lettres de service qui subor- 



(1 Note du major général, 9 août 1870. — Voir à l'appendice, carte n° 1. 
(2) Voir Bévue <Vhistoire, novembre 1902, p. 1132. 



L'ARMEE DE METZ. là 

donnaient an maréchal tonte l'armée de Lorraine. Cependant 
le souverain ne s'effaçait pas encore tout à fait; il gardait 
une sorte de commandement supérieur, et de plus conservait 
à ses côtés le major général. Il faudrait une nouvelle poussée 
de l'opinion pour que l'abdication s'achevât, et dans cette 
élévation encore incomplète peut-être eût-on pu voir chez 
Napoléon la trace de répugnances clairvoyantes qui ne s amol- 
liraient que par degrés. 

Telle était la condition des choses dans la matinée du 
10 août. Tout semblait annoncer une prochaine bataille, qui 
se livrerait en avant de Metz, sur les positions que nous avions 
choisies. Mais dans le choc perpétuel des avis contraires, dans 
l'ignorance où Ton -était des mouvements ennemis, quel plan 
eût paru définitif? Cependant les pensées se tournaient non seu- 
lement vers la frontière, mais vers l'intérieur. Pour le pauvre 
Empereur la tâche était double, et tandis qu'aux rives de la 
Moselle il contiendrait les armées allemandes, il lui faudrait 
à Paris assurer, avec le maintien de l'ordre, le sort de la 
dynastie. 



III 



On a dit la journée du 7 août et ses terribles émotions. 
Dans les provinces la stupeur avait été pareille, et pareilles 
aussi les récriminations, les terreurs, les colères. Le 8 août, 
les trains du matin amenèrent des départements un grand 
nombre de députés, les uns connaissant déjà la convocation, 
les autres l'ignorant encore, mais attirés vers Paris par la 
grandeur des choses. Dès le milieu du jour, ils se trouvaient 
rassemblés dans la salle des Conférences et, se répandant en 
conversations tumultueuses, devançaient la session extraor- 
dinaire qui s'ouvrirait le lendemain. 

Leurs entretiens découvrirent de suite des dispositions très 
complexes, faites de trouble, de mécomptes, de retours un 



HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



peu égoïstes sur eux-mêmes, de repentir pour leurs docilités 
passées. Depuis dix-huit ans ils étayaient le trône, non par 
cette fidélité héréditaire qui est le précieux privilège des 
monarchies traditionnelles, mais par sollicitude pour le repos 
public. L'Empire ne valait que par tout ce qu'il soutenait 
autour de lui ; en perdant sa force, il perdraitsa raison d'être, 
et il n'y aurait guère pour lui d autre condition que de 
demeurer tout-puissant ou de périr. Aux députés réunis dans 
le Palais-Bourhon ces perpectives n'apparaissaient qu'un peu 
confusément, et moitié respect du pouvoir, moitié timidité, 
ils mettaient leurs scrupules à ne point s'y arrêter. Quoiqu'ils 
fissent pour n'être point trop clairvoyants, ils sentaient déjà, 
ils sentiraient surtout plus tard tout ce qui venait de se briser. 
En ces conjonctures, non seulement ils se désolaient pour 
leur pays, mais ils s'affligeaient très sincèrement pour la 
dynastie. Toutefois le regret n'était point tel qu'ils ne son- 
geassent à eux-mêmes. De là un dessein, à cette heure effleuré 
plutôt qu'approfondi, celui de ne point se solidariser avec 
l'Empire, de n'en sauver que ce qui était sauvable, d'appuyer 
la régence, mais en l'absorbant au besoin, et d'usurper assez 
sur les attributions executives pour que la révolution gran- 
dissante ne pût proclamer le pouvoir vacant. En cette con- 
ception bien vague encore, l'égoïsme s'excuserait en se mas- 
quant sous le patriotisme. N'y avait-il pas, au-dessus de 
l'Empire, le pays et la société à préserver de l'anarchie? A 
mots couverts et non sans artifice, les députés de la gauche 
insinuaient ces pensées; les députés des centres y prêtaient 
l'oreille, les recueillaient, s'en laissaient peu à peu pénétrer; 
et, après les avoir combattues d'abord, après s'en être montrés 
fort scandalisés, les plus fidèles eux-mêmes subiraient plus ou 
moins lcntraînement. 

En ce lendemain de la défaite, une observation très atten- 
tive eût seule pu saisir ces premières déviations. Ce qui écla- 
tait avec violence, c'était la réprobation contre les auteurs de 
la guerre. La Chambre avait encore toutes présentes les décla- 
rations de M. de Gramont, les assurances de Lebœuf. Hon- 
teuse de son aveugle confiance — car elle n'avait ni sollicité 



L'ARMEE DE METZ. Il 

d'enquête ni réclamé de preuves — elle estimait que le meil- 
leur moyen de se justifier elle-même serait de congédier au 
plus tôt ceux qui l'avaient trompée. La défaveur s'étendait 
sur Emile Ollivier qui, disait-on, avait eu les intentions de la 
paix, mais sans la clairvoyance qui discerne les pièges et sans 
la fermeté qui sait vouloir jusqu'au bout. Dans le même dis- 
crédit étaient enveloppés les autres ministres. C'étaient des 
hommes excellents, et fort injustement attaqués, car plusieurs 
d'entre eux n'avaient pas ménagé les avis sagaces ; mais l'heure 
n'était point aux justices de détail, et la subite catastrophe 
ressemblait à ces violentes tempêtes qui roulent pareillement 
sous leurs vagues les grandes épaves et les moindres débris. 
Même en cette explosion de reproches, il ne manquait point 
de députés qui s efforçaient d'atténuer les colères : ils com- 
mentaient les récentes dépêches et s'appliquaient à montrer 
que rien n'était irréparable ; ils imputaient les événements à 
la mauvaise fortune plutôt qu'à limprévoyance ou à l'incapa- 
cité; puis ils observaient qu'un changement de ministère ne 
donnerait au pays aucune force, ne ravirait aux Prussiens au- 
cune chance, et ajouterait une complication fâcheuse à une 
situation qui ne comportait point de nouveaux embarras. Mais 
ces sages, ces patriotiques paroles tantôt étaient écoutées avec 
un froid silence, tantôt provoquaient les protestations. Ce qui 
assurerait la perte du cabinet, c'était le grand nombre de gens 
qui se flattaient de gagner à sa chute. A cette heure suprême, 
il réunirait contre lui les passions de la gauche, attentive à 
pousser les choses à l'extrême, les ambitions de la droite, 
jalouse d'une rentrée quelle qu'elle fût. La coalition se gros- 
sirait enfin de tous ceux qui, n'osant encore déserter l'Empire, 
croiraient, en abandonnant le ministère, graduer leur défec- 
tion. 

M. Emile Ollivier et ses collègues ne se faisaient pas illu- 
sion. Ils commençaient à ressentir cette grande solitude , signe 
des imminentes disgrâces. Sans beaucoup de confiance, ils 
cherchèrent à se raffermir en fortifiant l'élément militaire. 
Gomme le général Dejean, qui suppléait Lebœuf au ministère 
de la guerre, paraissait insuffisant, ils imaginèrent de le 

T. VII 2 



18 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

remplacer par le général Trochu. Celui-ci formula des condi- 
tions qui équivalaient à un refus : il voulait obtenir préala- 
blement une entière licence pour dévoiler les abus passés. 
Trochu écarté, on songea au général de Montauban, comte 
de Palikao, et de Lyon où il commandait on l'appela à Paris. 
Mais plus les heures s'avançaient, plus il était visible qu'un 
remaniement partiel ne satisferait personne, ni le pays qui 
réclamait des victimes, ni les députés qui voulaient s'amnistier 
d'avoir été crédules en se montrant du moins bons justiciers. 
L'impatience ne permettrait pas l'attente. Pendant la soirée 
du 8 août, les membres du cabinet délibéraient sous la pré- 
sidence de l'Impératrice. Le ministre de l'intérieur rendait 
compte des menées du parti démagogique qui méditait, disait- 
on, d'envahir le lendemain le Corps législatif. A ce moment 
(il étaitprès de dix heures), on annonça à la souveraine qu'un 
groupe de députés, conduits par M. Brame, demandaient à 
être reçus par elle. La Régente interrompit le Conseil. Les 
délégués étaient au nombre de six, deux de la droite, deux 
du centre droit, deux du centre gauche. Ils se dirent envoyés 
par une centaine de leurs collègues qui s'étaient dans l'après- 
midi rassemblés au Palais-Bourbon. En leur nom, ils récla- 
mèrent que le ministère Ollivier fût immédiatement congédié, 
que le portefeuille de la guerre fût attribué au général Trochu, 
que le général de Palikao reçût le commandement de l'armée 
destinée à couvrir Paris. La demande marquait un empiéte- 
ment singulier sur le pouvoir exécutif, et deux jours plus tôt 
elle eût étrangement résonné. Quand M. Brame se fut tu, 
l'Impératrice reprit, point par point, la requête. S'expliquant 
d abord sur le renvoi des ministres, elle exprima la crainte 
qu'un changement de personnes ne fût qu'un péril de plus. 
— Sur le choix du général Trochu, la souveraine s'étendit 
assez longuement : «J'ai fait faire, dit-elle, des ouvertures au 
général; mais il a répondu qu'il n'accepterait qu'à la condi- 
tion de pouvoir dénoncer à la tribune toutes les fautes com- 
mises depuis 1866. Une telle exigence est-elle admissible? Je 
vous en fais juges, Messieurs. » — Quant au général Palikao, 
la Régente laissa entendre que son expérience serait prochai- 



L'ARMÉE DE METZ. 19 

nement utilisée cl ajouta qu'il venait d'être appelé à Paris. — 
Lorsque les délégués eurent quitté le château, la séance du 
Conseil reprit. Si les ministres avaient conservé quelque espoir, 
cette démarche eût achevé de les éclairer. Ils jugèrent cepen- 
dant qu'ils devaient attendre le vote parlementaire et qu'une 
retraite spontanée aurait un air de désertion. L'Impératrice 
les approuva. 

On atteignit de la sorte le matin du 9 août. C'était le jour 
de la réunion des Chamhres. Dès la première heure, des rap- 
ports inquiétants parvinrent au ministère de l'intérieur. On 
parlait de rassemblements qui s'organisaient, de bandes qui 
se porteraient vers le Palais-Bourbon. D'urgence l'autorité 
militaire prescrivit les mesures que réclamaient la garde de 
l'Assemblée et le repos public. Sûrement cette vigilance serait 
efficace. Mais l'ordre, provisoirement rétabli, ne serait-il pas 
pour 1 avenir à la merci de tous les incidents? Sous cette im- 
pression très vive, l'idée du retour de l'Empereur, idée déjà 
débattue à Metz, s'affermit dans certains esprits. Très préoc- 
cupe 1 des dangers présents, plus soucieux encore des périls 
futurs, le ministre de l'intérieur, M. Ghevandier de Valdrôme, 
se rendit de bonne heure auprès de l'Impératrice, et osa lui 
suggérer la proposition. Aux premiers mots, celle-ci se récria : 
« Le retour, répliqua-t-elle très vivement, aurait l'air d'une 
fuite. La seule place de l'Empereur est à l'armée. — La pré^ 
sence de Sa Majesté, repartit le ministre, est indispensable à 
Paris pour déjouer les intrigues, pour dominer les agitations; 
pour organiser, au centre même de toutes les ressources, une 
guerre qui ne peut plus être qu'une guerre défensive. » Gomme 
la souveraine s'élevait contre le projet avec une énergie presque 
violente, M. Ghevandier de Valdrôme poursuivit avec un redou- 
blement de hardiesse : « Le départ est désiré par l'armée elle- 
même qui a besoin, par-dessus tout, d'un commandement 
unique et de lentière liberté de ses mouvements. » Il était 
impossible de déclarer plus clairement que le monarque n'était 
à Metz qu'un embarras. La Régente regarda avec stupeur celui 
qui lui parlait de la sorte, ne sachant si elle avait affaire à un 
adversaire ou à un ami. a Par ce langage, reprit M. Ghevan- 



20 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

dier, je prouve à Votre Majesté mon dévouement. » M. Pictri, 
préfet de police, était présent. Le ministre le prit à témoin : 
ii Vous avez devant vous, dit-il, un homme qui vous sert 
depuis vingt années. Interrogez-le. » M. Pietri, très ému, 
garda le silence, mais appuya d'un signe les tristes et véri- 
diques paroles L'Impératrice, très surexcitée, parut mollir. 
« Puisque vous l'exigez, soit; je vais écrire à l'Empereur. 
Monsieur Pietri, venez m'aider à rédiger la dépêche. » Cepen- 
dant, avant toute résolution définitive, la souveraine voulut 
consulter les membres du Conseil privé. Ceux-ci combattirent 
fort ce dessein « L'Empereur, dit l'un d'eux, peut perdre la 
couronne ou périr; mais, en quittant 1 armée, il se déshono- 
rerait. » L'Impératrice n'avait cédé qu'à demi, à contre- 
cœur. Elle se hâta de se raviser, et le message qui avait 
été, à ce qu'on assure, rédigé, ne fut point expédié (1). 

L'heure s'avançait. Vers midi, la place de la Concorde, le 
pont, les quais se remplirent de monde. On entendait quel- 
ques cris : A bai Ollivierl à bas le ministère! mêlés d'impré- 
cations contre l'Empereur. Sur le passage on acclamait les 
députés de l'extrême gauche. Bientôt on vit déboucher des 
bandes fort nombreuses qui réclamaient des armes. Cepen- 
dant les abords de la Chambre étaient solidement gardés : 
« Le 9 août, serait devenu un qualre-septembre sans les sages 
précautions de l'autorité militaire, » a dit plus tard M. Pie- 
tri (2). 

Les agitations de la rue se prolongeaient dans le palais 
législatif. C'est au milieu dune inexprimable confusion que 
la séance s'ouvrit. Dans le Conseil du matin une déclaration 
avait été préparée. M. Emile Ollivier monta à la tribune et se 
mit à la lire II était très calme, d'un calme que ses adversaires, 
acharnés à le perdre, taxèrent d'indifférence. Dès les pre- 
miers mots, la gauche éclata en murmures. Le plus singulier 
n'étaient pas les interruptions, mais qu'elles ne soulevassent 
plus d'orages. Le garde des sceaux rendit hommage à la bra- 



i Papiers de M. Ghevandier de Valdrôme. 
2 Enquête sur le 4 septembre, t. I er , p. 253. 



L'ARMEE DE METZ. 21 

voure des soldats. Il déclara, avec un peu d'optimisme, que les 
ressources immenses du pays étaient intactes. Il ajouta — ce 
qui avait cessé d'être vrai — qu'aucune de nos défenses natu- 
relles n'était au pouvoir de l'ennemi. Il énuméra les mesures 
résolues ou proposées en vue de la défense nationale : les 
engagements volontaires seraient facilités ; la garde nationale 
serait organisée partout; tous les hommes de vingt-cinq à 
trente-cinq ans seraient incorporés dans la garde nationale 
mobile; la classe de 1870 serait appelée sous les drapeaux. 
La grandeur des périls commandait de fuir à l'intérieur toute 
complication. En un langage très pressant, le ministre affirma 
la nécessité de l'ordre public : « L'ordre, dit-il, c'est le salut. » 
Cependant le silence de la droite, l'abattement des centres, 
les injures de la gauche disaient assez que le pays ne voulait 
plus de ses conducteurs. A chaque ligne, M. Ollivier pouvait 
saisir le sentiment de la Chambre. Il déposa son papier; puis 
en quelques mots improvisés, il supplia les députes de ménager 
le temps et, s'ils croyaient un changement nécessaire, de ne 
point le retarder par des discours. «Qu'il n'y ait, dit-il, aucun 
intervalle dans Faction publique. Ne songez qu'à la patrie. 
Renvoyez-nous si vous voulez, mais de suite, sans phrases, 
car ce qu'il faut avant tout, ce n'est pas pérorer, ce n'est pas 
discuter, c'est agir. » 

La question n'était plus la chute du cabinet, mais desavoir 
sous quel ordre du jour il succomberait. Dès que le garde 
des sceaux eut regagné sa place, une sorte d'émulation poussa 
vers la tribune tous ceux qui aspiraient à inscrire leur nom 
dans les fastes de ces temps mémorables. 

Chose singulière! les premiers coups partirent de ceux 
qu'on eût cru des amis. Diverses causes peuvent expliquer 
cette conduite. M. Emile Ollivier avait satisfait beaucoup 
d'amours-propres, mais point tous. Plusieurs députés, minis- 
trables ou se croyant tels, n'avaient pas vu sans dépit qu'on 
les laissât dans le rang : de là des déplaisirs, des rancunes, 
des ressentiments plus ou moins inconscients, et qui, à l'heure 
de la disgrâce, se changeraient en désertion. L'hostilité qui, 
chez quelques-uns, naissait de l'ambition < dérivait, 



22 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

chez beaucoup d'autres, de préoccupations plus nobles. Les 
périls présents ne les absorbaient pas à tel point qu'ils ne gar- 
dassent le souci de sauver la liberté. M. Emile Ollivier sem- 
blant trop discrédité, ils ne s'obstineraient point à le défendre, 
niais en l'abandonnant ils s efforceraient de mettre en sûreté 
les. conquêtes des dernières années. Les événements donnant 
la première place aux militaires, la plus grande sagesse serait 
de trouver un soldat assez expérimenté pour assurer la 
défense, assez affranchi du pouvoir personnel pour ne se 
prêter jamais aux retours offensifs de l'absolutisme. Un seul 
homme, Trochu, réputé général consommé, réputé pareille- 
ment libéral, répondait à ce double vœu. La motion fut for- 
mulée par M. Latour du Moulin, ancien candidat officiel 
passé depuis dans le centre gauche, et qui avait toutes les 
ambitions, sinon les capacités des grands rôles. Il demanda 
la démission immédiate du cabinet, et la formation d'un nou- 
veau ministère dont le chef serait le général Trochu. 

La gauche guettait l'occasion d'entrer en scène. Jules Favre 
monta à la tribune. Du ministère Ollivier il ne parla point, le 
jugeant chose déjà morte. Il commença par demander la réor- 
ganisation de la garde nationale et l'armement de tous les ci- 
toyens valides. Puis, s'enhardissant, il proclama le danger de 
ces « ménagements qui perdent les assemblées et les peuples » . 
Bientôt, élevant ses accusations jusqu'au souverain, il réclama 
son retour à Paris : « Que nos forces militaires, continua- 
t-il, soient concentrées entre les mains d'un seul homme, mais 
(pic cet homme ne soit point 1 Empereur. » Ces impérieuses 
paroles résonnèrent dans la salle silencieuse, sans provoquer 
d'autre protestation qu un murmure étouffé. Une si incroyable, 
une si nouvelle patience autorisait l'audace. « Si la Chambre, 
poursuivit Jules Favre, veut sauver le pays, il faut qu'elle 
prenne en mains le pouvoir." Et il proposa a qu'une Commis- 
sion de quinze membres, choisis par les députés, fût organisée 
pour repousser l'invasion étrangère». C'était l'abdication du 
gouvernement devant la Chambre, en attendant l'abdication 
de la Chambre elle-même. Jusque-là, la majorité s'était tue. 
A ces factieuses paroles elle retrouva les restes de ses 



L'ARMÉE DE METZ. 23 

anciennes colères : « Cet acte, dit M. Granicr de Cassagnac, 
est un commencement de révolution. » Puis sadressant à la 
gauche : «Si j'avais l'honneur de siéger sur les bancs du gou- 
vernement, vous seriez tous ce soir livrés aux conseils de 
guerre. » 

Les plus dangereux adversaires du cabinet n'étaient ni les 
dissidents du centre gauche ni les violents de la gauche. Le 
ministère avait d'autres ennemis plus raffinés qui, sans le 
combattre directement, se contenteraient de le laisser tomber. 
Les députés de la droite avaient suivi la crise avec une pro- 
fonde affliction — car ils étaient patriotes — mais aussi avec 
un espoir inavoué. Le centre gauche aspirait à poursuivre, 
avec d'autres hommes, Fessai libéral. La gauche méditait de 
dépouiller la Régence au profit de la Chambre, quitte à confier 
aux événements le soin d'achever la révolution. Si peu 
enviable que fût le pouvoir, les bonapartistes autoritaires 
rêvaient de le reprendre pour eux-mêmes et de ressaisir, la 
victoire aidant, les traditions de 1852. Leur ambition ne lais- 
sait pas que d'être audacieuse, car plus que tous les autres ils 
avaient poussé à la guerre et, aux yeux des juges impartiaux, 
ils en porteraient lourdement le poids. Mais dans les troubles 
extrêmes les notions de logique s'obeurcissent comme le reste. 
M. Jérôme David publia à la tribune les vues de ses amis. 
Il revenait de l'armée et avait l'autorité d'un témoin; il était 
doué d'une éloquence brève et militaire qui cadrait bien avec 
la condition des choses; il entretenait beaucoup d'amitiés, 
même dans les groupes qui n'étaient pas le sien. Il commença 
par invoquer le souvenir de ceux qui étaient morts dans les 
dernières luttes : « Si du fond de leur tombe, dit-il, ils pou- 
vaient se faire entendre, ils nous diraient: «Laissez vos dissen- 
« sions intérieures, et ne songez qu'à la patrie. » L'Assemblée 
applaudit longuement. Du ministère pas un mot. Mais, remon- 
ta ni aux causes de nos défaites, l'orateur condensa sa pensée 
en cette simple phrase : La Prusse était prête et nous ne tétions 
pas. Bien plus que toutes les invectives, cette sentence était 
accablante pour ceux qu'on dédaignait de nommer. M. Jé- 
rôme David avait préparé les voies. M. Clément Duvcrnois se 



04 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

chargea dé l'exécution. L'ambition le rendit ingénieux, et aussi 
la rancune. Son habileté lui fournit une formule traîtresse qui, 
sans désigner les ministres, les écarterait par une méprisante 
prétention. Il proposa une résolution ainsi conçue : « La 
Chambre, décidée à soutenir un cabinet capable de pourvoir 
à la défense du pays, passe à Tordre du jour. » En termes 
brefs, M. Ollivier repoussa cette rédaction équivoque. La 
motion Favre fut repoussée, et pareillement celle de M. La- 
tour du Moulin. Une immense majorité se prononça pour 
Tordre du jour Clément Duvernois. 

L'événement était prévu, si prévu que le successeur se 
trouvait prêt. A dix heures du matin était arrivé à Paris le 
général de Palikao, appelé de Lyon la veille au soir. Il s'était 
présenté aux Tuileries vers midi, c'est-à-dire au moment où 
les ministres achevaient de délibérer, et s'était même entre- 
tenu un instant avec eux. Sa mission était à deux fins et, sui- 
vant l'occurrence, il fortifierait le cabinet existant ou prêterait 
son nom à un cabinet nouveau. Quand le vote de la Chambre 
eut dissipé toutes les incertitudes, M. Emile Ollivier réclama 
une suspension de séance afin de prendre les ordres de la 
Régente. Au bout dune demi-heure il reparut, demanda la 
parole, annonça que « Sa Majesté avait confié au comte de 
Palikao le soin de former une nouvelle administration » . Puis 
il descendit de la tribune pour n'y plus remonter jamais. 

La soirée se passa à composer le ministère. Le général de 
Palikao reçut, outre le portefeuille de la guerre, la présidence 
du Conseil. Il importait, en d'aussi graves conjonctures, de 
ménager ce qui restait du crédit national; les finances furent 
confiées à M. Magne, et on ne pouvait imaginer un choix 
plus sage. La direction des affaires étrangères fut attribuée 
au prince de La Tour d'Auvergne, diplomate très justement 
honoré, mais réservé selon toute apparence à un rôle stérile, 
car déjà les amitiés craintives nous fuyaient. Ayant ainsi 
assuré la défense du territoire, la- gestion des deniers publics, 
les relations extérieures, l'Impératrice ne jugea point que 
1 abnégation dût aller jusqu'au sacrifice de ses préférences. 
Elle n'avait jamais aimé les ministres du 2 janvier, et, tout en 



L'ARMEE DE METZ. 25 

leur témoignant les plus courtois égards, les avait considères 
connue les conseillers de l'Empereur, non les siens. Investie 
des pouvoirs de Régente, elle se porta, d'un instinct subit, 
avec son imagination et son cœur de femme, là où l'incli- 
naient ses passions. Pour le ministère de l'intérieur, on songea 
d'abord au baron Jérôme David; puis, sur les observations de 
M. Magne qui trouvait ce nom trop provocateur, on désigna le 
préfet de la Seine, M. Henri Chevreau, personnage d'esprit 
distingué, mais façonné de longue date aux pratiques autori- 
taires. Les sceaux furent remis au procureur général Grarïd- 
perret, magistrat de carrière, animé de ce zèle répressif qui 
inspirait alors presque tout le corps judiciaire. Ecarté de l'inté- 
rieur, M. Jérôme David reçut les travaux publics. M. Clément 
Duvernois devint ministre du commerce. Du cabinet du 2 jan- 
vier un seul ministre resta, l'amiral Rigault de Genouilly, qui 
garda la marine. Dans la combinaison nouvelle, le groupe 
libéral n'avait qu'un représentant. C était le ministre de 1 ins- 
truction publique, M. Brame, homme courageux, d'esprit délié, 
de parole prime-sautière, mais n'ayant ni les aptitudes ni les 
prétentions des grands rôles, et l importance qu'il aurait dans 
le ministère marquerait juste la place qu'y tiendrait la liberté. 
Le 11 août, le Journal officiel publia la composition du 
nouveau cabinet. L'Empire, au moment où la défaite le 
dépouillait de ses forces, remontait, par un brusque et capri- 
cieux retour, jusqu'à ses origines. D une main fébrile et 
impérieuse il ressaisissait tout ce que, durant les années 
précédentes, il avait abandonné, (ont ce que les événements 
récents semblaient lui ravir pour jamais. La Chambre, sous 
l'impression des revers, laissait percer des velléités d'empié- 
tement : voici que, par une prompte et péremptoire réponse, 
un ministère était constitué où les parlementaires ne gar- 
daient qu'un seul portefeuille. Jadis les députés, par un de 
leurs premiers actes d'indépendance, avaient refusé sa dota- 
tion au général de Palikao revenu de Chine : voici que ce 
même Palikao leur était imposé comme chef du gouverne- 
ment. Entre tous les partis, l'extrême droite avait surtout 
poussé à la guerre : voici que la défaite, qui aurait dû la 



26 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

confondre, devenait pour elle source de faveur. Pour tout 
dire, révolution se colorait d'un reflet chevaleresque : une 
femme belle, malheureuse, faisait appel au dévouement de 
ses amis personnels, et ceux-ci venaient l'entourer dans son 
infortune. Tel était lacté du 9 août, retour in extremis de 
l'Empire autoritaire contre l'Empire libéral. Mais le pays, 
uniquement attentif à la lutte, n'avait cure de ces choses. 
Dans le ministère, il n'avait d'yeux que pour Palikao, homme 
d'intelligence et de ressources, qui saurait, espérait-on, con- 
jurer le sort mauvais. Empire libéral, Empire autoritaire, 
qu'importait au surplus en ces heures suprêmes? Pour l'Em- 
pire comme pour la France, la seule question était le salut. 



IV 



Au grand quartier général de Maycnce — car c'est à nos 
ennemis qu'il faut maintenant revenir — on attendait une 
bataille pour le 6 août. Ce matin-là même, le général de Roon 
écrivait : « Je pense qu'aujourd'hui le Kronprinz aura une 
chaude journée avec Mac-Mahon (1). » Le soir on connut, 
quoique sans aucuns détails, la grande affaire de Frœschwiller. 
Un peu plus tard, une dépêche du général de Gœben manda 
le succès de Forbach. On avait espéré une victoire. Le télé- 
graphe en annonça deux. 

Nous eûmes une chance dans nos défaites. Nos adversaires 
ne proportionnèrent pas leur activité dans la poursuite à 
leur ardeur dans le combat. Après Frœschwiller, ils se persua- 
dèrent d'abord que les vaincus s'étaient retirés sur Bitche; 
puis la région montagneuse des Vosges les retarda. De là pour 
Mac-Mahon une avance qui le sauva. — Après Forbach, 
la même fortune nous protégea : la bataille n'avait fini qu'à 



(1) Denkwurdigkeitcn aux déni Lcben des General Grafen von Roon, t. III, 
p. 179. 



L'ARMEE DE METZ. 37 

la nuit; le lendemain matin, un épais brouillard couvrait 
toute la région. Les Allemands n'avaient pas eneore l'audace 
que leur inspirerait plus tard la continuité du succès. Ce con- 
cours de circonstances propices assura la sécurité de Frossard. 

Quand la III e armée, c'est-à-dire l'armée du Prince royal, 
eut retrouvé la trace de l'armée d'Alsace, elle prit sa direction 
vers l'ouest. Peu à peu elle s'éloignerait de l'armée de Stein- 
metz, de l'armée du prince Frédéric-Charles. Entraînée à la 
suite de Mac-Mahon, elle traverserait toute la Lorraine, 
pénétrerait en Champagne et serait appelée à porter, trois 
semaines plus tard, le coup suprême qui abattrait l'Empire. 
Sur l'heure, le grand rôle appartiendrait à la I rc , à la II e armées. 
C'est à elles qu'il faut nous attacher. 

Le 8 août, elles avaient commencé à s'étendre sur la rive 
gauche de la Sarre. Elles s'enhardissaient, mais par degrés, 
comme si elles ne se fussent affermies que peu à peu dans le 
sentiment de leur victoire. Bien qu'incomplets, les renseigne- 
ments fournis par la cavalerie ne laissaient guère de doute 
que les Français ne se repliassent. On sut que Boulay et Bou- 
zonville avaient été évacués. Le 9, les avant-gardes prus- 
siennes occupèrent Saint-Avold; puis un détachement de 
dragons atteignit Faulquemont, où l'Empereur, quelques 
heures auparavant, avait conféré avec Bazainc. Le même 
jour, le roi, qui était venu la veille de Mayence à Hom- 
bourg, transporta son quartier général à Sarrebruck. Quelle 
que fût la résolution de ne rien laisser au hasard, on jugea 
que l'heure était venue de poursuivre le mouvement offensif 
vers la Moselle. C'est alors qu'on vit poindre le vaste plan 
dont l'exécution constituerait l'une des principales combi- 
naisons stratégiques de la campagne. Il consistait à retenir 
un peu en arrière la I rc armée, qui contiendrait les forces 
ennemies; pendant ce temps, la II e armée, la plus forte de 
toutes, après avoir resserré ses colonnes et rassemblé ses 
effectifs, obliquerait vers le sud-ouest, gagnerait la Moselle, 
se saisirait des points de passage en amont de Metz, passerait 
sur la rive gauche, remonterait la rivière et tournerait l'ar- 
mée française. 



28 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Le 10, la marche commença. Le grand souci était de péné- 
trer les vrais projets de l'adversaire. On s'était persuadé qu'il 
se repliait jusque sous Metz. Or, dans cette journée du 10, 
un officier de l'état-major, ayant poussé fort loin ses explora- 
tions, aperçut des masses considérables d'infanterie à l'ouest 
de la Nied française, et des campements fort étendus à Pange, 
à Mont, à Puche. Des patrouilles de uhlans rapportèrent des 
renseignements à peu près pareils. De la double information 
on conclut, et avec raison, que l'armée impériale avait arrêté 
sa retraite et, sans reculer jusque sous la place, se disposait 
soit à défendre les bords de la petite rivière, soit même à 
prendre l'offensive. On se concentra; on s'apprêta à la lutte. 
Le 11 au matin, le prince Frédéric-Charles écrivait au maré- 
chal de Moltke : « Nous devons nous attendre à une bataille 
de deux jours et à des pertes énormes (1) » . Mais, dans cette 
même matinée, les cavaliers prussiens, envoyés en éclaireurs, 
transmirent des rapports tout contraires : un corps considé- 
rable, campé aux Etangs, venait d'abattre ses tentes; sur les 
chemins de Saint-Avold et de Boulay s'échelonnaient de lon- 
gues colonnes qui se dirigeaient vers Metz; un peu plus tard 
on distingua, dans le lointain, des corps français qui venaient 
de faire halte à Bellecroix, c'est-à-dire tout près de la place (2) . 
Le 11 au soir, le 12 au matin, les dires des traînards, les recon- 
naissances poussées à longue distance, confirmèrent ces ren- 
seignements. 



Les éclaireurs ennemis ne se trompaient pas quand ils 
annonçaient le retour vers Metz. Au quartier général impérial, 
les plans se succédaient, tour a tour acceptés, abandonnés. 

(1) Correspondance du maréchal de Moltke, p. 275. 

(2 La Guerre de 1870, rédigée parla section historique du grand état-major 
prussien, t. I er , p. 424. 



L'ARMÉE DE METZ. 29 

repris encore. Le 9 août, le 10 au matin, tout était à la con- 
centration sur la Nied. On y attendrait la bataille. On sup- 
putait les forces, qui grossissaient chaque jour par l'arrivée 
des réservistes, qui s accroîtraient en outre par l'adjonction 
du (>° corps. Le maréchal Lehœuf, dans une dépêche au 
ministre de la guerre, parlait même de ressaisir l'offensive (l). 
Le 10, dans la journée, en une conférence tenue au château 
de Pange, les objections se formulèrent. Le maréchal Bazaine 
répugnait, comme on la dit, au plan adopté. L'Empereur, 
devenu fort circonspect, craignait, en demeurant sur la Nied, 
d'être enveloppé par les armées allemandes, et redoutait que 
la proximité de grands bois ne facilitât les surprises traî- 
tresses (2). Tout compte fait, le parti le plus sage parut de 
rétrograder jusque sous Metz. G était, autant qu'on peut les 
compter, la sixième variation depuis le 6 août. Rien n'est 
impatient comme 1 indécision. Le changement une fois arrêté, 
ni la fatigue des soldats, ni l'heure avancée, ni l'inclémence 
du temps n'en purent suspendre l'exécution. Au milieu de 
la nuit et sous une pluie torrentielle on leva les bivouacs. 
Le 11, à la petite pointe du jour, les voitures étaient chargées 
et attelées, les hommes aux faisceaux, les cavaliers à la tête 
de leurs chevaux. Puis, par les routes qui viennent de Saint- 
Avold et de Boulay, Tannée s'écoula vers Metz. C'était le 
mouvement qu'avait observé la cavalerie prussienne, et dont 
elle venait de transmettre la nouvelle au quartier général 
ennemi 

Cette retraite n'avait-elle d'autre objet que de chercher une 
seconde ligne de défense sous l'abri immédiat de la place 
et de ses forts? Cachait-elle déjà le dessein d'un retour au 
delà de la Moselle? Il ne semble pas que l'idée du passage de 
la rivière, du recul jusquà Verdun, jusqu'à Châlons, idée 
jaillie dans le premier désarroi de la défaite, ait été, en ces 
journées des 10 et 11 août, reprise encore et adoptée. Tout en 
rétrogradant, on hésitait. Autour de lEmpcreur, deux cou- 

(1) Revue d'histoire, décembre 1902, annexes, p. 1377. 

(2) Ecrits de A'apole'oit III, recueillis et coordonnés par le comte de La Cha- 
pelle, p. 217. 



3D HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

rants régnaient : quelques-uns se résignaient à des sacrifices 
qu'ils jugeaient nécessaires; la plupart, comme le maréchal 
Lebœuf, comme le général Lebrun, s'étonnaient, s'irritaient 
même, qu'on songeât à céder le terrain sans combat. Ce qui 
paraît démontrer que le grand recul n'était pas encore résolu, 
c'est qu'on ne contremanda aucun des ordres qui appelaient 
vers Metz les divisions de Failly, les troupes de Ganrobert. 

Ces anxieuses journées furent remplies par la crise du com- 
mandement. Le 9, Bazaine avait été nommé commandant en 
chef, mais sous le double contrôle de l'Empereur et du major 
général. Convenait-il d'effacer ces dernières traces de pri- 
mauté? Napoléon demeurait perplexe, moitié par goût 
médiocre pour le nouveau général en chef, moitié par sen- 
timent que la disgrâce de Lebœuf consacrerait sa propre 
diminution. Cependant à Paris le public, par un de ces 
engouements dont les époques troublées offrent de nombreux 
exemples, attribuait à Bazaine un génie sauveur. L'opposition 
démocratique, se jugeant en cela fort avisée, l'avait confisqué 
à son profit, et les députés de la gauche, Jules Favre, Picard, 
Kératry, insistaient auprès du ministre de la guerre pour que 
le maréchal assumât tout pouvoir, pour que le souverain 
achevât de se dépouiller (l). Cette faveur croissait par l'im- 
popularité du major général. Le 11 août, au Palais-Bourbon, 
M. de Kératry se hasarda même à proposer que l'Assemblée 
le mandât à sa barre pour y justifier ses actes. La motion, 
quoique écartée, dévoilait bien l'état des âmes. L'impression 
avait gagné jusqu'aux Tuileries, où les belliqueux de la veille 
croyaient s'amnistier en accusant Lebœuf. Le 12 août, dans la 
matinée, l'Impératrice, en une dépêche très pressante adres- 
sée à Metz, s appropria le vœu de l'opposition. Le télégramme 
parvint à la préfecture où étaient réunis, à ce moment, l'Em- 
pereur, Lebœuf, Changarnier, Jarras. « La scène, a écrit l'un 
des témoins, fut lamentable. » L'Empereur, hésitant jusque- 
là, mais visiblement ébranlé par le message, attendait en un 



(1) Procès Bazaine, déposition Jules Favre (audience du 20 octobre 1873). 

(2) Jarras, Souvenir?, p. 75. 



L'ARMEE DE METZ. 31 

silence impassible que le major général lui épargnât l'em- 
barras de le destituer. Changarnier déplorait les changements 
accomplis sous le feu de l'ennemi. Lebœuf prévoyait la dis- 
grâce et avait plus d'une fois demandé son remplacement; 
pourtant le coup l'atterra, venant non plus de ses adversaires, 
mais de sa souveraine. En termes très dignes (car son âme 
valait mieux que sa fortune) il résigna sa charge. Bazaine fut 
appelé. Soit modestie feinte, soit crainte d'un fardeau si lourd, 
il s excusa d'abord. Ganrobert, arrivé de Ghâlons la veille, 
était présent. Très patriotiquement il conseilla l'acceptation, 
et assura son collègue de son entier dévouement, de son en- 
tière obéissance (1) ; cependant, à part lui, le vieux soldat de 
Zaatcha et d Inkermann comptait ses quinze années de maré- 
chalat et jugeait que, pour lui donner des ordres, le nouveau 
venu était u bien son cadet Ç2) » . Bazaine sortit du cabinet 
impérial, investi du commandement suprême et affranchi de 
toute subordination, fût-ce celle de l'Empereur. Vers cinq ou 
six heures du soir, il reçut ses lettres de service. Déjà le géné- 
ral de Palikao avait annoncé aux députés la nouvelle, et ceux- 
ci 1 avaient saluée de leurs applaudissements. 

En même temps que l'armée recevait un chef, le plan des 
opérations futures tendait enfin à se fixer. Au milieu de toutes 
les hésitations, les esprits s'étaient peu à peu familiarisés 
avec l'idée, d'abord repoussée, d'une retraite. Une crainte 
obsédait l'Empereur, celle d'être tourné. Dans les notes 
écrites au jour le jour par les généraux, on retrouve la trace 
très nette de cette appréhension. Dans cette journée du 12, 
on apprit que des coureurs ennemis s'étaient montrés du côté 
de Frouard. D'autres informations dénonçaient la présence 
de cavaliers prussiens vers la Moselle, en aval de Metz; d'où 
une autre supposition, d'ailleurs inexacte, celle d un mouve- 
ment tournant vers le nord. Dans lentrefaite, l'un des aides 
de camp de 1 Empereur, le général Waubert de Genlis, reçut 

(1) Procès Bazaine, interrogatoire du maréchal Bazaine (audience du 
13 octobre 1873\ Déposition du maréchal Lebœuf (audience du 20 octobre 
1873). 

2 Enquête parlementaire sur le 4 septembre, déposition Ganrobert, p. 273. 



32 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

du général Trochu une lcLLrc très grave. Celui-ci, mettant les 
choses au pis, estimait que l'ennemi pourrait venir jusqu'à 
Paris; or, la défense ne serait point possible sans une armée 
de secours, et cette armée de secours ne pourrait être que 
l'armée de Metz : de là l'urgence dune retraite qu'il faudrait 
accomplir au plus vite tandis que les routes étaient libres. 
Trochu, bien que peu en faveur, passait pour un très savant 
militaire. La lettre fut lue dans l'entourage de l'Empereur; 
et, quoique fort mélancoliquement, on l'approuva (1). Chan- 
garnier, souvent consulté, ne dissimulait pas que si on se 
résignait à la marche sur Verdun, il faudrait se hâter (2). 
La retraite fut décidée, quoique non sans d'arrière-regrets 
qui le lendemain engendreraient encore quelques flottements. 
Le 12, dans l'après-midi, Failly fut invité à prendre pour 
objectif, non plus Metz, mais la route de Paris (3). « En ac- 
ceptant le commandement de l'armée du Rhin, a écrit plus 
tard Bazaine, je reçus l'ordre impératif de passer la Moselle 
sans retard pour me replier sur les plaines de la Cham- 
pagne (4) . » 



VI 



La journée du 12 août, qui inaugure le commandement de 
Bazaine, marque aussi une nouvelle phase de la guerre. — 
Mac-Mahon, définitivement ramené en arrière, recule vers 
l'intérieur, suivi à distance parla troisième armée prussienne. 
On le verra s'arrêter dans les plaines de la Champagne, y 
osciller entre Paris et Metz. Quand il se mettra en mouve- 
ment, ce sera en une marche oblique et indécise, image fidèle 



(1) Trochu, OE livres posthumes, t. I er , p. 103. 

(2) Bazaine, Episodes de V armée du Rhin, p. 49. 

(3) Général de Failly, Opérations du 5 e corps, p. 25. — Revue d'histoire, 
février J903, p. 448. 

4) Bazaine, l'Année du Rhin, p. 47 



L'ARMEE DE METZ. 33 

du désordre de ses pensées. Chemin faisant, il subira la 
grande défaite qui l'anéantira. Tout ce récit ne viendra que 
tôt. — Autour de Metz où notre attention doit, quant à pré- 
sent, se fixer sans partage, un grand duel se prépare. Ce qui 
n est apparu jusqu'ici que par fragments et comme morcelé 
se détache avec un relief singulier. Tout l'intérêt se concentre 
en un double effort : effort des Prussiens pour atteindre la 
Moselle, la franchir, se porter sur les derrières de l'armée 
française; effort des Français pour se dérober à l'étreinte et 
organiser, fût-ce bien loin dans l'intérieur du pays, la défense 
du sol natal. Avec une prudente audace, les Allemands com- 
mencent à évoluer autour de leurs adversaires. Ils exécutent 
à longue distance leur périlleux mouvement; ils l'opèrent en 
gros échelons, assez espacés pour ne pas s'encombrer et pour 
vivre, assez rapprochés pour se soutenir mutuellement. Dans 
cette grande conversion, la I rc armée, gardée à l'ouest de Metz, 
fojme le pivot fixe. L'aile droite de la II e armée (III e , IX e , 
XII e corps) est maintenue un peu en arrière pour appuyer la 
1' en cas d'alerte; l'aile gauche (garde, X e corps) parcourt un 
arc fort étendu qui la portera au sud de Metz et bientôt à 
l'ouest de la place. Du clocher de la cathédrale on peut aper- 
cevoir, dans les interstices des bois et des collines, les troupes 
d'infanterie, les trains d'artillerie qui, décrivant une longue 
courbe vers le sud et descendant vers la vallée, allongent leurs 
colonnes comme un serpent allonge ses anneaux. Les dires des 
paysans, les messages des maires, les dépêches des chefs de 
gare qui utilisent une dernière fois le télégraphe avant que la 
voie soit coupée et les fils brisés, tout complète les informa- 
tions. Les cavaliers ennemis apparaissent à Poiit-à-Mousson 
ou les chasseurs du général Margueritte leur tuent quelques 
hommes, leur font quelques prisonniers. Encore un jour, deux 
au plus, et le X e corps, la Garde, atteindront la Moselle. — 
Cependant les Français sont encore à lest de la rivière, en 
avant des forts de Queuleu et de Saint-Julien. Mais ils s'ap- 
prêtent, eux aussi, à repasser le fleuve. Dans ce double mou- 
vement des Prussiens ardents à déborder leurs adversaires, des 
Français attentifs à se replier pour mieux combattre, qui le 

T. vu. 3 



34 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

premier atteindra les plateaux d'entre Moselle et Meuse? 
Seront-ce les Français qui se rapprocheront de leurs réserves? 
Seront-ce les Prussiens qui rejetteront leurs adversaires vers 
Metz et les couperont de la patrie? Ainsi apparaît, en ces jours 
tragiques, le duel des deux armées, aujourd'hui duel de vitesse, 
et demain duel jusqu'au dernier sang. 

Pour ce duel, les précédentes défaites avaient déjà rompu 
l'égalité des chances. Nos erreurs générales, nos négligences 
de détail achèveraient de détruire l'équilibre entre nos adver- 
saires et nous. 

Le tenant de la France serait Bazaine; là résiderait le 
plus grand malheur. Non qu'il convienne de lui imputer 
toutes les fautes. Après coup, toutes les responsabilités par- 
tielles se sont masquées derrière la sienne. La véritable équité 
répudie ces jugements en bloc. Toute passion mise à part, on 
peut affirmer que jamais tâche plus lourde ne reposa surplus 
médiocre génie. La grandeur des intérêts à conduire exigeait 
un esprit généralisa leur, apte à voir les choses par masses : 
privé de ces divinations supérieures, Bazaine porterait un peu 
à l'aventure ou dissiperait dans les détails une pensée impuis- 
sante à s'élever; et obéissant à sa pente naturelle il retombe- 
rait toujours dans les fonctions de second rang. Il connaissait 
de la guerre ce que peut enseigner une carrière heureuse, 
secondée par une éclatante bravoure, et avait le savoir-faire 
d'un soldat, non la science et la prévoyance d'un chef. Dans 
la vie militaire comme dans la vie civile, le désintéressement 
et la vertu suppléent parfois le génie : le maréchal, qui n'avait 
point de superflu dans les lumières, n'en avait point non plus 
dans la conscience. Inhabile à imaginer ou à poursuivre les 
solutions maîtresses, il se réfugierait dans les expédients et se 
rabaisserait à pourvoir à lui-même, n'étant pas de taille à 
pourvoir à sa patrie. Ces préoccupations personnelles lui ins- 
pireraient des ordres volontairement ambigus qui lui permet- 
traient après coup d'accuser ses subordonnés, et de créer une 
sorte de responsabilité collective où la sienne s'absorberait. 
Irrésolu à la manière des médiocres, cauteleux à la façon des 
égoïstes, affable quoique dune bonhomie un peu trompeuse, 



L'ARMEE DE METZ. 35 

il aurait des velléités successives au lieu de desseins fermes, 
deviendrait subtil à force d'être embarrassé; rêverait, dans le 
désarroi de toutes choses, de sauver sa renommée, de devenir 
peut-être l'homme nécessaire. Puis, lassé de raffinements trop 
compliqués pour son intelligence, tout embrouillé lui-même 
dans le fil de ses pensées, il se reposerait d'avoir été calcula- 
teur en devenant fataliste et se replierait en une indifférence 
apathique, incroyable en de si grands dangers. Ainsi demeu- 
rerait-il accroché à Metz, hésitant moitié par timidité, moitié 
par finasserie, se renfermant peu à peu dans une solitude 
inaccessible, se disqualifiant par degrés aux yeux de l'armée, 
attendant vaguement du hasard une solution, ayant de demi- 
plans, de demi-intrigues, et laissant passer un à un les jours 
de salut. 

Ces perspectives ne se découvriraient que dans l'avenir. Dès 
la première heure se marquèrent l'indécision et le désarroi 
qui présageraient l'insuccès. Le mouvement rétrograde der- 
rière la Moselle avait été le dernier vœu de l'Empereur en 
abdiquant. Bazaine recueillit cette conception comme on 
ferait d'un héritage, mais le malheur voulut qu il la recueillît 
sans y croire. Retraite pour retraite, il eût souhaité, suivant 
une préférence déjà ancienne, qu'on se retranchât sur le 
plateau de Haye, au confluent de la Meurthe et de la Mo- 
selle. Puis il entendait répéter dans son état-major qu'une 
vigoureuse offensive réussirait à surprendre, au moment le 
plus délicat de sa manœuvre, l'ennemi qui évoluait autour de 
nous. Ce dernier dessein n'était point tout à fait chimérique, 
et peut-être, dans la journée du 13, une marche hardie et 
rapide eût-elle coupé les anneaux un peu minces de cette 
armée qui défilait vers la haute Moselle. Retraite ou offensive, 
l'un ou l'autre parti pouvait assurer le salut, à la condition 
que résolument on adoptât l'un des deux. Un homme de 
guerre audacieux jusqu'à tout braver eût marché à l'ennemi 
et laissé au succès le soin de l'amnistier. Un chef plus res- 
pectueux des décisions souveraines eût exécuté avec un 
dévouement ponctuel le programme voulu par le maître. 
Bazaine avait juste ce degré de lumière qui rend jaloux d'in- 



36 HISTOIRE DU SECOND EiMPIRE. 

dépendance et engendre l'indécision. Il ne marcherait pas à 
l'ennemi, le risque étant trop grand, la hardiesse trop fla- 
grante, et l'entreprise trop au-dessus de son génie. Il rétro- 
graderait comme le voulait l'Empereur, mais à regret, mais 
en se retournant vers les lieux qu'il quitterait; il donnerait 
les ordres mollement, sans foi, sans souci de laisser échapper 
les heures*. Seulement il était à craindre qu'ayant perdu pour 
jamais le bénéfice de l'offensive il perdît, en outre, par retard 
ou apathie, la liberté de la retraite. 

Par surcroît de malchance, la composition de 1 étal-major 
ajouta à la grande crise du commandement une petite crise 
très fâcheuse. Le maréchal Lebœuf venait de disparaître et 
avec lui le général Lebrun, premier aide-major général. 
L'Empereur se persuada qu'il convenait de conserver dans la 
nouvelle organisation quelque chose de l'ancienne. Le second 
aide-major général était le général Jarras, militaire instruit, 
intègre, mais plus rompu à l'administration qu'apte aux 
grandes tâches de la guerre. Il fut préposé comme chef 
d'état-major général à Bazaine. Celui-ci eût volontiers porté 
ailleurs sa confiance, et notamment eût souhaité le général 
de Gissey (1). Jarras lui étant adjoint, il ne sut ni répudier 
franchement le choix ni s'y soumettre sans réticence, et se 
fixa dans la pire attitude, qui était celle de la bouderie. A 
peine nommé, il regagna son quartier général de Borny et 
se retira au milieu de ses officiers du 3 e corps, laissant à Metz, 
sans direction et dans le plus mortifiant isolement, celui que 
la volonté impériale venait de désigner. A l'heure où de 
l'unité des ordres et de leur promptitude dépendrait le salut, 
on verrait donc éloignés l'un de l'autre, presque hostiles l'un 
à l'autre, les deux organes inséparables du commandement, 
à savoir celui qui prendrait les résolutions et celui qui les 
exécuterait. 

C'est en cette délicate transmission de l'autorité et au 
milieu de ces sourdes querelles que se préparait le grand 

(1) Souvenirs inédits du général de Cissey (Revue d'histoire, décembre 1902, 
annexes, p. 1393). 



L'ARMEE DE METZ. 37 

mouvement stratégique destiné à reporter en arrière notre 
ligne d'opérations. On pouvait s'attendre à des erreurs. Celles- 
ei dépassèrent les espérances de nos ennemis. 

La retraite étant résolue, le soin le plus pressant serait de 
retarder l'adversaire ardent à nous déborder. Dès le 12, les 
éclaireurs prussiens atteignirent les bords de la Moselle, en 
amont de Metz. Le 13, Pont-à-Mousson fut occupé, dans la 
matinée par la cavalerie, dans la soirée par une des divisions 
du X e corps (l). Une précaution, déjà un peu tardive, serait 
d'intercepter tous les passages non encore occupés par les 
Allemands. En remontant la Moselle de Pont-à-Mousson à 
Metz, on rencontrait du sud au nord quatre ponts : le pont de 
Novéant, les deux ponts d'Ars, le pont de Longeville. Pendant 
toute la journée du ]3 août et le 14 au matin, les gens du 
pays, chefs de gare, notables, ingénieurs, transmirent à l'auto- 
rité militaire des avis anxieux: les coureurs ennemis, disaient- 
ils, se montraient aux bords de la Moselle et s'apprêtaient à 
la franchir. La destruction était aisée : les ponts d'Ars étaient 
minés et les fourneaux chargés; celui de Novéant n'était 
qu'un pont suspendu. Cependant aucune mesure ne fut prise; 
bien plus, les donneurs d'avis furent invités, avec un laco- 
nisme ironique, à se rassurer et à se taire (2). Le seul pont 
rompu fut, dans la matinée du 15, celui de Longeville. 
C'était le seul qu'on pût garder sans péril, car il était sous le 
feu direct de la place. Cette conduite extraordinaire s'expli- 
quait moins par la négligence ou l'oubli que par les arrière- 
hésitations du commandement. L'Empereur, ayant l'intuition, 
sinon la connaissance exacte du danger, pressait pour qu'on 
rétrogradât. Le 13, il mandait au commandant en chef : « Il 
n'y a pas un moment à perdre pour faire le mouvement 
arrêté (3). » Tout autre était le maréchal. Le 13, à neuf 
heures du soir, en un message à l'Empereur, il développait 
encore, mais sous forme d opinion, ses préférences pour i'of- 

(1) La Guerre franco-allemande, t. I er , p. 431. 

(2) Procès Bazaine, dépositions Jarras, llenault, Mathieu, etc. (audience du 
24 octobre 1873). — Voir aussi Revue d'histoire, avril 1903, p. 889, 

3 Revue d'histoire, mars 1903, p. 630. 



?S HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

fcnsivc : il parlait derechef du plateau de Haye; il faisait 
allusion à des renseignements qu'il allait recueillir (1). Ainsi 
s exprimait-il, en homme qui a le temps devant lui, et en 
consulteur qui émet un avis, non en chef qui décide. De 
la sorte s'écoulaient les heures. Et les ponts restaient intacts 
par où passerait l'ennemi. Le général Coffinières, comman- 
dant en chef du génie, à qui incombait le soin de les rendre 
impraticables, a donné de son inaction une raison qui corn- 
plète la lumière. « Jusqu'au 13, a-t-il dit plus tard, une cer- 
taine hésitation me semblait régner sur le parti à prendre. Or, 
la rupture des ponts eût rendu toute offensive impossible. 
Dans ces eonditions, je n'aurais pas osé les faire sauter sans 
Tordre du commandant en chef. Cet ordre ne vint pas (2). » 
La promptitude, le bon succès de la retraite exigeaient que, 
dans Metz et aux abords immédiats de la place, on multipliât 
pour nos troupes les points de passage, soit sur la Moselle, 
soit sur la Seille, ce petit affluent de la rive droite qui, après 
avoir coulé presque parallèlement à la Moselle, se réunit à 
elle dans la ville même. Dès le surlendemain de la défaite et 
en prévision d'un mouvement rétrograde, déjà possible 
quoique encore incertain, on avait résolu de construire des 
ponts de chevalets, des ponts de bateaux, des ponts de 
radeaux (3). Pontonniers, soldats du génie, ouvriers de l'arse- 
nal, ouvriers civils, tous avaient été employés à cette besogne. 
L'Empereur, bien inspiré, ne cessait de recommander l'acti- 
vité (4). On assure que les passages eussent pu être praticables 
dans la nuit du 12 au 13. Les mauvaises chances s'ajoutant 
aux fautes, une crue endommagea le travail et nécessita 
d'importantes réfections. Les officiers du génie sollicitèrent 
un délai de trente-six heures qui expirerait le 14 août, à midi, 
jusque-là, les ponts fixes seraient seuls disponibles. La sagesse 

(1) Correspondance de l'Empereur et du maréchal Bazaine (Revue cV histoire, 
mars 1903, p. 633-634.) — Voir aussi Bazaine, L'Armée du Rhin, p. 50-51. 

(21 Procès Bazaine, déposition Coffinières de Nordeck (audience du 24 octobre 
1873.) 

(3) Procès Bazaine, déposition Coffinières de Nordeck (audience du 20 octobre 
1873). 

(4) Lettre du général Jarras au général Coffinières, 12 août. 



L'ARMEE DE METZ. 39 

eût élé du moins de les utiliser, en attendant les autres. On 
ne le fit pas. Ce fut peut-être négligence ou incurie, peut-être 
aussi dernier effet de ces incertitudes qui seraient si fatales à 
l'armée et à la France. 

Un autre objet sollicitait la prévoyance du commandement, 
c'était le choix des routes qui, la Moselle une fois franchie, 
conduiraient l'armée vers les plateaux. A cet égard, on n'était 
pas tout à fait pris à l'improviste. Dès le lendemain de For- 
bach, comme on débattait pour la première fois le projet de 
retraite sur Verdun et Châlons, les deux aides-majors géné- 
raux, Lebrun et Jarras, avaient procédé à une recherche som- 
maire des voies de communication. Un plan très détaillé, 
trouvé, paraît-il, à la préfecture, avait servi de guide pour cet 
examen. Au départ de Metz, deux grandes voies se dirigeaient 
vers l'intérieur. L'une, inclinantau nord-ouest, s'orientait vers 
Briey; l'autre, pointant droit à l'ouest, s'allongeait vers Gra- 
velotte; là, elle se divisait en deux embranchements qui abou- 
tissaient tous deux à Verdun, le premier par Etain, le second 
par Mars-la-Tour. En dehors de ces deux routes, larges et 
magnifiques comme les anciennes chaussées de postes, deux 
chemins vicinaux existaient, l'un se dirigeant sur Amanvillers 
par le Goupillon et Lorry, l'autre s'élevant dans le ravin de 
Ghatel, chemins beaucoup moins unis, beaucoup moins spa- 
cieux, mais pourtant très utilisables. Selon toute apparence, 
les études n'avaient pas été poussées très loin; car on n'en 
avait gardé aucune trace écrite (1). C'est sur ces entrefaites que 
Bazaine, investi de l'autorité suprême, s'appropria, un peu 
tardivement, un peu à contre-cœur, le projet de rétrograder^ 
Le commandant en chef était à Borny; Jarras, chef d'état- 
major, à Metz : mauvaise condition pour coordonner un mou- 
vement qui comportait une application intense dans l'ensemble 
et dans les détails, qui exigeait un concert perpétuel entre le 
chef responsable et l'agent d'exécution. La chose semble avoir 
été traitée à la façon dune affaire courante. A Borny, le maré- 

(i) Procès Bazaine, dépositions des généraux Lebrun et Jarras (audiences des 
20 et 23 octobre 1873). 



43 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

chai avait auprès de lui le général Manèque, qui avait été son 
chef d'état-major au 3 e corps : il le chargea de transmettre les 
ordres aux corps qui étaient autour de lui, c'est-à-dire au 2 e , 
au 3% au 4 e corps, à la Garde; pour le reste, il se déchargea 
sur Jarras, et négligemment, par une simple note, l'invita, 
dans la soirée du 13, à prévenir le 6 e corps, le génie, l'artil- 
lerie, l'intendance. Chose étrange, inouïe! pour le passage de 
cette grande armée, pourvue de convois immenses, une seule 
route, celle de Gravelotte, était indiquée. Jarras fut frappé (et 
qui ne l'eût été!) d'une prescription si extraordinaire. Mais il 
se persuada que les autres chemins seraient sans doute 
utilisés par les corps que Bazaine avait prévenus directement. 
Les habitudes de la vie administrative l'avaient façonné à la 
docilité plutôt qu'à l'initiative. Il se sentait d'ailleurs peu 
porté aux avis à l'égard d'un chef qui ne l'invitait guère à la 
confiance. Moitié timidité, moitié passivité, il expédia sans 
observation, sans variation surtout, les ordres qu'il avait 
été chargé de transmettre (1) . 

En dépit de ces à-coups, la journée du 14 août serait celle 
où, selon toutes les apparences, l'armée se détacherait de 
Metz. Un ordre du quartier général avait désigné la division 
Laveaucoupet, du 2 e corps, pour tenir garnison dans la place : 
elle constituerait le noyau autour duquel se grouperaient les 
4 e8 bataillons, les dépôts, la garde mobile, la garde sédentaire. 
Toutes les nouvelles révélaient les progrès des Allemands : ils 
venaient de pénétrer dans Nancy; ils infestaient de leurs 
coureurs toute la vallée de la Moselle ; ils avaient coupé le 
chemin de fer près de Frouard, et si bien que, par cette inter- 
ruption, le corps de Canrobert, moitié arrivé, moitié en route, 
demeurerait privé d'une portion de ses effectifs, de presque 
tout son matériel. A ces indices se montrait l'urgence de la 
retraite : il n'y avait pas une heure à perdre si on ne voulait 
être surpris. L'ordre du commandant en chef portait que les 
troupes fussent prêtes à cinq heures du matin. Le génie n'avait 



(1) Souvenirs du général Jarras, p. 83-84. — Instructions du maréchal 
Bazaine (Bévue d'histoire, mars 1903, p. 631-632). 



L'ARMÉE DE METZ. 41 

pas terminé la réfection des ponts. La journée s'avançant, 
on vit de tous côtés déboucher les fourgons, les voitures 
du train, les voitures auxiliaires, et en un nombre si grand 
qu'on ne les pouvait plus compter. Les plus avisés calcu- 
lèrent alors avec stupeur quels ne seraient pas les embarras 
et les longueurs du défilé dans les rues tortueuses de la 
ville, sur les ponts, aux portes, sur la route de Verdun. 
Cependant les yeux, un peu troublés par ce commencement de 
confusion, se reposaient avec confiance sur l'armée. Rarement 
on en vit de plus belle, de plus vaillante. Défalcation faite des 
effectifs laissés à Metz, elle comptait près de 160,000 hommes. 
Les défaites, attribuées aux circonstances ou à la mauvaise 
fortune, provoquaient moins le découragement quelles 
n'aiguisaient le désir de la revanche. Une seule chose trou- 
blait ces braves soldats, c'était qu'au lieu de les conduire face 
à l'ennemi on les ramenât vers la France. Ce recul, qui était, 
tout compte fait, le parti le plus sage, leur paraissait chose 
incompréhensible. Ils avaient recueilli, ils avaient gardé les 
vieilles traditions de l'offensive française et ayant entendu de 
la bouche de leurs aînés les récits de Malakoff et de Solférino 
ils s'expliquaient mal une marche où l'extrême ambition 
serait de rétrograder en sécurité. 

Vers midi les ponts furent achevés. Tandis que tout se 
préparait pour le passage, les Messins furent témoins d'un 
autre spectacle. Sur la place de la Préfecture on vit se ras- 
sembler un escadron des guides, les Cent Gardes, puis les voi- 
tures à la livrée impériale. Tout cet appareil annonçait le 
départ du souverain. A cette nouvelle les passants se groupè- 
rent mornes, curieusement étonnés, silencieux moins par 
reproche que par excès de surprise ou d'abattement. En face 
de si grandes infortunes, certains adversaires sentaient fondre 
leurs préventions sous la pitié. Le respectable évêque de 
Metz, témoin de ces cruelles douleurs, disait aux prêtres de 
son entourage : «lime semble que je deviens bonapartiste en 
voyant l'Empereur si malheureux (1). » Vers une heure, 

(1) Vie de Mgr Dupont des Loges, par l'abbé Klein., p. 259-260. 



12 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Napoléon, devançant l'armée, se mit en route et s'éloigna par 
la porte de France. 

Cependant le passage commençait. Le 2 e corps, qui était 
reparti entre Peltre, Magny, Mercy-les-Metz, se mit le premier 
en mouvement. Il était diminué de la division Laveaucoupet, 
laissée à Metz, et grossi de la brigade Lapasset, séparée du 
5 e corps. Les bagages et l'artillerie s'écoulèrent par les ponts 
de pierre; le reste, utilisant les ponts volants, franchit la 
Seille, puis la Moselle. Quand on eut atteint la voie unique 
qui de Metz se dirige sur Gravelotte, elle était déjà encombrée 
par les convois de toute sorte : de là des retards, et l'on dut 
camper à sept kilomètres à l'ouest de la ville, au village de 
Rozerieulles (1) . — Le 6 e corps, qui venait ensuite, fut celui qui 
rencontra les moindres embarras : d'abord il avait déjà une 
de ses divisions sur la rive gauche; puis le gros des colonnes 
était établi tout près des points de passage ; enfin la rup- 
ture des voies ferrées avait arrêté sur le chemin de Ghâlons à 
Metz les éléments les plus lourds, à savoir la réserve d'artil- 
lerie, plusieurs batteries, le parc du génie, la division de cava- 
lerie, et ce qui serait bientôt terrible pénurie était, à cette 
heure, allégement (2) . Le soir, la division Lafont de Villers 
atteindrait Longeville et pousserait même quelques bataillons 
jusqu'à Sainte-Ruffine; le reste du corps d'armée camperait, 
partie entre la Seille et la Moselle, partie au nord-ouest de la 
place, c'est-à-dire du côté de Woippy. — Vers trois heures, la 
Garde qui était à Plantières se mit à défiler par la porte des 
Allemands. — Dans le même temps, à l'autre extrémité, le 
1 e corps, avec les divisions Gissey et Lorencez, descendit vers 
lîle Ghambière afin d'opérer le passage en aval de Metz. — A 
quatre heures, il n'y avait plus sur les hauteurs de la rive 
droite, c'est-à-dire à l'orient de la place, que le 3 e corps, et la 
division Grenier du 4 e . Soudain le canon retentit à l'est. C'était 
la bataille de Borny qui commençait. 



(1) Frossard, Rapport sur les opérations du 2 e corps, p. 76-80. 

(2) Procès Bazaine, déposition Canrobert (audience du 21 octobre 1873). 



ARMEE DE METZ. 43 



VII 



Les positions que les derniers corps français s'apprêtaient 
à quitter formaient deux grands plateaux connus sous le nom, 
l'un de plateau de Borny, l'autre de plateau de Sainte-Barbe (l). 
Ces deux plateaux étaient séparés par plusieurs ravins qui, à 
une lieue environ à lest de Metz, se réunissaient en un seul; 
et ce ravin unique, s'orientant vers l'ouest, descendait jus- 
qu'à la Moselle. Sur les hauteurs ou sur les pentes étaient 
groupés d'assez nombreux villages : Grigy, Borny, Golombey 
sur le rebord d'un des ravins; puis Montoy. Ces emplacements 
étaient ceux du 3 e corps qui commençait à lever ses bivouacs. 
Plus au nord on distinguait Nouilly; puis, sur une éminence, 
Mev qu'occupait encore la division Grenier; enfin Vantoux et 
Vallières, situés au fond du grand ravin. Cette région était 
traversée par plusieurs routes, les routes de Sarrelouis et de 
Sarrebruck qui avaient, à la sortie de Metz, un tronçon 
commun, puis celle de Pange. Les berges des coteaux, par- 
semées d arbres et de taillis, offriraient à nos adversaires de 
précieux abris pour progresser jusque vers nos camps. Mais 
une fois sur les hauteurs, la nature du terrain, uni et dénudé, 
arrêterait leur marche. Que s'ils parvenaient à s'avancer 
davantage, ils ne tarderaient pas à être ramenés en arrière, 
car ils entreraient bien vite dans la zone que le feu des forts 
balayait. 

Tandis que le prince Frédéric-Charles, avec la II e armée, 
évoluait au sud-ouest vers la Moselle, Steinmetz, avec la 
I rt armée, récemment accrue par l'arrivée du I er corps, avait 
gardé ses cantonnements le long de la Nied française. Bien 
qu'il eût son quartier général fort en arrière, c'est-à-dire à 
Varize, il était, par ses avant-postes, en perpétuel contact 

(I Voir à l'appendice, carte n° 2. 



4i HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

avec l'adversaire. Le 14 août, vers neuf ou dix heures du 
matin, les rapports de la cavalerie commencèrent à signaler 
la retraite; vers midi, en fouillant l'horizon de la hauteur du 
château de Gras, on crut remarquer que les camps de Borny 
paraissaient levés; entre deux ou trois heures, le doute ne 
fut plus possible : l'ennemi se retirait vers Metz (1). Que 
signifiait ce recul? A tout hasard, le général de Manteuffel, 
commandant du I er corps, fit prendre les armes à ses troupes 
et attendit les événements. Le général de Goltz, qui comman- 
dait l'avant-garde du VII e corps, ne se contenta pas d'attendre. 
Renouvelant l'initiative extraordinaire qui avait engage la 
semaine précédente les batailles de Frœschwiller et de For- 
bach, il résolut de se jeter dans les traces de la retraite. A 
trois heures et demie, il quitta son bivouac et lança ses colonnes 
à l'attaque de Colombey. 

C'est alors qu'on entendit dans Metz les premiers coups de 
canon. Pour éviter la bataille, les Français n'avaient qu'à 
continuer le mouvement prévu et à laisser les Allemands se 
briser sous le feu des forts. Dans notre armée régnait un cer- 
tain état moral qui rendrait malaisée eette conduite. Depuis 
Wisscmbourg, depuis Frœschwiller, depuis Forbach, on recu- 
lait. Voici que les ordres du matin prescrivaient de rétro- 
grader encore. On obéissait, mais avec le brûlant désir d'une 
revanche. Soudain réveillé par l'attaque, le 3 e corps, qui était 
directement menacé, courut aux armes. Aux portes de Metz, 
Bourbaki arrêta la Garde. Quant à Ladmirault, il dirigeait 
vers les ponts de l'île Chambicre la division Gissey et la divi- 
sion Lorencez. Ce fut le plus ardent. Il commandait des 
troupes avides de combattre et qu'aucun engagement précé- 
dent n'avait affaiblies. Du côté de Mev, il avait laissé en 
arrière la divison Grenier. A la voix du canon, sa fougue 
fut égale à celle qui animait, dans l'armée ennemie, le 
général prussien Goltz. Rapidement les fantassins dépo- 
sèrent leurs sacs, les artilleurs retournèrent leurs pièces; les 



(1) La Guerre franco-allemande, rédigée par la section historique du grand 
état-major prussien, t. I er , p. 448-449. 



L'ARMEE DE MET/. 45 

tambours battirent la charge; de toutes les poitrines s'échappa 
le cri : « Vive l'Empereur! » et tous remontèrent au pas de 
course la côte de Saint-Julien que le matin on avait descendue. 

Cependant le général de Goltz, avec sa brigade, s'était jeté 
sur Colombey. Après un court et vif engagement, les métairies 
du village, le château, le parc furent emportés. Les Prussiens 
gagnèrent même une petite maison qu'on appelait la Planchette. 
Mais quand, ayant atteint le rebord du ravin, ils voulurent 
déboucher à découvert sur le plateau, ils furent écrasés par 
les feux du 3 e corps et contraints à chercher en arrière un abri. 

Il était cinq heures du soir. Bazaine venait d'arriver. Le 
moment était décisif pour les opérations futures, décisif pour 
1 armée elle-même. On pouvait se dérober, reculer en contenant 
l'ennemi et, sans perdre une heure puisque des heures dépen- 
dait le salut, utiliser la soirée et la nuit pour achever le pas- 
sage de la Moselle. On pouvait aussi, quoique la journée fût 
bien avancée; on pouvait aussi, par une de ces brusques réso- 
lutions dont les véritables hommes de guerre sont coutumiers, 
mettre à profit la témérité du général de Goltz, fondre sur lui 
avec tout le 3 e corps, appeler le 4 e corps, la Garde, profiter 
de la supériorité numérique, et infliger à Steinmetz un échec 
qui rendrait circonspect le prince Frédéric-Charles lui-même. 
Bazaine eut d'abord l'instinct de l'inopportunité du combat. 
Comme le général de Montaudon, l'un des divisionnaires du 
3 e corps, se préparait à la lutte, il lui enjoignit de ne point 
interrompre la marche vers Metz : «Il n'y a point, ajouta-t-il, 
à se préoccuper d'une tiraillerie sans objet (1) » . Au général 
de Castagny il exprima aussi un certain mécontentement de 
tant de munitions dépensées en pure perte (2). «J'avais donné 
Tordre qu'on n'acceptât pas le combat aujourd'hui; je ne 
veux pas qu'on avance d une semelle, » disait-il avec colère à 
ceux qui l'entouraient (3). Bientôt il se ravisa; mais indécis 

I (Général de Montaudon, Souvenirs, t. II, p. 92. 
(2 Procès Bazaine, déposition du général de Castagny (audience du 27 octo- 
bre 1873 . 

3 ?Sote du général Zurlinden, 2 février 1901 (Revue d'histoire, mai 1903, 
j». 116V. 



40 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

connue les médiocres, il ne se ravisa qu'à demi. Au général 
Decaen, qui venait de lui succéder dans le commandement 
du 3 e corps, il se contenta d'ordonner qu'on repoussât avec 
vigueur l'attaque. Le maréchal accepterait la bataille, mais 
sans sortir de ses positions, sans pousser rengagement à 
fond. Entre tous les partis, aucun ne pouvait être pire. C'était 
assez pour retarder et, par suite, compromettre la retraite : 
c'était trop peu pour qu'on cueillit les fruits de la victoire 
qui peut-être s'offrait à nous. 

La bataille s'étendit donc, bataille purement défensive et 
sans objectif bien défini, quoique très sanglante. Chose singu- 
lière! elle se développait à cette heure tardive où d ordinaire 
le sort des armes est déjà fixé. Elle se poursuivit principale- 
ment sur deux points : du côté de Golombey et sur les rebords 
du plateau de Borny où luttèrent les soldats du 3 e corps; — 
à Mey où combattirent les troupes de Ladmirault. 

Tenu en échec en avant de Golombey, le général de Gollz 
attendait impatiemment le secours. Au moment de se porter 
à l'attaque, il avait sollicité l'assistance du I er corps, et en 
outre avait prévenu son chef direct, le général de Zastrow , 
commandant du VII e corps. — Le I er corps était en armes, prêt 
à se diriger où l'exigerait la bataille. On vit d'abord arriver les 
batteries; puis l'infanterie essaya de gravir les pentes du 
ravin en avant de Montoy et de s'établir entre la route de 
Sarrelouis et de Sarrebruck. Quoique soutenus par de grandes 
masses d'artillerie, les Prussiens ne gagnèrent que peu de ter- 
rain ; en revanche, ils réussirent à nous infliger des perles 
cruelles. C'est alors que tomba mortellement blessé le général 
Decaen. Bazaine lui-même, qui s était mêlé aux soldats avec 
son ordinaire bravoure, fut légèrement contusionné. Dans 
l'entrefaite, nos effectifs s étaient fort augmentés; car le 
3 e corps avait eu le temps de se déployer, et peut-élre à cette 
heure encore une vigoureuse initiative eût-elle refoulé toute 
la I re armée. Où l'audace était nécessaire, on se contenta de 
ne pas reculer. — Cependant Zastrow, quoique surpris de la 
témérité de son lieutenant, n'avait pas hésité à le secourir. 
Une brigade accourait sur le lieu de l'action; une autre allait 



L'ARMEE DE METZ. 



soutenir l'aile gauche allemande. Grossi par ces renforts, 
l'ennemi tenta derechef l'occupation du plateau. Le point 
culminant était marqué par quelques petites constructions 
qu'on désignait sous le nom de Bellecroix, presque à la jonc- 
tion des routes de Sarrebruck et de Sarrelouis. C'est vers ce 
point que tendirent tous les efforts de nos adversaires. Entre 
Colombey et Bellecroix s'allongeait un chemin creux, bordé 
d'un double rang de peupliers et de cyprès. Protégé par ces 
précaires abris, les seuls qu'on rencontrât en approchant du 
sommet, l'ennemi essaya de déboucher. Pendant une heure 
on combattit, disputant pied à pied chaque remblai, chaque 
bouquet d'arbres, chaque buisson. Ce chemin, tout parsemé 
de tombes, s'appelle aujourd'hui encore Vallée des Morts. Les 
Allemands parvinrent jusqu'à l'extrémité de la route; mais 
arrivés à la chaussée de Sarrebruck, ils ne purent la dépasser, 
et les vraies positions qui étaient l'enjeu de la lutte nous res- 
tèrent, à savoir Bellecroix, le plateau, le village de Borny. 

Tel était le combat du côté de Borny. A l'autre extrémité 
de notre ligne, la divison Grenier, laissée en arrière, était 
demeurée, comme on l'a dit, dans ses positions tandis que le 
reste du 4 e corps descendait vers la Moselle. Aux premières 
détonations, elle avait pris les armes. Elle occupait sur les 
coteaux le village de Mey, ainsi qu'un petit bois situé au 
nord-est, et s'étendait jusqu'à une chapelle qu'on appelait 
la Salette. Le I er corps prussien, en même temps qu'il 
portait l'une de ses avant-gardes au secours de Goltz, avait 
dirigé l'autre sur Nouilly, c est-à-dire du côté de Mey. Utili- 
sant les abris des ravins, les tirailleurs ennemis réussirent 
d'abord à se hisser jusque sur les hauteurs. Puis, écrasés sous 
le feu des chassepots, ils dévalèrent les pentes. Bientôt, accrus 
par des renforts et soutenus par une puissante artillerie, ils 
reprirent leur tentative. Jusqu'à sept heures, aux abords du 
bois de Mey, le combat se prolongea, soutenu de part et 
d'autre avec acharnement. Enfin le bois tomba au pouvoir 
des Prussiens. Ceux-ci se rapprochèrent même du village, 
mais sans y entrer. Cependant les soldats de Grenier, ramenés 
un peu en désordre jusque sur le chemin de Mey à la Salette, 



48 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

ne lardèrent pas à se ressaisir. La division Cissey, dont la 
2 e brigade avait déjà été partiellement engagée, acheva de 
déboucher sur le lieu de Faction. Dans le même temps, la 
division Lorenccz s'avançait au nord-est, menaçant la droite 
ennemie. Ces opportuns renforts rétablirent légalité, et à la 
suite de combats fort confus, rendus plus confus encore par 
l'obscurité croissante, le bois de Mey fut reconquis. 

La nuit même ne sépara pas les combattants. A travers les 
ténèbres on tirailla, et le feu ne s'éteignit que par degrés. 
Bien que poursuivie un peu au hasard et sans direction d'en- 
semble, la lutte qui venait de finir avait coûté plus de sang 
que beaucoup de batailles décisives. Nos pertes étaient de 
3,600 hommes tués, blessés ou disparus (1) ; celles de l'ennemi, 
plus fortes encore, atteignaient près de 5,000 hommes (2) . Aux 
dernières détonations se mêlèrent les accents des musiques 
prussiennes qui jouaient des hymnes de victoire. Tout le 
monde affectant de se réjouir, les nôtres s'attribuèrent pareil- 
lement le succès, ayant, disaient-ils, maintenu, sans les 
laisser entamer, leurs principales positions. Les Français, en 
effet, ne quittèrent le plateau que beaucoup plus tard, de 
leur propre volonté, et pour continuer un mouvement rétro- 
grade résolu bien avant la bataille. Seulement cette lutte, 
même glorieusement soutenue, même victorieuse — si c'est 
être victorieux que de rester maître du terrain — venait de 
retarder d'un jour la marche d'où dépendait le salut. Les 
Prussiens, attentifs à nous devancer, gagnaient pour leur 
manœuvre les heures que nous perdions. Et il fallait vrai- 
ment que la fortune fût bien acharnée à nous perdre, puis- 
qu'elle tournait contre nous, même nos rares et fragiles 
succès. 



(1) Revue d'histoire, juin 1903, p. 1361. 

(2) La Guerre franco-allemande , t'. I er , p. 489, 



L'ARMÉE DE METZ. 49 



VIII 



Comme la bataille venait de s'achever, Bazaine prescrivit 
au commandant du 4 e corps de reprendre la route inter- 
rompue et de redescendre des hauteurs (I). Soit à raison de 
1 obscurité, soit pour toute autre cause, le message n'arriva 
point et la volonté du maréchal ne fut connue que tardive- 
ment (2). Sans attendre la fin de la nuit, Ladmirault se remit 
en marche et aux premières heures du lendemain accomplit 
son passage par les ponts de bateaux de l'île Ghambière. Le 
3 e corps se replia pareillement, et pareillement aussi franchit 
la rivière. Le 15, vers le milieu de la journée, la rive droite 
était entièrement évacuée. 

Tout l'intérêt des événements se concentrerait désormais 
sur la rive occidentale de la Moselle. Il faut décrire avec 
quelques détails cette région fameuse, où l'œil aujourd'hui 
aperçoit surtout deux choses : les forts qui défendent la con- 
quête, les tombes qui marquent la place des morts. 

Quand, après avoir franchi la Moselle, on sort de Metz par 
la porte de France, on voit se dérouler à l'ouest la large 
chaussée de Verdun (3). On longe en l'effleurant un peu le 
ban Saint-Martin, vaste esplanade plantée qui, en 1870, était 
couverte de baraquements. A droite se dresse le mont Saint- 
Quentin, surmonté d'un fort et qui, haut de six cents pieds 
environ, domine toute la région; puis au delà, sur une colline 
d'un relief un peu moindre, s'élève le fort de Plappeville. A 
gauche s'étalent de grandes prairies qui rejoignent la Moselle. 
On traverse Longeville et un peu plus loin Moulins, vrais fau- 
bourgs dont les maisons se touchent le long de la route. A 

(1) Bazaimv, Episodes de la guerre de 1870, p. 71. 

(2) Colonel ROUSSET, Histoire du 4 e corps, p. 91. — Souvenirs inédits du 
colonel dk la Tour du Pin. 

3 Voir à l'appendice les cartes n° 1 et n° 3. 

t. vu. 4 



* 



50 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

une faible distance de petits villages apparaissent : Scy, Cha- 
zelles, Lcssy, qui semblent comme accrochés aux flancs du 
mont Saint-Quentin, et, de l'autre côté de la chaussée, Jussy, 
Vaux, Sainte-Ruffine, à demi cachés dans les replis de terrain 
ou étages sur les coteaux. Au nord-ouest un vallon boisé, 
étroit et pittoresque, appelé vallon de Longcau, remonte vers 
Ghâtel-Saint-Gcrmain. Tels sont les environs immédiats de 
la ville. L'aspect est dune attirante variété : un capricieux 
enchevêtrement de collines; des buissons, des bouquets 
d'arbres, des vignes; des horizons bornés, mais charmants, 
une nature verdoyante, reposée, gracieuse qui est demeurée 
en traits fidèles dans la mémoire des vieux Messins chassés 
de leur pays par la conquête. 

Quand, en continuant vers l'ouest, on a dépassé le village 
de Rozerieulles, le chemin gravit une côte très rude; puis, 
après une descente, il s'élève de nouveau et on atteint à treize 
kilomètres de Metz le gros bourg de Gravelotte. En cet endroit, 
la chaussée se divise en deux tronçons : tous deux vont 
aboutir à Verdun; mais l'un, décrivant une courbe vers le 
nord, passe par Gonflans et Etain, l'autre passe par Mars-la- 
Tour. Cependant, depuis la côte de Rozerieulles, l'aspect 
général a changé : les horizons sont plus larges, les lignes 
plus sévères, les vues plus étendues. Les tombes se pressent 
dans les champs, dans les bosquets, dans les carrières. On 
est en plein champ de bataille. 

Au sud de la route, c'est-à-dire sur la gauche en venant de 
Metz, se creusent plusieurs ravins qui, avec une inclinaison 
plus ou moins rapide, descendent vers le midi, puis déviant 
légèrement vers l'est, vont retrouver la Moselle. C'est le ravin 
de la Mance, ravin profond, sauvage, qui dévale dans la direc- 
tion d'Ars : ce sont ensuite d'autres ravins qui prennent nais- 
sance à l'ouest de Gravelotte et qui, réunissant plus loin leurs 
branches, viennent aboutir au village de Gorze. C'est par 
ces vallons que remonterait, après avoir franchi la Moselle, 
l'ennemi ardent à nous déborder. De grands bois, formant 
épais rideaux, protégeraient d'abord sa marche ; mais en 
approchant de la chaussée, les abris cesseraient, au moins 



L'ARMEE DE METZ. 51 

en partie, et ee serait en un terrain plus découvert qu'il 
faudrait aborder l'armée française pour lui couper la re- 
traite. 

Tels étaient les défilés par où s'élèveraient les corps prus- 
siens. Si au contraire on portait les yeux à droite de la route, 
on voyait se développer un large plateau fortement ondulé, 
qui s'étendait au nord jusqu'à la chaussée de Metz à Briey, 
au nord-ouest jusqu'à la petite rivière de l'Orne, à l'ouest 
jusqu'au ruisseau de l'Yron, puis se prolongeait dans la direc- 
tion de Verdun. C'est par ce plateau que s'écouleraient nos 
colonnes. En ce mois d août, ces lieux étaient couverts de 
moissons qu'on se hâtait de mettre en javelles avant qu'elles 
fussent foulées dans les combats. La richesse du pays s'at- 
testait par le nombre des habitations. Sur le rebord oriental 
des hauteurs s'étendaient, du sud au nord, sur une ligne 
presque perpendiculaire à la grande route, toute une suite de 
fermes ou de villages : la ferme du Point -du- Jour, aujourd'hui 
englobée dans la construction d'un fort; la ferme de Saint- 
Hubert; la ferme de Moscou, dénudée et sans abri; la ferme de 
Leipzig, la ferme de la Folie, la ferme de l'Envie, la ferme 
Champenois ; puis la grosse ferme de Montigny-la-Grange, 
château fort autant que ferme, car elle était entourée d'eau, 
flanquée de tours, et doublement protégée par ses haies 
et ses palissades. Au delà et dans le même prolongement, 
on rencontrait Amanvillers, puis le hameau de Jérusalem; 
un peu plus loin Saint-Privat avec ses maisons serrées, ses 
haies en pierres sèches, et son glacis en pente douce descen- 
dant vers Sainte-Marie-aux-Ghênes ; enfin tout à l'extrémité 
nord apparaissait Roncourt. Cette ligne serait celle de notre 
défense si jamais notre armée, arrêtée une première fois, 
livrait une nouvelle bataille avant d'être refoulée sous Metz. 
— Que si on s'avançait davantage vers l'ouest, on rencontrait, 
à peu près à la hauteur de Gravelotte et en allant pareille- 
ment du sud au nord, une autre rangée de fermes et de vil- 
lages : la grosse ferme de Modagor, le hameau de la Mal- 
maison, un peu en arrière la ferme Chantrenne, Verneville, 
puis Habonville et Saint-Ail qui, dans les désastres futurs, 



52 HISTOIRE 1)1 SECOND EMPIRE. 

seraient conservés à la France. An delà de Gravelotte, les deux 
tronçons de la chaussée de Verdun, s'écartant fortement l'un 
de l'autre, continuaient à courir sur le plateau. Ces deux 
routes seraient celles que suivrait notre armée. L'embran- 
cficment de droite, laissant sur le côté Villers-au-Bois et 
Saint-Marcel, se dirigeait vers Doncourt. Celui de gauche, 
coupé au delà de Gravelotte par les ravins descendant sur 
Gorze, s'allongeait vers Rezonville ; puis, parcourant de grands 
espaces dénudés, arrivait à Yionville. Enfin au sud-ouest 
se montrait Tronville. au nord-ouest et dans le lointain Bru- 
ville, en face Mars-la-ïour, points extrêmes déjà bien éloi- 
gnés de Metz, si éloignés que nous serions presque sauvés si 
nous les atteignions, saines lout à fait si nous les dépassions. 

Ces lieux semblaient propices pour les luttes des hommes. 
Ils étaient assez découverts pour que les armées s'y pussent 
déployer; ils offraient assez d'abris pour que les troupes, 
ébranlées par le combat, pussent se réorganiser en vue de 
nouveaux efforts. Aux champs cultivés succédaient les bois, 
bois des Génivaux, bois de la Gusse, bois Pierrot et de Saint- 
Marcel et enfin bois de Tronville. Les villages offraient des 
constrastes assez frappants, les uns perdus dans les arbres 
comme Habonville et Verneville, les autres dénudés comme 
Amanvillers, d'autres formant comme Saint-Privat de véri- 
tables positions militaires. Le mot de plateau n'était point 
tout à fait exact. Ce plateau avait lui-même ses points culmi- 
nants : le Point-du-Jour au-dessus de Rozerieulles, la Mal- 
maison près de Gravelotte, les sommets arides de Rezonville; 
il avait aussi ses déchirures : tels les ravins qui, remontant 
d'Ars ou de Gorze, continuaient à creuser leurs traces sur les 
hauteurs; tels aussi, entre Mars-la-Tour et Bruville, ces ravins 
de Grizières et du Fond- de-la- Cuve, où nos soldats, presque 
échappés, croiraient, en un moment bien fugitif, saisir enfin 
la victoire. 

C'est sur ces pentes et à travers ces routes que s'avance- 
raient, dans la journée du 15 août, les troupes françaises. 
Les divisions de cavalerie du Barail et de Forton, campées 
depuis le 10 août, l'une au Ban-Saint-Martin, l'autre à Mon- 



L'ABMEË DE METZ. 53 

tignv-les-Metz, avaient dès la veille levé leur bivouac. Pré- 
cédant fort le reste de Tannée, elles atteignirent de très bonne 
heure, la première Doncourt, la seconde Mars-la-Tour. Le 
2 e corps, quitta le matin Ilozerieulles et à dix heures [arriva à 
Rezonville : il s'étendit au sud de la chaussée de Verdun et 
jusqu au débouché des bois. Au nord de la route s'établit le 
6 e corps, qui prolongea ses cantonnements dans la direction 
de Saint-Marcel. Laissée un peu en arrière, la Garde fut 
répartie entre la ferme de Moscou et Gravelotte. — Quand le 
succès consistait à ne pas perdre une heure, c'étaient des 
étapes bien courtes et une marche bien lente. Mais on expiait 
les erreurs générales du commandement qui n'avait ni reconnu 
ni mis à profit tous les chemins partant de Metz, qui n'avait 
point assez hâté la construction ou la réfection des ponts, qui 
de plus n'avait point assez strictement limité les bagages. 
Cependant les embarras, déjà très grands pour les corps mis 
en route les premiers, se transformaient en confusion inextri- 
cable pour ceux qui, ayant pris part au combat de Borny, 
n'avaient franchi la Moselle qu'après la bataille. 

A la sortie de Metz se croisèrent et s'entassèrent, dès le 
matin, en un encombrement indescriptible, les 3 e et 4 e corps. 
— Lebœuf, nommé au commandement du 3 e corps en rem- 
placement du général Decaen, finit par utiliser l'un des 
chemins vicinaux, celui qui mon le par le ravin de Ghatel. 
En dépit de cette dérogation à Tordre général, deux divisions 
seulement, les divisions Navrai (1) et Montaudon, parvinrent 
à accomplir l'étape. Le soir, à six heures, elles campèrent à 
Verneville. Des deux autres divisions, la division Aymard (2) 
ne put parcourir que quelques kilomètres; la division 
Metman, prise au milieu des colonnes de bagages, fut con- 
trainte de s'arrêter tout près de la ville. — Quant au 4 e corps, qui 
devait atteindre le 15 au soir Doncourt, il demeura toute la 
journée entre Metz etWoippy. De ces à-coups partiels naissait 
un immense désarroi. Gomment hâter la marche de Frossard, 



(1) Le général Nayral remplaçait le général de Castagny blessé à Borny. 
2 Ancienne division Decaen. 



54 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de Canrobert, de Bourbaki, quand les corps de Lcbœuf et de 
Ladmirault ne parvenaient pas à se dégager de l'encombre- 
ment aux abords de Metz! 

Les Prussiens continuaient leur mouvement tournant. C'est 
justice de reconnaître leur habileté; il convient plus encore 
d'admirer leur fortune. D'après 1 avis des juges les plus auto- 
rises, il n'eût pas été impossible, dans la journée du 13, de 
les surprendre dans leur marche tandis que leurs corps étaient 
trop espacés pour se soutenir. Ce grand péril passé, ils res- 
pirèrent. Le 14, la Garde atteignit Dieulouard; le X e corps se 
rassembla à Pont-à-Mousson, où Frédéric-Charles établit son 
quartier général. On touchait aux bords de la Moselle. Les 
uhlans, les dragons, devenus très hardis, poussèrent vers le 
sud : ils se dirigèrent de Dieulouard sur Villers-en-Haye, 
gagnèrent Frouard, se hasardèrent jusque sous les murs de 
ïoul. Le même jour, la 5 e division de cavalerie s'étendit à 
l'ouest vers Thiaucourt, vers Beney; enfin dans l'après-midi 
quelques patrouilles, inclinant vers le nord-ouest, s'aventu- 
rèrent jusqu'au village de Buxières, à six ou sept kilomètres 
de la route de Verdun (1). 

Cette journée du 14 avait été celle de Borny. Le combat 
retardait de vingt-quatre heures notre retraite. Ce fut pour 
les Prussiens le fruit de la bataille. Le 15, dès l'aube, les 
éclaireurs ennemis poussèrent leurs reconnaissances jusque 
près de Metz. En dépit d'un brouillard assez épais qui cou- 
vrait les bords de la Moselle et de la Seille, ils reconnurent 
les traces de campements abandonnés. Un peu plus tard, le 
roi, venant d'Herny, se rendit sur le théâtre de l'action. Les 
brumes dissipées permirent des explorations plus sûres. Des 
hauteurs on apercevait au delà de Metz des nuages de pous- 
sière qui révélaient la marche de longues colonnes s'achemi- 
nant vers l'ouest (2). La retraite française semblant désormais 
certaine; il ne restait qu'à pousser en hâte toute l'armée vers 
la rive gauche de la Moselle. 



(1)£û Guerre franco-allemande, t. I er , p. 441-442. 
(2) Idem, p. 497. 



L'ARMEE DE METZ. 55 



L'exécution ne larda pas. Le X e corps, concentré à Pont-à- 
Mousson, s'avança au delà de la rivière. La Garde, qui était à 
Dieulouard, accomplit pareillement son passage et porta Tune 
de ses divisions jusque Villers-en-Haye, son avant-garde jus- 
qu'à Rozière. Tels furent les mouvements de l'aile gauche. 
Jusque-là l'aile droite de la II e armée avait été maintenue un 
peu en arrière afin de soutenir, en cas de besoin, les troupes de 
Steinmctz. Désormais cette prudence parut superflue. A onze 
heures du matin, M. de Moltke télégraphia au prince Fré- 
déric-Charles : « Les trois corps de votre aile droite (III e , IX e , 
XII e ) sont dès à présent à votre entière disposition (1) . » Le 
IX e corps gagna Verny; le XII e , Nomény. Quant au III e corps, 
son chef, le général Alvensleben II, ne s'était pas résigné à 
attendre les ordres. En apprenant les événements de la veille, 
il n'avait point contenu sa fougueuse impatience. « Nous 
marchons, dit-il avec une joyeuse ardeur à son chef d'état- 
major. » De son quartier général d'Allemont, il télégraphia 
dès le matin au maréchal de Moltke et au prince Frédéric- 
Charles : « D'après les résultats du combat d'hier, il est peu 
probable que l'ennemi songe encore à prendre l'offensive sur 
la rive droite... D'autre part, le corps d'armée n'a nul besoin 
de repos. » Il ajoutait; a Je me propose donc de franchir la 
Moselle aujourd'hui... » Tant de hâte ne laissa pas que de 
surprendre le prince Frédéric-Charles lui-même. Mais l'ardeur 
d'Alvensleben l'emporta. Dans l'après-midi, le III e corps attei- 
gnit, avec l'une de ses divisions Novéant, avec l'autre Ghampey, 
et poussa même quelques détachements vers Gorze, c'est-à-dire 
à six kilomètres de Rezonville. 

Les Allemands touchaient presque à cette route de Verdun 
par laquelle s'écoulait l'armée française. Dès cette journée 
du 15, les avant-gardes prirent contact. La 5 e division de 
cavalerie prussienne, lancée fort en avant, avait dès le matin 
envoyé dans la direction de ïronville et de Mars-la-Tour la 
brigade Redern avec les batteries à cheval. Ces lieux étaient 
ceux que venait d'atteindre la division de Forton. Entre l'ar- 

(1) Correspondance militaire du maréchal de Moltke, t. I er , p. 289. 



5(J HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

lillcrie des deux divisions une canonnade s'engagea, plus 
bruyante d'ailleurs que meurtrière, et qui se continua pen- 
dant une heure. A ce moment la brigade Redern était seule. 
Au contraire, le général de Forton disposait de toute sa divi- 
sion; en outre, le général du Barail accourait de Doncourl 
avec ses chasseurs d'Afrique. Enfin la cavalerie du 2 e corps 
n'était pas loin. Peut-être une attaque prompte et résolue 
eût-elle entièrement dégagé la zone de marche. L'entreprise 
ne fut point tentée. Bientôt, au bruit du canon, les autres 
brigades ennemies se rapprochèrent. A deux heures, la 5 e divi- 
sion prussienne avait rassemblé toutes ses forces, c'est-à-dire 
trente-quatre escadrons et le moment opportun était passé. 
Le général de Forton, se jugeant trop aventuré à Mars-la- 
Tour, se reporta un peu en arrière vers Yionville. 

Tandis qu'évoluait autour de nous L'armée prussienne, nos 
colonnes continuaient à s'encombrer sur les chemins trop 
étroits, la cavalerie dépassant Yionville, les derniers régi- 
ments s'écrasant à la sortie de Metz. Cette confusion était 
l'image de celle qui régnait dans le commandement. Quand 
l'armée se tournait vers ses conducteurs, elle rencontrait au- 
dessus d'elle deux hommes : l'Empereur qui, ayant abdiqué 
tout pouvoir, hésitait à partir; le maréchal Bazaine qui, ayant 
concentré en lui toute l'autorité, hésitait à l'exercer résolu- 
ment. 

L'Empereur, ayant quitté Metz, avait bien vite interrompu 
sa route. Moitié perplexité, moitié fatigue, il s'était arrêté à 
Longeville. C'est là qu'il avait appris le combat de Bornv. 
Pour qui ne voyait que les apparences, la bataille avait un 
air de succès. Napoléon avait complimenté le maréchal et 
avait gracieusement ajouté : n Vous avez rompu le charme. jj 
Le lendemain, empruntant des chemins de traverse, tant 
l'encombrement était grand, il gagna Gravelotte. Là il fit 
halte de nouveau. S'éloignerait-il définitivement? Il ne savait 
que résoudre. Des ordres équivoques et successifs prescri- 
virent de charger les bagages, d'apprêter les voitures; puis 
on resta. Devant l'auberge où était descendu le monarque, les 
soldats défilaient, mais silencieux, ou murmurant contre 



L'ARM EK DE METZ. 57 

la pompe peu militaire des équipages impériaux. Le Prince 
impérial allait et venait, interrogeait les officiers; essayait, 
avec son regard d'adolescent, de fouiller jusqu'au fond des 
âmes. Mêlé par le hasard à la grande tourmente, le prince 
Napoléon lisait. Ce jour du 15 août était jour de fête. Les 
fidèles cueillirent quelques fleurs, et les offrirent au maître, 
en témoignage d'affection, en souhait de meilleure fortune. 
On revint au départ; on débattit quelle route on suivrait, 
celle de Mars-la-Tour ou celle d'Etain, et quelles troupes 
composeraient l'escorte. Cependant l'immobilité se prolon- 
geait. Le malheureux prince avait conscience qu'impossible à 
l'armée comme général, il ne le serait guère moins à Paris 
comme souverain. 

Bazaine était, lui aussi, perplexe à sa manière, et là rési- 
dait un bien autre péril. Ce n était qu'à contre-cœur qu il 
accomplissait le mouvement sur Verdun. Les propos, sortis 
alors de sa bouche et rapportés plus tard, attestent ses répu- 
gnances. A l'un il disait que, s il était libre, il ne rétrograde- 
rait pas sur la Meuse; à un autre il parlait d'une pointe à 
pousser du côté de Pont-à-Mousson (l). Au moment de perdre 
de vue la place de Metz où il s'appuyait, il éprouvait une 
sorte de vertige, ainsi qu'un équilibriste de moyenne expé- 
rience au moment d'abandonner son balancier. Certaines 
confidences récentes de l'Empereur s'étaient, semble-t-il, 
gravées dans son esprit. Le souverain, l'ayant reçu la veille 
au soir, lui avait laissé entendre qu'il négociait avec l'Italie, 
avec l'Autriche; qu'à tout prix il fallait éviter les grands 
risques, et ne point compromettre par un échec militaire 
les chances d'accord diplomatique (2). La suggestion, qui 
eût été sage à l'ordinaire, devenait peu judicieuse en une 
heure où, nos affaires étant fort gâtées, la vraie prudence 
était d'oser : l'avis était surtout inopportun vis-à-vis de 
Bazaine, qui n'était que trop disposé à hésiter. De là un sur- 
croit de trouble, et, dans l'impossibilité de dominer d'aussi 



(1) Procès Bazaine, audience du 24 octobre 1873. 

(2) Bazaisk, Épisodes de tannée du Rhin, p. 71. 



58 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

grandes choses, des prescriptions incomplètes ou volontaire- 
ment équivoques qui laisseraient au hasard la décision. Les 
rapports du général Frossard et aussi ceux du maréchal Can- 
rohert apprirent au commandant en chef que sans doute le 
lendemain ne se passerait pas sans combat (1). Même ren- 
seigné de la sorte, le maréchal ne formula aucune prescrip- 
tion pour occuper fortement les défilés qui remontaient de la 
Moselle vers le plateau. Ce fut peut-être négligence, peut-être 
aussi persuasion que les chefs secondaires pourvoiraient à ce 
soin (2). Quoique sans confiance, Bazaine se résigna à pour- 
suivre le mouvement convenu. Le soir, il envoya aux com- 
mandants de corps un ordre ainsi conçu : a La soupe sera 
mangée à quatre heures; Ion se tiendra prêt à se mettre en 
route à quatre heures et demie, en ayant les chevaux sellés et 
les tentes abattues. » Il ajouta que le 2 e et le 6 e corps devaient 
s'attendre à être attaqués, et que sans doute ils avaient devant 
eux trente mille hommes. 



IX 



La nuit fut très calme. Napoléon avait enfin décidé son 
départ. A l'aube, les voitures de la cour vinrent se ranger 
devant le quartier impérial. Les dragons et les lanciers de la 
brigade de France étaient en selle, prêts à accompagner le 
souverain. Gomme le monarque allait s'éloigner, Bazaine, qui 
avait couché à la maison de poste, accourut pour lui dire 
adieu. L'Empereur paraissait souffrant et était très affaissé. 
Brièvement il recommanda au maréchal de se mettre en 
marche, dès qu'il le pourrait, pour Verdun et Ghâlons. Si 
nous en croyons l'un des témoins de 1 entrevue, il ajouta : 
a Je vous confie la dernière armée de la France; songez au 



(1) Notes du maréchal Lebœuf, dépèche du maréchal Bazaine au maréchal 
Lebœuf (Revue d'histoire, juillet 1903, p. 186 et 199). 

(2) Procès Bazaine, interrogatoire (audience du 13 octobre 1873). 



L'ARMEE DE METZ. 59 1 

Prince impérial. » La chaussée de Mars-la-Tour étant déjà 
infestée d ennemis, on prit l'autre route, qui semblait encore 
sûre. Chemin faisant, l'Empereur, impatient daller plus vite, 
congédia les dragons, et emprunta au général du Barail les 
chasseurs d'Afrique de la brigade Margueritte. Puis le voyage 
se poursuivit avec un redoublement de hâte. A Etain on fit 
une courte halte, et de là le Prince impérial, soit qu'on eût 
trompé sa jeunesse, soit qu'on eût quelque motif inconnu 
d'espérer, télégraphia à l'Impératrice ces mots navrants dans 
leur illusion : « Tout va de mieux en mieux. » 

Bazaine était désormais seul. On a affirmé qu'il exprima 
en termes non équivoques la joie de son affranchissement» 
Ce sentiment était trop humain pour que l'expression en 
puisse paraître invraisemblable. Pour l'Empire, pour la 
Fiance, une seule chose importait, à savoir l'usage que le 
maréchal ferait de son entière liberté. 

Dès le point du jour, la vie s'était ranimée dans les camps. 
Comme le voulait l'ordre de la veille, les troupes étaient prêtes 
à marcher. Obligés à déboucher des ravins par fractions, les 
Allemands seraient très vulnérables tant qu'ils n'auraient pas 
amené le gros de leurs forces sur le plateau. De là pour 
Bazaine quelques heures précieuses où il aurait la supériorité 
numérique, heures que jamais il ne retrouverait s'il les lais- 
sait passer. Nos ennemis ont après coup confessé leur passa- 
gère faiblesse. Dans le récit publié par l'état-major prus- 
sien, on lit ces lignes : « Une puissante attaque, poussée à 
fond contre les premiers adversaires, eût été certainement 
le meilleur moyen d'assurer la retraite derrière la Meuse (1) . » 
Ici se retrouva l'influence désastreuse de la mauvaise prépa- 
ration initiale. Retenu aux abords de Metz, le 4 e corps man- 
quait complètement; le 3 e , établi en partie autour de Verné- 
ville, attendait encore deux de ses divisions. Le maréchal 
Lebœuf insista pour qu'on suspendît la marche jusqu'à ce 
que les fractions en retard eussent rejoint (2). Ce conseil 

(1) La Guerre franco-allemande, t. I er , p. 520. 

(2) Lettre du maréchal Lebœuf au maréchal Bazaine (Revue d'histoire, 
juillet 1903, p. 200). 



t,0 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

semblait celui de la prudence. En réalité, le temps qui accroî- 
trait nos ressources accroîtrait bien davantage celles de 
l'ennemi. Avec les forces immédiatement disponibles, c'est-à- 
dire le 2 e corps, le e , la Garde, l'artillerie, les divisions de 
cavalerie, Bazaine avait sous la main près de quatre-vingt 
mille hommes. C'était assez pour refouler l'adversaire et 
poursuivre la route sur le terrain déblayé. Sur ces entrefaites, 
divers rapports vinrent appuyer l'avis de Lebœuf. Un officier 
détat-major, ayant été envoyé à Ganrobert et à Frossard, rap- 
porta que la division de Forton n'avait pas été inquiétée; que 
le village de Tronville, occupé la veille par l'ennemi, avait 
été, disait-on, évacué; que, d'après le témoignage de deux 
hommes venant de Gorze, il n'y avait dans ce dernier village 
que deux ou trois mille Prussiens (1). Le commandant d'une 
compagnie d'éclaireurs volontaires manda aussi que ses 
hommes, appelés à fouiller les bois et les ravins, n'y avaient 
découvert aucun soldat allemand (2) . Ces informations étaient 
rassurantes; on ne les contrôla point. Déjà Bazaine avait con- 
tremandé l'ordre donné la veille : on s'arrêterait assez pour 
tendre la main au 3 e ainsi qu'au 4 e corps, et on ne se mettrait 
en route que dans l'après-midi. 

Donc on retendit les tentes, on dessella les chevaux, on 
détela les voitures; et avec un peu de surprise les hommes, 
tout prêts pour l'étape ou la bataille, se disposèrent à goùler 
un repos qu'ils n'attendaient pas. Sur ces entrefaites, un offi- 
cier d'infanterie, qui était parti en reconnaissance avec quel- 
ques hommes, rapporta qu'il avait aperçu près de Tronville 
de gros détachements prussiens. Par malheur, l'avis fut 
négligé et l'informateur éconduit. Cependant l'ennemi qu'on 
se refusait à voir continuait le mouvement commencé depuis 
quatre jours et, dissimulant à nos yeux son approche, remon- 
tait jusqu'à nous. 



(t) Revue tt histoire, septembre 1903, p. 629. 
(2) Général Jarius, Souvenirs, p. 103 et 104. 



L'ARMÉE DE METZ. 61 



Après l'escarmouche de la veille, le général de Rheinbaden, 
commandant la 5 e division de cavalerie, avait réparti ses trois 
brigades, les brigades Barby, Bredow, Redern, entre Xonville, 
Suzemont, Puxienx. Le 16, dès le matin, il avait reçu du 
commandant du X e corps, qui était à Thiaucourt, l'ordre do 
tenter une forte reconnaissance vers les camps français, et de 
saisir «toute occasion favorable pour attaquer» . A six heures, 
les hussards de la brigade Redern s'étaient rassemblés dans 
un ravin à l'ouest de Puxienx. Ils étaient accompagnés des 
deux batteries de la division ; puis deux autres leur arrivèrent, 
venant du X e corps. A huit heures et demie, ils se mirent en 
marche. Dissimulant leur approche, ils gagnèrent d'abord 
Tronville. Sur une hauteur à l'ouest du village, une batterie 
fut amenée, suivie bientôt d'une seconde et d'une troisième. 
Aussitôt le feu s'ouvrit à courte distance contre les campements 
de la brigade Murât (1). 

Il était neuf heures et quart. Dans nos bivouacs tout 
reposait. Les hommes faisaient la soupe ou commençaient 
leur repas. D'autres nettoyaient leurs effets. Les chevaux 
avaient été dessellés; beaucoup d'entre eux avaient été 
conduits à l'abreuvoir. Soudain quelques cavaliers donnèrent 
1 alarme. Au même instant éclatèrent les obus. 

Yionville était encombré par les voitures de vivres ou do 
hagages que conduisaient des convoyeurs civils. Aux premières 
détonations, ces gens s'affolèrent. Au grand trot de leurs atte- 
lages, ils rétrogradèrent vers Test; bousculant tout dans leur 
course, ils traversèrent les campements de la cavalerie, attei- 
gnirent les bivouacs du 2 e corps, et partout répandirent l'épou- 
vante. D'autres versèrent leurs chariots sur les bas-côtés de la 

(1} l re brigade de la division de Forton. 



0-2 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

chaussée, [mis se blottirent dans les fossés on s'enfuirent à 
toutes jambes jusque Rezonville, jusqu'à Gravelottc même. 
Trois ou quatre bouches à feu réussirent à se mettre en bat- 
terie et, les officiers faisant office de servants, tirèrent quel- 
ques coups. Bientôt elles furent contraintes à se replier (l). 
•Surpris en pleine sécurité, impressionnés par les cris ter- 
rifiés des conducteurs, les dragons de la brigade Murât se 
rallièrent tant bien que mal et, se retirant vers les cuirassiers 
de la brigade Gramont, les firent rétrograder à leur tour. Le 
recul devenant contagieux, les ebasseurs, les dragons de la 
division Valabrègue (2) furent entraînés dans la retraite, et 
toute cette masse reflua dans les lignes d'infanterie, non sans 
y provoquer quelque désordre. 

Une si violente attaque révélait chez les assaillants plus 
d'ardeur que de prudence. Quand les exhortations des officiers 
et un retour de sang-froid eurent arrêté ce commencement de 
panique, la résistance s'organisa. Sur une petite éminence en 
avant de Rezonville, deux de nos batteries divisionnaires, 
bientôt renforcées d'une troisième, s'installèrent; les batteries 
de la réserve furent attelées. Le 12 e bataillon de chasseurs 
qui, sur un avis transmis au général Bataille, avait déjà pris 
les armes, se glissa jusqu'au village de Yionville que notre 
•cavalerie venait d'évacuer, et le réoccupa sans coup férir. Les 
•canonniers prussiens, exposés à nos obus, fusillés en outre 
par les chasseurs embusqués dans les maisons,, ralentirent 
leur feu, puis ramenèrent leurs pièces. La cavalerie elle- 
même disparut. 

Ce n'était que le début de la grande journée. Tandis que 
«cette vive alerte secouait rudement notre imprévoyance, 
Alvensleben, avec le III e corps, remontait vers nous. On a dit 
quelle ardeur impatiente le poussait à devancer, à outrepasser 
même les ordres du prince Frédéric-Charles. Il commandai l 
les contingents de Brandebourg, troupes solides entre toutes 
<et façonnées de longue date à la discipline prussienne. La 



(1) Historique des 7 e et 8 e batteries du 20 e régiment d artillerie . 

(2) Division de cavalerie du 2 e corps. 



L'ARMÉE DE METZ. 63 

veille au soir et dans la nuit, il avait franchi la Moselle. 
Le 16 au matin, toutes ehoses lui avaient paru à point pour 
qu'il entamât l'offensive. Il disposait, outre son eorps d'armée, 
de la 6 e division de cavalerie. De ses deux divisions d'infante- 
rie, il avait engagé l'une, la 6 e , sous les ordres du général de 
Buddenbroek, sur la route de Mars-la-Tour par Onville et 
Buxières; quant à l'autre, la 5 e , qui avait pour chef le général 
de Stùlpnagel, il l'avait dirigée sur Gorze ; de là elle atteindrait 
Vionville. A l'heure où les hussards de Redern commençaient 
leur attaque, les avant-gardes de Stùlpnagel achevaient de 
déboucher de Gorze sous les ordres du général de Doring et 
n'étaient plus qu'à 3 ou 4 kilomètres de nos campements. 
Quelles étaient les forces françaises? Alvensleben ne le savait 
pas bien. Mais à tous risques il se porterait au combat, avec la 
■double confiance qu'il puisait dans la valeur de ses troupes et 
•dans les précédents succès. 

On connaît déjà les lieux qu'allait aborder le III e corps. 
Entre Rezonville et Vionville, la chaussée de Verdun se 
déroule toute droite, de l'est à l'ouest (1). Au nord de la 
chaussée, le plateau se prolonge jusqu'à une voie romaine, 
distante d'un kilomètre et adossée au bois Pierrot et au bois de 
Saint-Marcel. Au sud de la route, la plaine se coupe de ravins 
qui descendent vers les bois : ces bois sont, en allant de l'est à 
l'ouest, le bois de Saint-Arnould qui succède au bois des 
Oignons, le bois de Vionville, et enfin le bois de Gaumont. Au 
midi de Rezonville une ferme se détache, visible de fort loin 
et qu'on appelle la Maison-Blanche ; puis au sud-est de Vion- 
ville se montre, dans un repli de terrain, le petit hameau de 
Flavigny. 

L'attaque de la brigade Redern, en provoquant parmi nous 
quelque surprise, nous avait du moins mis en éveil. Tout le 
2 e corps était en armes. Un bataillon du 23 e d'infanterie se 
jetait dans Vionville qu'occupaient déjà les chasseurs à pied. 
Le reste de la division Bataille se répartissait aux abords de 
Flavigny. Plus à l'est, la division Vergé se rangeait sur les 

(1) Voir à l'appendice la carte n° 3. 



HA HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

crêtes qui foui face au bois de Gaumont, et bordait la lisière 
du bois de Vionville. À l'extrémité orientale du plateau el 
tout au débouché des grands bois se groupait, non loin de la 
Maison-Blanche, la brigade Lapasset. Cependant, à l'autre 
extrémité, c'est-à-dire au nord de la chaussée de Verdun, la 
division Lafont de Yilliers, du 6 e corps, commençait à quitter 
ses bivouacs. 

C'est contre ces positions que marchaient les soldais 
d'Alvenslebcn. Pour compenser leur infériorité numérique, 
ils amenèrent en hâte toute l'artillerie de la 5 e division; et 
24 bouches à feu, installées sur une hauteur à droite et à 
gauche de la route de Gorze à Flavigny, se mirent à battre 
les emplacements français. Puis l'infanterie essaya de se 
frayer son chemin, mais avec peu de succès et de terribles 
pertes. Si elle progressa légèrement vers le bois de Saint- 
Arnould et le bois de Vionville, elle fut ramenée en désordre 
dans le bois de Gaumont. De ce côté, l'un des bataillons 
du 48 e perdit tous ses officiers, et le général de Dôring, 
commandant la brigade, tomba lui-même mortellement 
blessé. 

Il était à peu près dix heures et demie. Un général actif et 
résolu eût pénétré la faiblesse de l'ennemi. Bazaine disposait 
de tout le 2 e corps, moins la division Laveaucoupct laissée 
à Metz, et, en outre, de la brigade Lapasset. Les principaux 
éléments du 6 e corps seraient bientôt rassemblés. En arrière 
était la Garde, prête à venir de Gravelotte. L'artillerie était 
nombreuse, vaillante, dévouée. Que le commandant en chef 
prît immédiatement l'offensive, et le III e corps, arrivé par- 
tiellement et encore en morceaux, expierait par une des- 
truction presque totale sa témérité. Ici se plaça la première 
faute d'une bataille qui en compterait beaucoup. La longue 
ligne du 2 e corps se déploya, garnissant nos positions en avant 
de nos camps. Des combats s'entamèrent, acharnés et meur- 
triers, mais sans direction générale : une grande vaillance à 
parer les coups, mais nul effort d'ensemble pour bousculer et 
rompre l'adversaire; un courage méritoire, mais tout passif, 
qui subirait les desseins de l'ennemi loin d'imposer les siens. 



L'ARMEE DE METZ. 65 

Ainsi commençait la bataille; ainsi se développerait-elle jus- 
qu au bout. 

L'occasion irait bientôt s'amoindrissant. Les renforts arri- 
vaient aux Prussiens. L'artillerie de la 6 e division se joignit à 
celle de la 5 e ; puis l'artillerie de corps accourut. Alvensleben, 
qui avait d'abord dirigé la 6 e division vers Mars-la-Tour, lui 
prescrivit de se rabattre sur Tron ville et Vionville. Enfin 
lapproche d'un des régiments du X e corps allait fournir un 
secours inattendu. Gomme le colonel de Lyncker, avec le 
78 e prussien, s'avançait de Novéant sur Gorze, il avait en- 
tendu, à travers les bois, le bruit du canon. Déjà il s'achemi- 
nait de ce côté, prêt à se mettre à la disposition du général 
de Stùlpnagel. 

Vers onze heures, tous les emplacements favorables se gar- 
nirent de batteries ennemies. Il s'en établit à l'ouest de Vion- 
ville, au-dessus du cimetière du village, au sud de Flavigny, 
en avant de la ferme d'Anconville. La ligne de bouches à feu 
se développait en arc de cercle, du sud-est au sud-ouest, c'est- 
à-dire depuis les boisjusqu'à la chaussée de Verdun. Les effets 
du tir furent singulièrement cruels; car plus tard, en notant 
l'origine des blessures, on remarquerait que, dans certains 
régiments, la plupart d'entre elles avaient été causées par 
l'artillerie. 

Cependant le III e corps prussien achevait d'entrer en ligne. 
Quand les obus eurent préparé la tâche, l'infanterie aborda les 
points principaux des positions françaises : à l'est, elle pour- 
suivit la lutte pour les débouchés des bois; à l'ouest, elle 
attaqua Vionville et Flavigny. 

A lest, où luttaient la brigade Jollivet du 2 e corps et la bri- 
gade Lapasset, les chances demeurèrent presque égales. La 
brigade Jollivet dut se retirer sur les crêtes, mais les défendit 
sans se laisser entamer. Plus solide encore, la brigade Lapas- 
set, postée à notre extrême gauche, tiendrait toute la journée 
à la lisière du bois de Saint-Arnould et du bois des Oignons. 
C'est à l'ouest que les efforts de l'ennemi entraîneraient la 
retraite du 2 e corps. 

Là-bas combattait la division Bataille. Notre premier échec 

T. vu. 5 



GG HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

fut la perle de Vionvillc. Le village n'était occupé que par le 
12 e bataillon de chasseurs à pied et un bataillon du 23 e de 
ligue. Ces troupes, à l'effectif assez faible et isolées des autres 
régiments, durent céder aux soldats d'Alvensleben. Peu s'en 
fallut que le succès même ne se transformât pour nos ennemis 
en revers. A peine en possession des maisons, les Allemands 
furent écrasés par les projectiles de notre artillerie, rangée le 
long de la voie romaine. Gomme ils essayaient de déboucher 
du village et s'avançaient sur la chaussée de Verdun, leurs 
pertes furent plus grandes encore, car une double fusillade les 
accueillit, celle des troupes du 6 e corps qui, dansl'entre-temps, 
avaient achevé de se rassembler; celle des défenseurs de 
Vionville qui, contraints à la retraite, avaient pris une posi- 
tion en arrière. S'abritant sous les moindres replis de ter- 
rain, tour à tour se couchant sur le sol ou s'avançant par 
bonds, les Brandebourgeois tentèrent de progresser du côté 
de Flavigny. Au sud de la grande route se livrèrent, pendant 
une heure, des combats confus, opiniâtres et sanglants. Un 
petit bouquet de bois, puis les murailles d'un abreuvoir furent 
longtemps défendus. Les Prussiens gagnèrent un millier de 
pas. Us approchaient de Flavigny. Embusqués dans les ver- 
gers, éparpillés dans les jardins, abrités derrière les haies, les 
nôtres prolongent quelque temps la résistance. Puis ils se 
retirent vers le nord-est. L'ennemi atteint les maisons. Presque 
aussitôt il en est chassé par l'un des régiments du 6 e corps, 
le 94 e , qui, arrivant de la voie romaine et descendant vers 
le sud, s'est porté jusqu'en ces lieux. Mais les batteries alle- 
mandes, installées à bonne dislance, font pleuvoir les obus. Les 
incendies s allument, les murailles s'écroulent, les toits 
s'effondrent. Les Français se replient peu à peu, tout en tirail- 
lant encore; puis la retraite se transforme, pour certaines 
compagnies, en sauve-qui-peut (1). Vers midi, Flavigny est 
occupé par les troupes d'Alvensleben. 

La division Bataille avait perdu son chef, grièvement blessé. 



(1) Rapport du colonel de Geslin, commandant le 94 e de ligne (Revue d'his- 
toire, février 1904, p. 389). 



L'ARMEE DE METZ. 67 

Dans son mouvement rétrograde, elle avait entraîné la brigade 
Valazé qui venait d'être, elle aussi, privée de son général. 
Autour de la Mai s on- Blanche et sur les crêtes qui descendent 
vers le bois de Saint-Arnould, les brigades Jollivet et Lapassel 
tenaient opiniâtrement; mais tout leur succès serait de ne pas 
se laisser entamer. Les Prussiens remontaient de Flavigny; 
encore un effort, et ils toucheraient Rezonville. 

En cette condition qui devenait critique, Frossard se mit 
à la recherche de Bazaine : « Ne jugez-vous pas, lui dit-il, 
qu'une charge de cavalerie serait nécessaire pour contenir 
l'ennemi? — Qu'avez-vous comme cavalerie? répliqua le maré- 
chal. — J'ai les lanciers de la brigade Lapasset; mais c'est un 
peu léger; les cuirassiers de la Garde ne pourraient-ils pas 
nous appuyer? » Bazaine courut au général du Preuil, qui 
commandait lune des brigades de la Garde : a Chargez, lui 
dit-il; c'est urgent, ne perdez pas de temps. » Les lanciers 
s'élancèrent les premiers : aucun objectif précis n'avait été 
assigné; deux ou trois pelotons seulement atteignirent l'en- 
nemi: le reste, inclinant trop à droite, vint buter contre les 
fossés de la route. Cependant les cuirassiers s'ébranlaient. 
Après avoir gravi un repli de terrain au sud de Rezonville, ils 
aperçurent, de la hauteur, Flavigny tout en flammes. En avant 
du hameau était l'infanterie allemande. Tous les sabres s'éle- 
vèrent en l'air au cri : Vive l Empereur! Les terres, récemment. 
moissonnées, offraient aux chevaux une surface unie. Superbes 
et intrépides, les cavaliers partirent au galop, passèrent sous 
le feu des batteries, sabrèrent, chemin faisant, quelques ser- 
vants. Les fantassins prussiens s'étaient formés en carré. Sous 
leurs balles, hommes et chevaux s'abattirent. Le reste fit demi- 
tour, regagna Rezonville et se reforma derrière le régiment des 
carabiniers. 

Il v eut alors autour du village un instant d'inexprimable 
confusion. Les hussards de la brigade Redern s'étaient 
avancés jusque près de Flavigny. A la vue de la cavalerie 
française en retraite, trois de leurs escadrons entreprirent de 
poursuivre les cuirassiers décimés. Ils ne les atteignirent 
point, mais tombèrent à I'improviste sur une batterie de la 



68 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Garde. Justement Bazainc, toujours attentif aux détails, tou- 
jours prompt à s'avancer aux lieux les plus périlleux, était 
occupé à marquer remplacement des bouches à feu. Les hus- 
sards, se précipitant sur les canonniers, l'entourèrent aussi 
sans le connaître. Il fut séparé de son état-major, mit l'épée à 
la main et, entraîné dans le recul de l'artillerie, galopa côte à 
côte avec un officier ennemi. Les cavaliers d'escorte sur- 
vinrent, dispersèrent les assaillants et, la fortune secondant 
jusqu'au bout les Prussiens, Bazaine fut gardé à l'armée et à 
la France. 



XI 



La première phase de la bataille avait tourné contre nous. 
Sur les cinq brigades de Frossard, trois étaient en pleine 
retraite. L'échec n'était point tel qu'il ne pût se réparer. Par 
la comparaison des forces ennemies et des nôtres, on pourra 
mesurer quelles chances nous restaient. 

Depuis le début de l'action, Alvensleben, avec le III e corps, 
soutenait presque seul le poids du combat. Du X e corps, il 
n'avait que la 37 e brigade, à savoir le 78 e régiment, arrivé de 
Gorze sous la conduite du colonel de Lyncker, et le régiment 
d'Oldenbourg, qui commençait à se rassembler près de Tron- 
villc. Les troisautres brigades du corps d'armée étaient encore 
loin. Aucune force en seconde ligne, si ce n'est la cavalerie. 
Jusqu'ici le commandant du III e corps avait masqué sa fai- 
blesse sous la furie de ses attaques. Mais les soldats brande- 
bourgeois étaient diminués par leurs pertes, épuisés par l'in- 
tensité de l'effort, un peu désorganisés par l'ardeur même du 
combat, et bientôt peut-être leur lassitude triompherait de 
leur obstination. 

En dépit de Vionville évacué et de Flavigny perdu, quelles 
n'étaient point au contraire les ressources des Français! Une 
portion du 2 e corps avait seule été refoulée. Autour de Rezon- 



L'ARMÉE DE METZ. C9 

ville et en arrière de Gravelotlc était la Garde, avec ses deux 
magnifiques divisions de grenadiers et de voltigeurs, avec son 
artillerie puissante, avec deux brigades de cavalerie, dont 
un seul régiment venait d'être entamé. Entre Saint-Marcel, 
Rezonville et la chaussée de Verdun s'échelonnait le e corps, 
à peu près dépourvu de cavalerie, muni dune artillerie insuf- 
fisante, mais disposant de treize régiments d'infanterie encore 
en partie intacts. A ces forces se joignaient la division de 
Forton, la division Valabrègue, jalouses de réparer la surprise 
du matin. Puis tout au nord, c'est-à-dire du côté de Bruville, 
le général du Barail, avec ce qui lui restait de chasseurs 
d'Afrique, battait la plaine ; non loin de lui, les lanciers et les 
dragons du général de France attendaient des ordres. Dans le 
3 e corps, la division Aymard venait d'arriver à Saint-Marcel ; la 
division Nayral marchait dans la même direction. En arrière 
la division Montaudon se hâtait à travers champs entre la 
ferme de Bagneux et Villers-au-Bois. Enfin, du côté de Don- 
court on signalait les têtes de colonne du 4 e corps. 

La même inertie qui n'avait pas soutenu à temps le 2 e corps 
ne sut pas le venger. Ce serait la seconde faute qui aggraverait 
la première. Une si grande réunion de forces, un si vaste 
champ de bataille, un adversaire si entreprenant, un enjeu si 
terrible exigeaient, par dessus toutes choses, l'aptitude à s'éle- 
ver jusqu'aux vues d'ensemble. Le génie monte naturellement 
à ces hauteurs, et l'étude infatigable y atteint par degrés. Le 
génie manquait à Bazaine et pareillement l'étude. Il distingua 
ce qui était sous ses veux, mais sans que sa prévoyance s'éten- 
dît au delà. En face de lui, dans la sphère de son rayon visuel, 
la retraite du 2 e corps venait de laisser une large trouée sur sa 
ligne de bataille. Pour combler le vide, en hâte il appela les 
grenadiers de la Garde. Puis il attendit, sans souci de masser 
ses forces éparses, d'en accabler l'ennemi. Les grenadiers 
arrivèrent, superbes de solidité et de vaillance. L'un des régi- 
ments se porta au secours de la brigade Lapassct; les deux 
autres se déployèrent autour de Rezonville. Cependant les 
hussards de la 6 e division prussienne s'avançaient, croyant 
sabrer les fuyards du 2 e corps. Où ils croyaient disperser des 



70 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

débris, ils se heurtèrent aux soldats de la Garde, tourbillon- 
nèrent un instant et se retirèrent décimés. Ce fut pour les 
nôtres un beau fait d'armes, mais isolé et non poussé à fond. 
Puis sur cette partie du champ de bataille, la lutte mollit un 
peu, les Prussiens ne gagnant pas, les Français se contentant 
de ne pas perdre. En avant de Rezonville, les grenadiers for- 
maient une haie infranchissable, comme un mur autour dune 
ville. C'était assez pour la sécurité, au moins pour la sécurité 
apparente et immédiate; mais la victoire était de s'échappe-r. 

La fortune en cette journée ne se retirait qu'à regret. Au 
moment où Bazaine se fixait dans une prudence pire que 
toutes les témérités, le 6 e corps, au nord de la chaussée de 
Verdun, menaçait de déborder les bataillons d'Alvensleben. 

Pendant la première partie de la bataille, Ganrobert s'était 
borné à soutenir le 2 e corps, avec diverses fractions de la divi- 
sion Lafont de Villiers et avec le 9 e de ligne. Il avait gardé en 
réserve la division Levassor-Sorval, établie au delà de Rezon- 
ville. Il avait maintenu autour de Saint-Marcel la division 
Tixier. A l'heure où nous sommes, il venait, par une disposition 
fort opportune, de déployer une partie de ses troupes, face au 
sud, le clos tourné à la voie romaine. Rangée partie à la lisière 
des bois, partie sur les crêtes, l'artillerie se mit à battre d'enfi- 
lade les Prussiens. Sur ces entrefaites, plusieurs batteries du 
3 e corps survinrent et renforcèrent la ligne de feux. Dans le 
même temps, la brigade Péchot — de la division Tixier — 
arrivée de Saint-Marcel, porta l'un de ses régiments, le 10 e de 
ligne, le long de la voie romaine, et l'autre, le -4 e , sur les 
hauteurs qui, tout à l'ouest, font face au bois de Tronville. 
En cette position, la droite française se prolongeait bien au 
delà de la gauche prussienne et, sous peine de risquer un com- 
plet désastre, toute continuation d'offensive était interdite à 
l'ennemi. Que le 3 e corps, que le 4 e corps entrât en ligne; 
que l'un des lieutenants de Bazaine, par une inspiration de 
salut, prît l'initiative d'une attaque vigoureuse, et le com- 
mandant en chef cueillerait, malgré lui, les fruits de la victoire. 

D'un cœur angoissé Alvensleben mesurait ses périls. Sur sa 
gauche, il n'avait que la 6 e division d'infanterie et l'un des 



L'ARMEE DE METZ. 71 

régiments du X e corps. Partout, des troupes rompues de fatigue 
et presque tous les officiers supérieurs hors de combat : en 
réserve, pas un fantassin, pas un canon. Le commandant 
du III e corps ne pouvait supposer chez ses adversaires un aveu- 
glement qui ne discernerait point les chances, ou une inertie 
qui les laisserait échapper. Il était deux heures à peine, 
et longue serait la journée. A tout prix, il fallait tenir une 
heure, deux heures encore, jusqu'à ce que les renforts arri- 
vassent. On peut juger des alarmes d'Alvensleben par la réso- 
lution que lui inspira le sentiment de sa détresse. Gomme il 
arrive en un péril extrême, il demanda à sa cavalerie de se 
sacrifier pour contenir l'ennemi qui débordait. 

Ce fut, pour les Allemands, l'un des épisodes mémorables 
de la guerre. Dans la 5 e division de cavalerie, Alvenslebeu 
n'avait sous la main que deux des régiments de la brigade 
Bredow, le 16 e uhlans et le 7 e cuirassiers, alors au sud du bois 
de Tronville. Le colonel de Voigts-Rhetz, chef d'état-major 
du III e corps, alla au commandant de la brigade, lui prescrivit 
de charger. Celui-ci manifesta quelque surprise, formula 
quelques objections : « Il n'y a pas une minute à perdre, insista 
l'officier; la volonté expresse du général d'Alvensleben est que 
vous chargiez. » 

Bredow disposait de six escadrons. Il les amena dans l'angle 
formé par les deux routes de Mars-la-Tour et de Tronville, puis 
les jeta dans le ravin qui court au nord de Yionville ; de la sorte 
il dissimulerait son approche. Dans ce vallon bien abrité et 
que ne visitaient que de rares projectiles, il rangea sa brigade. 
Puis remontant les pentes aux flancs très doux, il lança ses 
cavaliers : à gauche, les cuirassiers de Magdebourg, à droite et 
en retard de quelques secondes les uhlans de la Marche. 

La soudaineté de l'attaque la favorisa. Sur le plateau les 
escadrons débouchèrent comme une apparition. Au galop de 
leurs chevaux robustes, ils foncèrent vers l'est, bouleversant 
tout sur leur passage. Ils atteignirent une batterie et en 
sabrèrent les servants. Leur promptitude fut telle que l'infan- 
terie n'eut pas le temps de se former: ils percèrent une ligne de 
chasseurs à pied, qui refluèrent les uns vers les bois, les autres 



72 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

vois Rezonville (1) ; puis ils traversèrent le 93 e . Cependant la 
rapidité, la longueur de la course avaient désuni les rangs, mis 
les chevaux hors d'haleine, et tonlo cette cavalerie, désordon- 
née par la fougue de l'action presque autant qu'intrépide, 
offrait, dit un témoin oculaire, l'aspect d'une sorte de 
goum Ç2). Apres le premier trouble, les fantassins français 
se ressaisirent ; de flanc et par derrière ils commencèrent 
à fusiller les assaillants. C'est à nos cavaliers qu'il serait 
donné d'arrêter la terrible charge. Après la surprise du matin, 
les deux divisions Forton et Valabrègue avaient pris position 
au nord de Rezonville. L'occasion allait s'offrir à elles de 
réparer leur passagère faiblesse. Les dragons de la brigade 
Murât étaient rangés le long du bois Pierrot quand les cuiras- 
siers de Magdebourg, emportés par leur élan, passèrent à 
quatre ou cinq cents mètres d'eux, leur présentant le flanc 
gauche. Nos dragons se jetèrent sur les Prussiens. Comme 
ceux-ci essayaient de continuer leur course, ils se heurtèrent, 
ainsi que les uhlans, aux chasseurs de Valabrègue. Alors 
commença la retraite. Fantassins et artilleurs s'étaient ralliés. 
La route se refit sous leur fen. Derrière Flavigny, Bredow ras- 
sembla ses vaillants débris. Les effectifs étaient diminués de 
moitié. Cette charge, que consacre un monument érigé le long 
de la voie romaine, a reçu en Allemagne un nom qui la per- 
pétuera sous un aspect fantastique et légendaire : on l'a 
nommée la chevauchée de la mort. 

L'héroïque effort avait en pour résultat de jeter quelque 
désordre dans nos rangs, de fournir quelque répit à l'infan- 
terie prussienne exténuée. Pour Alvensleben le péril ne serait 
que retardé si Bazaine, se décidant enfin à embrasser l'en- 
semble de la bataille, réunissait ses forces et fondait sur 
l'ennemi épuisé. Sans se départir de sa passivité, il laissa 
écouler les heures. Le matin, il s'était fixé dans une attitude 
défensive. Il y persista. Dans son esprit complexe et perdu de 
détails, une seule pensée générale semble s'être dégagée, et elle 

(1) Voir Revue d'histoire, janvier 1904, p. 181. 

(2) Rapport du général de Forton sur la bataille de Rezonville, 3 e rapport, 
24 octobre 1870. (Revue d'histoire, mars 1904, p. 671.) 



L'ARMEE DE METZ. 73 

était fausse. Contre toute apparence, il se persuada que les 
Allemands, remontant à travers les bois, songeaient à atteindre 
le plateau de Gravelotte et à le couper de Metz. La nouvelle 
que de forts passages de troupes avaient été remarqués à Ars, 
à Novéant, le confirma dans cette croyance. De là une perpé- 
tuelle sollicitude, non vers la droite où pour quelques 
instants encore le salut était en nos mains, mais vers la 
gauche, c'est-à-dire vers lest, vers le ravin de la Mance, vers 
les régions qu'il fallait non défendre, mais fuir. Toute la con- 
duite du maréchal se ressentirait de ce jugement, et de plus en 
plus il masserait en arrière ceux qu'il importait de pousser en 
avant. Vers Gravelotte il tient concentrée, au moins en partie, 
la division de voltigeurs de la Garde, et pareillement les chas- 
seurs à cheval et les carabiniers. La division Levassor-Sorval, 
du 6 e corps, est retenue autour de Rezonville. Enfin la division 
Montaudon, du 3 e corps, au moment où elle marche sur Villers- 
au-Bois, est distraite de sa route et ramenée du côté de Grave- 
lotte. Ainsi verrait-on s'accumuler les forces, juste vers les 
lieux où rien ne se déciderait. 

Celui qui laissait flotter l'autorité, ou ne l'exerçait qu'en 
l'énervant, ne réussirait pas à lasser complètement la fortune. 
Jusqu'ici on a vu Frossard livrer sans succès une bataille 
défensive; puis Ganrobert, le long de la voie romaine, contenir 
et presque déborder l'ennemi. La journée allait s éclairer 
d'une très vive, quoique passagère, lueur. A notre extrême 
droite, le 4 e corps arrivait. Il lui appartiendrait de pousser en 
avant, de mettre à profit ce qui restait de chances; de toucher, 
de saisir presque la victoire. Pendant deux heures, le vrai 
commandant en chef allait s'appeler Ladmirault. 



XII 



On a vu comment Ladmirault avait été relardé au départ 
de Metz. Désespérant d'échapper à l'encombrement, il avait 



74 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

résolu d'utiliser pour sa retraite la chaussée de Briey par 
Woippy, Saint-Privat, Sainte-Marie-aux-Chênes. Seule la divi- 
sion Lorencez prendrait le chemin de Lessy. Le 16, le com- 
mandant du 4 e corps avait, dès le matin, mis ses troupes en 
ion te. La division de cavalerie Legrand, mi-partie hussards, 
mi-partie dragons, précédait les colonnes. Elle était suivie de 
la division Grenier. En arrière s'échelonnait la division Gissey 
qui, ayant devant elle un long convoi de bagages, ne put 
commencer la marche que vers huit heures. A neuf heures et 
demie, les hussards atteignirent Jouaville où ils firent halte. 
Vers dix heures, Ladmirault arrivait à Saint-Privat quand 
tout à coup il entendit un roulement lointain de canonnade. 
Il se persuada d'abord que le bruit venait des forts. Gomme 
il descendait vers Habonville, les détonations devinrent plus 
distinctes, les décharges plus pressées. Le son semblait pro- 
venir du sud, peut-être du sud-ouest. Sûrement une bataille 
était engagée là-bas. 

Le général prescrivit à ses troupes de presser le pas. Puis 
accompagné de son escorte, il devança ses colonnes et rapi- 
dement marcha à l'appel du canon. Au sud d'une ferme qu'on 
appelait la ferme d Urcourt et à l'ouest de Saint-Marcel 
s'allongeait, en déclinant vers Bruville, une croupe assez 
élevée. Il se hâta de la gravir. De là il découvrit le terrain qui 
serait, deux heures plus tard, son propre champ d'action. 

A l'ouest, la campagne, solitaire encore, était calme et 
comme recueillie dans la paix d une journée radieuse. Dans le 
prolongement des hauteurs apparaissait une grosse ferme 
qu'on appelait la ferme de Grizières: puis le sol déclinait en 
un vallon, au delà duquel le plateau se relevait et se conti- 
nuait jusqu'à l'Yron. Au sud-ouest était le village de Mars-la- 
Tour. A l'est, nos colonnes se montraient dans la direction de 
Saint-Marcel : c'était la division Tixier, du 6 e corps, qui allait 
entrer en action; c'était le 3 e corps qui s'approchait. C'est vers 
le sud qu'était le plus fortement attirée l'attention de Ladmi- 
rault. Devant lui les hauteurs se prolongeaient un peu, puis 
s'abaissaient brusquement en un ravin qu'on appelait le Fond 
de la cuve; au delà s'étendait un bois, de forme très irrégu 



L'ARMEE DE METZ. 35 

lière, c'était le bois de Tronville. Plus loin une longue ligne 
d'arbres toute droite marquait la chaussée de Verdun. Mais 
de ce côté d'épais nuages de fumée rendaient tout examen 
malaisé. Ce moment était celui où, au delà de Vionvillc et 
vers le hameau de Flavigny, le combat faisait rage, et l'inten- 
sité de la lutte se marquait parle roulement ininterrompu du 
canon. 

Dans quelles conditions la bataille se livrait-elle? Ladmi- 
rault l'ignorait, n'ayant reçu de Bazaine aucun ordre récent. 
Après avoir reconnu le terrain, il rétrograda vers Doncourt 
qui, d'après les instructions de la veille, était le but de l'étape. 
La canonnade se prolongeait violente, acharnée. Mais à l'ouest 
le même calme continuait à régner, et cette constatation, à elle 
seule, semblait rassurante; car tant que la route de Verdun 
serait libre, rien ne serait compromis. 

Ladmirault attendait impatiemment sa cavalerie, qui le 
fixerait par ses explorations. Quand elle arriva, il gourmanda 
— et peut-être injustement — ses lenteurs. Presque au même 
instant, la brigade de France, les chasseurs du général du 
Barail, qui étaient à l'ouest de Bruville, vinrent se mettre à sa 
disposition. Bientôt on signala les têtes de colonne de la divi- 
sion Grenier; la brigade Bellecourt parut la première; puis, 
vers une heure, la brigade Pradier. Le général de Cissey, 
retardé, comme on Fa dit, dans sa marche, était encore loin. 

Autant que les informations incomplètes permettaient de 
juger l'état des choses, il s'agissait d'une grande bataille. 
Dans cette lutte qui se développait, la position du 4 e corps ne 
laissait pas que d'être avantageuse; car, débouchant à 
l'extrême droite, il débordait fort la gauche ennemie. Ladmi- 
rault disposait d'une cavalerie nombreuse, de toute son artil- 
lerie de réserve qui venait de le rejoindre, et, en attendant la 
division Gissey, de toute la division Grenier. Que son corps se 
complétât, que surtout il fût appuyé par les autres corps, et 
l'ennemi pourrait être refoulé vers le sud. Ainsi jugeaient, en 
l'absence de directions précises, le général et ses officiers; 
tous sentaient d'instinct l'opportunité de l'offensive. Sur ces 
entrefaites, Ghangaruier survint et, montrant au loin les posi- 



76 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

lions des Allemands : « Est-ce que vous n'allez pas, dit-il fami- 
lièrement à Ladmirault, leurenvoyer votre carte de visite (1)?" 
Jeunes et vieux, tous partageaient l'ardeur de Ghangarnier. 
En face des Français, au delà du ravin du Fond de la cuv n , 
s'étendait, sur les pentes opposées, le bois de Tronville, qui, 
remontant du nord au sud, rejoignait presque la chaussée de 
Verdun (2). Ce bois, très découpé, très touffu, fournissait à 
l'ennemi de précieux abris, et Ion ne pourrait pousser plus 
avant si tout d'abord on ne s'en emparait. Il était deux heures 
et demie. Ladmirault résolut de porter de ce côté ses efforts. 
Taillis et clairières étaient occupés par les soldats du régiment 
d'Oldenbourg (3). Ceux-ci avaient déjà supporte l'attaque 
du 4 e et du 12 e de ligne, qui avaient pris pied à la lisière des 
fourrés, au sud de Saint-Marcel. Les batteries du 4 e corps se 
mirent à fouiller les pentes boisées. Le feu ne laissa pas que 
d'être meurtrier; car on vit de petites bandes remonter préci- 
pitamment la colline et se dérober vers Tronville. Le 13 e et le 
43 e de ligne, delà brigade Bellecourt, descendirent alors dans 
le Fond de la cuve, s'introduisirent dans le bois, en prirent 
possession. Les Allemands se replièrent et ne gardèrent que 
les lisières sud attenantes à la chaussée de Verdun. Tandis 
que la brigade Bellecourt progressait de la sorte, la brigade 
Pradier (deuxième de la division Grenier) occupait tout à 
l'ouest la ferme des Grizières. En possession du bois et de 
la ferme, Ladmirault tenait, aux deux extrémités de la ligne, 
deux points d'appui solides qui lui permettraient de pour- 
suivre l'offensive. L'artillerie, garnissant les crêtes, remplis- 
sait l'espace vide entre les deux brigades. La cavalerie du 
général Legrand s'avançait jusque vers Mars-la-Tour. Ardent 
à guetter l'occasion, à saisir l'heure précieuse, l'heure unique, 
Ladmirault était travaillé par une immense tentation d'oser. 
Son regard se fixait vers la direction de Tronville. Une fois 
là, on aurait définitivement débordé la gauche prussienne. 
« Vous sentez-vous capable d'attaquer le village? disait-il 

(1) Bévue d'histoire, février 1904, p. 332. 

(2) Voir à l'appendice, carte n° 3. 

(3) Brigade Lehmann (37 e du X e corpsV 



L'ARMÉE DE METZ. 77 

à Grenier. — Oui, si vous me faites soutenir. » Il n'y avait 
plus en réserve que le 64 e de ligne. « Attendons Gissev, dit 
Ladmirault; dès qu'il sera arrivé, nous reprendrons notre 
attaque. » 

Gissey, qu'une si fiévreuse impatience appelait, n'avait 
atteint qu'à onze heures Sainl-Privat. Il s'y était arrêté pour 
qu'on pût faire la soupe. Aux grondements répétés du canon, 
on avait renversé les marmites et on s'était remis en route. 
A Jouaville on soufflait un peu quand le commandant Pesme 
était survenu, prescrivant, de la part de Ladmirault, qu'on 
se hâtât. On avait dépassé Doneourt; malgré la chaleur et la 
fatigue, pas un seul traînard ne demeurait en arrière: les 
hatteries divisionnaires, s'élançant au trot, avaient gagné le 
plateau. Déjà l'infanterie cheminait entre Bruville et Urcourt 
quand un autre officier, le lieutenant-colonel Saget, était 
accouru, joyeux et ému, suppliant derechef qu'on se pressât : 
« Venez, venez, avait-il dit, mon général; nous prenons 
l'ennemi à revers; votre action va être décisive. » Ces paroles, 
entendues des premiers rangs, se répétèrent dans les colonnes 
et y provoquèrent un généreux frémissement. On courait plu- 
tôt qu'on ne marchait. Au sud, de petits nuages blancs, flot- 
tant dans l'air calme, marquaient le point où éclataient les 
obus. Un immense espoir électrisait les âmes. Les officiers 
murmuraient les noms glorieux du passé, l'Aima, Solférino, 
tout ce qui peut-être allait revivre; et, chemin faisant, les 
soldats, pour être plus vite prêts, déchiraient par avance 
leurs paquets de cartouches (l). 

La fortune se lassait. Elle commença de se retirer au 
moment où nous allions la saisir. Il était quatre heures. Jus- 
qu'ici Alvensleben était demeuré seul avec le III e corps, 
avec la brigade Lehmann. Tout allait changer. Le prince 
Frédéric-Charles, qui croyait les Français plus avancés vers 
l'ouest, plus rapprochés de Verdun, n'avait pas prévu la 
bataille pour ce jour-là. Averti de ses dangers, il galopait 



(1) Voir sur cette marche le très remarquable ouvrage du colonel Rousset, 
Le P corps de V armée de Metz, p. 122-124. 



78 HISTOIRE DU SECOM) EMPIRE. 

enfin vers le champ de bataille. Le X e corps approchait. On 
vil d'abord arriver le 16 K dragons avec deux batteries légères; 
puis survinrent deux autres batteries. Sur ces entrefaites se 
montrèrent les premières colonnes d'infanterie. Le gros du 
corps d'armée suivait : celaient la 39% la 40 e brigade, et en 
arrière la 38 e . D'après Tordre primitif, ces troupes avaient été 
dirigées vers l'ouest, c'est-à-dire vers la Meuse. Un contre- 
ordre venait de les ramener au secours du III e corps en 
détresse; et tous ces bataillons accouraient, rapides, mais 
épuisés, car plusieurs d'entre eux avaient, depuis le matin, 
parcouru quarante kilomètres. 

Ladmirault était aux environs de la ferme des Grizières. Il 
put voir les chemins qui, de tous côtés, se remplissaient .d'en- 
nemis. Derrière Mars-la-Tour, vers Suzemont, vers Puxieux, 
de gros tourbillons de poussière révélaient de fortes colonnes 
en marche. Plus près, les avant-gardes débouchaient deTron- 
ville et commençaient à se répandre dans le bois naguère 
conquis par nous. En outre, tout le terrain au sud était 
infesté de cavalerie; car les dragons de la Garde prussienne, 
arrivés de Saint-Hilaire, avaient rejoint, près de Mars-la-Tour, 
la brigade Barby. Le long de la chaussée de Verdun l'artillerie 
faisait rage. L'un des obus vint éclater auprès du général en 
chef et tua son porte-fanion. Le capitaine de la Tour du Pin 
saisit la hampe brisée et sollicita l'honneur de la porter. Sans 
souci du danger, Ladmirault prolongeait son exploration fort 
gênée parles nuages de fumée qui ne laissaient que de courtes 
éclaircies. Qui arriverait le plus vite, ou Gissey, ou les renforts 
allemands? Le commandant du 4 e corps envoya à son divi- 
sionnaire de nouveaux messagers. Cependant, comme il ju- 
geait la division Grenier trop aventurée, il lui prescrivit de se 
reporter sur l'autre versant du Fond de la cuve. 

Donc les soldats du général Grenier, évacuant le bois, 
remontèrent le ravin, en bon ordre d'ailleurs, un peu étonnés 
de la retraite, et emmenant avec eux des prisonniers. Dans la 
pensée de Ladmirault, ce léger recul ne signifiait pas abandon 
de l'offensive. Gissey était proche : avec lui l'attaque se re- 
prendrait. Dans le voisinage était la division Aymard, du 



L'ARMEE UE METZ. 79 

3 e corps. Le () c corps avait à faible distance plusieurs de ses 
régiments. Etait-il croyable que Bazainc ne vînt pas de sa 
personne sur cette partie du champ de bataille, qu'il ne 
donnât point d'ordres; que les commandants du 3 e , dii 6 e corps 
ne suppléassent point à 1 inertie du maréchal? 

Cependant, à l'ouest, une grosse masse de cavalerie, venant 
de Mars-la-Tour, apparaissait du côté de Ville-su r-Yron. De 
plus, une batterie installée sur la roule de Mars-la-Tour à 
Jarny, prenait d'écharpe la droite de notre ligne. Avant de 
pousser avec la division Cissey vers la route de Verdun, il 
importait d'écarter cet ennemi qui menaçait notre flanc. Lad- 
mirault se tourna vers le capitaine de La Tour du Pin : 
« Allez, lui dit-il, ramassez tout ce que vous trouverez de 
cavalerie en arrière de la position, et qu'on dégage notre 
flanc droit. » Laide de camp partit au galop : il rencontra 
d'abord le général du Barail, qui n'avait qu'un régiment; puis 
le général Legrand, qui en avait trois; enfin le général de 
France, qui disposait de la brigade des lanciers et des dragons 
de la Garde. A tous il communiqua la volonté du général en 
chef. Les chances déjà un peu amoindries laissaient partout 
l'espoir intact. Tout rempli des pensées qui animaient Lad- 
mirault, M. de la Tour du Pin soufflait à ceux qu'il rencon- 
trait sa confiante ardeur. Penché sur son cheval, il leur jetait 
en passant ces mots : « Allons, il y a encore de beaux jours 
pour la France. » 

Tandis que la cavalerie se formait, la division Cissey attei- 
gnait le champ de bataille. Les replis du terrain avaient 
masqué son approche. En avant marchait le 20 e bataillon de 
chasseurs, puis à droite la brigade Golberg, et à gauche, un 
peu en retrait, la brigade Braver. Entre cinq heures et cinq 
heures et demie, les premières colonnes touchèrent à la berge 
septentrionale du Fond de la cuve. Alors, soudain, à l'impro- 
viste, s engagea une rapide et meurtrière rencontre, l'une des 
plus mémorables de la fameuse journée. 

Le X e corps allemand venait de se compléter par l'arrivée 
de la 38 e brigade (brigade Wedell), composée de contingents 
westphaliens et qu'amenait le général de Schwarzkoppen. 



80 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE- 

Avec quatre bataillons bientôt grossis d'un cinquième, 
Schwarzkoppen s'était avancé au nord-est de Mars-la-Tour. 
La direction générale était le saillant nord-ouest du bois de 
Tronville. A gauche le 16% à droite le 57 e régiment. La marche 
avait d'abord été protégée par un petit ravin qui court à Test 
de Mars-la-Tour; puis, au nord de la chaussée de Verdun, elle 
s'était poursuivie sur une croupe à peu près découverte et 
au prix de pertes sensibles. Les Westphaliens, déviant un peu 
vers la gauche et ne se doutant pas que les Français dispo- 
sassent de troupes fraîches, venaient de s'engager dans le 
Fond de la cuve. Soudain, à une distance décent cinquante ou 
deux cents mètres, se dressèrent devant eux les bataillons de la 
division Gisscy. Tous les récits prussiens de la guerre ont sou- 
ligné l'épisode, les uns par l'aveu de la surprise, les autres par 
des explications embarrassées où se marque la confusion de 
léchée. Formés en lignes élagées, les fantassins du 20 e chas- 
seurs, ceux du 1 er de ligne, un peu plus loin ceux du 73 e et du 
57 e , écrasent de leur feu les assaillants. Tout éperdues, les 
premières compagnies s'arrêtent, tournoient, s'abattent sous 
l'ouragan de plomb, dévalent jusqu'au fond du ravin. Celles 
qui suivent se heurtent à des débris, et dans cette masse con- 
fuse les balles des chassepots creusent d'incessantes trouées. 
TJn impénétrable nuage de fumée plane sur tout le vallon; 
mais parmi les hommes pelotonnés sur un étroit espace, le 
tir, même non dirigé, multiplie les victimes. En quelques 
minutes, le sol se couvre littéralement de morts et de mou- 
rants. Parmi les Allemands, la plupart des chefs sont tués, 
blessés ou démontés. De notre côté, le général Brayer est 
frappé mortellement. Les plus hardis essaient de se reformer, 
de gravir les pentes; de s'ouvrir, à force d'audace, un pas- 
sage; presque tous sont culbutés dans le vallon, où notre feu 
les poursuit. Quelques-uns des officiers sont demeurés debout; 
ils donnent le signal de la retraite. Le fracas de la fusillade 
couvre le bruit des sonneries. Dans un indescriptible désordre 
ceux qu'a épargnés la tuerie remontent les berges méridio- 
nales. Les français, un peu ébranlés eux-mêmes par une 
action si chaude, s élancent sur les traces de leurs adver- 



L'ARMEE DE METZ. Si 

saires : 400 prisonniers, un drapeau tombent entre leurs 
mains. Sur ees entrefaites, un régiment de cavalerie accourt 
de Mars-la-Tour et, au prix de rudes sacrifices, dégage ce 
qui reste des malheureux Westphaliens. 

Que fût-il advenu si, à ce moment, les troupes disponibles 
du 3 e , du 6 e corps eussent, en se portant à l'attaque, permis 
de pousser à fond l'offensive? Nous n'aurions en cette journée 
que des commencements de bonheur. Nul n'apparut, ni 
Bazaine, ni ses lieutenants. Avec quelle amertume, le regret 
de tant de chances négligées ne se retrouve-t-il pas dans les 
souvenirs des contemporains (l) ! Cependant, tout à notre 
extrême droite, notre situation se gâtait un peu. 

Tandis que combattait Gissey, notre cavalerie, obéissant à 
Tordre porté par le capitaine de La Tour du Pin, débouchait 
de Bruville et s'élevait sur le plateau qui s'étend entre la 
route de Jarny et le village de Villc-sur-Yron (2). Les pre- 
miers qui entrèrent en action furent les chasseurs du général 
du Barail. Ils se dégagent du ravin de Grizières, traversent la 
chaussée de Mars-la-Tour à Jarny, se portent sur les canons 
ennemis, sabrent les artilleurs, éteignent la batterie qui nous 
gène de ses feux; puis, arrivés en face de la cavalerie alle- 
mande, la contiennent à coups de carabine. Le général 
Legrand qui disposait de trois régiments, deux de hussards, 
un de dragons, n'avait été averti qu'après du Barail : il tarde 
un peu, et plus encore le général de France, qui avait été pré- 
venu le dernier. Dans l'entrefaite, la cavalerie allemande avait 
grossi. Là-bas, au nord-ouest et au nord de Mars-la-Tour, 
étaient les trois régiments de la brigade Barby, deux autres 
régiments de la 5 e division de cavalerie, et en outre un régi- 
ment de dragons du X e corps. Quand Legrand eut rejoint du 
Barail : « Il est trop tard, lui dit celui-ci. Il y a vingt minutes, 
le désarroi causé par mes chasseurs d'Afrique eût facilité le 
succès. Maintenant le désordre est réparé et la surprise pas- 
sée. » Legrand venait de recevoir de Ladmirault l'avis itératif 

(1) Voir en particulier notes du général Sauss'ier ffievue d'hisloive, novembre 
1903, p. 458.) 

2 Voir, à 1 appendice, carte n° f3. 



82 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de ne pas différer l'action. Il avait encore sur le cœur les 
reproches du matin : a J'ai reçu Tordre de charger, dit-il 
avec quelque humeur, je charge.» Un des colonels de hus- 
sards proposa de préparer l'attaque par une décharge de cara- 
bines. « Non, au sahre » , répliqua Legrand. » » Au sabre», 
répétèrent les officiers; et au cri de : Vive lEmpereurl les 
escadrons s'élancèrent (1). 

On vit alors ce qu'on n'avait pas vu depuis les guerres de 
l'Empire : six mille cavaliers se portant les uns contre les 
autres et sabordant en un choc furieux. De part et d'autre 
les forces étaient à peu près égales : d'un côté les uhlans, les 
dragons, les cuirassiers de Barby, les cavaliers de Rcdern, de 
Bredow, du X e corps; de l'autre, la cavalerie du 4 e corps, les 
lanciers de la Garde, les dragons de l'Impératrice. Des rangs 
prussiens s'élèvent d'immenses hourras. A courte portée, les 
dragons allemands déchargent leurs mousquetons. Puis on 
n'entend d'autre bruit que celui des sabres, qui chez nos 
ennemis jouent du taillant, chez les nôtres de la pointe. Dans 
l'épais tourbillon de poussière, on ne distingue plus que des 
masses confuses d'hommes et de chevaux qui se heurtent, se 
mêlent, se traversent en des corps-à-corps sans merci. Cepen- 
dant les forces françaises ont été engagées, non d'ensemble, 
mais par portions successives. Nos chevaux sont plus petits, 
nos hommes de moindre stature, et dans le choc violent et 
brutal rien ne compense cette infériorité. Le général de Mon- 
taigu, qui commande la brigade de hussards, est blessé et fait 
prisonnier. Le général Legrand est tué. Dans l'universel enche- 
vêtrement, nos cavaliers confondent l'uniforme bleu ciel des 
lanciers de la Garde avec celui des dragons allemands (2) : de 
là une courte, mais horrible méprise. Pendant quelques mi- 
nutes encore se prolonge la mêlée. Enfin le nuage de pous- 
sière s'éloigne vers le nord : ce sont les Français qui tournent 
bride et se replient vers Bruville. Il ne reste plus qu'à assu- 
rer le retour. A quelque distance est établie la division Glé- 

(1) Relation du combat de cavalerie de Mars-la- Tour, par le capitaine DE LA 
Tour du Pin. 

(2) Idem. 



L'ARMÉE DE METZ. 83 

rambault, du 3 e corps. Quoique assez lentement, elle a fini 
par s'ébranler. Un escadron de dragons s'en détache et prend 
de flanc les Prussiens. De leur côté, les chasseurs d'Afrique, 
ralliés dans le petit bois de Ville-su r-Yron, fusillent de là 
l'adversaire. En outre, un bataillon d'infanterie prend posi- 
tion sur les pentes du ravin de Grizières. Ainsi est protégée la 
retraite. Nos ennemis d'ailleurs renoncent à la poursuite. Des 
deux côtés les trompettes rappellent. Uhlans, dragons, cui- 
rassiers se retirent du côté de Mars-la-Tour, et le plateau sur 
lequel vient de passer la terrible tourmente apparaît tout à 
coup calme et presque désert. 

L'insuccès de la charge demeurait compensé, et au delà, 
par les avantages de la division Cissev. Au sud, la 38 e brigade 
allemande n'offrait plus qu'une cohue affolée, et c'était à 
grandpeine que les officiers d'état-major parvenaient à en 
rassembler les débris. Encore un effort, et les Français tien- 
draient la chaussée de Verdun, gagneraient Tronville, c'est- 
à-dire conquerraient la victoire. Ladmirault manqua-t-il à 
celle heure ou d'audace ou de génie? Des supputations 
récentes ont établi, essayé d'établir que, dans les divisions 
Grenier et Cissev, cinq bataillons et demi étaient encore 
intacts, que d'autres n'avaient été que faiblement engagés. 
De là le regret qu'une tentative suprême n'ait pas fait vio- 
lence à la fortune (l.) . N'y a-t-il pas, en ces calculs rétrospec- 
tifs, quelque excès d'optimisme? Le commandant du 4 e corps 
recula devant le grand hasard. Il était sept heures, et le jour 
déclinait. Aucun secours du 3 e corps; aucune direction de 
Bazaine : du reste de la bataille, aucune nouvelle. Les sol- 
dats de Gissey étaient un peu désorganisés par la rapidité, par 
l'ardeur de l'action. Par dessus tout, une division manquait, 
qui peut-être, par son intervention, eût fixé le succès : c'était 
la division Lorencez que, depuis plusieurs heures, on atten- 
dait, qu'on se désespérait de ne pas voir. L'attaque, si vive- 
ment menée, s'arrêta court. De leur côté, nos adversaires 
étaient épuisés. On entendit encore quelques fusillades aux 

(1) Voir Revue d'histoire, mars i904, p. 648 et guiv. 



84 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

abords du trois de Tronville; on captura aux extrémités du pla- 
teau d'Yron quelques cavaliers allemands égarés, quelques 
chevaux sans maîtres. Puis, dans l'obscurité du soir, Ladmi- 
rault, attendant des ordres, attendant surtout pour le lende- 
main une nouvelle bataille, ramena ses troupes vers la ferme 
d'Urcourt. 



XIII 



J'ai raconté avec quelques détails le glorieux labeur du 
4 e corps. Ce n'est point qu'en cette journée n'aient été livrés 
d'autres combats aussi héroïques, aussi sanglants. Mais à 
notre aile droite seulement on discerne un ferme dessein 
d'offensive. Peut-être cette énergie eût-elle conquis la victoire 
si les heures du jour eussent été plus longues, si des secours 
fussent survenus. La nuit vint; les renforts n'arrivèrent point 
et, partant, l'occasion échappa. 

Ailleurs, c'est-à-dire au centre et à l'aile gauche, se conti- 
nuait, à l'ouest et au sud de Rezonville, la bataille com- 
mencée le matin. Depuis deux heures jusqu'à cinq heures le 
combat était resté presque stationnaire, avait même comporté 
quelques accalmies. A ce moment, il reprit avec une extrême 
intensité par l'approche des renforts prussiens. La 32 e brigade 
du VIII e corps arriva de Gorze. En arrière était le régiment des 
grenadiers de Silésie. Alors se livrèrent une série d'actions 
partielles, opiniâtres, acharnées. On se battit à la lisière des 
taillis; on se battit surtout autour de la Maison-Blanche que 
nos soldats abandonnèrent, reprirent, évacuèrent, reconqui- 
rent de nouveau. Sur la longue ligne demi-circulaire autour 
de Rezonville luttaient les grenadiers de la garde, appuyés 
par urne partie des voltigeurs; puis le 25 e et le 26 e de ligne de 
la division Levassor-Sorval, le 51 e et le 62 e de la division 
Montaudon, enfin la brigade Lapasset. Les pertes furent 



L'ARMEE DE METZ. S5 

grandes pour les nôtres, plus grandes eneore pour les Alle- 
mands, qui virent tomber les deux colonels de la 32 e brigade, 
et pareillement celui des grenadiers de Silésie. Tous ces enga- 
gements n'offrent qu'une image confuse, rendue plus confuse 
encore parles souvenirs contradictoires des acteurs, et, dans 
leurs détails, échappent à qui voudrait les analyser. Beau- 
coup de vaillance, mais point d'autre dessein que de ne pas 
se laisser entamer: des efforts juxtaposés, mais non combinés; 
une ambition restreinte qui aspire moins à conquérir la vic- 
toire qu'à conjurer la défaite. Comme on garde des remparts, 
on garnit de défenseurs les collines au sud de Rezonville. Les 
défenseurs étaient solides, et ils le prouvèrent. Ce fut tout, et 
il semble que le principal souci ait été de retenir les soldais 
toutes les fois que l'instinct, l'occasion ou le courage les por- 
taient en avant. 

Il était quatre heures et demie quand le prince Frédéric- 
Charles avait atteint le lieu de l'action. Tout ce qui était chez 
Bazaine passivité se transformait chez lui en énergie farouche. 
Depuis son arrivée il suivait, d'une hauteur voisine de Flavi- 
gny, les péripéties de la lutte incertaine. Comme il sentait la 
fragilité de ses avantages, il voulut, coûte que coûte, graver 
dans l'esprit de son armée la conviction du succès. 

De cette résolution naquit un dernier combat. Le temps 
pressait. Il était près de huit heures. Déjà les ombres du soir 
fournissaient un prétexte à l'immense lassitude et, des deux 
côtés, les détonations allaient diminuant. C'est vers Rezonville 
que le commandant de la 11° Armée décida de porter un coup 
suprême. Dans plusieurs batteries allemandes, les chevaux 
manquaient ou les munitions. Le prince rassembla toutes les 
pièces en état de tirer. La division hessoise, qui se hâtait du 
côté de Gorze à travers les bois, envoya en avant deux de ses 
batteries. Une canonnade furieuse commença contre les posi- 
tions françaises. Nos batteries de la Garde repondirent avec 
succès. L'infanterie étant trop épuisée pour qu'on pût l'em- 
ployer, Frédéric-Charles ramassa ce qu'il avait de cavalerie. 
Il avait de disponible, sur cette portion du champ de bataille, 
les cuirassiers et les uhlans de la brigade Grûter, les hussards 



86 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de la brigade de Ranch. A. ton l risque il les lança. Les assail- 
lants n'avaient pour se guider que les éclairs des pièces el de 
la mousqucteric françaises. Ils traversèrent quelques lignes 
de tirailleurs; puis, fusillés à l'enviparnos fantassins, ils rétro- 
gradèrent après avoir perdu le général de Grùter, blessé mor- 
tellement. Les extrêmes limites des forces humaines avaient 
été atteintes, et aucune puissance n'obtiendrait rien de pins. 
L'obscurité était complète, et les seules lumières étaient celles 
de Rezonville qui achevait de brûler. Cependant cette attaque 
audacieuse et inattendue, cet assaut in extremis interrompu 
par la nuit laissaient l'idée dune force indomptable qui tôt 
on tard prévaudrait. Frédéric-Charles ne voulait pas autre 
chose et, à ses yeux, ce résultat tout moral, fût-il acquis par 
beaucoup de sang, n'était point acheté à trop haut prix. 



XIV 



Telle fut celle bataille, lune des plus grandes des temps 
modernes. On l'a appelée souvent bataille de Gravelotte, 
parfois bataille de Mars-la-l'our, et aussi, quoique pins 
rarement, bataille de Vionville. Gravelotte fut le lieu où 
s'entassèrent nos réserves, mais on n'y combattit pas. Vers 
Mars-la-Tour tendit le 4 e corps; mais s'il y toucha presque, il 
n'y entra point. Quant à Vionville. la possession nous en 
échappa dès le début de l'action. Une désignation plus vraie 
est celle de bataille de RezoJivil'e, du nom du village que le 
2 e corps défendit le matin, que la Garde protégea dans l'après- 
midi; que Frédéric-Charles, le soir, couvrit de ses obus. Ce 
nom n'éveille lui-même qu'une image incomplète, car ailleurs 
se développa le grand effort de Ladmirault; mais dans l'im- 
puissance de marquer d'nn seul mot un engagement très 
complexe il est le moins inexact qu'on puisse choisir, et ce 
sera, selon toutes les apparences, celui que les siècles retien- 
dront. 



L'ARMEE DE METZ. 87 

Chaque bataille porte sa marque qui permet de la recon- 
naître. Celle-ci laisse l'impression navrante dune grande 
victoire non saisie. On eût pu conquérir le succès le matin en 
soutenant vigoureusement Frossard, plus tard en appuyant 
Canrobert, vers la fin de l'après-midi en portant au secours de 
Ladmirault toutes les forces disponibles. L'inertie du haut 
commandement gâta tout. 

Au début de la journée, nous avions une écrasante supé- 
riorité numérique; même le soir, quand les Allemands eurent 
reçu leurs renforts, cet avantage subsistait. Les forces alle- 
mandes ne s'élevèrent jamais à plus de 90,000 hommes. L'ar- 
mée française, répartie entre Gravelotte, Rczonville, Saint- 
Marcel, Doncourt, offrait, abstraction faite des régiments 
encore en route, un effectif total de près de 140,000 hommes. 
Mais voici où se révèle une inhabileté étrange ou un étrange 
malheur : très supérieurs dans l'ensemble à nos ennemis, 
nous nous trouvâmes le plus souvent en moindre nombre aux 
lieux où les engagements décisifs se livraient. 

Si, jetant les yeux sur un plan de la bataille, on observe 
remplacement des corps, on est frappé de l'incohérence qui 
semble les avoir dispersés. Il y a un peu partout de la cava- 
lerie inutilisée. Autour de Gravelotte sont massés de gros 
paquets de troupes qui ne seront tirés de leur inaction que 
tard et partiellement. Les positions les plus menacées semblent 
les plus dégarnies. Le 6 e corps, déjà fort incomplet par lui- 
même, est diminué d'une division, la division Levassor-Sorval, 
gardée près de Rczonville. Quant au 3 e corps, on ne le retrouve 
que par morceaux. La 3 e division (division Metman) est encore 
sur le chemin de Metz. La l rc (division Montaudon) est, à son 
arrivée à Yillers, distraite de sa route et portée vers l'aile 
gauche : une seule des brigades est employée activement; 
l'autre est retenue à la lisière du bois des Oignons. La division 
de cavalerie Clérambault est mise parle maréchal Lebœuf à la 
disposition de Ladmirault (1) et, si l'on excepte un léger enga- 
gement du 4 e dragons, ne sert pas plus à l'un qu'à l'autre, 

(1) Journal de marche du 3 e corps. 



88 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Restent la division Ayniardet la division Nayral : Tune cl l'autre 
sont établies tout pics des lieux où un renfort opportun déci- 
derait la victoire. Mais la première est tenue en réserve on 
serl à boucher des trous. La seconde est appelée, à quatre 
heures, de Saint-Marcel à Gravelottë, où elle ne combat point 
et est ramenée un peu plus lard à Saint-Marcel, où elle ne 
combat guère davantage (I) : si nous en croyons les documents 
officiels, elle eut 2 tués, 12 blessés. Cette journée fut bien 
celle des forces inemployées. 

Sous les dernières lueurs du jour, on vit deux divisions 
rallier le reste de l'armée : c'était, dans le 4 e corps, la division 
Lorencez qui atteignait Doncourt; c'était, dans le 3 e corps, la 
division Metman qui débouchait de Gravelottë. L'histoire de 
lune et de l'autre avait été lamentable. Prise la nuit précé- 
dente dans une interminable colonne de bagages, la division 
Lorencez avait mis quinze heures pour faire neuf kilomètres : 
aux hommes énervés par les stationnements et exténués de 
faim, il avait fallu accorder une halte pour préparer leur 
repas : on ne s'était mis en route qu'à trois heures, et on 
n'achevait l'étape que quand tout était fini. Le sort de la divi- 
sion Metman était à peu près pareil, et s'était en outre aggravé 
par une erreur de route. Quand les bataillons de Metman, se 
dirigeant vers Verneville, arrivèrent à la Malmaison, plusieurs 
officiers qui les virent passer ne déguisèrent ni leur surprise ni 
leur impatience (2) : « Ce n'est pas trop tôt, disaient les uns... 
C'est comme à Forbach, ajoutaient les autres. » La faute était 
moins celle des divisionnaires que celle du commandant en 
chef qui n'avait ni précisé ni rendu libres les voies d écoule- 
ment. Deux divisions manquant, tel était le prix de l'impré- 
voyance. Ainsi on subissait, le jour de la bataille, le châtiment 
de l'incurie qui avait présidé à la marche. 

Si les batailles non poussées à fond étaient des batailles peu 
sanglantes, une consolation naîtrait de la médiocrité des 
sacrifices. Cette lutte, demeurée incertaine, fut aussi coû- 



(1) liapport du général Nayral sur la bataille de Rezonville. 

(2) Notes du général de Geslin (Revue d'histoire, novembre 1903, p. 442.1 



L'ARM KE DE METZ. 89 

teuse que si clic avait tout résolu. Les relevés les plus digues 
de foi évaluèrent plus tard à 13 700 hommes le nombre des 
tués, blessés et disparus (l). Les pertes allemandes, plus con- 
sidérables encore, dépassèrent 15 000 hommes (2). Le Récit de 
F état-major prussien, si froid, si sec d'ordinaire, se colore lui- 
même d'émotion quand il parle « de la riche moisson que la 
mort a cueillie sur le plateau » . Deux jours après l'engage- 
ment, le secrétaire du roi, Abekcn, écrivait : »Lc feu de Kœnig- 
graetz ne fut rien auprès de celui-ci .» Autour de Flavigny et 
du côté de la Maison-Blanche, le spectacle était affreux. Il était 
plus horrible encore dans le ravin du Fond de la cuve, où les 
cadavres étaient entassés les uns sur les autres, ayant eu à 
peine assez de place pour tomber. Sur le plateau au sud de la 
voie romaine, les uhlans de la Marche, les cuirassiers de Mag- 
debourg étaient étendus côte à côte, enveloppés dans leur 
armure. Les magnifiques uniformes des officiers, leurs 
superbes équipements, leurs bijoux, toutes les recherches 
luxueuses survivant à la mort accréditeraient le bruit de trépas 
illustres. Dans nos bivouacs on parlerait de hauts personnages 
tués, de princes retrouvés parmi les victimes; et, grossis de 
bouche en bouche, les récits, prenant un aspect de légende, 
se répandraient les jours suivants jusqu'à Paris. 

Autour de Doncourt, de Saint-Marcel, de Rezonville, de 
Gravelotte, nos bivouacs étaient dressés. A l'accablante cha- 
leur du jour avait succédé, presque sans transition, une nuit 
très froide. Auprès des feux, les hommes séchaient leurs vête- 
ments, naguère collés de sueur et maintenant pénétrés d hu- 
midité. On n'entendait plus que quelques rares fusillades aux 
avant-postes. Harassés de fatigue et de faim, les nôtres 
n'avaient, en beaucoup de régiments, qu'un peu de biscuit 
pour se rassasier. En dépit de la lassitude, en dépit des priva- 
tions, les âmes se soutenaient d'espoir. Toute la journée on 
avait contenu l'ennemi : demain sans doute on le refoulerait. 
Ainsi parlaient les officiers elles soldats. «Je vous félicite de 

(1) Revue d'histoire, avril 1904, p. 196. 

(2) La Guerre franco-allemande , rédigée par la section historique du grand 
état-major prussien, t. I er , annexes p. 178. 



0!) HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

voire succès, mandait Lebœuf à Bazaine. » Au 4 e corps où on 
a va il louche de si près la victoire, l'attente confiante se colo- 
rai! de joie : Ladmirault félicitait Gissey; Gissey embrassait 
les colonels; 400 prisonniers rangés entre les tentes, un dra- 
peau pris à l'ennemi étaient les témoignages d'une valeur qui 
ne demandait qu'à s'affirmer de nouveau. 

Tout dépendrait de Bazaine. Il était arrivé à cette heure 
suprême où la postérité recueillerait chacune de ses résolu- 
tions, el cette nuit qui commençait serait le moment le plus 
décisif de sa vie. 

Comme la bataille venait de finir, il s'était entretenu avec 
Frossard, Bourbaki, Ganrobcrt. Puis il avait repris la route 
de Gravelotte. Chemin faisant, il rencontra un certain nombre 
de fantassins, non blessés mais débandés, qui semblaient fuir 
ou se cacher. On a prétendu que ce spectacle n'avait pas laissé 
que de l'impressionner en gravant dans son esprit l'idée de 
notre faiblesse. Il gagna la maison où l'Empereur avait couché. 
Dans l'état-major on discutait beaucoup. On n'opinait guère 
pour une nouvelle bataille, mais moins encore pour le retour 
vers Metz : l'avis général était qu'au plus vite on écoulât 
l'armée vers le nord-est. Quand Bazaine fut revenu, Jarras lui 
demanda ses ordres : «Je vous ferai prévenir», lui répondit 
celui-ci. Le commandant en chef avait-il dès lors résolu de 
rétrograder? On en peut douter, car à ce moment-là même 
un intendant, M. de Préval, lui ayant proposé d'aller chercher 
des vivres à Metz, il parut accueillir la suggestion. A onze 
heures, le maréchal manda Jarras et lui dicta une dépêche 
circulaire aux commandants de corps. Cette dépêche invoquait 
la pénurie de munitions, la pénurie de vivres, et prescrivait 
que l'armée se rapprochât de la place. Aux premières lignes, 
Jarras, quoique subordonné obéissant jusqu'à la passivité, 
sentit un trouble ému le gagner. Pourtant il se garda de toute 
objection : Bazaine avait vu les chefs de corps et savait sans 
doute la condition exacte des choses; puis, si vraiment les 
subsistances manquaient et surtout les munitions, le plus 
urgent était de se ravitailler. Cependant le maréchal lut dans 
son entourage beaucoup de surprise mêlée d'un peu de répro- 



L'ARMEE DE METZ. 91 

balion : « Si quelqu'un, dît-il, a quelque chose à me proposer, 
je suis prêt à l'écouter. » Nul n'éleva la voix. Le commandant 
en chef ajouta, comme se parlant à lui-même : «Il faut sauver 
l'armée, et pour cela la ramener vers Melz. » Puis il continua 
de dicter. Le 2 e corps prendrait position entre le Point-du- 
Jour et Rozerieulles ; le 3 e se répartirait entre les fermes de 
Moscou et de Leipzig; le 4 e se reporterait vers Montigny-la- 
Grange et Amanvillers; le 6 e se replierait sur Verneville; la 
Garde, rétrogradant jusque sous les murs de la place, occupe- 
rait Plappeville et Lessy (1). Un rapport à l'Empereur fut 
rédigé qui laisserait pressentir la résolution. On allait soi- 
même se replacer dans le cercle que nos ennemis aspiraient à 
fermer. 



XV 



A travers la nuit, les officiers d'état-major se mirent à la 
recherche des commandants de corps d'armée et leur commu- 
niquèrent les volontés de Bazainc. Les ordres parvinrent, à 
deux heures à Lebœuf, une heure plus tard à Ganroberl. 
Avant l'aube tous étaient prévenus, hormis toutefois Ladmi- 
rault, qui ne connut que vers neuf heures du matin les ins- 
tructions du maréchal. 

La division Metman, du 3 e corps, couvrirait la retraite. Sur 
la chaussée de Gravelottc à Metz s'échelonna, dès le point du 
jour, la longue colonne de bagages que guidait le colonel Fay. 
Par la même route s'écouleraient la réserve générale d'artil- 
lerie, le 2° corps, la Garde. Le 3 e et le 6 e corps emprunteraient 
les chemins de Bagneux, de Villers-au-Bois, de Verneville. 
Autour de Doncourt, les soldats de Ladmirault reposaient 
encore en leurs bivouacs. 

L étape était courte, cinq ou six kilomètres pour les plus 

(1) Journal de marche de l'armée du Rhin, 17 août. 



M2 HISTOIRE DU SKCOND EMPIRE. 

rapprochés de leurs nouveaux campements, dix ou douze 
pour les plus éloignés-. Autour de Gravclollc. au croisement 
de la Malmaison, au défilé de la Mance, un inextricable en- 
combrement suspendit la marche de toutes les colonnes 
demeurées en arrière, et le mouvement qui nous ramènerait 
vers Metz menaça d'être aussi laborieux que celui qui naguère 
nous en avait éloignés. Parmi les commandants de division 
ou de brigades, ce fut à qui senquerrait des chemins de tra- 
verse ou se confierait à des guides pour gagner, à travers 
champs, les campements. Au milieu des énervantes attentes 
s'exhalaient de la bouche des officiers, des soldats eux-mêmes, 
des exclamations pleines de surprise. Cette route parcourue 
l'avant-veille, puis refaite en sens contraire, déconcertait lous 
les calculs. De la journée de la veille les troupes avaient gardé 
rimpression d'un succès remporté ou du moins d'une fortune 
partagée; et elles ne comprenaient pas, elles ne pouvaient 
comprendre cette retraite, presque cette fuite, qui suivait une 
quasi victoire. 

Ce qui était dans les masses impression vague se transfor- 
mait dans l'esprit des chefs en immense stupéfaction. Si 
une nouvelle bataille offrait de trop redoutables chances, du 
moins la route demeurait ouverte pour se dérober, non plus 
sans doute par Mars-la-Tour, mais peut-être par Gonflans, et 
certainement au nord-est par Briey. Entre tous les comman- 
dants de corps, le plus étonné, le plus attristé fut Ladmi- 
rault. Au lever du jour, une communication adressée au 
général du Barail lui avait laissé pressentir les décisions du 
maréchal. Quand il reçut, quelques heures plus tard, les ordres 
officiels, l'esprit de discipline contint seul en lui les révoltes 
de la clairvovance : « Obéissons » , dit-il à ses officiers avec 
une résignation consternée. A onze heures, ses troupes quit- 
tèrent leurs bivouacs. Quant à lui, il se tint aux dernières files 
de larrière-gardc, soumis mais désolé; puis, au moment de 
quitterDoncourt, il fit faire halte et, gravissant une éminence, 
interrogea longuement l'horizon.. Un faible, un fragile espoir 
lui restait, celui qu'un mouvement inattendu, qu'une pour- 
suite de l'ennemi imposeraient, au lieu de recul, le combat. 



L'ARMEE DE METZ. C3 

Cependant une considéra lion commandait le silence. 
Bazainc, pour colorer le retour, avait invoqué deux motifs 
fort graves, le défaut de vivres et le défaut de munitions. 
« Nous n'avions pas d'observations à faire, a déclaré plus tard 
Ganrobert. Quand un général en chef écrit des choses pareilles, 
il n'y a qu'à s'incliner (1). » Ladmirault disait lui-même aux 
officiers de son état-major : « Le maréchal possède sans doute 
des données d'ensemble dont la portée et les conséquences 
nous échappent (2). » Quelle n'eût pas été la réprobation si 
l'on avait su, comme on l'apprit plus tard, que l'affirmation 
de Bazaine reposait sur une double erreur! En dépit de cer- 
taines pénuries partielles, les vivres n'étaient pas tellement 
rares que l'obligation de se ravitailler contraignît à suspendre 
la marche; en tout cas, on pouvait, à la faveur de la nuit, 
faire venir de Metz ce qui manquait. Quant aux munitions, un 
renseignement transmis fort à la légère parle général Soleille, 
commandant de l'artillerie, avait trompé le maréchal, et 
celui-ci avait accueilli sans contrôle une information qui, en 
paraissant légitimer le retour vers Metz, le dispensait de har- 
diesses trop au-dessus de son génie. 

Cette nuit, marquée pour nous par une évolution si extraor- 
dinaire, s était écoulée pour nos adversaires en une attente 
pleine de souci. Au bruit des derniers coups de feu, le prince 
Frédéric-Charles avait regagné Gorze. Il croyait pour le len- 
demain à une nouvelle bataille et n en calculait point sans 
anxiété l'issue. Il n'avait sous la main que le III e corps, tout 
épuisé de son prodigieux labeur; le X e corps, très diminué 
lui-même, et les :5 e et 6 e divisions de cavalerie. A cela s'ajou- 
taient quelques fractions des IX e et VIII e corps. Quel ne serait 
pas le péril si à l'aubé toute l'armée de Bazaine, qui comptait 
plusieurs divisions intactes ou à peine entamées, fondait sur 
les Prussiens affaiblis! Sans tarder, le prince transmit les 
instructions qui grouperaient ses contingents dispersés. Il 
prescrivit que le IX e corps, achevant de se concentrer, se ras- 



(1) Procès Bazaine; déposition Canrobert (audience du 21 octobre 1873). 

(2) Colonel Uousskt, Le 4* corps et l'armée de Metz, p. 198. 



94 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



semblât au nord de Gorze. Il ordonna à la Garde et au XII e corps 
de se porter sur Mars-la-Tour. Dans le même temps, M. de 
Moltke veillait à ce que le VII e corps franchît la Moselle, et pa- 
reillement la portion du VIII e corps demeurée jusque-là sur la 
rive droite. Quand tous ces corps seraient réunis, les Alle- 
mands puiseraient dans leur supériorité numérique un gage 
presque certain de succès. Mais, si le IX e corps était proche, 
un temps assez long s'écoulerait avant que la première armée 
terminât son passage. Quant aux troupes du XII e corps et 
de la Garde, elles étaient éloignées, les unes de 30, les autres 
de 38 kilomètres (l). De là, pour les Prussiens, quelques 
heures précaires, les dernières peut-être pendant lesquelles 
ils seraient vulnérables. 

Aux premières blancheurs de l'aube, une vigilance inquiète 
ramena le prince Frédéric-Charles à Flavigny. H gravit la col- 
line où il s'était tenu pendant la bataille. Le soleil levant lui 
montra la chaîne des avant-postes français qui couronnaient 
les hauteurs, de Bruville à Rezonville. On crut à une attaque. 
Elle ne se dessina point. Bientôt, sous la lumière du jour gran- 
dissant, on vit les camps se dégarnir peu à peu; bien que 
Rezonville demeurât occupé, de fortes colonnes semblaient se 
diriger vers Gravelotte. On n'osa croire à une retraite, tant la 
nouvelle paraissait invraisemblable ! Puis on craignait quelque 
piège ou quelque retour subit. Le roi arriva. Déjà le IX e corps 
achevait de se déployer, et sa présence serait un précieux ré- 
confort. Sur ces entrefaites, des informations plus précises, 
en confirmant les rapports précédents, dissipèrent les incerti- 
tudes : sur la chaussée de Verdun, l'artillerie défilait dans la 
direction de Metz; sur le chemin de Verneville de grosses 
masses d infanterie s'échelonnaient. Dès lors, on se rassura; 
bien plus, on se réjouit et, les Français semblant confesser par 
leur recul leur défaite, la douteuse bataille de la veille fut 
proclamée victoire. 

Notre marche se poursuivant, les derniers échelons se 
repliaient, et dans une lente confusion tout s'écoulait vers 

(1) La Guerre franco-allemande, t. I er , p. 627. 



L'ARMEE DE METZ. C5 

lest. De pénibles abandons, de regrettables destructions 
marquèrent eette retraite. A Rëzonville avaient été établies 
les ambulances : on en laissa une partie. Autour de Grave- 
lotte avaientété accumulés toutes sortes d'approvisionnements 
déchargés la veille : on distribua ce qu'on put; puis, avant de 
s'éloigner, on brûla ce qu'on renonçait à emporter. Vers une 
heure, le :2 e , le 3 e corps atteignirent les emplacements fixés 
dans Tordre de Bazaine. Dans le même temps, Ganrobert fai- 
sait halte autour de Verneville. Le 4 e corps, parti beaucoup 
plus tard et ayant à faire une route un peu plus longue, s'al- 
longeait encore sur les chemins de Montignv-la-Grange et 
dAmanvillcrs. 

Les Prussiens, jusque-là sobres de dépêches, expédiaient à 
Berlin des bulletins triomphants. Il ne suffisait pas d'enregis- 
trer le succès, il fallait le compléter. — Déjà la l rc armée avait 
achevé de franchir la Moselle : le VII e corps atteignait Ars; le 
VIII e , Gorze. Les Saxons du XII e corps, les Prussiens de la garde 
rovale, poursuivaient leur longue marche : les premiers 
avaient dépassé Xonville; les seconds s'avançaient vers Hagé- 
ville; bientôt les uns et les autres termineraient leur étape et 
répartiraient leurs cantonnements entre Hannonville, Puxieux, 
Mars-la-Tour. Avant la fin du jour, sept corps et trois divisions 
de cavalerie seraient rassemblés, à portée de se soutenir et de 
concourir à une action commune. — Quel plan général prési- 
derait à cette action? Visiblement l'armée française se retirait 
au delà de Gravelottc, au delà de Verneville; mais on igno- 
rait si ce mouvement marquait une retraite définitive vers 
Metz ou si au contraire Bazaine, arrêtant son recul et se déro- 
bant par une marche oblique vers le nord-est, ne tenterait 
pas de s échapper vers Briey. L incertitude à cet égard était 
d'autant plus grande que, si l'ennemi distinguait nettement 
nos positions au delà de Gravelottc, il ne savait jusqu'où 
s étendait notre droite et avait, de ce côté, perdu tout contact 
avec nous. — Le plan de M. de Moltke, conçu à double fin, 
aurait pour but de prévenir l'un ou l'autre dessein. Le 18, dès 
le matin, l'armée du prince Frédéric-Charles, appuyée par 
celle de Steinmetz, ferait face au nord, sélendant depuis 



96 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Rezonvillè jusqu'à Ville-sur-Yron (1). Si les Français s'enga- 
geaient sur la route de Briey, elle les atteindrait, essaierait 
de les couper, les refoulerait peut-être jusqu'à la fron- 
tière belge ou luxembourgeoise. Si, au contraire, Bazaine de- 
meurait en avant de la place, les Allemands, changeant de 
fronl et faisant face à lest, déborderaient l'adversaire, l'ac- 
culeraient sous Metz, et par la victoire inaugureraient le 
blocus. 

Du sommet du mont Saint-Quentin, les guetteurs signa- 
laient au sud de grosses colonnes qui se dirigeaient vers 
l'ouest. Vers la ville affluaient en assez grand nombre les 
paysans chassés par l'invasion, et pleins de récils terrifiants. 
Tout près de nous, lavant-garde du VII e corps gravissait le 
ravin qui remonte d'Ars vers Gravelotte et engageait même 
avec la division Metman un léger combat. C'est à Bazaine qu'il 
appartiendrait de rassembler toutes les informations et d'y 
chercher des lumières pour sa conduite future. En quittant 
Gravelotte, il avait gagné Plappeville. De là, en une dépêche 
à l'Empereur, il rendit compte de la bataille de la veille. Puis 
il expédia au quartier impérial le commandant Magnan. Son 
activité se consuma en outre en une série de mesures fort 
diverses. Il prescrivit que les commandants de corps forti- 
fiassent leurs positions par des travaux défensifs. Il recom- 
manda que les armes fussent nettoyées et mises en état. Il 
pressa l'envoi des états de pertes et des propositions qui pour- 
voiraient aux Aacanccs. Au milieu de ces soins très utiles, 
mais secondaires, on discerne malaisément chez le maréchal 
une pensée maîtresse. En dépit du mouvement rétrograde, 
gardait-il la volonté, conservait-il l'espoir de se détacher de 
Metz? Si l'on en juge par sa dépêche à l'Empereur, il semble 
que l'entreprise, si difficile qu'elle fût devenue, n'ait point 
encore été abandonnée. Dans le télégramme on lisait ces 
lignes : « Je pense pouvoir me remettre en marche après- 
demain en prenant une direction plus au nord. » En outre, 
Bazaine faisait partir pour Ghâlons l'intendant de Préval, et, 

1 Voir, à l'appendice, carte n° 3. 



L'ARMÉE DE METZ. 97 

comme s'il eût voulu d'avance assurer les approvisionnements 
pour sa marche, lui indiquait Longuyon comme centre de 
ravitaillement (1). Mais qui pourrait pénétrer cette âme, com- 
pliquée parexcès de calculs, indécise par médiocrité de génie, 
de plus en plus submergée sous la grandeur des choses? Dans 
le même temps, le commandant en chef trahissait toutes ses 
secrètes préférences pour une combinaison subsidiaire qui, 
loin d'interrompre la retraite, la rendrait définitive. En cette 
journée du 17, vers quatre heures, il ordonnait au colonel 
Lcwal de convoquer pour le lendemain les sous-chefs d'état- 
major et de reconnaître avec eux des positions qui rappro- 
cheraient l'armée des forts et l'adosseraient pour ainsi dire 
aux glacis de la place. 

A cinq heures du soir, de la rive droite de la Moselle un 
feu violent s'ouvrit contre le fort Queuleu et les remparts de 
Metz. C'était une feinte pour dissimuler les grands mouve- 
ments qui s'accomplissaient sur l'autre rive. La précaution 
elait superflue, le commandant en chef marquant peu de curio- 
sité pour les desseins de l'ennemi. A six heures et demie, la 
canonnade cessa. Depuis longtemps le 2 e corps, le 3 e , la Garde 
étaient installés dans leurs bivouacs. Le 4 e corps achevait 
d'organiser le sien. Seul, Ganrobert, avec ses hommes, mar- 
chait encore. A peine arrivé à Verneville, il avait jugé ses em- 
placements trop resserrés ; en outre il avait craint que le vil- 
lage, tout entouré de bois, ne fût propice aux entreprises de 
l'ennemi. Ayant exposé ses alarmes à l'un des officiers de 
l'état-major général, il avait obtenu l'autorisation de porter 
ses campements plus au nord. A la chute du jour, ses troupes 
commençaient à s'établir dans le prolongement du 4 e corps. 
Au milieu de lieux inconnus et dans la nuit croissante, elles 
s étendirent, hâtivement et non sans quelque confusion, 
depuis les confins d'Amanvillers jusqu'à Roncourt. L'empla- 
cement principal était marqué par un village, alors ignoré, 
bientôt fameux, qu'on appelait Saint-Privat. 

(1) Procès Bazainc; déposition de l'intendant de Préval (audience du 28 oc- 
tobre 1873). 

T. VII. 1 



98 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



XV I 



A part une courte alerte, la nuit fut paisible. Le soleil 
levant montra l'armée française échelonnée sur les positions 
défensives où elle supporterait Tune des plus grandes batailles 
du siècle. 

On a déjà décrit ces lieux célèbres. A l'ouest du vallon fie 
Ghâtel, au delà de la région ravinée et boisée qui entoure 
Metz, se dessine, du sud au nord, une ligne de hauteurs qui 
commencent au-dessus de Rozérieulles, s'étendent par Aman- 
villers et Saint-Privat jusqu'à Roncourt, puis s'abaissent dans 
la direction de l'Orne (1) . C'est sur cette longue ligne que les 
ordres de Bazaine avaient échelonné notre armée. — Tout au 
sud, le 2 e corps occupait, avec la brigade Lapasset, la croupe 
qui domine Rozérieulles, avec la division Vergé les carrières 
et les fermes du Point-da-Jour, avec la division Bataille la 
lisière occidentale du bois de Ghâtel. En avant de la position 
se creusait le profond ravin de la Mance, au delà duquel la 
route de Metz remontait vers Gravelotte. — Au nord et dans le 
prolongement du 2 e corps était établi le 3 e qui, avec les divi- 
sions Aymard, Metman, Navrai, Montaudon, tenait la ferme de 
Moscou, en contre-bas la ferme de Saint-Hubert; puis les 
fermes de Leipzig et de la Folie : en face se développait le bois 
des Génivaux. Sur un point culminant que, dans le pays, on 
appelait X Arbre-Mort, Lebœuf avait installé son quartier 
général. — Parla division Montaudon, le 3 e corps se reliait au 
4 e qui occupait, avec la division Grenier, la grosse ferme de Mon- 
tigny-la-Grange, avec la division de Gissey le village d'Aman- 
villers, et gardait en réserve la division Lorcncez : en avant 
des bivouacs, c'est-à-dire à l'ouest et dans la direction de 
Verneville, on distinguait plusieurs fermes, Chantrenne, 

(1) Voir, à l'appendice, la carte n° 3, 



L'ARMEE DE METZ. 9i» 

\ Envie, Champenois ; puis les découpures broussailleuses du 
bois de la disse qui se prolongeaient jusque la voie, alors 
en construction, de Verdun à Metz. — Au delà d'Amanvillers, le 
(3 e corps formait l'extrême droite. La division Lcvassor-Sorval 
s'étendait au sud de Saint-Privat et, par le hameau de Jérusa- 
lem, se reliait au 4 e corps. Autour et au nord de Saint-Privat 
étaient rangées la division Lafont de Villers, la cavalerie du 
général du Barail, mise à la disposition de Ganrobert; puis un 
peu à lest la division Tixier. Enfin le 9 e de ligne, seule unité 
de la division Bisson, se prolongeait jusqu'à Roncourt. En 
arrière s'étendaient les futaies et les carrières de Jaumont qui 
tiendraient une si grande place dans les fantaisistes récits des 
journaux contemporains; en avant, le plateau, que coupait de 
lest à l'ouest la route de Metz à Briey, descendait vers le 
village de Sainte-Marie-aux-Chênes. 

Telles étaient les lignes défensives que Bazaine et, après 
lui, beaucoup d'écrivains militaires appelleraient les lignes 
d'Amanvillers. Gomme on le voit, toute Tannée y était éche- 
lonnée, hormis la Garde que le maréchal avait conservée à 
Plappeville, la réserve générale d'artillerie qui était au pied 
du mont Saint-Quentin, et enfin une dizaine de régiments de 
cavalerie, qui demeureraient tout le jour entassés dans le 
ravin de Ghâtel. Ces positions étaient très inégalement fortes. — 
A l'aile gauche, les emplacements français étaient couverts 
sur leur front par le fossé profond de la Mance, abrités sur 
leur flanc par les escarpements qui descendaient vers la 
Moselle, protégés en outre par les canons du fort Sainl- 
Quentin. De là pour Frossard, pour Lebœuf lui-même une 
position presque inexpugnable. — Bien moindre était à l'aile 
droite la sécurité. Ce n'était point que Saint-Privat n'offrît de 
sérieux avantages pour la défense : avec ses grosses construc- 
tions, il fournirait de précieux abris ; en outre, à 1 ouest du 
village, le terrain découvert, doucement incliné vers Sainle- 
Marie-aux-Ghênes, formait un véritable glacis, et quiconque 
de ce côté tenterait l'attaque courrait le risque d'une entière 
destruction. En revanche, dans la direction de Roncourt aucun 
obstacle naturel ne protégeait notre flanc, et un adversaire 



100 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

audacieux, disposant de forces considérables, pourrait réussir 
à nous tourner : or, si l'aile droite fléchissait, toute la longue 
ligne, ébranlée de proche en proche, serait contrainte à se 
replier. 

Un chef actif et vigilant eût compensé ces désavantages en 
accumulant vers Saint-Privat, vers Roncourt, les hommes, 
les canons, les terrassements. Le hasard paraissant gouverner 
toutes choses, le contraire était arrivé. Dans le voisinage de 
notre aile gauche se trouvaient rassemblées les réserves : au 
contraire, une dislance de 8 à 10 kilomètres les séparait de 
Saint-Privat. En outre, le 6 e corps, chargé de protéger notre 
aile droite, était le plus dépourvu. La prudence eût conseillé 
de construire à la hâte des ouvrages de campagne : or, les 
troupes du génie se réduisaient à deux compagnies et les 
outils manquaient. Une puissante artillerie eût été néces- 
saire : or, la moitié des batteries étant restée à Ghâlons; Gan- 
robert ne disposait que de cinquante-quatre pièces et n'avait 
pas une mitrailleuse. Il eût fallu beaucoup d'infanterie : 
or, l'une des divisions, la division Bisson, était réduite à un 
régiment. Pour comble de malheur, l'obscurité naissante 
n'avait permis la veille qu'une installation précipitée, en sorte 
que les lieux les plus dangereux seraient aussi les moins 
explorés. 

Frédéric-Charles avait couché à Puxieux. Dès cinq heures 
du matin, il s'était porté à Mars-la-Tour, puis à Vionville, et 
y avait donné ses ordres à ses lieutenants. La deuxième 
armée devait poursuivre sa marche en avant. L'objectif serait 
toujours de couper l'adversaire de Verdun et de Ghâlons et de 
l'attaquer partout où on le trouverait. Les Saxons du XII e corps 
formeraient l'extrême gauche, ayant en arrière et à droite la 
Garde qui, elle-même, aurait en arrière et à droite le IX e corps. 
En seconde ligne marcheraient, derrière les Saxons et la 
Garde, le X e corps, derrière le IX e corps le III e . Les Saxons 
se dirigeraient sur Jarny, la Garde sur Doncourt; le IX e corps 
laisserait sur sa gauche Saint-Marcel. Telles étaient, pour la 
deuxième armée, les instructions. On marcherait vers le nord, 
sauf à se retourner vers l'est, si les Français, ne songeant plus 



L'ARMEE DE METZ. 101 



à s'échapper, se retiraient décidément vers Metz. Dans la pre- 
mière armée qui formait l'aile droite, le VIII e corps se porte- 
rait vers Rezonville ; le VII e corps, destiné à devenir le pivot du 
grand mouvement, demeurerait dans ses positions de la veille. 

Trop de hâte compromettrait tout. Or, à l'extrême droite 
allemande, le VII e corps touchait presque aux troupes de 
Frossard. Dès la petite pointe du jour, on avait entendu aux 
avant-postes le bruit des tirailleries. Le tempérament du vieux 
Steinmetz, tout bouillant malgré son âge, accroissait le dan- 
ger d'une attaque prématurée. Du grand quartier général un 
ordre arriva qui prescrivait à la première armée une attitude 
expectante. En avant de Gravelotle et sur les coteaux de la 
Mance, l'action pourrait être vive, acharnée, sanglante; mais, 
dans la pensée de M. de Moltke, c'est vers le nord que tout 
se déciderait. 

A neuf heures, les Saxons étaient à Jarny; les Prussiens de 
la garde royale, un peu gênés par les colonnes du XII e corps, 
atteignaient Doncourt; sous la conduite du général de Man- 
stein,le IX e corps, composé en partie de Hessois, s'échelonnait 
aux environs de Saint-Marcel. Le III e , le X e corps suivaient. 
Dans la première armée, le VIII e corps remontait de Gorzc 
vers Rezonville. Sur le vaste plateau coupé de vallonnements, 
de bois et de villages, qui s'étend de l'est à l'ouest depuis le 
ravin de la Mancejusqu'aux bords de l'Yron, 150,000 hommes 
marchaient. 

Cependant pour l'état-major allemand, deux points demeu- 
raient inéclaircis. Gomme, vers le nord, le contact était perdu 
avec les forces françaises, on n'était pas éloigné de croire 
qu'une partie de l'armée de Bazaine manœuvrait pour se déro- 
ber vers Briey. Certains mouvements que, des hauteurs de 
Gravelotte, on remarquait dans les camps de Frossard et de 
Lebœuf, furent interprétés comme les indices d'une retraite 
que les Français opéreraient sans doute dans cette direction. 
Tel était le premier sujet d'obscurité. — Même si on écartait 
l'hypothèse d'une évolution vers le nord- est, une autre incer- 
titude subsistait : la configuration du sol, l'obstacle des bois 
empêchaient de discerner létendue des lignes françaises 



102 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

L'opinion générale était que notre droite ne s'étendait guère 
au delà de Montigny-la-Grange et, en tout cas, ne dépassait 
pas Amanvillers. 

Sur la prétendue retraite vers Briey les Allemands furent 
bientôt à peu près fixés. Les reconnaissances saxonnes, ayant 
battu tout le pays jusqu'au delà de Valleroy, ne découvrirent 
aucunes traces de forces françaises. Les patrouilles de la 
garde prussienne dépassèrent Sainte-Marie-aux-Chênes : ni 
sur la chaussée ni sur les chemins environnants n'apparais- 
sait aucune troupe ennemie. De ces explorations on conclut, 
quoique non sans un reste d'incertitude, que Bazaine n'évo- 
luait point vers le nord-est. En revanche, on persistait à croire 
que ni Saint-Privat ni Roncourt n'étaient occupés. 

L'armée française demeurant selon toutes les vraisem- 
blances adossée à Metz, il ne restait qu'à exécuter le change- 
ment de front prévu, préparé dès la veille, et qui porterait du 
nord vers l'est toutes les forces allemandes. Les Saxons du 
XII e corps, et à leur droite les régiments de la garde prus- 
sienne, se dirigeraient sur Batilly;de là ils poursuivraient leur 
marche enveloppante en remontant plus ou moins vers le 
nord, d'après l'étendue plus ou moins grande, et encore igno- 
rée, des positions françaises : suivant des ordres qui pour- 
raient être modifiés selon les circonstances, le XII e corps 
atteindrait Sainte-Marie-aux-Ghênes; quant à la garde, elle 
s'orienterait vers Saint-Ail, Habonville, et de là se porterait 
vers Amanvillers. Le IX e corps s'avancerait vers Verneville. 
A l'aile droite, la première armée attendrait pour entrer en 
action que la deuxième fût engagée. 

Nous occupions, depuis Rozérieulles jusqu'à Saint-Privat, 
toute la ligne des coteaux, et il était impossible que de si 
grands mouvements échappassent à notre vue. — Au 2 e corps, 
les rapports des reconnaissances signalèrent dès le matin les 
évolutions de l'ennemi. Dans le journal de marche de la divi- 
sion Vergé, nous lisons ces lignes : « Pendant toute la matinée, 
on aperçoit de fortes colonnes prussiennes qui sortent des bois 
de gauche et se dirigent sur la droite pour prendre des posi- 
tions de combat. » — Des hauteurs où campait le 3 e corps, 



L'ARMEE DE METZ. 103 

on distingua, dès six heures, les troupes allemandes : elles 
évoluaient de gauche à droite et semblaient s'orienter du côté 
de Roncourt : : « Ces troupes, disait l'un des rapports, mar- 
chaient obliquement par rapport à nous, comme si elles 
eussent décrit un grand mouvement de conversion dans lequel 
nous eussions été le pivot. » Les heures s'avançant, les éclai- 
reurs du général Montaudon dénoncèrent la présence des 
Prussiens sur la route de Gravelotte à la Malmaison. — Au 
4 e corps, la vigilance semble avoir été moindre. Cependant du 
côté de Verneville, l'ennemi fut signalé tout à la fois, et par 
une grand'garde du 64 e de ligne, et par des isolés qui avaient 
été chercher des vivres. — Au 6 e corps, on se trouvait, au 
moins le matin, à grande distance de l'adversaire. Aussi les 
premières informations, recueillies soit par les gens du pays, 
soit par la cavalerie du général du Barail, ne signalèrent-elles 
rien d'anormal (1). Un peu plus tard, l'aumônier d'une des 
divisions arriva : il venait de Gorze, avait passé la nuit parmi 
les Prussiens à assister les blessés, et annonçait une grande 
attaque (2). De plus, entre neuf et dix heures, on fut informé 
que des éclaireurs ennemis avaient paru à Valleroy et chemi- 
naient le long de la rive de l'Orne. Enfin on apprit que des 
colonnes allemandes, accompagnées d'artillerie, s'avançaient 
vers Batilly. 

Bazaine était à Plappeville. Il connut par Lebœuf, et selon 
toute apparence, vers sept heures, la proximité de l'ennemi. 
A huit heures vingt-cinq minutes, du plateau de Y Arbre-Mort, 
un nouvel avis lui fut transmis parle commandant du 3 e corps, 
« Des forces considérables, disait Lebœuf, s'avancent vers 
Gravelotte sur un front assez étendu, parallèlement au front 
de bandière des 2 e et 3 e corps. » Et il ajoutait comme pour 
graver l'avertissement : « Il me semble qu'une affaire se pré • 
pare pour aujourd'hui (3). » 

L'histoire conjecturale est trop facile pour être méritoire, 
et il faut résister à la tentation vulgaire de recomposer après 

(1) Procès Bazaine; déposition Ganrobert (audience du 21 octobre 1873). 

(2) Général du Barail, Mémoires, t. III, p. 194. 
(S) Voir Revue d'histoire, juin 1904, p. 623. 



1H HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

coup les événements. Est-il excessif de croire que le grand 
mouvement de l'ennemi, glorifié depuis par l'issue, renfermait 
une effrayante part de risques? En plein jour, les corps prus- 
siens manœuvraient visiblement afin de nous déborder. Ils 
défilaient pour ainsi dire en face de nos lignes. L'occasion 
n'était-elle pas propice pour fondre sur eux, les attaquer de 
flanc, devancer leur offensive par une offensive non moins 
hardie? Des hauteurs où étaient établis nos bivouacs, beau- 
coup d'officiers du 3 e corps voyaient l'ennemi s'avancer; ils 
pouvaient mesurer les progrès de la marche, noter à l'aide 
de leurs lunettes jusqu'aux moindres détails, et ils s'éton- 
naient, ils se dépitaient que les colonnes allemandes pussent 
impunément évoluer à trois ou quatre kilomètres de nous (1). 
Bazaine, déjà un peu alourdi, était-il, comme on l'a pré- 
tendu (2) , affaibli par les fatigues des jours précédents? 
Etait-il tellement défiant de lui-même et de son armée que 
toute son ambition se bornât à n'être point entamé? Avait-il 
résolu de fuir les grands risques où sa renommée pourrait se 
perdre aussi bien que se consacrer? De Plappeville qu'il ne 
quitta point, il se contenta de recommander au commandant 
du 3 e corps de « tenir bon dans la forte position qui lui avait 
été assignée ». A la réception du second rapport parvenu vers 
neuf heures, il exprima derechef sa confiance dans sa posi- 
tion défensive. Il communiqua à Ganrobert et à Ladmirault 
les avis de Lebceuf, mais en y ajoutant des conseils plutôt que 
des directions précises. Ce matin-là, un travail de bureau 
sur les propositions d'avancement semblait préoccuper fort le 
maréchal, et il paraissait très désireux d'y apporter tous ses 
soins. Cependant, à cette heure même, le colonel Lewal 
réunissait à Châtel-Saint-Germain les sous-chefs d'état-major, 
afin de reconnaître avec eux des emplacements favorables 
dans la zone du camp retranché de Metz. Cette idée d'un nou- 
veau recul, idée déjà acceptée avec une résignation presque 
empressée, perce bien curieusement dans une note expédiée 



(1) Historique du 90 e de ligne. 

(Y) Voir Revue d'histoire, juillet 1904, p. 211. 



L'ARMEE DE METZ. 105 

à dix heures du malin par Bazaine à Ganrobert. On y lit ces 
lignes : « Prenez toutes les dispositions de défense nécessaires 
pour tenir à Saint-Privat et permettre à toute l'aile droite de 
faire un changement de front afin d'occuper les positions en 
arrière si c'est nécessaire, positions qu'on est en train de 
reconnaître. » 

Ne recevant, au lieu d'ordres, que de vagues recommanda- 
tions, ne connaissant rien du plan général, n'étant point unis 
par cette étroite solidarité qui était l'une des forces de l'ad- 
versaire, les chefs de corps ne pouvaient que pourvoir de leur 
mieux à leur sécurité, chacun dans le rayon rétréci de ses 
campements. Ils déployèrent en ces conjonctures une activité 
fort inégale. — Frossard, quoique l'un des moins menacés, 
installa ses batteries, fit prendre les armes à une partie de la 
division Vergé. — Lebceuf se montra fort vigilant. Il mit en 
état de défense les fermes de Moscou, de Leipzig, de la Folie; 
il jeta beaucoupde monde dans le bois des Génivaux; il veilla 
à l'achèvement d'une ligne de tranchées-abris qui permettrait 
de battre, au moins en partie, le terrain en avant de nos 
bivouacs. — A notre extrême droite, Ganrobert n'avait établi 
son camp que fort tard dans la nuit : ses hommes étaient fati- 
gués : il n'avait point d'outils; aussi se borna-t-il à rectifier 
ses positions. — Entre tous, Ladmirault était le plus exposé 
aux premiers coups. Ce fut le plus tranquille. Il prévint ses 
divisionnaires; mais ne voulut point troubler le repos de ses 
soldats qui avaient combattu l 1 avant-veille, marché la veille, 
et qui, pour la première fois depuis deux jours, préparaient 
paisiblement leur repas. Seule l'artillerie de réserve attela ses 
pièces et se tînt prête à l'action. 

Ainsi s'écoula la matinée. Il était onze heures trois quarts. 
Dans les camps de Ladmirault le repas s'achevait, et au milieu 
d'une sécurité qui étonne. Soudain quelques patrouilles de 
cavaliers refluèrent au galop dans les lignes du 4 e corps. Tout 
effarées, elles annoncèrent l'arrivée de l'ennemi à Verneville. 
A ce moment retentit le canon. C'était Manstein, chef du 
IX e corps, qui engageait la bataille. 



10(» HISTOIRE DU SECOND EMPIRE 



XVII 



De loin Manstein avait cru remarquer dans les camps de 
Ladmirault une « insoucieuse quiétude (1) » qui invitait à 
une surprise. Ses ordres lui prescrivaient de rechercher l'en- 
nemi et d'entamer l'action. Toutefois ces mêmes ordres sup- 
posaient que la droite française ne dépassait pas la ferme de 
la Folie, et ils subordonnaient, paraissaient subordonner à 
cette condition l'attaque. Bien que du côté du nord les vues 
fussent bornées, le commandant du IX e corps ne pouvait 
ignorer le prolongement de nos lignes; car un rapport de la 
cavalerie hessoise venait d'annoncer la présence d'un camp 
ennemi à Saint-Privat. Il semble que l'espoir d'une occasion 
heureuse ait engourdi chez Manstein le sentiment de la stricte 
obéissance. En avant de Verneville une longue croupe mon- 
tait vers Amanvillers. Les batteries d'avant-garde avaient 
gravi les hauteurs, pris position, ouvert leur feu. Quelques 
minutes après arrivèrent les batteries de la 18 e division, puis 
de l'artillerie de corps. A midi et demi, on comptait en ligne 
neuf batteries. 

Les premiers obus, tirés trop longs, atteignirent fort en 
arrière le camp de la cavalerie, et presque aussitôt les tentes 
se mirent à flamber. Puis les projectiles mieux dirigés écla- 
tèrent dans les bivouacs de la division Grenier. Sous l'éveil 
du canon, celle-ci prit les armes, attela ses pièces et se 
déploya, partie en avant, partie au nord de Montigny-la- 
Grange. Les batteries de la réserve, déjà attelées, accoururent 
et garnirent les crêtes. Un peu moins exposée d'abord, la 
division Gissev s'étendit au nord d'Amanvillers et se relia par 
le hameau de Jérusalem au 6 e corps. La division Lorencez 
demeura en seconde ligne. Cependant l'attaque, qui mena- 

(1) La Guerre franco-allemande, t. II, p. 674. 



L'ARMÉE DE METZ. 10T 

rail le 4 e corps, menaçait aussi, à l'aile droite du 3 e , la divi- 
sion Montaudon, et deux batteries s'établirent tout près de la 
ferme de la Folie. 

Promptement nos soldats s'étaient dégagés de cette « insou- 
cieuse quiétude » qui avait tenté Manstein. Chose singulière! 
l'attaque qui venait de nous surprendre n'avait pas moins- 
surpris le prince Frédéric-Charles lui-même. 

Il avait expédié depuis peu de temps au commandant du 
IX 1 corps l'ordre conditionnel d'attaquer, quand lui était par- 
venu l'avis que la droite française s'étendait jusqu'à Saint- 
Privat. Il n'avait pas douté que Manstein, sachant le dévelop- 
pement de nos positions, ne suspendît son entrée en action, 
('.est dans une entière sécurité que, mieux fixé désormais 
sur nos emplacements, il avait précisé pour le XII e corps, pour 
la Garde, pour le IX e corps lui-même, les prescriptions qui 
régleraient la journée. Le XII e corps et la Garde, se hâtant l'un 
vers Sainte-Maric-aux-Chênes, l'autre vers Verneville puis vers 
Habonvillc. prépareraient une vigoureuse attaque contre notre 
droite. Le IX e corps, avant de s'engager sérieusement, atten- 
drait que la Garde entrât en ligne par Verneville. Les ordres- 
venaient de partir quand avait tonné le canon. Grand avait 
été l'étonnement de Frédéric-Charles, et aussi son inquiétude. 
Manstein, au lieu de concourir à une attaque simultanée qui 
viserait surtout la droite française, se butait en plein sur le 
centre ennemi. 

L'inquiétude était d'autant plus justifiée que cette témé- 
raire ardeur menaçait de recevoir son châtiment. Notre artil- 
lerie, promptement rassemblée, tenait, en général, des posi- 
tions dominantes ; de quelques-uns de ses emplacements elle 
pouvait prendre en écharpe les batteries prussiennes. Bien 
plus meurtrières encore que les obus étaient les balles de nos 
fantassins. Deux escadrons de cavalerie, accourus pour sou- 
tenir l'attaque, se replièrent précipitamment. Quand, à son 
tour, l'infanterie voulut déboucher, elle fut accueillie par le 
feu du 64 e de ligne, porté en avant de Montigny-la-Grange et 
bien abrité dans un chemin bordé de peupliers. A la vérité, les 
soldats de Manstein s'emparèrent de la ferme de YEnvie laissée 



108 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

s;ins défenseurs, puis occupèrent sans coup férir la ferme de 
Chantrenne. Mais ils ne réussirent pas à progresser vers la 
ferme de la Folie. Tel était, à la droile du IX e corps, le délml 
du combat. — Sur la gauche ennemie, c'est-à-dire dans le 
bois de la disse et le long de la voie ferrée, les Allemands 
étaient tenus en échec par les bataillons de la division Cissey 
et recevaient des coups qu'ils ne pouvaient rendre à cause de 
la moindre portée de leurs fusils. — C'est au centre que la 
condition des assaillants était le plus précaire. Presque à 
découvert sur la longue croupe où elle s'était installée, l'artil- 
lerie allemande subissait des pertes cruelles. Sur ces entre- 
faites, les mitrailleuses de la division Lorencez, appelées de 
la ferme Saint-Vincent, arrivèrent à Amanvillers, et se mirent 
à vomir les projectiles sur les batteries prussiennes. L'une de 
ces batteries perdit en peu d'instants plusieurs officiers, cinq 
chefs de pièce, quarante hommes, presque tous ses chevaux. 
Les survivants furent forcés d'interrompre leur tir, et sur 
leurs six bouches à feu parvinrent à grand'peine à en ramener 
deux jusque sous les couverts. LTn chasseur, du nom d'Hani- 
moniaux, puis quelques soldats du 13 e de ligne, sous la con- 
duite du lieutenant Parent, se précipitèrent sur les canons 
abandonnés et les défendirent contre les retours de la cava- 
lerie prussienne ; mais faute d'attelages, on ne put ramener 
que deux pièces dans notre camp (1) . 

Courageusement les autres batteries continuèrent leur feu, 
mais avec des pertes de plus en plus cruelles. Un grand 
nombre d'officiers étaient blessés. L'approvisionnement des 
pièces s'épuisait : « Vers deux heures, dit la Relation officielle 
prussienne, c'est à peine si l'artillerie de corps était encore en 
état de combattre (2). » Que fût-il advenu si la hardiesse du 
commandant en chef, si l'audace des chefs secondaires eussent 
mis à profit cette passagère détresse? Au sud, la I re armée était 
assez éloignée. Tout au nord, les Saxons, la garde étaient 
encore en marche. De là pour Manstein un court, mais ter- 

(1) Revue du Cercle militaire, 1887, p. 143. — Historique du 5 e bataillon de 
chasseurs et du 13 e de ligne. 

(2) P. 684. 



L'ARMEE DE METZ. 109 

riblc isolement. Cependant Bazaine était en sa maison de 
Plappeville. Au dehors ses chevaux étaient sellés; ses officiers 
se morfondaient dans l'attente. Quant à lui, il s'appliquait à 
rassurer son entourage. « Ce n'était pas, disait-il, un engage- 
ment sérieux (1). » Les détonations, fort assourdies par les 
obstacles du terrain, par la direction du vent, entretenaient 
l'illusion. Ne voyant point arriver le maréchal, ne recevant 
point ses ordres, que pouvaient ses lieutenants? Leur éduca- 
tion ne leur avait point appris l'initiative : ils se sentaient 
juxtaposés les uns près des autres, sans rien pénétrer de la 
tâche dévolue à chacun. La lutte se continua, vaillante, opi- 
niâtre, mais passive, et sans qu'au courage qui faisait face à 
l'ennemi se joignît la hardiesse qui le refoulerait. 

Le IX e corps ne tarderait pas à se compléter. La division 
hessoise approchait. Déjà l'artillerie, devançant les colonnes, 
avait établi ses batteries à l'est d'Habonville, à cheval sur la 
voie ferrée. L'infanterie suivit et gagna le bois de la disse. 
La Garde avait reçu l'ordre de concerter son action avec le 
IX' corps : ses premiers détachements touchaient à Saint-Ail. 
En dépit de ces renforts, les affaires allemandes étaient lentes 
à s'améliorer. La plus cruelle détresse était celle des batteries 
qui, au début de la bataille, avaient pris position sur la croupe 
au sud-ouest d'Amanvillers. Seules, trois d'entre elles tenaient 
bon; le reste avait dû être ramené, au moins provisoirement, 
vers le bois de la disse. L'un des bataillons du 85 e prussien, 
avant été appelé de Yerneville pour soutenir l'artillerie, perdit 
en peu de temps 400 hommes et 12 officiers. 

A nos régiments déjà engagés commençait à se joindre la 
division Lorencez, d'abord laissée en réserve. Cependant 
aucune contre-attaque puissante; aucun effort d'ensemble 
pour déborder l'ennemi. Depuis trois heures on combattait. 
Aux occasions favorables allait succéder une fortune douteuse 
et qui, par degrés, se tournerait contre nous. 

Le prince Frédéric-Charles avait gagné Vernevillc, puis 
Habonville. Le bruit grandissant de la canonnade l'avait 

(1) Général Jarras. Souvenirs, p. 123. 



110 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

•éclairé sur la gravité de l'affaire. Il importait de réparer I im- 
prudence de Manslcin. Le III e corps, 1res affaibli par la 
bataille de l'avant-veille, formait réserve derrière le IX e corps. 
Le prince prescrivit qu'il quittât Vionvillc et se rapprochât du 
lieu de l'action. Vers trois heures et demie, on voit accourir 
les quatre batteries de l'artillerie de corps. Elles sont bientôt 
suivies de deux autres. Parce secours la lutte se ranime. Deux 
des batteries du IX e corps, qui se sont retirées en arrière, 
renouvellent leur approvisionnement, reconstituent leurs 
attelages, reparaissent au combat. Une grêle d'obus s'abat 
sur Monligny-la-Grange et sur Champenois tout en flammes. 
Toutes choses changeant avec une rapidité surprenante, c'est 
au tour de l'artillerie française à se replier. Vers quatre heures 
et demie, les fantassins du IX e corps occupent sur leur droite 
la ferme Champenois; sur leur gauche, ils poussent à travers 
le bois de la Cusse jusqu'au remblai du chemin de fer. Du 
«côté d'Habonville, la Garde qui se rapproche menace d'un 
nouvel ennemi. Du sud au nord, Chanirenne, l'Envie, Champe- 
nois, le bois de la Casse forment autant de postes avancés d'où 
l'ennemi s'apprête à déboucher. Lartillerie, d'abord aven- 
turée et sans appui, est désormais fortement encadrée : 
avec ses trois groupes de batteries, batteries du III e corps 
au sud, batteries de la 18 e division au centre, batteries 
hessoises au nord, elle déploie toute sa puissance. Une opi- 
niâtreté courageuse, de beaux faits d'armes masquent nos 
chances déclinantes et ôtent à la lutte tout aspect de 
défaite. Mais, sur les hauteurs depuis la ferme de la Folie 
jusqu'à Amanvillers, nous commençons à être resserrés, el la 
défense passive que nous avons pratiquée, par hésitation ou 
absence d'ordres, au début du combat, nous est déjà imposée 
par nécessité. 

Il était cinq heures Cependant la bataille, engagée sut 
notre front, s'était développée pareillement sur nos ailes, 
d'un côté vers le ravin de la Mance, de l'autre au nord vers 
Saint-Privat. C'est ici le lieu de dire l'attaque qu'à notre aile 
gauche Steinmetz dirigeait contre les corps de Frossard et 
de Lebceuf. Puis toute l'attention devra se reporter vers l'aile 



L'ARMEE DE METZ. 



droite, là-bas où, après une lutte à jamais mémorable, le sort 
de Ganrobert entraînerait celui de toute Tannée. 



XVIII 



Steinmetz s'était porté dans la matinée sur les hauteurs de 
Gravelotte. Vers midi, il avait entendu, du côté de Verneville, 
le bruit de la bataille. Il avait fait prendre position à ses bat- 
teries, s'était préparé à entrer en action. Bientôt entre nos 
pièces et celles du VII e corps la canonnade avait commencé. 

Dans les combinaisons de M. de Moltke, le VII e et le 
VIII e corps se borneraient à retenir sur place l'aile gauche 
française. Ailleurs se dénouerait la journée. Déjà il avait 
recommandé à Steinmetz la circonspection. Craignant de sa 
part quelque entraînement dangereux, il réitéra ses ordres en 
une dépêche ainsi conçue : « Le combat partiel que l'on 
entend en ce moment en avant de Verneville n'exige pas que 
la première armée s'engage tout entière. Elle évitera de mon- 
trer des forces considérables, et se bornera, le cas échéant, à 
faire agir son artillerie pour préparer l'attaque ultérieure (l). » 

En retenant sa droite, M. de Moltke ne poursuivait pas seu- 
lement son plan général, mais se conformait aux suggestions 
de la prudence. Entre toutes les positions françaises, l'aile 
gauche était, comme on l'a dit, la plus forte. Elle l'était par 
la proximité des réserves, par le grand retranchement naturel 
de la Mance, par les travaux défensifs qui avaient multiplié 
les tranchées-abris et fortifié les fermes de Moscou ou du 
Point-du-Jour. Mais quand arriva Tordre qu'on vient de citer, 
déjà le VIII e corps, prolongeant la ligne des bouches à feu 
du VII e , avait amené une portion de son artillerie au nord de la 
chaussée de Gravelotte à Metz. Déjà de gros corps d'infanterie 
avaient pris les armes et se portaient en avant. On se trouvait 

(1) Correspondance du maréchal de Moltke, t. I er , p. 298. 



112 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

en pleine action, et l'offensive étant malaisée à arrêter ou à 
suspendre, le combat se poursuivit. 

En face de la I re armée se dressait la ligne des hauteurs 
jalonnées de fermes qu'occupaient les soldats de Frossard et 
de Lebœuf, et vers lesquelles montait, à la sortie du ravin de 
la Mancc, la grande route de Verdun à Metz. Une première 
attaque, tentée par une portion du 33 e prussien, ne rencontra 
qu'un médiocre succès. Les assaillants descendirent hardi- 
ment dans les taillis du ravin, refoulèrent nos tirailleurs, 
s'efforcèrent de remonter la crête opposée. Bientôt, criblés de 
balles, ayant perdu beaucoup de leurs officiers, ils furent 
contraints de se blottir dans les trous à gravier qui bordaient 
la route. D'autres corps s'engagèrent : c'étaient le 28% le 67 e , 
les chasseurs rhénans. Quelques fractions parvinrent à pro- 
gresser le long de la route. Mais un feu terrible, parti de la 
ferme de Moscou, arrêta ce court succès. Certains corps, 
comme les chasseurs rhénans, virent tomber tous leurs com- 
mandants de compagnies, et les plus résolus furent réduits à 
se cramponner aux positions gagnées. 

Vers trois heures, une nouvelle attaque se préparait. L'ar- 
tillerie fraierait la voie. Le VII e , le VIII e corps avaient achevé 
d'amener leurs batteries. Au nord et au sud de la chaussée de 
Metz, en avant de la route d'Ars, en avant de Mogador et de 
la Malmaison, 13:2 pièces étaient rangées. Une véritable pluie 
d'obus s'abattit sur les positions françaises. De la ferme de 
Moscou, des deux maisons du Point-du-Jour se dégagèrent de 
grandes gerbes de flammes. Sur les pentes du ravin, en contre- 
bas de Moscou, s'élevait sur le bord de la route une grosse 
ferme, aujourd'hui auberge, la ferme de Saint-Hubert. Elle 
était comme un poste avancé que les Allemands devraient 
conquérir avant de pousser plus loin. La garde en avait été 
confiée à un bataillon du 80 e de ligne sous les ordres du com- 
mandant Molière. Deux compagnies occupaient les bâtiments, 
les autres tenaient le jardin et l'enclos. Depuis deux heures, 
nos fantassins luttaient contre les tirailleurs ennemis. L'ar- 
tillerie seule réussirait à vaincre ceux que la mousqueterie 
n'eût pu réduire. Une batterie prussienne, tirant sans relâche, 



L'ARM EK DE METZ. 113 

incendia le corps de logis, couvrit les défenseurs d'éclats cl de 
débris. Longtemps les nôtres tinrent bon. Cependant le ba- 
taillon avait perdu le tiers de son effectif. L'infanterie ennemie 
s'approchant pressait de toutes parts la ferme tout en feu. 
Blessé lui-même, le commandant Molière prescrivit qu'on se 
repliât. Le génie avait pratiqué deux petites brèches à la 
muraille du jardin, du côté de la ferme de Moscou; c'est par 
cette issue que s'échappèrent les survivants (1). Soit oubli ou 
confusion, soit entraînement de la lutte, quelques fractions 
de compagnies ne reçurent point à temps l'ordre delà retraite : 
la plupart se rendirent; quelques-uns parmi lesquels V Histo- 
rique Au régiment cite les sergents Grès et Jammet continuèrent 
de tirer jusqu'à ce qu'ils tombassent percés de coups (2). 

La perte de Saint-Hubert entraîna celle de la portion sud 
du bois des Génivaux. Même en cet insuccès, on vit combien 
la force des positions jointe à la vaillance des troupes rendrait, 
de ce côté, précaires tous les avantages prussiens. Quand les 
Allemands, maîtres de Saint-Hubert, voulurent s'avancer au 
delà, ils se brisèrent contre les balles des Français qui garnis- 
saient les crêtes. Ni les soldats de Frossard autour du Point- 
du-Jour, ni ceux de Lebœuf autour de Moscou ne se laissèrent 
ébranler. Sur les pentes orientales du ravin de la Mance, 
les Prussiens demeuraient courageusement accrochés, mais ne 
se maintenaient qu'au prix de pertes cruelles. Toutes les unités 
étaient dispersées, et soit dans les carrières de gravier, soit 
autour de Saint-Hubert, les chasseurs rhénans, les fusiliers 
de la Prusse orientale, les fantassins de Magdebourg mêlaient 
confusément les débris de leurs compagnies. 

Steinmctz était auprès de ses batteries. A distance les 
détails lui échappaient. Il ne voyait que l'ensemble: Saint- 
Hubert conquis, les fermes en feu, et tout à côté de lui son 
artillerie qui vomissait la mort. Les rapports, un peu opti- 
mistes, annonçaient que tout était en bonne voie. Ne distin- 
guant aucun retour offensif des Français, le commandant 



(1) Rapport tlu général Sanglé-Fcrrière. 

(2) Revue d'histoire, juillet 1904, p. 198. 



Il i HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de la I r ' armée transforma dans son esprit en succès décisif 
ce qui n'était que fragile avantage. Convaincu que l'ennemi 
était à bout de forces, il se persuada qu'une nouvelle poussée 
fixerait, à l'aile droite prussienne, la victoire. 

L'ordre fut donné aux batteries du VII e corps de franchir le 
défilé et de venir prendre position sur la pente orientale du 
ravin au sud de la route de Metz. La 27 e brigade, tirée de 
Gravelotte, fut appelée à soutenir l'artillerie. Une autre bri- 
gade, la 26% demeurée à Ars, fut dirigée sur Vaux, avec mis- 
sion d'agir contre l'extrême gauche française. La i re division 
de cavalerie venait d'arriver à la Malmaison. Elle fut engagée 
dans le ravin de la Mance : de là, elle remonterait les hau- 
teurs et entamerait la poursuite; car on se figurait déjà l'en- 
nemi en retraite. 

La déconvenue pour les Prussiens fut aussi vive que l'avaient 
été leurs espérances. Nous avions perdu Saint-Hubert et 
reculé un peu notre ligne. L'ensemble des forces demeurait 
intact et le moral des troupes inébranlé. On le reconnut 
bien à ce qui suivit. Au premier signe d'une nouvelle atta- 
que, tout ce que nous avions de pièces disponibles se ras- 
sembla, et de Moscou les projectiles de l'artillerie de réserve 
se mirent à balayer le défilé. Tout prêts à tirer, nos fantas- 
sins se couvrirent dans leurs tranchées-abris. Quatre des bat- 
teries du VII e corps réussirent seules à franchir le ravin 
qu'obstruait déjà la cavalerie. Dès que les premières pièces se 
montrèrent, un feu terrible les accueillit : l'un des attelages 
s'abattit tout entier; deux des commandants furent blessés, 
dont l'un mortellement. Deux des batteries furent contraintes 
à se retirer, et ce n'est qu'à grand'peine qu'on parvint à les 
ramener; les deux autres ne se maintinrent qu'au prix d'une 
destruction presque totale. Tel fut le sort de l'artillerie. Dans 
la l re division de cavalerie, un seul régiment, le 4 e uhlans, par- 
vint à s'élever au delà du défilé. Il vint se former face au Point- 
du-Jour. Longtemps il attendit une occasion favorable. Invi- 
sibles derrière leurs parapets, les Français portaient à travers 
les pelotons la mort. Enfin les cavaliers, fort diminués, rétro- 
gradèrent et rejoignirent le gros de la division, qui s'était 



L'ARMEE DE METZ. 115 

rallié au nord-ouest de la Malmaison. Restait l'infanterie. Elle 
n'eut guère un destin meilleur. Plusieurs détaehements déva- 
lèrent à travers les bois. Les plus favorisés bornèrent leur 
ambition à ne pas reculer. La 26 e brigade, s'étant dirigée de 
Jussv sur Sainte-Ruffine, fut contenue parla brigade Lapassct. 
Sur certains points, les Français s'avancèrent même un peu, 
et les balles de leurs fusils à longue portée vinrent frapper 
jusqu'au point où se tenait Steinmetz. Le commandant de la 
I rc armée avait envoyé au roi des bulletins déjà triomphants. 
Il avait annoncé Saint-Hubert pris, l'ennemi désemparé, la 
retraite française commencée. Vers quatre heures et demie, le 
monarque arriva. Ace moment, la cavalerie refluait, et pareil- 
lement deux des batteries; l'infanterie se retenait à grand'peine, 
accrochée à ses positions; et ce furent ces gages de victoire 
que Steinmetz eut à offrir à son roi. 

Depuis midi on combattait. Au centre, le IX e corps, long- 
temps contenu, commençait seulement à progresser. A la 
droite prussienne, les VII e et VIII e corps étaient décidément 
tenus en échec. Cependant le souverain qui, du plateau de Gra- 
velotte, observait la douteuse fortune de Steinmetz, aurait eu 
tort de s'alarmer ou de se plaindre. Bien loin de lui, tout au 
nord, aux lieux que son regard ne pouvait embrasser, les 
Saxons, combinant leurs efforts avec les grenadiers de la 
Garde, manœuvraient sur notre flanc, et bientôt Ganrobert, 
débordé par eux, serait réduite ces efforts sublimes qui illus- 
trent la défaite, mais ne la conjurent pas. 



XIX 



Le plan de M. de Moltke était de porter au nord la prin- 
cipale attaque, c'est-à-dire de rompre et d'envelopper la 
droite française. Jusqu'où s'étendait cette droite? On ne 
l'avait su que par renseignements successifs : de là des ordres 
d'abord incomplets ou hvpothétiques et qui ne furent précisés 



116 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

que par degrés. Il était onze heures cl demie quand on avait 
eu par la cavalerie hessoise l'éveil de notre présence à Saint- 
Privat. Bienlôt l'information avait été confirmée par une 
reconnaissance de hussards jetée en avant de Batilly. On avait 
cru cette fois tenir la vérité; on la tenait en effet, mais point 
tout entière, car, ainsi qu'on l'apprit un peu plus tard, nous 
nous prolongions jusque vers Roncourl. 

La conséquence serait de renforcer la gauche allemande et 
de pousser davantage vers le nord. Dans Tcntrefaite Manstein 
avait entamé la lutte. Il faisait face, non à la droite française, 
comme le supposaient les conjectures primitives, mais à notre 
centre, et ne concourrait que d'une façon indirecte au mou- 
vement décisif. La tâche serait réservée à la Garde sous le 
commandement du prince Auguste de Wurtemberg, aux 
Saxons sous les ordres du prince royal de Saxe. La Garde, qui 
devait d'abord se partager entre Verneville et Habonville, fut 
dirigée tout entière vers Habonville : de là elle marcherait 
sur Saint-Privat. Quant aux Saxons ils porteraient une de 
leurs divisions, la 24% vers Sainte-Marie-aux-Ghênes; avec 
l'autre, la 23% ils s'orienteraient vers Goinville; de là, par les 
bois et en décrivant un mouvement très large, ils tourne- 
raient Roncourt. En arrière de la Garde et des Saxons, le 
X e corps servirait de réserve. 

Cependant les Français, qui avaient généralement négligé 
de s'étendre en avant des hauteurs, venaient d'occuper Sainte- 
Marie-aux-Ghênes. De là leurs tirailleurs cribleraient de balles 
quiconque oserait déboucher. Tout progrès vers Saint-Privat 
serait donc impossible si tout d'abord on ne se saisissait de 
ce poste avancé. Dans la grande action qui s'engageait à notre 
aile droite, le premier combat aurait pour enjeu la possession 
du village. 

Des haies, de solides clôtures, d'épaisses murailles favori- 
saient la défense. Par malheur l'occupation toute récente 
n'avait permis ni d'édifier aucun retranchement, ni même de 
barricader les entrées. Un régiment composait la garnison : 
c'était le 94 e de ligne, fort réduit par la bataille de l'avant- 
veille, diminué en outre de trois compagnies laissées à Saint- 



L'ARMEE DE METZ. 11" 

Privat, et qui ne complaît que 1,450 combattants. Il avait 
été distribué, partie aux lisières sud et sud-ouest du village, 
partie le long des fossés de la route d'Auboué. Le chef était le 
colonel de Geslin, homme de devoir inébranlable et de vertu 
intrépide. Le général Colin, commandant la brigade, avait 
voulu partager les périls du régiment. 

D'Habonville les fusiliers de la Garde remontaient vers 
Saint-Ail. Gomme ils en débouchaient et s'avançaient vers 
Sainte-Marie, les balles des chassepots commencèrent a les 
atteindre. A cet éloignement, les fusils à aiguille ne portaient 
pas. Le péril fut court pour l'ennemi, et pour nous bien fragile 
l'avantage. Les Prussiens, mettant à profit d'abord une ligne 
de haies, puis une construction isolée, gagnèrent quelques 
centaines de mètres et, arrivés à bonne distance, ripostèrent 
avec vigueur. D'autres s approchèrent, soit à la faveur d'un 
petit bois, soit en se dissimulant dans un vallon qui court du 
sud au nord à l'ouest de Saint-Ail. Les premiers assaillants ne 
seraient pas longtemps seuls. Fusiliers; grenadiers, chasseurs, 
tout le gros de la l re division de la Garde, sous les ordres du 
général de Pape, arrivait d Habonville. Le même ravin qui 
avait protégé une portion de lavant-garde dissimula la marche 
des colonnes. Tout près de Sainte-Marie, il y eut bientôt 
quatre bataillons. Un peu plus loin, onze autres prirent posi- 
tion. 

Cette surabondance de forces permettait de brusquer le 
dénouement. En dépit de la supériorité numérique, le géné- 
ral de Pape ne renonça point aux pratiques ordinaires des 
attaques prussiennes. On écraserait l'adversaire avant de 
l'assaillir. Dix pièces de la Garde entamèrent le feu. Juste- 
ment les Saxons approchaient. Ils prêtèrent leurs batteries, 
celles de la 24 e division, puis celles de l'artillerie de corps, 
enfin trois autres de la 23 K division. Rangées au nord-ouest de 
Saint-Ail et sur la roule de Balillyà Auboué, 88'pièces entrèrent 
en action contre Sainte-Marie. 

Ni l'extraordinaire disproportion des forces, ni les incendies 
qui commençaient, ni les coups multipliés de la mort ne 
déconcertèrent la défense. Impassibles sous les obus, le eolo- 



118 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE 

ncl de Gcslin, le lieutenant-colonel Hochsteter, les chefs de 
bataillon Horcat et Froidcvaux rallièrent leurs hommes. Les 
compagnies de réserve se portèrent sur la ligne de combat, et 
avec un redoublement d'intensité, la lutte se poursuivit, sans 
autre crainte que celle des munitions qui se consommaient. 

Elle dura une demi-heure. Très vulnérables par leur nombre 
même, grenadiers et Saxons subissaient des pertes sensibles. 
Contre l'inégalité des ressources le courage serait impuissant. 
Tandis que notre tir faiblissait peu à peu, tout se préparait 
pour l'assaut. Les Prussiens aborderaient le village par le sud 
et le sud-ouest, les Saxons de la 24 e division parle nord-ouest 
et le nord. Au signal d'attaque, quatre bataillons de la Garde, 
sept bataillons saxons se ruèrent sur Sainte-Marie. A ce mo- 
ment, comme si un nouveau renfort eût été utile, la 2.3 e division 
s'approchait. Contre une telle multitude, nos soldats n'étaient 
qu'une poignée. Gomme l'ennemi s'avançait, ils redoublèrent 
leur feu. Cependant vers l'est la voie était encore libre. Le 
général Colin venait de tomber, grièvement blessé. Le colonel 
de Geslin rassembla ce qu'il put de sa troupe et, se couvrant 
de trois compagnies qui avaient un peu moins souffert, rétro- 
grada vers Roncourt. Au devant de lui se portèrent deux batail- 
lons du 91 e qui le recueillirent et le protégèrent. Pendant ce 
temps, Prussiens et Saxons, poussant de grands hourrahs r 
s'engouffraient dans le village évacué, et en si grand nombre 
que le principal embarras serait de mettre un peu d'ordre dans 
les unités confondues. 

Les Français une fois privés de leur poste avancé, les Alle- 
mands auraient toute liberté pour poursuivre leur mouve- 
ment. Quelques retours offensifs tentés par le 6 e corps demeu- 
rèrent infructueux. Puis, il y eut un intervalle d accalmie. Ce 
n'était pas suspension de la bataille, mais préparation de 
la manœuvre qui, en attaquant de front et en enveloppant 
la droite française, consommerait la défaite. Les efforts 
coordonnés des Saxons et de la Garde assureraient le grand 
dessein. 

Parmi les Saxons, la 23 e division, sous les ordres du prince 
Georges, avait, après le combat de Sainte-Marie, poursuivi sa 



L'ARMEE DE METZ. 119 

marche vers le nord. Avec lune de ses brigades, la 45% elle 
atteindrait Auboué; laissant fort en arrière l'autre brigade, 
la 46% elle gagnerait de là Roncourt. Le mouvement avait 
paru de telle importance que la 48 e brigade avait été adjointe 
au prince Georges. Une seule brigade, la 47% n'avait pas quitté 
Sainte-Marie. Cependant on se demandait si la droite fran- 
çaise ne se prolongeait pas, même au delà de Roncourt. Cette 
incertitude amena une nouvelle modification dans les ordres. 
La 45 e et la 48 e brigades se sépareraient : la première, sous 
le commandement du général de Graushaar, se conforme- 
rait aux instructions primitives et, à travers les bois, se por- 
terait directement sur Roncourt; la seconde, renforcée par un 
régiment de cavalerie, allongerait lare de cercle, remonterait 
jusqu'à Montois, fouillerait toute la région environnante, puis 
se rabattrait sur les positions françaises. 

Tandis que les Saxons préparaient de la sorte l'attaque de 
flanc, la Garde prussienne destinée à l'attaque de front ache- 
vait d'amener ses régiments. Un peu avant cinq heures, la 
2 f division déployait l'une de ses brigades, la 4% en avant de 
Saint-Ail; l'autre, la 3% se rassemblait à Habonvillc pour sou- 
tenir le IX e corps. Quant à la l re division, sous les ordres du 
général de Pape, elle était groupée autour de Sainte-Marie- 
aux-Ghênes. En face d'elle, tout à l'ouest, s'étageait le village 
de Saint-Privat. Cependant il fallait surseoir jusqu'à ce que 
les progrès des Saxons à l'extrême droite française assurassent 
la simultanéité des efforts. Et comme si les assaillants eussent 
voulu prendre haleine avant de déployer toutes leurs fureurs, 
la lutte ne se marquait plus que par les détonations un peu 
espacées des batteries. 

Canrobert contre qui convergeaient tant d'efforts était de 
coup d'œil trop exercé pour se méprendre sur ce calme ter- 
rible. Pour contenir la Garde et le XII e corps, il disposait de 
28,000 hommes à peine. Son artillerie, déjà fort diminuée, 
déjà réduite à compter ses coups, ne soutenait plus que fai- 
blement le combat inégal. Seul, un secours, arrivé à point, 
eut rétabli les chances. A qui le demander, sinon à Bazainc 1 

Dès le début du combat, Canrobert avait dépêché au com- 



120 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

mandant on chef l'un de ses officiers, le capitaine de Belle- 
garde : u Vous direz au maréchal Ganrobert, avait répondu 
Bazaine, que je prescris au général Bourbaki de lui envoyer 
une division de la Garde impériale pour le cas où l'attaque 
deviendrait plus sérieuse; je donne en outre Tordre au géné- 
ral Soleille de lui expédier une batterie de 12. De plus, le ma- 
réchal peut remplir ses caissons au parc de réserve qui est 
ici (1). » Rien n'était arrivé. Vers deux heures ou deux heures 
et demie, un second messager, le capitaine de Chalus, était 
parti de Saint-Privat, demandant une division d'infanterie et, 
en outre, des munitions (2). Bazaine, toujours à Plappeville, 
avait paru accueillir la demande. En cet instant, un général, 
dont on n'a pu retrouver le nom, était survenu, avait affirmé 
que tout allait bien. Le commandant en chef s'était alors 
ravisé, et tout le secours s'était réduit à quelques caissons. 
Vers trois heures, Bazaine s'était décidé à montera cheval. Il 
ne s'était dirigé ni vers Amanvillers ni vers Saint-Privat; mais 
se rapprochant au contraire de sa gauche, était monté au fort 
Saint-Quentin. Bien que la chose paraisse extraordinaire, il 
résulte de témoignages très dignes de foi que, soit du Saint- 
Quentin, soit de Plappeville, on n'entendait qu'assez confusé- 
ment, à cause de la direction du vent, la canonnade du 
6 e corps. Si l'intensité de la bataille ne se trahissait que par 
des sons affaiblis, les dépêches réitérées, venues du lieu de 
l'action, dénonçaient la gravité des conjonctures. Ladmirault 
demandait de l'infanterie ; Ganrobert en réclamait aussi, mais 
suppliait surtout qu'on lui envoyât de l'artillerie. Bourbaki, 
cruellement perplexe entre les risques de linertie et les périls 
d une intervention imprudente, sollicitait des ordres fermes 
au lieu de prescriptions équivoques. Les messagers arrivaient 
à l'état-major, où Jarras les recevait et les renvoyait au maré- 
chal. Celui-ci gardait une sérénité singulière : «J'ai du monde 
par là » , répondait-il tranquillement à l'un de ses officiers 
en montrant la direction d'Amanvillers et de Saint-Privat (3). 

(i) Procès Bazaine; déposition Bellcgarde (audience du 25 octobre 1873). 

(2) Procès Bazaine; déposition Chalus (audience du 25 octobre 1873). 

(3) Colonel Fix, Souvenirs d'un officier (l'état-major, 2 e série, p. 44. 



L'ARMEE DE METZ. 121 

Le seul secours envoyé au 6 e corps se réduisit à deux batteries. 
Cependant nombreuses étaient les forces non engagées. La 
réserve d'artillerie, hormis les deux batteries expédiées à Gan- 
robert, demeurait inemployée. Dans le ravin de Chàtel et près 
du moulin de Longeau, une dizaine de régiments de cavalerie 
se morfondaient, recevant les obus égarés et ne pouvant rendre 
aucun coup. Les grenadiers de la Garde étaient disponibles. 
Les voltigeurs, portés un peu en avant vers le & c corps, étaient 
encore intacts. Ce n'était pas que le maréchal fût totalement 
inerte. Du fort Saint-Quentin, il s'appliqua, toujours attentif à 
sa gauche, à pointer quelques pièces sur Jussy pour répondre 
aux pièces prussiennes. Ainsi essayait-il de tromper les autres 
et de se tromper lui-même en dispersant sur des objets secon- 
daires une activité de surface. Dans cette même après-midi 
partirent du quartier général deux dépêches, Tune au maré- 
chal Mac-Mahon, l'autre à l'Empereur, et qui annonçaient 
l'attaque prussienne. 

Les Saxons marchaient. Vers quatre heures et demie, la 
45 e brigade, sous les ordres du général de Craushaar, était 
arrivée à Auboué. Entre Auboué cl Roncourt s'étendait un 
ravin boisé qui, inclinant du sud au nord, descendait vers 
l'Orne. L'ennemi s'était engagé dans le vallon, puis en avait 
remonté les pentes sans rencontrer d'autre résistance que le 
feu de quelques tirailleurs français. Plus au nord encore, la 
48 e brigade poursuivait sa route dans la direction de Mon- 
tois : de là elle se rabattrait, elle aussi, sur Roncourt. Un peu 
en arrière, la 46 e brigade atteignait Moincvillc; la 47 e était à 
Sainte-Marie. En avant de la roule d'Auboué à Sainte-Marie 
étaient rangées, au nombre de douze, les ballerics division- 
naires et celles de l'artillerie de corps. Avec leurs 7:2 pièces, 
elles prolongeaient vers le nord la ligne des batteries de la 
Garde. 

Le prince Auguste de Wurtemberg était établi au sud de 
Saint-Ail. De là il remarqua que des troupes françaises parais- 
saient se replier de Roncourt sur Sainl-Privat. Puis il vit se 
développer, au nord de Sainte-Marie, la longue ligne des 
bouches à feu du XII e corps. De ces indices il conclut que le 



HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



mouvement des Saxons était déjà assez avancé pour que leur 
concours fût assuré. Avec l'assentiment du prince Frédéric- 
Charles, il donna Tordre d'engager la Garde. 

L'objectif serait d'emporter les positions françaises depuis 
Amahvillers jusqu'à Saint-Privat. L'ennemi qu'on allait 
aborder, ce ne seraient pas seulement les troupes du (5 e corps, 
mais aussi cel'ej du 4 e corps qui, en cette dernière portion de 
la journée, pai tareraient, par une solidarité triste et glorieuse, 
les épreuves de Ganrobert. Autant qu'on peut séparer des 
actions qui, sur plusieurs points, se confondent, on verrait se 
développer trois attaques, celle de la 4 e brigade contre le 
hameau de Jérusalem, celle de la 3 e brigade contre Amanvil- 
lers, celle de la i rc division contre Saint-Privat. 

Il n'y eut pas entre les attaques entière simultanéité. La 
4 e brigade était à Saint-Ail. Elle se composait de deux magni- 
fiques régiments : celui de V empereur François (2 e grenadiers) , 
celui de la reine Augusta (4 e grenadiers). La première, elle 
entama l'action. Elle se forma à Test de la route de Saint-Ail 
à Sainte-Marie, et face à Jérusalem. Il était cinq heures et 
quart. A gauche étaient le 2 e grenadiers, à droite le 4 e . Nos 
tirailleurs couvraient les pentes, occupaient les crêtes, étaient 
protégés par des haies : les Prussiens avaient à remonter un 
terrain dénudé. — Dès que les grenadiers du 2 e régiment ont 
dépassé Saint-Ail, une grêle de balles éclaircit leurs rangs. 
Pour comble de malheur, la sécheresse des jours précédents 
a durci le sol en sorte que beaucoup de projectiles qui 
touchent terre ricochent et portent coup. Le colonel est 
atteint, et aussi deux des chefs de bataillon. Quelques rigoles 
d'irrigation offrent seules un dérisoire abri. On n'avance que 
par bonds successifs et en jonchant le terrain de blessés et de 
morts. Presque tous les officiers sont hors de combat et, au 
bout de quelques minutes, les compagnies, privées de leur 
chef, n'offrent plus que des groupes incohérents. Instinctive- 
ment les lignes inclinent an nord, vers la grande chaussée de 
Sainte-Marie-aux-Ghênes à Saint-Privat dont les remblais pro- 
mettent une précaire protection. Couchés dans les fossés de 
la route, les grenadiers soutiennent le feu contre les tirailleurs 



L'ARMEE DE METZ. 123 

français. Ainsi demeurent-ils cramponnés à leurs positions, 
mais sans pouvoir avancer. — Le régiment de la Reine ren- 
contre une fortune un peu meilleure, mais au prix de quelles 
perles ! Il s'avance, abrité d'abord par deux légères dépres- 
sions du sol que les rapports officiels qualifient du nom de 
vallon. Dès qu'il commence à gravir les hauteurs, un feu ter- 
rible abat des files entières. Le commandant des fusiliers est 
mortellement atteint : c'est ce major de Salm, d'aventureuse 
carrière, que nous avons vu jadis au Mexique comploter géné- 
reusement l'évasion de Maximilien. Le chef du i cr régiment est 
pareillement blessé. On gagne un peu de terrain, on atteint 
une croupe avancée, on force l'adversaire à reculer vers Jéru- 
salem. Sur la position qu'ils viennent de conquérir, les Prus- 
siens sont battus de tous côtés par le feu des Français. Au 
galop, deux batteries de la Garde arrivent, risquant une entière 
destruction; grâce à ce courageux secours, les grenadiers 
parviennent à se maintenir, mais sans pouvoir pousser jus- 
qu au hameau. 

La 3 e brigade, composée du régiment Empereur Alexandre, 
du régiment de la Reine Elisabeth, venait d'être mise à la dis- 
position du IX e corps. A ce titre, elle échappait temporairement 
aux ordres du prince Auguste de Wurtemberg. Quand Man- 
stein vit les masses de la Garde se déployer en avant de 
Saint-Ail, il mit, lui aussi, en mouvement les grenadiers, et les 
porta d Habonville contre Amanvillers. De là un effort dirigé 
moins contre notre droite que contre notre centre, mais qui 
se rattachait à l'ensemble des attaques destinées à rompre les 
lignes françaises. La 4 e brigade eut à peu près le sort de la 3°. 
Lorsque les tirailleurs, puis les fusiliers, débouchant du bois 
de la Gusse, arrivèrent en terrain découvert, ils furent hachés 
par les balles. Le commandant de la brigade est blessé; deux 
des commandants de bataillon, la plupart des commandants 
de compagnies sont atteints, et on voit, ici un sous-officier 
porte-épée, là un simple sergent rallier les groupes en état de 
combattre. Bientôt un vide se creuse entre les diverses frac- 
lions du régiment. Le régiment Elisabeth accourt et, au prix 
de pertes cruelles, parvient à boucher la trouée. La dcslruc- 



24 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



lion eût été plus complète encore si nos soldats, faisant face 
à l'ouest, n'eussent été empêches de viser, aveuglés qu'ils 

étaient par les éclatantes lueurs du soleil qui déclinait. Quoi- 
que décimés, les Prussiens gagnent de proche en proche. 
Ils arrivent à cette distance où le fusil à aiguille pro- 
duit tous ses meurtriers effets. Nombreuses sont parmi les 
nôtres les victimes : à ce moment sont frappés le général Pra- 
dier, le colonel Sée, le colonel Caillot, et celui-ci mortelle- 
ment (l). Les assaillants louchent à la crête du plateau : ils 
ne sont plus qu'à 600 mètres de nous, à un kilomètre d'Aman- 
villers. Mais épuisés de ce dernier effort, ayant dépensé tout 
ce que la nature humaine peut fournir d'héroïsme, ayant 
affaire d'ailleurs à des adversaires aussi tenaces qu'eux-mêmes 
sont audacieux, ils s'arrêtent haletants, se couchent sur le sol, 
et se bornent à garder le terrain marqué par les cadavres 
qu'ils ont laissés en chemin. 

Plus tragique encore serait le destin de la i re division. 
Saint-Privat n'était point, comme Amanvillers, bâti en arrière 
des hauteurs, mais groupait au sommet et en avant des crêtes 
ses fermes, ses jardins, ses enclos. Pour l'agresseur aucun abri, 
hormis quelques arbres et, vers le nord, une très légère dépres- 
sion de terrain : pour le défenseur un vrai champ de tir facile à 
balayer. Après avoir quitté Saint-Ail et sa 4 e brigade, le prince 
Auguste de Wurtemberg s était rendu à Sainte-Marie. Quand 
il eut communiqué ses ordres au général de Pape, celui-ci 
mesura la grandeur de 1 holocauste et en fut épouvanté. Avant 
de sacrifier ses braves troupes, les plus solides de l'Etat prus- 
sien par la valeur des soldats, les plus illustres par le rang 
des chefs, il osa formuler des objections. N'était-il pas prudent 
d'attendre que l'artillerie eût mieux assuré l'attaque, que le 
mouvement des Saxons fût mieux prononcé? Du geste le géné- 
ral montrait Saint-Privat qui avait, disait-il, toute la valeur 
d'un poste fortifié. Cependant l'heure était déjà tardive, et il 
y avait urgence à saisir le dénouement; puis déjà la 4 e brigade 
était en action; à droite, en avant de Saint-Ail on entendaitla 

(1) Colonel Rousskt, Le 4 e corps de l'armée de Metz, p. 253. 



L'ARMEE DE METZ. 125 

fusillade, et l'eût-on voulu qu'il eût été difficile de retarder ce 
qui était engage. 

Donc le général de Pape tira de Sainte-Marie la i rc brigade 
composée des i er et 3 e régiments à pied. En avant de Saint- 
Privat se détachait avec un profil très net un groupe de cons- 
tructions faisant légère saillie au sud-ouest du village. Ce fut 
le point de direction pour l'attaque. Le 2 e régiment demeure- 
rait un peu en arrière. Le reste de la 2 e brigade resterait pro- 
visoirement en réserve. 

Déployée entre Roncourt et Saint-Privat, l'infanterie fran- 
çaise prendrait de flanc les assaillants. Saint-Privat était garni 
de troupes bien armées, bien abritées. Bien que fort diminuée, 
l'artillerie demeurait redoutable par sa position. C'est contre 
cet adversaire égal en courage, qu'intrépidement marchaient 
les soldats de la Garde prussienne. Il était un peu plus de 
cinq heures et demie. A droite s'allongeait la chaussée de 
Briev à Metz, vers laquelle refluait déjà la 4 e brigade, tour- 
noyant sous les projectiles et cherchant l'abri des fossés de la 
route. Le premier bataillon qui s'engagea fut celui des fusi- 
liers du 3 e régiment. En avant le sol remontait tout nu, dé- 
pouillé même de ses moissons, car on venait d'engranger les der- 
nières récoltes. Dès les premiers pas, le commandant tomba, 
broyé par un obus. Le colonel de Lessingen, qui accompagnait 
la colonne, fut blessé. Un capitaine prit le commandement et, 
se plaçant avec le porte-drapeau en avant du front, essaya 
d enlever ses hommes; presque aussitôt on le vit s'affaisser, 
et les débris de la troupe se dispersèrent (l) . A gauche des 
fusiliers arrive un deuxième bataillon, suivi d'un troisième : 
la fortune est la même; tous les officiers tombent, et de cer- 
taines compagnies il ne reste bientôt plus que quelques 
hommes. Les Prussiens sont à six ou sept cents mètres de 
Saint-Privat. En vain tentent-ils de progresser. Le feu des 
chassepots rompt l'élan des plus braves. Le général de Pape 
engage le 2 e régiment, qui vient boucher la trouée entre 
la i c division et la 4 e brigade. Les nouveaux assaillants rc- 

(1) La Guerre franco-allemande, t. Il, p 829. 



-26 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



joignent les premières colonnes, m.ais, comme elles, se fondent 
presque aussitôt sous les balles. On touche aux erêtes, on s'y 
cramponne et surtout on y meurt. Sur ce glacis de Saint- 
Privat gisent par centaines les cadavres. De Sainte-Marie est 
appelé le 4 e régiment. Cependant les Prussiens se sentent à la 
merci d'un mouvement de l'ennemi; ils ne peuvent croire, 
imaginer que l'adversaire demeure sans réserves, et avec une 
indicible angoisse ils s'apprêtent à combattre une offensive 
qui peut-être achèvera leur anéantissement. 

Dans l'histoire militaire de la France, cette heure demeu- 
rera l'une des plus tragiques. Des deux parts on tremblait 
pour l'issue. Ce qui était pour les Prussiens cuisant souci se 
traduisait chez Canrobert en une inexprimable attente. Il 
•entrevoyait le succès possible, éclatant peut-être, et se sentait 
précipité dans la défaite. Tant de victimes immolées en face 
même de ses lignes semblaient gage de victoire; mais ses 
forces épuisées, mais son isolement lui marquaient sa ruine. 
Avec toute l'ardeur de sa patriotique passion, il invoquait un 
secours ou du moins des armes. « Ah! si j'avais des mitrail- 
leuses », répétait-il. Et il se figurait L'action des canons à 
balles versant à bonne distance leur pluie de mitraille et 
infligeant le coup de grâce à l'ennemi. Gomme les munitions 
devenaient rares, il en demanda à Ladmirault; celui-ci, qui 
était « bon camarade de bataille (I) » . envoya ce qu'il put. 
Cependant ni la longueur ni l'intensité du combat ne déci- 
daient Bazaine à se rendre en ces lieux. Il semblait fixé au fort 
Saint-Quentin, d'où il pouvait voir sa gauche, Metz, la Moselle, 
tout en un mot, hormis ce qu'il importait d'observer. En un 
billet crayonné à la hâte, Canrobert exprima au commandant 
•en chef ses espoirs déclinants, lui annonça la retraite immi- 
nente. C'était le dernier appel de celui qui, tenant arrêtées 
devant ses lignes et comme réduites en poudre les plus magni- 
fiques troupes prussiennes, allait, faute de renfort, succomber. 

N'y avait-il plus de secours? Il restait disponible la réserve 



(1) Procès Bazaine; déposition du général de (iondrecourt ^audience du 
28 octobre 1877). 



L'ARMEE DE METZ. 



générale d'artillerie; il restait surtout la Garde impériale. 
La condition delà Garde impériale fut l'une des étrangetés 
de cette journée singulière autant que tragique. Elle était 
demeurée, toute la matinée, massée à Plappeville sous la main 
de son chef, Bourbaki. Sur l'indice d'un engagement possible, 
celui-ci avait provoqué des ordres. Un des officiers d'ordon- 
nance de Bazaine lui avait répliqué : « Le maréchal vous 
laisse votre liberté. » Un peu surpris d'une latitude si extraor- 
dinaire, Bourbaki s'était promis de n'en user qu'en cas d'ur- 
gence, si le commandant en chef était dans l'impossibilité de 
communiquer avec lui (1). Gomme la bataille s'engageait, 
l'avis lui avait été adressé d'envoyer une partie des voltigeurs, 
non vers la droite, mais vers la gauche, cest-à-dire vers 
Chàtel-Saint-Germain. La journée savançant, on avait dis- 
tingué vers le nord la fumée qui s'élevait au-dessus des crêtes. 
Inquiet mais point assez, le commandant de la garde avait solli- 
cité des instructions. Bazaine, sous la forme de conseil plutôt 
que d'ordre, avait répondu que la Garde pouvait se mettre à la 
disposition du 6 e corps, mais sans s'engager à la légère. La 
division de grenadiers prit les armes. A tout événement, 
Bourbaki la porta vers le nord : si on avait besoin de lui, il 
aurait fait de la sorte la moitié du chemin. Au bout de quatre 
kilomètres, il fit halte en un endroit qu'il jugea propice et 
qu'on appelait le Gros-Chêne. Il n'était plus qu'à trois kilo- 
mètres d'Amanvillers, à quatre ou cinq de Saint-Privat. Sa 
perplexité était extrême. Du plan général il ne savait rien. Le 
bruit de plus en plus rapproché de la bataille l'appelait en 
avant; d'un autre côté, il se figurait qu'en s'avançant davan- 
tage, il s'exposait à être tourné par la basse Moselle et par les 
bois. Pour annoncer sa présence au Gros-Chêne, il envoya un 
billet, non à Ganrobertqui était plus éloigné, mais au quartier- 
général du 4 e corps. C'était le moment où le combat faisait 
rage, où la Garde prussienne jonchait de ses morts les pentes 
d'Amanvillers comme celles de Jérusalem et de Saint-Privat. 
Au galop, un aide de camp, le capitaine de la Tour du Pin, 

(1) Procès Bazaine; déposition Bourbaki (audience du 21 octobre 1873). 



128 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

accourut de la pari de Ladmirault, sollicitant un prompt, un 
immédiat secours. Tout ce que l'ardeur dune chevaleresque 
bravoure, tout ce que l'exaltation de la bataille pouvait ajouter 
d'instance à un message, l'officier l'ajouta pour rendre plus 
persuasive sa prière. Gomme Bourbaki craignait, s'il quittait 
sa position, d'être tourné par la vallée de la Moselle, par le 
bois de Plesnov. « Je viens de fouiller ces bois » , répliqua M. de 
la Tour du Pin. Puis, avec une familiarité respectueuse et 
suppliante, il ajouta : « Mon général, moi qui ai débuté sous 
vos ordres, je ne voudrais pas vous tromper. Groyez-moi, le 
danger n'est pas là, il est devant vous, et là aussi est la vic- 
toire. Venez, venez. » Un autre aide de camp, le commandant 
Pesme, survint et tint un langage pareil. Bourbaki céda. De 
toute la vitesse de son cheval, M. de la Tour du Pin retourna 
vers Amanvillers. Chemin faisant, il propagea la bonne nou- 
velle. « Le secours arrive, le secours arrive. » « Il n'est pas 
trop tôt » , répliquaient les soldats épuisés, mais renaissant à 
l'espoir (1) . Cependant sur la pente orientale d'Amanvillers 
descendaient les voitures de blessés. Au delà, sur la route de 
Plappeville, quelques bandes rétrogradaient, non sans dé- 
sordre. Au sortir d'un petit bois où sa marche s'était un peu 
embarrassée, Bourbaki se heurta à ce reflux qui déjà présageait 
la défaite (2) . Il s'était laissé entraîner un peu à contre-cœur, 
craignant de s'aventurer trop. Du commandant en chef, un 
ordre viril et ferme manquait qui lui dictât le devoir. Ce que 
le capitaine de la Tour du Pin et le commandant Pesme avaient 
ranimé en lui de confiance s'éteignit. Qu'ajouterai-je? Croyant 
un peu vite tout perdu, il acheva de tout perdre. Il rétrograda 
vers le Gros-Chêne, et avec lui, pour le 4 e , pour le 6 e corps dis- 
parut le salut. 

Du promontoire avancé de Saint-Privat comme d'un cap que 
resserre la vague. Ganrobert vovait grossir le flot qui l'englou- 
tirait. Son espoir, quoique de plus en plus affaibli, ne voulait 
pas renoncer encore. Un instant, on entendit des roulements 

(1) Souvenirs inédits de M. de la Tour du Pin. 

(2) Procès Bazaine ; déposition Bourbaki (audience du 21 octobre 1873). — 
Le General Bourbaki, par l'un de ses officiers d'ordonnance, p. 79 et suivantes. 



L'ARMEE DE METZ. 129 

de tambour à la lisière des bois, a C'est Bourbaki qui arrive > , 
s'écria le maréchal. Ce n'était que le colonel du 100 e de ligne 
qui faisait battre la charge [jour rassembler ses hommes. Ce 
qui arrivait, c'étaient les renforts allemands. Le général de 
Pape, au moment de l'attaque de sa division, avait suggéré 
qu'avant d'aborder les positions françaises on achevât de les 
écraser sous l'artillerie. Après l'assaut sanglant, on se souvint 
du conseil. Quatorze batteries de la Garde, tirant à outrance, 
couvrirent de feux tout le front français depuis Amanvillers 
jusqu'au delà de Saint-Privat. De notre côté, quelques pièces 
seulesrépondaient. Les cadavres prussiens, couvrant les pentes, 
attestaient notre quasi-succès ; mais les survivants, certains 
du secours, tenaient fortement les positions, s'apprêtant à en 
déborder. De nouveaux afflux de troupes, se succédant, 
venaient relever les morts et les venger. Tiré de Sainte-Marie, 
le 4 e régiment de la Garde prolongeait la gauche de la l rc bri- 
gade et, par bonds successifs, s'avançait vers le saillant 
nord-ouest de Saint-Privat. A notre extrême droite, les 
Saxons de la 45" brigade, maîtres des bois d'Auboué, s'établis- 
saient face à Roncourt. Vers Roncourt se rabattait aussi la 
48* brigade, d'abord portée vers Montois. Vers le même point 
se dirigeaient pareillement la 47 e brigade amenée de Sainte- 
Marie et un peu plus en arrière la 46 e . Le X e corps, destiné 
à fixer les dernières indécisions de la victoire, montrait 
son avant-garde à Saint-Ail. Deux batteries, dépassant les 
colonnes, venaient prendre position à côté des pièces de la 
Garde (1). 

Tout ce que peut faire un vaillant capitaine, Ganrobert le 
lit en cette soirée tragique. Se sentant débordé, il voulut du 
moins remplir son devoir, tout son devoir, et apporta à ses 
dispositions une sagesse que les Allemands eux-mêmes ont 
reconnue (2). A la lisière occidentale de la forêt de Jaumont, 
il porta quelques-uns de ses bataillons. Quand les Saxons, 
maîtres de Roncourt, qu'aucune défense naturelle ne proté- 



(1) La Guerre franco-allemande, t. II, p. 840-841', 
1 Id. } t. I, p. 842. 

T. MI. 



J30 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

gcait, voulurenten déboucher, ils tombèrent sous le feu de notre 
infanterie qui, pour quelques instants, leur barra le chemin. 
Autour de Saint-Privat le maréchal concentra ses dernières, ses 
meilleures ressources, c'est-à-dire onze bataillons de la divi- 
sion Tixier, trois et demi de la division Lafont de Villiers (1). 
Au nord et à l'ouest du village, des haies, des murailles clôtu- 
raient les jardins, les vergers. Sous ces abris, les Français se 
blottirent. L'ennemi s'avançait. C'était une portion des Saxons 
qui avaient dévié de Roncourt : c'étaient les soldats du 4 e régi- 
ment de la Garde. Quand ils furent à sept ou huit cents pas, le 
feu des chassepots joncha le terrain de blessés et de morts. 
Déconcertés, les assaillants reculèrent. Puis l'effort se renou- 
vela. En cette extrémité, Ganrobert, seul, à pied, superbe 
d'opiniâtreté et d'énergie, insoucieux de la mort jusqu'à ne 
pas l'apercevoir, parcourait les lignes, et d'un mot affectueux, 
d'un serrement de main, d'un geste bienveillant, encourageait 
ses hommes à ne pas faiblir. Cependant l'évidence de l'issue 
ne lui permettait plus l'espoir, et par instants l'excès de l'émo- 
tion amenait, dit-on, des larmes sur son visage. Plus tard, en 
un langage héroïque, le maréchal raconterait ces choses : 
«J'avais, dirait-il en s'oubliant lui-même, de braves soldats, 
des officiers dévoués, et c'est ce qui m'a permis de tenir une 
heure de plus (2) . » 

L'artillerie abrégerait l'insolente résistance. Le comman- 
dant du XII e corps était près de Roncourt. De là il suivait la 
marche générale de l'action. Celles des batteries saxonnes qui 
étaient demeurées près des bois d'Auboué se portèrent en 
avant, s'établirent face au sud-est à onze ou douze cents mètres 
de Saint-Privat, et, formant arc de cercle, balayèrent le vil- 
lage de leurs feux convergents. Il y eut bientôt en position 
84 pièces. Au sud de la chaussée de Briey, la ligne se 
prolongea par les batteries de la Garde, par deux batteries 
du X e corps, puis au delà par les batteries hessoises. Les 
projectiles se croisèrent, venant de face, de droite, de 



(1) Voir Revue d'histoire, octobre 1904, p. 174. 

(2) Procès Bazaine; déposition Canrob H audience du 21 octobre 1873). 



LARMEE DE METZ. 131 

gauche, éventrant les pans de murs, effondrant les toits, 
transformant en brasier les granges remplies de blessés. 
Bientôt tout fut ruiné et, les obus ayant rendu intenables 
les derniers abris, le moment parut venu pour le suprême 
effort. 

Le temps pressait. Dans la plaine, du côté de Sainte-Marie, 
le soleil déclinait, et ses lueurs empourprées, se projetant sur 
vSaint-Privat, luttaient avec les flammes des incendies. D'un 
bout à l'autre des lignes allemandes les tambours battent, 
les clairons sonnent, les commandements retentissent, et 
au-dessus des colonnes assaillantes se déploient les drapeaux 
dont plusieurs ont, dans la bataille, cinq fois changé de mains. 
Les Saxons font irruption par le nord et le nord-ouest, la Garde 
par l'ouest et le sud. Même en cette extrémité, une poignée 
d'hommes se rencontre que ni l'imminence du péril ni l'issue 
certaine ne découragent de lutter. On se bat au débouché du 
chemin de Eloncourt où le général de Graushaar, commandant 
a 45 e brigade, est tué. Aux abords de l'église se prolonge une 
résistance désespérée, et l'on y voit quelques-uns de ces enga- 
gements à la baïonnette, assez rares à toute époque, et que 
sans doute les guerres futures ne connaîtront plus. On fait le 
siège des maisons. Ce n'est que pas à pas que les Français sont 
refoulés. Derrière les murs du cimetière se concentre une der- 
nière défense.' Enfin Saxons et Prussiens sont maîtres de 
Saint-Privat, maîtres de Jérusalem. A cheval, l'épée à la main, 
près de l'église en flammes, le général de Pape préside à la con- 
quête, assigne les postes, remet un peu d'ordre dans la cohue 
des vainqueurs. Ceux-ci s'engouffrent dans le village, triom- 
phants, poussant des hourrahs, mais d'une joie farouche et 
sombre. Les Saxons avaient perdu plus de 2,000 hommes. 
Quant aux combattants de la Garde, plus de 8,000 d'entre eux 
étaient tombés en chemin, et plus de 2,000 ne se relèveraient 
jamais. 



132 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



XX 



Ganrobert avait été entraîné loin du champ de bataille. 
Déjà la retraite du 6 e corps avait commencé. Elle fut proté- 
gée par une arrière-garde composée du 94 e et du 100 e de ligne, 
et placée sous les ordres du général Péchot. Les chasseurs du 
général du Bai ail essayèrent aussi de contenir l'ennemi. Ce 
qui restait d'artillerie se mit en batterie et tint à distance les 
vainqueurs : « Nous marchions en bon ordre, a dit plus tard 
Ganrobert; je m'arrêtai tous les dix minutes dans l'espoir de 
recevoir des renforts. » Cependant Bourbaki, qui s'était 
d'abord mis en route, puis avait rétrogradé, venait de se porter 
de nouveau au delà du Gros-Chêne. L'artillerie de la Garde 
établit au sud-est de Saint-Privat les quatre batteries de sa 
réserve. C'était assez pour assurer, non la reprise du combat, 
mais le salut. La marche se poursuivit, non tout à fait dans 
l'ordre régulier dont parle Ganrobert, mais sans trop d'à-coups 
ni de confusion. A travers bois et ravins, et au milieu des ténè- 
bres déjà épaisses, les débris du 6 e corps, s'éloignant de Saint- 
Privat en flammes, s'acheminèrent vers Saulny. 

Tout de même que, dans un tissu peu serré, une maille 
rompue emporte tout l'ouvrage, de même notre longue et 
mince ligne de bataille, rompue à son extrémité, se déferait 
de proche en proche, et du nord au sud tout plierait. 

Le plus menacé était Ladmirault. Canrobert n'était pas 
seulement pour lui un voisin de combat, mais un protecteur 
qui, en le découvrant, le laisserait sans défense. Comme le 
jour baissait, le commandant du 4 e corps avait suivi, avec un 
redoublement d'angoisses, les périls de son frère d'armes. Sur 
les pentes d'Amanvillers, il contenait les grenadiers de la 
3 e brigade; les Hessois n'avançaient que péniblement le long 
de la voie du chemin de fer. Si l : attaque de flanc s'ajoutait à 
l'attaque de front, toute la ligne défensive céderait. On a dit 



L'ARMÉE DE METZ. 133 

quels messagers Ladmirault avait envoyés à Bourbaki. Très 
pénétré de son délaissement, il avait cherché au sud l'assis- 
tance que la Garde n'osait offrir ou retardait. Lebœuf était à 
son quartier général de Y Arbre-Mort quand il avait vu venir 
coup sur coup trois officiers du 4 e corps. Très brièvement 
(car l'heure pressait) ceux-ci avaient fait valoir la détresse de 
leur chef, l'intérêt commun de l'armée qui serait tout entière 
compromise si toute la droite pliait. Lebœuf avait paru 
d'abord disposé à diriger de fortes réserves vers Montigny-la- 
Grange; puis craignant de dégarnir sa gauche, il s'était ravisé 
et n'avait promis qu'un régiment, le 41 e de ligne. On touchait 
au moment fatal. Tandis que les officiers revenaient avec cette 
incomplète promesse, un aide de camp de Ganrobert, le colo- 
nel Lônclas, survint. Avec un accent consterné et une sorte de 
solennité émue, il s'adressa au commandant du 4 e corps : 
t Mon général, dit-il, M. le maréchal a la douleur de vous 
prévenir qu'il est en pleine retraite. » Ladmirault ne répondit 
que par un geste accablé. La plus grande ambition pour lui 
serait désormais d'échapper à l'enveloppement. 

Déjà, par le vide que laissait au nord d'Amanvillers la 
retraite du 6 e corps, les Allemands faisaient irruption. Saint- 
Privat conquis, l'artillerie ennemie s'avance au sud de la 
chaussée de Briey et prend d'écharpe les soldats du 4 e corps. 
La division Cissey, directement menacée, tente plusieurs 
retours, héroïques autant qu'infructueux. Le général de Gol- 
berg, le colonel Frémont sont blessés; le colonel Supervielle 
est atteint mortellement, a Mon état-major est démonté, a 
écrit plus tard Cissey; mon escorte brisée, dispersée; tout le 
terrain est jonché des plus effroyables débris. Écrasé par le 
canon, j'envoie demander des ordres au général de Ladmi- 
rault (l). » Celui-ci prescrit qu'on abandonne le champ de 
bataille. Cissey se replie par les bois, et la Garde impériale 
protège sa retraite comme elle vient de protéger celle de Can- 
robert. 

Tel fut le sort de la division Cissev. La brigade Bellecourt 

(1) Souvenirs du général de Cissey (Revue d'histoire, août 1904, p. 462). 



134 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

s'écoulait, elle aussi, loin du lieu de l'action. Au sud d'Aman- 
villers, la division Lorencez, la brigade Pradier étaient, un peu 
moins pressées. Sur ces entrefaites, l'arrivée du 41 e de ligne 
apporta un secours fort appréciable quoique insuffisant. Ne 
serait-il pas possible de limiter le revers, de garder sur les 
emplacements de combat ce qui restait du 4 e corps? Une 
lueur d'espoir conduisit Ladmirault jusqu'auprès de Lebœuf. 
Une courte conférence avec le chef du 3 e corps dissipa les 
dernières illusions. Celui-ci ne pouvait plus secourir per- 
sonne, ayant assez à faire de pourvoir à lui-même. Dans le 
même temps, on sut que Bourbaki, qui s'était avancé pour 
protéger la retraite de la droite française, venait de rétro- 
grader de nouveau vers Plappeville. En face d'Amanvillers, 
de Montigny-la-Grange, de la ferme de la Folie étaient déployés 
le IX e corps, une des brigades de la Garde royale, et en arrière 
le III e corps. Tristement fixé, Ladmirault autorisa Lorencez à 
se retirer. Sous les ténèbres devenues complètes, toute la 
division — et avec elle un bataillon du 64 e de ligne — se 
replia par la route de Lorry. Cependant la nuit s'écoula sans 
que les Allemands prissent possession des hauteurs. Quelques- 
uns de nos hommes revinrent même sur leurs pas, les uns pour 
reprendre leurs sacs, les autres pour enlever les blessés. Dans 
les ambulances que menaçait l'incendie, nos chirurgiens con- 
tinuèrent leurs pansements. Bien plus, la brigade Pradier, 
laissée sans ordres, à Montigny, ne redescendit dans le ravin 
de Châtel et de là vers Metz qu'à la pointe du jour. A notre 
droite seule, l'effort de l'adversaire avait triomphé de l'opi- 
niâtreté de Ganrobert, de l'héroïsme de Gissey. Sur le prolon- 
gement de notre ligne, la retraite, quoique nécessaire, garde- 
rait un certain aspect spontané qui voilerait la défaite. 
t Nous fuyions les flammes, non l'ennemi, a dit plus tard 
Ladmirault. » C'est seulement dans la matinée du 19 que les 
vainqueurs s'établirent sur les ruines du village que le 4 e corps 
avait si courageusement défendu. 



L'ARMEE DE METZ. 135 



XXI 



L'histoire offre parfois des singularités qui confondent. 
Tandis que se terminait cette bataille qui porterait si haut la 
grandeur de la Prusse, qui mettrait si bas la fortune fran- 
çaise, un homme endurait toutes les affres de l'incertitude : 
c'était à Rezonville le roi Guillaume; un autre se rassu- 
rait jusqu'à paraître presque satisfait : c'était à Plappeville 
Bazaine. 

Le roi était arrivé vers quatre heures et demie sur les hau- 
teurs de Gravelotte. A ce moment, les soldats de la première 
armée étaient, comme on l'a dit, tenus en échec par les 
régiments de Lebœuf et par ceux de Frossard. Ardent à la 
revanche, Steinmetz avait tout préparé pour un nouvel effort. 
Aux premières approches du soir, ses troupes avaient de nou- 
veau abordé les positions françaises de Moscou et du Point-du- 
Jour. L'issue avait été pareille. L'infanterie allemande avait 
été culbutée dans le vallon de la Mance. Notre artillerie avait 
lancé ses projectiles jusque sur le plateau où se tenait l'état- 
major royal. Le recul avait provoqué sur les derrières de 
l'armée une sorte de panique. On prétend même que, la 
crainte allant jusqu'à l'épouvante, l'ordre fut donné de 
dégager les ponts d'Ars et de Gorny, dans la prévision d'une 
retraite définitive sur la rive droite de la Moselle. Le II e corps 
qui venait d'entrer en ligne ne put ni forcer les positions 
françaises ni rétablir le combat. Ainsi au moment où la 
chute de Saint-Privat assurait aux Prussiens la victoire, les II e , 
VIP, VIII e corps pliaient sous une fortune douteuse, presque 
contraire. — C'est sous cette impression soucieuse que le roi 
regagna Rezonville, où il eut peine à s'établir, tant le village 
était encombré de blessés! Chose extraordinaire! il ne con- 
naissait que ce qui s'était passé sous ses veux, et ce qu'il avait 
vu avivait en lui toutes les transes de la défaite. Les péripéties 



136 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de la journée avaient séparé les forces allemandes en deux 
grandes masses, faiblement reliées parle IX e corps : de là une 
ignorance presque complète de l'autre bataille qui, à deux 
lieues plus au nord, se livrait et se gagnait. Enfin pendant la 
nuit, les messagers survinrent, divulguant la vérité, mais point 
tout entière; car on ne saurait que le lendemain par des rap- 
ports plus précis à quel point la Prusse avait droit de triom- 
pher. 

Combien n'était pas différente la scène à Plappeville! A 
sept heures, Bazaine y était rentré, venant du Mont-Saint- 
Quentin. C'était le moment où dans Saint-Privat Ganrobert 
succombait. Vers le nord-ouest, d'épais nuages de fumée flot- 
taient sur les hauteurs, et l'horizon se colorait des rougeurs 
des incendies. Quand le maréchal eut mis pied à terre, le 
général Jarras s'approchant se hasarda à l'interroger. Sur le 
4 e , sur le 6 e corps, le commandant en chef n'avait rien voulu 
savoir. Gomme sur sa gauche, seul point de sa ligne qu'il lui 
plût de regarder, rien n'était compromis, il répondit avec un 
visage dégagé qu'il était satisfait de la journée. A l'entendre, 
les entreprises de l'ennemi avaient échoué : les troupes 
s'étaient maintenues sur leur ligne inexpugnable. Jarras, 
ainsi qu'il l'écrivit plus tard, n'avait osé questionner le maré- 
chal qu'avec une "discrétion respectueuse» (1). Subordonné 
trop passif pour être utile, il se garda de rien objecter. Ayant 
rassuré tout le monde, Bazaine consigna sa porte. Puis, à huit 
heures vingt minutes du soir, il expédia à l'Empereur la 
dépêche suivante : «J'arrive du plateau; l'attaque a été Ires 
vive; en ce moment le feu cesse; nos troupes sont constam- 
ment restées sur leurs positions. (2) » 

La sérénité du maréchal avait calmé les plus inquiets. Une 
demi-heure plus tard, un sous-intendant militaire arriva tout 
effaré à l'état-major : il avait, disait-il, expédié un convoi de 
vivres au 6 e corps; ce convoi s'était heurté à des voitures qui 
marchaient à une allure désordonnée, à des bandes de fuvards, 



(1) Général Jamus, Souvenirs, p. 125. 

(2) Papiers des Tuileries, t. I er , p. 43. 



L'ARMEE DE METZ. 137 

à- des cavaliers affolés. On crut qu'il s'agissait d'une panique 
de conducteurs et de cantiniers. « Ralliez votre convoi, dit 
Jarras au sous-intendant, et dirigez-le vers le 6 e corps qui, à 
coup sûr, a gardé ses positions (1). » A ce moment survint le 
commandant Gaffarel, aide de camp de Canrobert. Il annonça 
tout : l'aile droite débordée, Saint-Privat perdu, la retraite 
qui dégénérait en fuite. D'autres messagers suivirent de près : 
c'était le capitaine de la Tour du Pin qui venait du 4 e corps; 
c'était le colonel Lonclas. Le maréchal, voulant, paraît-il, 
travailler, avait recommandé qu'on ne le dérangeâtpas. Devant 
la gravité des nouvelles, Jarras força la consigne. Ce qui eût 
dû consterner le commandant en chef le laissa impassible. La 
veille, le matin même, il avait fait étudier par le colonel Lewal 
des positions qui ramenaient 1 armée sous le canon de Metz. 
Les ordres avaient été préparés : on s'y conformerait de suite 
au lieu de surseoir jusqu'au lendemain. Ainsi parla le maré- 
chal, soit par inconscience ou incroyable aberration, soit par 
espoir de pallier la défaite en paraissant ne pas la ressentir : 
«Xe vous désolez pas» , dit-il au commandant Gaffarel comme 
s il se fût agi d'un échec négligeable. Cependant, au 4 e corps, 
le capitaine de la Tour du Pin avait laissé les choses moins 
désespérées. Il osa prononcer les paroles qui relèveraient les 
cœurs. «La division Lorencez, dit-il, a gardé ses emplacements : 
à coté de nous, le 3 e corps tient ferme et vientde nous envoyer 
du secours. » Puis, avec sa belle et généreuse vaillance, il 
ajouta : a La bataille n'est pas perdue, elle est à recommencer 
demain. » Aces mots Bazaine sursauta, et prompt à calmer les 
ardeurs comme d'autres à les allumer : « Il ne s'agit pas de 
cela, interrompit-il; vous deviez rétrograder demain; le seul 
changement, c'est que vous rétrograderez dès ce soir (2). » 

Toute la nuit, les troupes s'écoulèrent, descendant les 
ravins qui ramènent vers Metz. Le 6 e corps se rallia à Woippy. 
Le 4° s arrêta, le matin du 19, à Lorry. Lebœuf, quoique 
intact jusque-là, se trouvait découvert par la retraile de Can- 

(1) Général Jarras^ Souvenirs, p. 127, 128. 

(2) Procès Bazaine; dépositions Caffarel et la Tour du Pin 'audiences des 25 
et 27 octobre 1873). 



138 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

robert, par celle de Ladmirault. A une heure et demie du 
matin, il reçut Tordre de se replier. Il fit filer ses troupes par 
le vallon de Ghâtel et vint appuyer sa gauche aux villages de 
Sey et de Lessy tandis que, par sa droite, il se reliait au 
4 e corps. Frossard, quoique ayant repoussé toutes les attaques, 
fut lui-même entraîné dans le mouvement rétrograde, et, le 19, 
s'installa entre Longeville et le Mont-Saint-Quentin. La Garde 
s'établit à l'est de Plappeville. Pendant que s'achevait le grand 
recul, Bazaine complétait, par un rapport à l'Empereur, ses 
dépêches de la veille. Il annonçait que a l'armée s'était battue 
toute la journée sur les positions de Saint-Privat-la-Montagne 
à Rozérieulles et les avait conservées » . Puis il ajoutait en des 
termes d'une ambiguïté voulue : « Les 4 e et 6 e corps ont fait 
vers neuf heures du soir un changement de front, l'aile droite 
en arrière, pour parer à un mouvement tournant par la droite 
que des masses ennemies tentaient d'opérer à l'aide de l'obs- 
curité. » La partie étant perdue, Bazaine s'appliquait à en 
dégrader l'importance, à en diminuer l'enjeu. Par une dési- 
gnation adoucie, savamment équivoque, la bataille que la 
postérité nommera bataille de Saint-Privat serait appelée par 
lui défense des lignes d" Amanvillers . 

Il dépendait encore du maréchal de voiler sa défaite; il ne 
lui appartenait plus de conjurer son destin. Ce qu'il y avait de 
précaire en sa condition se marquerait par le sort même de la 
dépêche qu'on vient de rapporter. La bataille était à peine 
finie que les coureurs de la cavalerie saxonne, se portant jus- 
qu'à Uckange, avaient détruit le télégraphe et la voie ferrée 
entre Metz et ïhionville. Douze ou quinze heures plus tard, un 
détachement de pionniers, parti en voiture d'Auboué, enleva les 
rails, coupa les fils sur la ligne des Ardennes à trente kilomètres 
au nord-ouest de Briey. Quand Bazaine vouluttransmettre son 
rapport, les communications étaient rompues. 

M. de Moltke n'avait embrassé que par degrés toute l'éten- 
due de son succès. Il ne doutaitguère qu'une nouvelle bataille 
ne dût se livrer : pendant toute la nuit, les Prussiens demeu- 
rèrent en face d'Amanvillers, en face des fermes en flammes, 
se tenant à distance, presque craintivement, comme dans une 



L'ARMEE DE METZ. 139 

lutte suspendue, mais non décidée. Le jour qui se levait éclaira 
non les préparatifs d'un nouveau combat, mais la retraite des 
dernières colonnes qui disparaissaient vers Metz. Alors le chef 
de l'éta t-major allemand sentit se fondre ses dernières inquié- 
tudes, et devant notre ligne dégarnie qui n'était plus jalonnée 
que de blessés et de cadavres, il comprit qu'il tenait sa proie. 
Il ne suffisait pas de rabattre les Français sous Metz; 
il importait de hâter par la marche vers Paris le triomphe 
final. Loin de se reposer dans la victoire, M. de Moltke ima- 
gina incontinent une combinaison nouvelle qui compléte- 
rait les avantages de la Prusse. La première et la deuxième 
armées, avec tous leurs corps réunis et leurs divisions de cava- 
lerie, représentaient, défalcation faite des non-combattants, 
une force réelle de plus de 270,000 hommes. Il parut qu'on 
pouvait sans imprudence ne point consacrer la totalité de ces 
effectifs au blocus de Metz. Sans qu'une minute se perdît, une 
décision rovalc régla, dès le 19 août, la répartition des contin- 
gents allemands : la Garde, les XII e et IV e corps, les 5° et 
6 e divisions de cavalerie furent réunis en une armée nouvelle 
ou subdivision d'armée qui fut confiée au prince royal de Saxe 
et que plus tard on désignerait sous le nom, tantôt de qua- 
trième armée, tantôt d'armée de la Meuse. Ces corps ainsi grou- 
pés rejoindraient la troisième armée, dite armée du Prince 
royal, et combineraient leur action avec elle. L'objectif 
commun serait de marcher sur Paris et subsidiairement de 
barrer le chemin à toute armée de secours qui essaierait de 
délivrer Bazaine. Le reste des forces allemandes, placé sous le 
commandement supérieur du prince Frédéric-Charles, serait 
affecté à l'investissement. Tandis que la nouvelle armée ache- 
minait vers l'ouest ses premières colonnes, les tâches se 
réglaient pour le blocus. Le VII e corps se fixait au sud de la 
ville; le VIII e s'étendait jusqu'à la ferme de Moscou; le II e gar- 
nissait les collines, de Moscou à Saint-Privat; au nord de 
Saint-Privat, le X e corps, remplaçant les Saxons, prolongeait 
ses emplacements au delà de Roncourt et jusque vers la Mo- 
selle. En arrière, le III e et le IX e corps, partagés entre la ferme 
de Gaulre, Saint-Ail, Sainte-Marie-aux-Ghènes, formaient 



140 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

seconde ligne. La rive droite, moins exposée, était gardée par 
le 1 er corps, la 3 e division de réserve, la 3 e division de cava- 
lerie (1). 

Le 20, ces dispositions étaient achevées, et cette journée 
serait la première de l'investissement. La Prusse achevait de 
cueillir les fruits de son intense effort. Six jours auparavant 
trois routes s'offraient à nous pour échapper de Metz, celle 
de Mars-la-Tour, celle de Gonflans, celle de Bricy. Le 16, nous 
avions, par la bataille de Rezonville, perdu la route de Mars- 
la-Tour. Le 17, notre retraite avait laissé l'ennemi maître 
de la route de Gonflans. Le 18, la bataille de Saint-Privat 
avait fermé la route de Briey. 



XXII 



Ainsi se terminait, après cinq jours de marches et de ma- 
nœuvres, après trois grandes batailles, le duel entre les deux 
armées. L'histoire n'offre rien de plus mémorable. Le prix de 
la victoire ou de la défaite était la France. Des deux parts, le 
nombre des combattants se proportionnait à l'enjeu. Là-bas, 
la France avait amené ce quelle avait de meilleur, l'Alle- 
magne ce qu'elle avait de plus vaillant : dans le camp alle- 
mand, le roi, M. de Moltkc, les princes prussiens, et tous ces 
autres princes que Sadowa avait enchaînés à la fortune prus- 
sienne; parmi nous, les soldats de Malakoff, de Magenta, de 
Solférino, et pour conduire les troupes, trois maréchaux de 
France. La ville autour de laquelle se livrait le combat était 
l'une des plus fameuses parmi les forteresses de l'Europe, et le 
patriotisme français aimait à l'appeler Metz l'inviolée. Par 
une singularité fort rare dans les fastes militaires, chacun des 
adversaires, soit à Mars-la-Tour, soit à Saint-Privat, combat- 
tait face à son propre pays, et le grand espoir des Français 

(1) La Guerre franco-allemande, t. II, p. 885 et suivantes. 



L'ARMEE DE METZ. 141 

serait, non d'envahir le territoire ennemi, mais de retrouver la 
patrie. Des méthodes de guerre toutes nouvelles s'inauguraient, 
en sorte que la même lutte, qui changerait toute la politique, 
déconcertait aussi toutes les pratiques militaires consacrées 
par le temps. La solennelle horreur des choses s'accroissait 
par le tribut que la mort avait prélevé sur les deux armées. 
On connaît les pertes de Borny et Rezonvillc. Celles de Saint- 
Privat s'élevaient pour les Français à plus de 12,000 hommes 
tués, blessés, disparus (1). Les Allemands, bien plus meurtris, 
comptaient plus de 5,000 hommes tués, plus de 14,000 bles- 
sés (2) . Quand la garde royale prussienne dut rallier le prince 
de Saxe, elle fut contrainte de retarder son départ jusqu'au 
lendemain, tant elle avait grande besogne d'enterrer ses 
morts! 

Dans la littérature née de la guerre, on a parfois désigné 
sous le nom de trilogie de Metz la suite des trois batailles où 
notre armée sombra. On retrouve quelque chose du drame 
antique dans les fautes mêlées de fatalités qui rendirent vaines- 
toutes les vaillances, trompeurs tous les espoirs. Pendant 
cinq jours, du 14 au 18 août, on approche du succès, on y 
touche, on va le saisir, et voici qu'il échappe. A Borny, on 
peut, en poussant à fond la bataille, s'assurer l'avantage ou, en 
la refusant, gagner un jour pour la retraite : on combat, point 
assez pour vaincre, juste assez pour perdre les heures. Entre 
temps l'incomplet emploi des routes provoque la confusion, la. 
lenteur dans la marche : c'est la part de l'imprévoyance. Puis 
une crue retarde l'achèvement des ponts : c'est la part de la 
mauvaise fortune. Cependant, soit arrière -hésitation, soit 
incurie, les points de passage en amont de Metz restent intacts 
et comme tout préparés pour l'ennemi. Le 16, à Rezonvillc, la 
bataille s'engage. Jamais tragédie forgée par l'art n'égala. 
cette tragédie vécue. Par une chance trop rare, la supériorité 
numérique nous appartient. Pendant plusieurs heures, on 
tient l'avantage : Ladmirault touche à Mars-la-ïour ; au delà 

(1) Rapport du maréchal Bazaine sur la défense des lignes d'Amanvillers. 
(Revue d'histoire, juin 1904, p. 660). 
'. (2) La Guerre franco-allemande, t. II, annexes, p. 200. 



142 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

c'est le plateau vide d'ennemis et, pour l'armée déjà à demi 
captive, la liberté couronnée par la victoire. L'occasion est 
négligée; la nuit tombe sur le dénouement incertain; et plus 
tard, en ces lieux fameux, on pourra, sur l'un des monuments 
commémoratifs de la bataille, graver ces mots du prince Fré- 
déric-Charles : « Dans les combats, le véritable vaincu est 
celui qui croit l'être. » Pouvait-on combattre le lendemain? 
On pouvait du moins conquérir par l'évasion le salut. Si la 
route de Gonflans est trop exposée aux attaques de l'ennemi, 
la route de Briey demeure libre. Au lieu d'avancer, on recule 
vers Metz. Le 18, les choses bien gâtées laissent les chances 
bien fragiles. Moltke a réuni ou tient à proximité tous ses 
corps d'armée, hormis le 1 er et le IV e , en sorte que les forces 
adverses sont presque doubles des nôtres. Pourtant, quand, 
dans la matinée, les colonnes allemandes s'allongent et défi- 
lent devant nos troupes immobiles, est-il impossible de fondre 
sur elles et de les couper? Quand, au milieu du jour, Mans- 
tein, par un engagement prématuré, amène sous les canons, 
sous les chassepots de Ladmirault, ses effectifs incomplets, 
est-il chimérique de croire qu'une offensive hardie puisse 
changer en désordre un commencement de confusion? Le jour 
décline. Sur les pentes dénudées qui montent de Sainte-Marie- 
aux-Ghênes, la garde s'avance, téméraire autant qu'intrépide. 
Elle se fond sous les balles, et ce qui reste à Ganrobert de 
canons se fatigue de tirer. Que les batteries de la réserve 
viennent couronner les hauteurs de Saint-Privat, que Bour- 
baki, déjà au Gros-Chêne, accoure avec ses grenadiers, et des 
magnifiques régiments du roi Guillaume rien n'échappera à 
l'immolation. La Prusse a des réserves : derrière la Garde, le 
X e corps; derrière le IX e corps, le III e . Mais l'un et l'autre sont 
encore loin, sont encore tout meurtris de la bataille du 16, et 
peut-être la fortune, au moment où tout semble compromis, 
nous réserve-t-elle une chance inespérée. 

Souvent dans l'histoire, la grandeurdes choses devient plus 
saisissante par la petitesse des hommes. Ce qu'il y eut ici de 
petitesse s'incarne dans Bazaine. €e chef si misérable à la 
tête d'une si grande armée sera pour l'avenir un éterne sujet 



L'ARMÉE DE METZ. 143 

d'étonnement. On a prétendu que, dès cette époque, il vou- 
lait, en gardant son armée dans Metz, se réserver pour l'heure 
où, tout étant usé hormis lui-même, il serait l'arbitre néces- 
saire dans la patrie désemparée. J'ai peine à croire que le 
maréchal ait été assez l'ennemi de sa recmméepour livrer 
des batailles sans vouloir vaincre. Si je ne me trompe, les 
intrigues ne se développèrent que plus tard quand la chute de 
l'Empire, en rendant le pouvoir vacant, eut autorisé, paru 
autoriser les calculs de la politique. Autant qu'on peut péné- 
trer ces obscurités, c'est dans les événements, c'est dans la 
nature même de l'homme qu'il faut chercher l'origine des 
aberrations que la France paya si cher. En saisissant le com- 
mandement, Bazaine avait hérité d'un plan qui n'était pas le 
sien. Un homme de génie eût brisé le plan et, à tous risques, 
imposé ses vues. Un militaire d'esprit discipliné eût mis son 
abnégation à mener à bien ce qu'il n'avait pas conçu. Bazaine 
n'avait ni le génie qui domine, ni la vertu qui s'efface. Il ne 
fut que l'exécuteur maussade, découragé par aA r ance, du des- 
sein qu'il s'était approprié sans y croire. Il mit son habileté à 
être obéissant juste assez pour ne point paraître rebelle. Sa 
finesse, qui était grande et poussée, disait-on, jusqu'àla rouerie, 
lui faciliterait de jouer ce personnage, en sorte que ses qua- 
lités, toutes de second ordre, loin de servir le bien public, 
ne feraient que masquer les détours de sa pensée. Avec les 
apparences de la souplesse, il accepta tout de son prédéces- 
seur, même un chef d' état-major qui ne lui plaisait point, et, 
sans le congédier, se contenta de le rendre inutile. Puis il fut 
tout en demi-volontés, et cela dans une entreprise qui ne valait 
que par la volonté, je veux dire une volonté inébranlable de 
vaincre et de passer. Sa conduite offrit le plus singulier mé- 
lange d'une docilité qui exécutait la retraite et d'une mollesse 
sceptique qui énervait, au fur et à mesure, tout ce qu'il pré- 
parait. L'obéissance marqua la route pour le départ : l'inertie 
négligea de reconnaître ou de préciser les chemins. Cet 
homme qui avait été, qui était encore vaillant soldat, ne lais- 
sait pas que d'avoir ses retours d'ardeur; alors il s'indignait 
de reculer et rêvait, suivant ses propres expressions, quelque 



144 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

coup de boutoir dans le flanc de l'ennemi. Ce n'était chez lui 
qu'un accès, et il revenait au plan général, mais avec un sur- 
croît de répugnance et de bouderie, en sorte que tout, même 
ses passagers instincts d'audace, tournaient contre lui et 
contre nous. L'Empereur partit : Bazaine respira, mais en 
ambitieux impuissant qui ne sait que mal obéir. La bataille 
de Rezonville s'engagea. Pour le commandant en chef, 
l'épreuve était fort au-dessus de son génie. Gomme les troupes 
inexercées cherchent l'abri des murailles, ses regards cher- 
chaient Metz et la précaire protection de ses remparts. Vers 
l'ouest, les grands espaces sans abri le rejetaient, comme de 
crainte, en arrière, et il ressentait cette impression des faibles 
qui, en face du vide, frissonnent. Justement il apprit que des 
troupes ennemies remontaient d'Ars et paraissaient menacer 
sa gauche. A l'affût d'un prétexte pour ne point oser, il se jeta 
sur l'information et, l'adaptant incontinent à ses timidités, 
entassa vers Gravelotte les forces qui eussent ouvert les routes 
de l'ouest. On sait le reste, l'occasion perdue, la marche du 
17 et le retour. — Jusqu'ici cette conduite, pour extraordinaire 
qu'elle soit, souffre des atténuations : le maréchal avait pris 
une situation déjà bien gâtée : la grandeur des conjonctures 
était telle que, suivant l'expression de Canrobert, il eût fallu, 
pour triompher. Turenne. Ces considérations sont vraies. 
quoiqu'il y ait plusieurs façons d'échouer, et surtout plusieurs 
manières de n'être point Turenne. — En revanche, 1 inertie 
du 18 déroute toutes les explications. Le maréchal jugea-t-il 
sans importance un combat qui. même défavorable, ne ferait 
que provoquer un recul d'ores et déjà résolu? Fut-il tellement 
rassuré par la résistance du 2% du 3 e corps, qu'il crut super- 
flue toute sollicitude pour Amanvillers, pour Saint-Privat ? 
Estima-t-il le succès impossible et cspéra-t-il, en ne se mon- 
trant pas, en ménageant les ordres, en les revêtant de formes 
volontairement ambiguës, répartir entre ses lieutenants et 
détourner de lui-même la responsabilité de l'échec? Entre 
toutes les appréciations, le plus indulgente est celle que je 
trouve sous la plume d'un des aid-cs de camp du maréchal : 
« Le commandant en chef, dit cet officier, ne dut pas se 



L'ARMEE DE MET/. 145 

douter de la gravité de la bataille (1). » Ces paroles sont d'un 
subordonné correct qui se refuse à se faire accusateur. La 
justice sévère de l'avenir n'acceptera ce jugement qu'à la 
condition de le compléter. Elle ajoutera que, si Bazaine ne 
connut point la vérité, c'est que, jusqu'au bout, il fit tout ce 
qu'il fallait pour l'ignorer. 

Cependant 1 Allemagne était à la fois triomphante et dé- 
solée. Aux dépêches qui publiaient ses grandeurs avaient suc- 
cédé les messages qui énuméraient les morts. Dans la petite 
maison de Rezonville où il passa la nuit de Saint-Privat, puis 
à son quartier général de Pont-à-Mousson, le roi connut à 
quel prix Dieu lui dispensait la victoire. Tous les témoignages 
a t lestent qu'il fut bouleversé. L'impression se grava par le 
rang des victimes qui, dans les régiments de la Garde, appar- 
tenaient aux plus grandes maisons de la monarchie. Gagné 
par 1 émotion commune, Bismarck disait à ses familiers : 
a Demain il n'y aura pas dans la noblesse prussienne une 
seule famille qui ne prenne le deuil. » L'Allemagne résolut 
de consacrer les lieux où tant de braves étaient tombés. Ce 
qui fut champ de bataille est aujourd'hui cimetière, et si tous 
les autres témoignages disparaissaient, on pourrait par l'em- 
placement des sépultures recomposer les combats. A Vion- 
ville, à Flavigny, à la lisière du bois de Tronville, les soldats 
du III e , du X e corps ont leurs monuments. La brigade Bredow 
a le sien près de la Voie romaine. Dans le ravin de la Mance, 
un clairon coulé en bronze semble encore appeler au combat 
les chasseurs rhénans. Dans le bois de la disse, aux abords 
du chemin de fer sont les pierres sépulcrales des Hessois. Sur 
les pentes d'Amanvillers et de Saint-Privat, des tombes, d'une 
magnificence un peu trop fastueuse, évoquent pour la posté- 
rité la grande immolation de la Garde. Si à l'ouest du plateau, 
on suit la frontière, on remarque que le tracé se rapproche 
ou s éloigne suivant un dessin bizarre que le caprice seul 
semble avoir inspiré. C'est que le vieux roi a voulu, autant 
qu'il l'a pu, englober dans la patrie allemande les lieux où 

(1) Colonel Fay, Journal d'un officier de Vannée du Rhin, p. 108. 

T. VII. 10 



146 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

reposaient ses soldats. Une fierté farouche autant qu'un regret 
pieux a suggéré cette profusion d'hommages posthumes. 11 y 
a quelque chose de provocant dans ces deuils. Avec leurs 
inscriptions, leurs statues, leurs emblèmes, ces tombes tour- 
nées contre la France semblent la menacer encore. Gomme 
les forts, comme les chemins stratégiques, comme les flots 
d'immigrants qui arrivent de Prusse, ces morts gardent le sol. 
L'ayant acheté de leur sang, ils en semblent les maîtres et, du 
fond de leurs orgueilleux sépulcres, proclament une conquête 
aussi durable que l'éternité de leur repos. 

Dans ce vaste cimetière où dominent partout les aigles 
allemandes, quelques croix éparses marquent les sépultures 
françaises. Elles sont rares, modestes, et semblent comme 
égarées dans ce qui fut la patrie. Le principal monument 
érigé dans la campagne de Metz s'élève à Sainte-Marie-aux- 
Ghênes, à la mémoire des soldats du 94 e de ligne. Gomme si 
l'inimitié des deux races fût plus forte que le trépas, notre 
pays a mieux aimé emporter les reliques des siens que de les 
laisser en terre usurpée. On a vu là-bas une sorte d'émigra- 
tion des morts. Dans le village conservé de Mars-la-Tonr, un 
monument s'est élevé, puis l'église est devenue chapelle funé- 
raire. C'est là que la France à rassemblé ce qu'elle a pu des 
restes de ses enfants. 

Il y a loin de ces témoignages à la profusion magnifique des 
mausolées allemands. Peut-être a-t-on pensé que trop de faste 
contrasterait avec notre précaire fortune; peut-être aussi une 
délicatesse toute française a-t-elle jugé que la vraie douleur 
gagne à ne pas s'étaler. Heureusement la valeur ne se mesure 
point à la splendeur des souvenirs qui la consacrent. En par- 
lant de l'armée de Metz, il a fallu énumérer les lourdes fautes 
de celui qui la commanda. Les aberrations du conducteur 
n'ôtent rien à la vaillance des soldats. En ces jours d'août, 
l'armée fut vaincue, mais après de telles prouesses qu'un 
sentiment de fierté domine la douleur. Les combats du -4 e corps 
aux abords du fond de la Guve et du bois de Tronvilleja 
défense de Sainte-Marie-aux-Chênes, la résistance de la ferme 
Saint-Hubert, la lutte devant Amanvillers forment autant 



L'ARMEE DE METZ. 147 

d'épisodes que la postérité n'oubliera pas. Quant aux suprêmes 
efforts de Saint-Privat, le souvenir en sera durable autant que 
la France elle-même. L'admiration s'accroît de tout ce que le 
malheur ajoute au courage. Quand on parcourt ces champs de 
bataille, tout encombrés des trophées ennemis, les yeux se 
reportent, non sur les vainqueurs, un peu trop superbes pour 
émouvoir, un peu trop saturés de leurs propres louanges; non 
même sur ceux des nôtres que soutenait l'émulation de la 
récompense ou de la renommée;' mais sur ces héros inconnus 
qui, sans grand espoir, mais sans peur, ont succombé pour 
sauver ou reconquérir tout ce que l'inertie d'un chef cou- 
pable avait mis en perdition. C'est vers les plus humbles que 
la pensée s'incline, vers la multitude obscure des sacrifiés, 
vers ceux que la patrie, dans le même langage que celui de 
l'Eglise, appelle l'armée des martyrs; vers cette fouie anonyme 
que le monde n'a point connue, qu'il ne connaîtra jamais, et 
envers qui Dieu seul peut acquitter la dette impayée ici-bas. 
Le jour des Morts, dans les paroisses de nos campagnes 
chrétiennes, quand le prêtre célèbre la commémoration des 
défunts, il descend de nom en nom depuis les plus notables 
jusqu'aux plus chétifs; puis, quand la liste funèbre est close, 
il recherche le plus abandonné, le plus déshérité, et il ajoute 
à l'intention de ceux dont la mémoire serait perdue : Prions 
.pour l'âme la plus délaissée. Que cette prière soit la nôtre. 
Entre tous ceux qui, dans les batailles qu'on vient de raconter, 
donnèrent leur sang, que notre hommage aille de préférence 
aux plus délaissés, à ceux qui n'ont reçu aucune récompense 
des hommes, qui, dans le souvenir même de leurs proches, ne 
représentent plus qu'une image effacée, mais dont Dieu, qui 
couronne le sacrifice et répare les oublis, a gravé le nom dans 
le Ciel. 



LIVRE XLII 

LE CAMP DE CHALONS 



Sommaire : I. — Le lendemain de Frœschwiller ; le 1 er corps à Saverne : 
quelle grande confusion naît de la défaite. — Passage des Vosges : arrivée à 
Sarrebourg (8 août). — Le 5 8 corps: comment il est entraîné dans la retraite 
du 1 er corps : quels ordres contradictoires arrivent de Metz. — Comment se 
poursuit la retraite : le 1 er corps; le 5 e corps. — Sort du 7 e corps. — Con- 
centration générale vers Châlons. 

II. — Le camp de Châlons : en quel désordre tout y reflue : dangers de toute 
sorte : ferments d'indiscipline : aucune défense contre l'ennemi. — Dépêche 
du général Schmitz au ministre de la guerre. — Arrivée au camp du général 
Trochu. 

III. — L'Empereur : son voyage.; son arrivée au camp de Châlons (16 août). — 
Comment sont rassemblés en ces lieux plusieurs des principaux acteurs de la 
politique et de la guerre : le prince Napoléon : Mac-Mahon : Trochu. — 
Quel entretien s'engage autour de l'Empereur et comment cet entretien se 
transforme en véritable conseil : incidents divers : quels graves objets sont 
débattus ; quelles résolutions sont adoptées (17 août). — Départ du général 
Trochu, nommé gouverneur de Paris. 

IV. — Le gouvernement de la Régence ; quelles pensées secrètes y dominent : 
l'Impératrice et le général de Palikao. — Comment la première nouvelle des 
résolutions prises à Châlons éveille au plus haut degré le déplaisir de l'un et 
de l'autre. — Le général Trochu : entrevue avec l'Impératrice : Trochu et 
le ministre de la guerre. — La nomination du général est insérée au Jour- 
nal officiel (18 août). 

V. — Le camp de Châlons après le départ du général Trochu. — L'Empereur: 
comment il demeure au milieu de l'armée. — Mac-Mahon : ses terribles 
perplexités ; avec quelle anxiété il attend les nouvelles de Bazaine. — Mes- 
sages venus de Metz ; rapport du commandant Magnan ; dépêches trans- 
mises par Bazaine le jour de la bataille de Saint-Privat. — Interruption des 
communications télégraphiques avec Metz (19 août). — Palikao ; avec 
quelle ardeur il pousse Mac-Mahon vers Bazaine. — Mac-Mahon ; ses indé- 
cisions. — Comment le camp de Châlons semble lui-même menacé. — 
Départ de l'armée pour Reims (21 août). — M. Rouher au quartier général 



150 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de l'Empereur : conseil tenu à Gourcelles-les-lleiins : comment la retraite 
vers Paris semble définitivement adoptée. — Dépit et colère de Palikao : sa 
dépêche (22 août). — Comment, dans l'intervalle, une dépêche de Bazaine, 
expédiée par émissaire, ramène derechef vers Metz les pensées de Mac-Mahon : 
nouveau message de Bazaine, et par quelle cause inexpliquée Mac-Mahon 
ne connaît point ce nouveau message. — Gomment la marche vers l'est est 
enfin décidée. 



Les batailles du 6 août avaient violemment séparé l'une de 
l'autre l'armée de Bazaine et l'armée de Mac-Mahon. On vient 
de raconter le sort de Bazaine. Il faut maintenant remonter 
de dix jours en arrière et rapporter ce qu'il advint de Mac- 
Mahon. 

Le 7 août, dès deux heures du matin, les habitants de 
Saverne avaient été réveillés par les pas des chevaux et le 
cliquetis des armes de la cavalerie : les premiers qui arri- 
vèrent furent les lanciers; les hussards, les cuirassiers sui- 
virent, et enfin les chasseurs, qui avaient été retenus par l'en- 
combrement, à la sortie de Nicderbronn (1) . A partir de quatre 
heures et sur la même route qui était celle d'Ingwiller, on 
distingua de nombreuses troupes d'infanterie. Quelques 
bataillons gardaient une contenance assez fière; mais la plu- 
part étaient éparpillés par petites bandes, tantôt hâtant le 
pas par crainte, tantôt s attardant sous 1 excès de la fatigue. 
Beaucoup avaient perdu leurs sacs, leurs effets, leurs usten- 
siles : aucun ordre, mais tout le désarroi, tout le morne hébé- 
tement de la défaite. De temps en temps des voitures cou- 
paient les piétons et, avec tout l'égoïsme des grands périls, 
rejetaient les hommes sur les bas-côtés du chemin. Sur le pas 
des portes, les paysans se hasardaient à interroger les fuyards. 
La seule réponse était un silence plein d accablement ou 
quelques mots effarés qui propageaientl'épouvante. L'héroïsme 

(l) Historique du il* régiment de chasseurs. 



LE CAMP DE CHALONS 151 



n'a qu'un jour, et quand le succès a trahi l'effort, les courages 
se dépriment dans la proportion même où ils se sont exaltés» 
Qui eût reconnu dans ces débris les superbes, les sublimes 
rjgimentsde Frœschwiller? 

A l'entrée de la ville, les officiers d'état-major allèrent au- 
devant des soldats, les reconnurent d'après le numéro de leur 
collet, essayèrent de les rallier par régiments. Dans les prairies 
de Saverne on procéda à une sorte d'appel. La moitié à peine 
répondit. Heureusement tous ceux qui manquaient n'étaient 
point perdus. Après la défaite plusieurs fractions du 18% 
du 96 e , du 78 e de ligne ainsi que du I er tirailleurs s'étaient 
engagées sur la route de Bitche. Ducrot, avec une portion de 
ses hommes, avait pris le chemin de la Petite-Pierre. Beau- 
coup d'isolés, sous la terreur des poursuites, s'étaient dis- 
persés par toutes les voies forestières. Enfin quelques déta- 
chements s'étaient écoulés vers Haguenau et de là vers Stras- 
bourg (l) . Cependant le I er corps avait attiré à sa suite lune 
des brigades de la division Guyot de Lespart, la brigade de 
Fontanges (2). Dans l'étape qui venait de s'achever, celle-ci, 
poussant devant elle les traînards^ avait formé l'arrière-garde, 
Il était dix heures du matin quand elle atteignit Saverne. 

Il fallait nourrir cette multitude. Les approvisionnements 
manquaient. Il en arriva de Phalsbourg et aussi, par le che- 
min de fer, de Sarrebourg. Dans lentrc-temps, les gens de 
Saverne avaient donné généreusement ce qu'ils avaient. Les 
deux tiers des hommes avaient perdu leurs marmites. On 
s'accommoda, comme on put, de ce qui restait. Puis les sol- 
dats s'affaissèrent sous une lassitude sans nom : toute la nuit, 
ils avaient marché; toute la journée de la veille, ils avaient 
combattu; et la nuit précédente, un violent orage avait abrégé 
leur sommeil. 

Tandis qu'à la fatigue succédait ce repos précaire et acca- 
blé, Mac-Mahon veillait, au milieu de tous les embarras, de 
tous les à-coups de la défaite. Il n'avait ni biscuit, ni vivres 



(1) Voir Bévue d'histoire, septembre 1902, p. 590. 

(2) 5 e corps. 



152 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de campagne, ni objets de campement. La plus grande pénu- 
rie était celle des munitions : telle avait été la consommation 
de la bataille que, dans certaines compagnies, il ne restait 
que cinq ou six cartouches par homme. Le maréchal demanda 
aide à Ganrobert, qui promit, en secourable frère d'armes, 
d'envoyer ce qu'il pourrait. Puis il télégraphia à Metz au 
major général, à Paris au ministère de la guerre (l). 
Cependant le principal souci était l'itinéraire de la retraite. 
Mac-Mahon s'était flatté d'abord de garder la ligne des Vosges. 
L'état de son armée, trop désorganisée pour une lutte nou- 
velle, rendait chimérique cet espoir. La conduite la plus 
habile eût peut-être été de rétrograder vers le sud, sous la 
double protection de la Zorn et du canal de la Marne au Rhin, 
puis d'attirer à soi le 7 e corps : de la sorte, on eût menacé de 
flanc l'ennemi, et défendu, quoique indirectement, la route 
de Paris. Tel est du moins le plan qui a été, après coup, 
préconisé. Très pénétré de sa détresse, le maréchal songea 
surtout à mettre une grande distance entre l'armée vic- 
torieuse et ses troupes affaiblies : « Je résolus, a-t-il écrit 
plus tard, de regagner le camp de Ghâlons; là je pourrais 
me réorganiser, recevoir les réservistes qui ne m'avaient 
pas encore rejoint et me pourvoir des effets qui me man- 
quaient (2) . » 

Gomme la poursuite paraissait suspendue, on jugea que 
l'exécution pourrait être retardée jusqu'au lendemain matin. 
Mais vers quatre heures et demie du soir, les vedettes signa- 
lèrent au nord de Stcimbourg une nombreuse cavalerie 
accompagnée d'artillerie. Des voyageurs, arrivant de Stras- 
bourg par le chemin de fer, confirmèrent cet avis (3). De 
Saverne on crut distinguer de gros nuages de poussière 
comme ceux que soulèvent les colonnes en marche. Sur ces 
nouvelles, sur ces indices, on se persuada que les Allemands 
se préparaient à nous aborder, peut-être à couper notre ligne 

(1) Voir télégrammes du 7 août (Revue d'histoire, septembre 1902, p. 646- 
647). 

(2) Extrait des Souvenirs du maréchal de Mac-Mahon. 

(3) Général Bonnal, Frœschwillcr, p. 456. 



LE CAMP DE CHALOISS. 153 

de retraite (1). Précipitamment le départ fut décidé; et, après 
un court repos plus propre à exaspérer qu'à détendre la lassi- 
tude, les hommes, secouant leurs membres raidis, se remirent 
en route sous le jour déclinant. 

On se dirigea vers Sarrebourg. La plus grande partie de l'in- 
fanterie emprunta la voie ferrée qui, tantôt côtoyant la Zorn, 
tantôt se poursuivant par de nombreux tunnels, perce en cet 
endroit le massif des Vosges. L'artillerie et les bagages, pro- 
tégés par la brigade de Fontanges et par un régiment de chas- 
seurs à cheval, suivirent la route qui monte vers Phalsbourg 
et redescend sur l'autre versant de la chaîne. La division 
Lhériller (ancienne division Raoult), trompée par une indi- 
cation fausse, s'engagea pareillement sur le même chemin (2). 
Vers onze heures et demie, un épouvantable orage éclata. 
Épuisés par la fatigue et la faim, troublés par la vision angois- 
sante de la défaite, cavaliers et fantassins subissaient toutes 
sortes de terreurs, celle des ténèbres, celle des bois et des 
montagnes, celle de l'ennemi. A l'aube les premières colonnes 
atteignirent Sarrebourg. 

Au malheur se joignit une regrettable incurie. Une pré- 
voyance, même fort ordinaire, commandait de rendre impra- 
ticables, en arrivant sur le versant occidental des Vosges, les 
tunnels du chemin de fer entre Sarrebourg et Saverne, c'est- 
à-dire les passages qui faciliteraient l'invasion ennemie. Le 
projet fut suggéré, à ce qu'on assure (3), à Mac-Mahon par le 
général La Brettevillois, commandant le génie du I er corps. 
Les fourneaux de mine étaient préparés. Dans l'arrière-espoir 
de ressaisir l'offensive, le maréchal résolut d'attendre. La 
ligne demeura donc intacte. Quelques jours plus tard, les 
ordres du ministre de la guerre prescriraient la destruction. 
Il ne serait plus temps, et l'ennemi aurait déjà pris possession 
de la voie (4) . 



(1) Journal de marche du 1 er corps d'armée. — Notes dictées à Wiesbaden 
parle maréchal Mac-Mahon. 

(2) Bévue d'histoire, septembre 1902, p. 594. 

(3) Voir Wisscmbourg, Frœschwiller, par le commandant de Ciialus, p. 165. 

(4) Voir Jacqmix, les Chemins de fer pendant la guerre, p. 135 et 324. 



154 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Dans l'industrie, une ruine ne va guère sans provoquer 
d'autres ruines. Il en est de même dans les armées. x\lac- 
Muhon vaincu entraînerait dans sa retraite Failly, qui n'avait 
pas combattu. A Sarrebourg, dans cette journée du 8 août, le 
maréchal vit ariver â lui le 5 e corps. 

L'histoire de ce corps fut lune des grandes tristesses dune 
époque où les tristesses abondent. 

Failly avait passé à Bitche la journée du 6 août. Son regard 
flottait incertain entre toutes les choses qu'il se jugeait 
appelé à protéger. Dans la direction de Niederbronn on avait 
entendu le canon. Sous cet avertissement, il avait envoyé à la 
division Guyot de Lespart Tordre de se hâter vers le lieu du 
combat. Dans l'après-midi, le commandant du 5 e corps avait 
reçu une dépêche, bien propre à accroître en son esprit la 
perplexité. Lebceuf lui mandait que le chemin de fer était 
coupé entre Sarreguemines et Bitche, que le général Frossard 
et le maréchal Bazaine étaient attaqués : « Tenez-vous sur 
vos gardes » , ajoutait le major général. Le danger n'était 
donc pas seulement à droite, du côté de la Sauer, mais aussi 
à gauche, du côté de la Sarre. Plus que jamais Failly s'était 
affermi dans la pensée de se pourvoir à deux fins, ce qui était 
le moyen le plus sûr de ne secourir personne, et de se perdre 
par surcroît. Il en était là quand, vers six heures et demie, un 
télégramme lui parvint du chef de gare de Banstein et qui 
contenait ces simples mots : « L'ennemi à Niederbronn; tout 
est en déroute. » Dans le même temps, divers avis confir- 
mèrent la fatale nouvelle. Une crainte terrible domina aussitôt 
Failly, celle d être tourné ou coupé. En hâte il convoqua en 
conseil les généraux, les chefs de service. Devait-on accepter 
le combat sous le fort de Bitche? Gonvenait-il au contraire de 
suivre Mac-Mahon et de se retirer par la seule route restée 
libre, celle de la Petite-Pierre? Après un assez long débat, le 
second parti prévalut. On laissa à Bitche une petite garnison; 
pour alléger la retraite, on y abandonna même les bagages. 
A neuf heures du soir, la marche commença. On avait à tra- 
verser une région fort accidentée et couverte de forêts; la nuit 
était brumeuse; l'un des guides chargés de conduire les 



LE CAMP DE CHALONS. 155 



colonnes s'égara; les voitures d'artillerie s'enfonçaient pro- 
fondément dans le sol détrempé, et ce n'était qu'à force de 
bras qu'on parvenait à les retirer des ornières. Le 7 août, à 
neuf heures du matin, les premiers détachements atteignirent 
la Petite-Pierre. Le reste y arriva un peu plus tard. Aux alen- 
tours du fort bivouaquaient déjà les soldats de Ducrot. Bien 
que ceux-ci gardassent assez bonne contenance, leurs récits 
ne laissèrent pas que d'impressionner ceux qui n'avaient pas 
combattu. Le lendemain, dès quatre heures, la retraite se 
continua sous une pluie battante et par des chemins de tra- 
verse. Les réserves d'artillerie et du génie, les ambulances, 
les services auxiliaires gagnèrent Sarrebourg; le gros de 
rinfanterie fit halte à quelque distance de la ville, au village 
de Lixheim. 

Autour de Sarrebourg s'opéra dans l'après-midi du 8 août 
une sorte de concentration générale. Là le 1 er corps retrouva 
bon nombre de ceux qu'on croyait perdus : c'était Ducrot 
qui venait de la Petite-Pierre : c'étaient les isolés qui s'étaient 
enfuis par les sentiers des montagnes. A Sarrebourg était 
rassemblée pareillement la division Gonseil-Dumesnil, du 
7 e corps, qui avait partagé les gloires et les infortunes de 
Frœschwiller. Enfin Faillv venait de déboucher avec son 
corps, sauf une brigade, la brigade Lapasset, qui, laissée à 
Sarregucmines, avait reflué vers Metz. Cette jonction de nos 
effectifs nous rendrait moins vulnérables. En outre, nous 
avions depuis Saverne mis entre l'ennemi et nous la barrière 
des Vosges, et nous aurions quelques jours d'avance sur l'ar- 
mée du Prince royal. Quelle que fût cette condition un peu 
moins précaire, Mac-Mahon jugea urgent de hâter, non de 
suspendre, le mouvement vers Ghâlons. Telles étaient les 
instructions de l'Empereur, instructions transmises la veille 
de Metz, et réitérées par télégramme dans la soirée (1) . Devenu 
timide depuis sa grande défaite, le maréchal était d'ailleurs 
bien résolu à ne tenter de nouvelles chances qu'avec des forces 
complètement réparées. «Je ne puis avant quinze jours, répé- 

(1) Revue d'histoire, septembre 1902, p. 649. 



156 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

tait-il, conduire à l'ennemi mes troupes désorganisées et 
manquant de tout. » 

Donc, le lendemain 9 août, la marche rétrograde continua. 
Elle continua pour Mac-Mahon; elle continua pareillement 
pour Failly qui, tour à tour subordonné ou soustrait à l'auto- 
rité du maréchal d'après les ordres changeants venus de 
Metz, suivrait désormais la fortune du I er corps. L'appro- 
visionnement des troupes exigeait qu'on utilisât plusieurs 
routes. Trois grandes colonnes furent formées : à droite, 
Faillv, avec deux de ses divisions, se dirigea vers Rechicourt- 
le-Château; au centre, le I er corps, avec la division Gonseil- 
Dumesnil, prit le chemin de Blamont; à gauche, la division 
Guyot de Lespart, du 5 e corps, inclinant vers le sud, s'orienta 
vers Baccarat. En avant marchaient les deux divisions de 
cavalerie Bonnemains et Duhesme, qui, par une singulière 
interversion des rôles, précédaient l'armée au lieu de la pro- 
téger et de la couvrir. 

Cependant à Metz les plans se succédaient. Le 7 août, 
l'idée dune retraite générale vers Châlons avait été presque 
adoptée. Le lendemain, une autre combinaison avait prévalu, 
à savoir celle d'une concentration sur Metz. Si on songeait à 
organiser la résistance autour de cette grande place, il 
importait d'y attirer les forces dispersées. De là le projet de 
laisser Mac-Mahon accomplir seul sa retraite vers Châlons, où 
il se réorganiserait, et de ramener vers la Moselle le 5 e corps. 
Cette conception ne laissait pas que d'offrir de grands avan- 
tages. L'armée de Failly fournirait à l'armée de Metz un ren- 
fort de près de ving-cinq mille hommes : en outre, on pressen- 
tait, sans bien deviner l'étendue du danger, que le 5 e corps, 
s'il était maintenu en contact avec le I er , subirait, comme par 
contagion, les influences démoralisatrices nées de la défaite- 
Le 9 août, un officier d'état-major, le capitaine de France, 
fut envoyé par Lebœuf au général de Failly et le rejoignit à 
Réchicourt-le-Ghâteau. La dépêche dont il était porteur pres- 
crivait au commandant du 5 e corps de marcher, s il était pos- 
sible, en toute hâte sur Nancy et de se diriger de là sur Metz. 
A ce message Failly ne déguisa ni un grand trouble ni une 



LE CAMP DE CHALONS. 157 

grande perplexité : dans la marche par Nancy, il craignait, 
disait-il, d'être pris de flanc par les Prussiens victorieux; avec 
ses troupes fatiguées par les étapes et les privations des derniers 
jours, il redoutait les suites d'un combat; puis, oubliant que la 
division Guyot de Lespart n'avait, à proprement parler, point 
combattu, il ajoutait, non sans inexactitude, qu'il n'avait que 
trois brigades intactes (1). Le lendemain, on sut que l'ennemi 
avait paru à Dieuze et à Château-Salins. Sur ces nouvelles, 
l'ordre primitif fut modifié, et Failly fut autorisé à gagner Metz, 
en passant, non par Nancy, mais par Toul. Le général ne serait 
fondé à enfreindre ces prescriptions que si l'ennemi le devan- 
çait avec des forces supérieures : en ce cas, il pourrait modi- 
fier sa route et incliner vers le sud-ouest, c'est-à-dire vers 
Langres. Bientôt le projet lui-même s'absorba dans les nom- 
breuses variations du commandement et, la retraite vers 
Ghâlons ayant été définitivement résolue, un nouveau contre- 
ordre, adressé au commandant du 5 e corps, lui prescrivit de 
poursuivre, sans s'en détourner, sa marche vers Paris. 

Le mouvement rétrograde ne s'était interrompu ni pour 
Failly ni pour Mac-Mahon. Il se continuait au milieu de 
toutes sortes de contretemps pénibles. Une série de pluies, 
tout à fait extraordinaire en cette saison, détrempait les che- 
mins et transformait en bourbiers les lieux où se dressaient 
les bivouacs. Pour les soldats du 1 er corps, les souffrances 
étaient d'autant plus vives que la plupart manquaient d'effets 
de rechange, un grand nombre de sacs ayant été abandonnés 
à Frœschwiller. Le 5° corps n'était pas beaucoup plus heu- 
reux; car, dans l'imprudente précipitation de la retraite, les 
bagages, on s'en souvient, avaient été laissés à Bitche. Aux 
éclopés se mêlèrent d assez nombreux malades, et il fallut 
former des trains spéciaux pour évacuer vers l'intérieur les 
indisponibles. La nécessité de se garantir contre les intempé- 
ries fit substituer aux bivouacs le système des cantonnements. 
Gomme les vivres manquaient, on recourut aux réquisitions; 

(J.) Note adressée à la section historique de l'état-inajor de l'armée par M. le 
général de France. — Rapport de M. le capitaine de France. — Journal de 
marche du 5 e corps d'armée, rédigé par le capitaine de Piépape. 



158 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

les hommes, se relâchant de la stricte discipline, se procuraient 
par la maraude ce qui manquait. Un grand surcroît de confu- 
sion naissait de la pénurie des cadres, presque entièrement 
détruits dans les dernières rencontres. Ce désarroi se peint 
bien dans un ordre de Mac-Mahon qui prescrivit, à la date du 
12 août, de réorganiser les compagnies de façon à ce que « cha- 
cune délies fût commandée par un officier» . A la même date, 
le maréchal, dans une proclamation à ses troupes, essaya de 
relever les âmes. Il rappelait que, dans la journée du 6 aoûl, 
le nombre seul avait eu raison de la valeur française : aux 
pertes de son armée il opposait les pertes plus considérables 
de l'adversaire. « Si vous n'avez pas été suivis, ajoutait-il, 
cherchez-en la cause dans le mal que vous avez fait à l'en- 
nemi. » Il annonçait la fin des épreuves et saluait l'espoir 
d'une éclatante revanche. Ces exhortations, tantôt étaient 
écoutées en un morne silence, tantôt provoquaient des com- 
mentaires sceptiques ou gouailleurs; et décidément les mau- 
vais éléments gâtaient les bons. C'est au milieu de ces 
influences dissolvantes que se poursuivit la marche. Le 10, on 
avait atteint Lunéville. Le 11, le 12, le 13 août, les gîtes 
d'étape furent pour le 1 er corps Bayon, Haroué, Gondrecourt; 
pour le 5 e corps — fort séparé du I er — Charmes et Mirecourl. 
Heureusement les voies ferrées qui convergeaient vers l'inté- 
rieur étaient encore intactes, et la Compagnie de l'Est avait 
rassemblé tout son matériel disponible. Grâce à elle fut abrégé 
le voyage où nos contingents, s'émiettaient. Elle recueillit 
le 14 à Neufchâteau les troupes de Mac-Mahon, le 17 à Chau- 
mont celles de Failly, et, échelonnant les trains sur toutes les 
voies libres, les transporta en trois jours au camp de Châlons. 
Les hasards de la guerre groupaient en deux grandes masses 
les forces françaises : à Metz, Bazaine; à Châlons, les vaincus 
de Frœschwiller, puis les soldats de Failly. Cependant, en ce 
repliement général de l'armée du Rhin, naguère déployée tout 
le long de la frontière, un seul corps gardait ses positions 
primitives : c'était le 7 e corps qui, au milieu de l'universel 
désordre, semblait comme oublié aux confins de la haute 
Alsace. 



LE CAMP DE CHALONS. 159 

Dans l'historique de ce corps on trouverait l'image abrégée 
des imprévoyances grandes et petites où toutes choses s'abî- 
maient. Il avait été posté tout à l'extrême droite de l'armée, 
trop éloigné des autres forces combattantes pour fournir ou 
recevoir le secours. Trois semaines après la déclaration de 
guerre, il ne disposait que de deux divisions sur trois, et était 
privé de la moitié de sa cavalerie. De ces deux divisions, l'une, 
la division Gonseil-Dumesnil, avait été envoyée, le 4 août, à 
Mac-Mahon. Une seule division, la division Liebert, était 
restée à Mulhouse, ainsi que quelques escadrons de hussards 
qui battaient à l'aventure la plaine du Rhin. A son quartier 
général, Félix Douay recueillait, un peu au hasard et sans 
pouvoir les contrôler, les avis des maires, des paysans, et 
aussi de quelques espions qui, selon toutes les vraisemblances, 
étaient pareillement ceux de l'ennemi. A la première nouvelle 
des défaites, une dépêche incroyable fut expédiée de Metz : 
Douav était invité à envoyer une de ses divisions à Strasbourg 
et à replier les autres sur Belfort (l). Fort impuissant à 
accroître la garnison de Strasbourg, Douay dirigea vers Bel- 
fort son unique divison. La marche dura deux jours et, d'après 
les témoignages les moins suspects (2), fut lamentable. Elle 
fut troublée par des rumeurs sinistres, retardée par d'éner- 
vantes attentes, déshonorée par des actes d'indiscipline hon- 
teux : on vit des fantassins abandonner sur la route leur 
fusil et semer, chemin faisant, leurs cartouches. Les paysans 
contemplaient cette retraite avec une surprise exaspérée; ne 
comprenant rien à ce recul sans combat, ils croyaient à une 
erreur, et montrant la direction de l'Est : « C'est par là qu'est 
le Rhin» , criaient-ils aux soldats. A Belfort la division Liebert 
s'accrut de la division Dumont, arrivée partie de Lyon, partie 
de Givita-Vecchia. De la sorte, l'effectif total atteignit dix- 
sept mille hommes. Par les voies encore libres et au prix de 
grands détours, peut-être eût-il été possible d'amener les 
deux divisions jusqu'à Metz, où elles eussent été un puissant 

(1) Télégramme de l'Empereur à Douay, 7 août, 5 heures et demie du 
matin. 

(2) Prince Bibksco, Belfort, Eeims, Sedan, p. 29. 



160 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

renfort pour les prochains combats. Jusqu'au 16 août, aucun 
ordre ne vint. Le 16, une dépêche du ministre de la guerre 
enjoignit de rallier Ghâlons. La prescription était déjà tar- 
dive, et d'un jour à l'autre les voies seraient coupées. La 
Compagnie de Lyon et la Compagnie de l'Est unirent leurs 
efforts; on emprunta toutes les lignes demeurées disponibles, 
et le 7 e corps, ramené en arrière comme le 5 e sans avoir com- 
battu, fut dirigé sur la Champagne. 



II 



Sur la plaine de Châlons comme sur une grève après la 
tempête venaient échouer toutes les épaves que la guerre 
rejetait. Serait-il possible de renflouer ces débris? 

A partir du 15 août, les trains se succédèrent, versant sur 
Mourmelon les soldats du I er corps. Quelques-uns n'avaient 
ni fusils ni gibernes. Beaucoup d'officiers avaient perdu leurs 
chevaux et leurs effets. Déjà les uniformes étaient usés, 
déteints, délavés, comme s'ils avaient bu le soleil et la pluie 
d'une année entière. D'après l'attestation d'un témoin digne 
de créance, on eût dit des gens qui avaient combattu pendant 
six mois (1). Les récits qui échappaient de ces bouches décou- 
ragées révélaient toutes les hallucinations enfantées dans 
l'excès de la fatigue ou l'effarement de la retraite. Certains 
chefs eux-mêmes, improvisés aux derniers gîtes d'étape, 
étrangers aux hommes et ne les connaissant pas, manquaient 
de cette autorité qui restaure la discipline et relève les âmes. 
Ce n'était pas que les cadres eussent manqué; il y en avait eu 
naguère de superbes, d'admirables, et tels qu'aucune armée 
n'eût manqué de les envier. Mais les officiers les meilleurs, 
les soldats les plus braves étaient aux ambulances ou avaient 



(1) Enquête parlementaire sur le 4 septembre; déposition du général 
Schmitz, t. II, p. 276. 



LE CAMP DE CHALONS. 161 

trouvé sur les coteaux de Frœschwiller le lieu du dernier 
repos. 

A l'aspect de ces misères, un mot se propagea : « C'est la 
retraite de Russie, moins la neige (1). » Cependant une grande 
crainte naissait, celle de la contagion que porteraient autour 
d'elles ces troupes ébranlées par la défaite. On attendait au 
camp le 5 e corps déjà fort entamé, et, selon toute apparence, 
le 7 e corps. A Mourmelon même, un nouveau corps se for- 
mait, le 12 e , qui avait pour noyau certains éléments du 
6 e corps, retenus loin de Canrobert par l'interruption des 
voies ferrées. Combien démoralisant ne serait pas pour toutes 
ces forces le contact des régiments vaincus! Plus les contin- 
gents seraient jeunes, plus les influences dissolvantes auraient 
de prise sur eux. Or, sous les baraquements, étaient rassem- 
blés, depuis quelques jours, les bataillons des mobiles de la 
Seine. Ils étaient arrivés en des dispositions très équivoques, 
réclamant le retour à Paris comme un droit, s'irritant en outre 
(et non sans quelque raison) de leur armement incomplet, de 
leur pénurie de toutes choses. Ce qui était mécontentement 
ou turbulence risquait de se transformer en désagrégation 
complète si les colporteurs de mauvaises nouvelles, les 
meneurs d'indiscipline, les artisans de découragement pou- 
vaient invoquer l'exemple ou les paroles de soldats réputés 
aguerris! 

La situation même du camp provoquait un autre sujet 
d'alarme. Etabli très loin de la frontière, au milieu d'une 
vaste plaine, il n'avait été pourvu d'aucune défense, tant il 
paraissait invraisemblable que l'ennemi pût parvenir jusque- 
là ! Tout avait été combiné pour les manœuvres des troupes, 
aucune prévoyance ne s'était gardée contre l'invasion. Or en 
ces lieux comme sur une plage sans refuge tout venait 
aboutir en un pêle-mêle effroyable, matériel, artillerie, déta- 
chements isolés, gardes mobiles pourvus d'armes anciennes 
ou n'ayant pas d'armes du tout, vieux soldats non encore 
remis de la défaite. Que les avant-gardes allemandes dou- 

(1 General Bonsal, Frœschiviller, p. 462. 

i. vu. 1 1 



162 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

blassent leur vitesse, et sans résistance elles balaieraient 
devant elles tous ces troupeaux humains. Le péril, sans être 
immédiat, ne laissait pas que d'être menaçant. Dans la journée 
du 15, dans celle du 16, des dépêches, heureusement inexactes 
ou exagérées, apportèrent des nouvelles angoissantes : des 
coureurs prussiens avaient, disait-on, été vus dans l'Argonne; 
le général de Linières, chargé du commandement territorial à 
Châlons, annonçait la présence de l'ennemi dans les environs 
de Bar-le-Duc. 

Dans le camp, il ne manquait pas de témoins clairvoyants, 
assez courageux pour signaler ces dangers. Le général Ber- 
thaut, qui commandait les mobiles de la Seine et commençait 
à peine à mettre un peu d'ordre dans sa jeune troupe, redou- 
tait fort une surprise qui se changerait presque sûrement en 
catastrophe. Cependant, à la tête du 12 e corps, en voie de 
formation, venait d'être placé le général Trochu, qui avait lui- 
même choisi comme chef d'état-major le général Schmitz. 
Celui-ci ariva le premier; à peine avait-il atteint Mourmelon 
qu'il fut atterré de tout ce qui frappa ses yeux. «.Je n'avais 
jamais vu, a-t-il déclaré plus tard, de troupe dans un état 
aussi déplorable. » Il avait jadis connu en Chine le général 
de Palikao. S'autorisant de ces souvenirs, il osa dévoiler toute 
la vérité. Le 16, dans la journée, il télégraphia au ministre : 
« Je prends sous ma responsabilité de vous dire que la situa- 
tion du camp de Châlons est des plus compromises; il y règne 
un désordre énorme... La position n'est nullement défensive, 
elle est tout au plus bonne pour l'offensive... Si l'ennemi, 
continuant les pointes audacieuses qu'il pousse depuis quel- 
ques jours, venait battre l'estrade dans le camp de Châlons, 
tout y serait culbuté. » La conclusion était l'abandon du 
camp, et le général allait jusqu'à proposer la ligne de retraite 
par laquelle on se replierait. Tandis que cette dépêche allait 
trouver le ministre, Trochu était en route pour prendre pos- 
session de son commandement. Durant le trajet, il eut, à la 
gare de Châlons même, comme lavant-goût de ce qui l'atten- 
dait. Dans les wagons, des zouaves du 1 er corps criaient, 
chantaient, se livraient à toutes sortes de libations, se tenaient 



LE CAMP DE CHALONS. 163 

tout nus sur le marchepied des voitures, étalaient publique- 
ment l'exemple de l'immoralité et de l'indiscipline (1). Chose 
étrange, inouïe et qui montre bien que la guerre développe 
tous les extrêmes, un jour l'extrême dans l'héroïsme, un autre 
l'extrême dans l'abaissement! Ces zouaves étaient les compa- 
gnons de ceux qui, dix jours auparavant, avaient forcé, par 
leur vaillance, l'admiration de leurs ennemis. Et c'est l'esprit 
tout obsédé de ces images que Trochu arriva le soir à Mour- 
melon. 



III 



Au milieu de tous ces débris que rejetait le reflux de la 
défaite, un autre débri vint s'échouer : c'était l'Empereur. 

Le 16 août, dès l'aube, accompagné du Prince impérial et 
du prince Napoléon, il avait quitté Gravelotte. Le départ se 
transformant de plus en plus en fuite, les dragons de l'escorte 
avaient été jugés trop lourds, et on leur avait substitué les 
chasseurs d'Afrique du général Margueritte. Fort en arrière 
suivait un bataillon de grenadiers, qui entendit dans le loin- 
tain, du côté de Rezonville, les premiers coups de canon de 
la bataille. A une heure, Napoléon III entra dans Verdun, au 
milieu de la population silencieuse et stupéfaite. A l'une des 
personnes de l'entourage, le sous-préfet demanda naïvement 
s'il fallait faire crier : Vive l'Empereur! Le souverain s'appliqua 
à rassurer les autorités, donna des ordres pour l'armement de 
la place, affirma à plusieurs reprises que Bazaine le sui- 
vait (2) . Les transports avaient absorbé tout le matériel des 
voies ferrées, et à la gare on ne disposait que de quelques 
voitures de troisième classe. On étendit des coussins sur les 
bancs et ce fut dans cet appareil que le monarque s'achemina 

(1) Trochu, Œuvres posthumes, t. I er , p. 110, 

(2) Procès Bazaine; déposition de M. Benoît, maire de Verdun (audience du 
25 octobre 1873). 



164 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE 

vers le camp. Il y arriva vers le soir; personne ne l'attendait, 
et on dut chercher en hâte, dans le village de Mourmelon, déjà 
épuisé d'approvisionnements, de quoi héberger l'Empereur et 
son cortège (l) . 

Pendant toute la nuit du 16 au 17 août, les trains se suivi- 
rent. C'était la retraite du 1 er corps qui s'achevait. Durant 
cette même nuit, les dépêches des maires se succédèrent, 
annonçant l'approche des Prussiens : au delà de Bar-le-Duc, 
la voie était coupée et le service des trains interrompu (2) : le 
bruit courait que dans la Haute-Marne et jusqu'aux environs 
de Blesme on avait vu paraître les coureurs ennemis. Cepen- 
dant Mac-Mahon avait assuré l'embarquement de ses troupes. 
A l'aube du 17 août, il atteignit lui-même Mourmelon. 

Le cours des événements rassemblait au camp plusieurs 
des grands acteurs de la politique et de la guerre : l'Empe- 
reur, le prince Napoléon, Mac-Mahon, Trochu. De leurs réso- 
lutions dépendraient le sort des armées, la dynastie, la France 
elle-même. 

Le plus remuant, le plus dispos était le prince Napoléon. 
Suspect comme prince, impuissant comme citoyen, il avait 
jusque-là dissipé, en paroles véhémentes et vaines, en actes 
contradictoires et inachevés, une activité qui ne savait où 
s'attacher. La guerre, résolue sans lui — car il était alors 
éloigné de France — était l'œuvre du parti de la cour et de 
l'Impératrice, c'est-à-dire de ses ennemis. L'issue lamentable 
de l'entreprise ravivait son crédit auprès du souverain; et lui- 
même semblait moins abattu par les malheurs publics que 
surexcité parla perspective d un rôle où s'absorberait l'arriéré 
de ses énergies inemployées. Sa belle tête, régulière, impé- 
rieuse, et qui semblait toute chargée de pensées, contrastait 
avec les physionomies mornes des courtisans hébétés et des 
militaires éperdus. Avec l'esprit de contradiction qui était le 
fond de sa nature, il suffisait qu'on désespérât pour qu'aus- 
sitôt il se montrât fécond en paroles réconfortantes. Les jours 



(1) Marquis de Massa, Souvenirs, p. 296-297. 

(2J Jacqmin, les Chemins de fer pendant la guerre, p. 153. 



LE CAMP DE CHALONS. 165 



précédents, on l'avait vu, mêlé au cortège officiel, avec un air 
un peu moins ennuyé que de coutume, et secouant avec une 
affectueuse et cordiale brusquerie la torpeur de son cousin. 
Le 17, de grand matin, il sortit du pavillon impérial, cher- 
chant à qui communiquer la surabondance de ses vues. Il 
était en petite tenue de général de division, mais mal sanglé 
dans sa tunique, en homme qui déteste toutes les contraintes 
et, par-dessus tout, les contraintes militaires. Chemin faisant, 
il rencontra le général Schmitz. L'abordant aussitôt, il lui 
dépeignit en termes très colorés le voyage de la veille, et lui 
exprima la crainte qu'on avait ressentie que la voie ferrée ne 
fût interceptée et que l'Empereur ne demeurât prisonnier. Ce 
qu'il apprit à son tour de l'état des troupes, de l'insécurité du 
camp, l'impressionna profondément. Cependant un dessein le 
dominait, celui de ramener l'Empereur au siège du gouver- 
nement : à l'armée, disait-il, il n'était qu'une gêne, ne pouvant 
ni commander puisqu'il s'était démis, ni servir puisqu'il était 
souverain. A cette suggestion le général demeura très froid et 
invoqua la surexcitation de l'esprit public qui rendrait dan- 
gereux le retour. Ainsi Schmitz, qui venait de Paris, déclarait 
Napoléon impossible dans la capitale : le prince Napoléon, 
qui venait de Metz, le déclarait non moins impossible au 
milieu des camps. Le pire, c'est que l'un et l'autre avaient 
raison, le pays et l'armée se rejetant celui dont on ne voulait 
plus. Ayant quitté Schmitz, le prince se mit à la recherche de 
Trochu. Il ne le rencontra pas, mais seulement ses officiers. 
Familièrement il s'assit au milieu d'eux et, poursuivant sa 
thèse comme s'il n'eût pas changé de confident, insista sur le 
retour de l'Empereur à Paris : « Figurez-vous, leur dit-il, le 
sort d'un général en chef pour qui toutes les responsabilités 
du commandement se compliquent d'une autre responsabi- 
lité, celle d'assurer le sort du souverain, » Puis il ajouta en 
un langage osé et avec une trivialité pittoresque : « Autant 
vaut aller au combat en portant sur la tête une soupière 
pleine, et avec la défense d'en répandre une seule goutte. » 
Au réveil, les soldats avaient remarqué les sentinelles 
immobiles dans leur guérite, à l'entrée de la résidence impé- 



166 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

riale; puis ils avaient observé les allées et venues des somp- 
tueux laquais à la livrée verte et or. Bientôt se répandit, d'un 
bout à l'autre des baraquements, le bruit que l'Empereur était 
revenu. Les mobiles de la Seine, très gâtés par les influences 
démagogiques, accueillirent la nouvelle par des couplets rail- 
leurs ou des lazzis insultants. Aigris par la défaite, l'attribuant 
volontiers à l'incapacité du commandement, les militaires 
isolés, les soldats du 1 er corps imitèrent les gardes mobiles. Le 
plus singulier n'était pas ces manifestations, mais que les 
chefs parussent ne rien voir ni rien entendre. 

Tandis que commençaient à circuler ces rumeurs, le prince 
Napoléon rentrait à la résidence impériale, ramenant avec 
lui le général Schmitz et le général Berthaut. Dans le même 
temps survint le général Trochu, qui avait été mandé par 
1 Empereur. En plein air et devant le pavillon, la conversa- 
tion s'engagea entre le monarque et les généraux, conversa- 
tion bien plus que conseil de guerre, car il ne semble pas 
qu'aucune direction précise ait été, du moins au début, 
imprimée à l'entretien. 

Les premières pensées se fixèrent sur l'état du camp. Aux 
interrogations de l'Empereur la réponse fut très nette : l'em- 
placement n'offrait aucune position défensive : on était à la 
merci d'un coup de main. Puis le général Berthaut fut appelé 
à s'expliquer sur la garde mobile. Loin de rien dissimuler, il 
mit en pleine lumière les deux défauts de cette jeune troupe, 
à savoir, l'indiscipline et le manque d'instruction militaire. 
« Ce serait folie, poursuivit-il, de l'employer en rase cam- 
pagne; mais convenablement exercée, elle pourrait, derrière 
des remparts, rendre d'utiles services. » Partant de là, le 
général proposait que les bataillons fussent répartis entre les 
places fortes du Nord. L'Empereur, si nous en croyons Ber- 
thaut, ne goûta qu'à demi cet avis. « Si ces jeunes gens, dit-il, 
doivent combattre sous l'abri des murailles, il vaut mieux 
qu'ils soient ramenés à Paris, où ils défendront leurs foyers (1). » 

(1) Procès du général Trochu contre le Figaro ; déposition du général Ber- 
thaut (cour d'assises de la Seine, audience du 28 mars 1872). 



LE CAMP DE CHALONS. 167 

Le débat ne tarda pas à s'agrandir. Le retour de l'Empe- 
reur était au fond de toutes les pensées. Qui eût osé dire 
au maître qu'il n'était, à Ghâlons comme à Metz, qu'un 
embarras? L'étiquette étant peu observée dans la grande con- 
fusion des choses, le général Schmitz prit le premier la parole. 
Il était connu de l'Empereur qui l'avait eu autrefois comme 
officier d'ordonnance; de là un crédit qui lui permettait 
quelque hardiesse. Il se leva avec une certaine solennité qui 
contrastait avec le tour, jusque-là très familier, de l'entre- 
tien ; et s'adressant directement au souverain : « Sire, lui dit-il, 
notre devoir est de ne rien cacher à Votre Majesté. Nous 
sommes dans une situation extrêmement grave. L'Empereur 
ne commande plus l'armée et il n'est pas sur son trône. Ce 
n'est pas une position digne du souverain de la France. Il 
faut que l'Empereur, ou soit à la tête de ses troupes, ou soit 
à la tête de son gouvernement. » A ces mots, Napoléon inter- 
rompit dune voix faible, et constatant avec une sorte d'impar- 
tialité fataliste son propre amoindrissement : « C'est vrai, 
murmura-t-il, j'ai l'air d'avoir abdiqué. » Deux heures aupa- 
ravant, le général Schmitz, s'entretenant avec le prince Napo- 
léon, avait paru douter que les dispositions de l'esprit public 
permissent la rentrée à Paris. Voici quelle combinaison ren- 
drait, à ses yeux, presque aisé ce que le matin même il avait 
proclamé presque impossible : « Il y a, poursuivit-il, un 
homme qui a été tenu à l'écart et qui jouit de la confiance 
publique, c'est le général Trochu. On a été très étonné de le 
voir jusqu'ici sans commandement. Si l'Empereur veut reve- 
nir à Paris pour remonter sur son trône, il peut y remonter 
avec lui. » Si l'on songe que le général Schmitz était l'ami du 
général Trochu et son chef d'état-major; si l'on observe que 
Trochu lui-même était présent à l'entretien, il est malaisé 
d'attribuer à ce petit discours le mérite d'une entière impro- 
visation. Tout un plan suivait dont aucun détail n'était omis. 
Trochu serait nommé gouverneur de Paris et incontinent 
quitterait Mourmelon. L'Empereur se mettrait en route à un 
court intervalle. Le lendemain, les Parisiens apprendraient 
par une même proclamation qu'ils avaient au Louvre Trochu 



168 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

pour gouverneur, aux Tuileries Napoléon pour souverain; et 
la popularité de l'un, on le croyait du moins, compenserait le 
discrédit de l'autre. 

Quel que fût le mérite du général Schmitz, une proposition 
si hardie semblait réclamer un interprète plus qualifié. En 
outre, bien que les revers lui eussent enseigné la modestie, 
le monarque ne pouvait qu'accueillir avec une surprise désa- 
gréable la création d'un nouveau Lafayette. Un ami, auto- 
risé de longue date à tout dire, pourrait seul, par sa brusque 
et nette franchise, faire accepter l'humiliation amère. Autant 
qu'on peut s'appuyer sur des témoignages qui ne concordent 
pas toujours entre eux, c'est à ce moment que le prince Napo- 
léon intervint. Son langage, familier et figuré comme à l'or- 
dinaire, fut celui d'une véhémente causerie : « Pour cette 
guerre, dit-il, vous avez abdiqué à Paris le gouvernement. A 
Metz vous venez d'abdiquer le commandement. A moins de 
passer en Belgique, il faut que vous repreniez l'un ou l'autre. 
Pour le commandement, c'est impossible; pour le gouverne- 
ment, c'est difficile et périlleux, puisqu'il faut rentrer à Paris. 
Mais, ajouta le prince avec un juron — car il avait, à défaut 
du reste, toute la crudité du langage militaire — si nous 
devons tomber, tombons comme des hommes. » Le cousin 
de l'Empereur poursuivit avec un mélange singulier d'autorité 
familière et de rudesse persuasive. Désignant de la main 
Trochu, il rappela ses vues sur les institutions militaires, ses 
prévoyants avertissements, son opposition à la guerre, son 
plan révélé naguère dans une lettre au général Waubert de 
Genlis et qui était celui d'une concentration de toutes nos 
forces sous Paris. La même indépendance qui avait compro- 
mis le général à la Cour avait consolidé dans le public son 
crédit. C'était un honnête homme et que, dans les sphères 
officielles, on avait mal jugé. La conclusion fut pareille à 
celle de Schmitz : « Vous verrez que tout ira bien » , dit en 
terminant le prince avec un redoublement d'énergie récon- 
fortante. Sur quoi il s'assit, d'autant plus en verve, d'autant 
plus satisfait, que ses convictions s'accordaient avec ses anti- 
pathies. Le retour de l'Empereur, c'était la fin de la Régence; 



LE CAMP DE CHALONS. 1C9 

l'élévation de Trochu, c'était la confusion de l'Impératrice. 
Et par avance il jouissait du dépit de la souveraine, autant 
que la souveraine elle-même eût joui de sa propre déconvenue. 

Le pauvre Empereur avait accueilli la suggestion avec gra- 
titude, car il avait soif de tout expédient secourable — mais 
aussi avec embarras — car il jugeait bien équivoque le pro- 
tecteur, bien humiliante la protection. Dans l'entrefaite, la 
réunion s'était complétée par l'arrivée de Mac-Mahon. Invo- 
quant un prétexte, Napoléon le prit à part et l'entraîna dans 
son cabinet. Dès qu'ils furent seuls : « Connaissez-vous bien 
Trochu, lui demanda le souverain, et pouvez-vous garantir sa 
fidélité? » Mac-Mahon était de ceux qui ont assez de loyauté 
pour certifier celle des autres. « Je connais depuis de longues 
années le général, répliqua-t-il ; je le considère comme un 
hommede cœur, comme un homme d honneur; Votre Majesté 
peut compter entièrementsur les engagements qu'il prendra. » 

L'entretien, un instant suspendu, se continua, non plus 
devant le pavillon impérial, mais dans le salon de l'Empereur. 
Vu le nombre des assistants, vu l'importance des délibéra- 
tions, il s'était peu à peu transformé en conférence. Trochu 
jusque-là avait suivi silencieusement le débat où se jouait sa 
destinée. Napoléon s'adressant à lui : « Vous avez, dit-il, 
entendu ce qu'on propose; accepterez-vous cette mission?" 
Selon toutes les apparences, le général n'était pas pris à 
l'improviste; car on ne peut guère imaginer que le projet 
formulé par son propre chef d'état-major l'ait été sans son 
aveu. Il était trop savant militaire pour méconnaître les 
dangers d'une situation déjà bien gâtée; mais il était aussi 
trop bon patriote pour se dérober, trop confiant dans ses 
propres lumières pour désespérer, trop abandonné à la Pro- 
vidence pour s'effrayer outre mesure des responsabilités, des 
ingratitudes ou des échecs. Son rôle, grandiose et attirant 
presque autant que périlleux, serait vis-à-vis de la dynastie 
celui de protecteur, vis-à-vis du peuple parisien celui de 
modérateur, vis-à-vis de l'étranger celui de champion pour 
le suprême combat. Sans hésiter il accepta. «Je suis, dit-il, 
à la disposition de Votre Majesté. » Il semble qu'une adhésion 



170 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

si prompte ait un peu refroidi l'Empereur. Ramenant à l'état 
de projetée qui paraissait résolution arrêtée : «Je vais, dit-il, 
écrire à l'Impératrice et au conseil des ministres. » A ces 
mots, le prince Napoléon sursauta. « Écrire à l'Impératrice ! 
Mais vous n'êtes donc plus souverain? Il faut que Trochu 
parte de suite. » Fasciné par cette volonté violente, le souve- 
rain eut l'air de céder; mais avec cette ingéniosité de prétexte 
qui est la ressource des faibles, il ressaisit presque aussitôt 
un motif qui colorerait ses arrière-hésitations : « La forme me 
préoccupe, objecta-t-il; il faut que le décret soit contresigné; 
je suis souverain constitutionnel. — Rien n'est plus facile, 
repartit le prince Napoléon résolu à brusquer le dénouement. 
Signez le décret; Trochu l'emportera. Quel ministre à Paris 
refuserait de le contresigner?» Acculé delà sorte, le monarque 
se tut. Il y eut pourtant encore un dernier combat. Trochu 
avant réclamé le retour à Paris des mobiles de la Seine, l'Em- 
pereur qui avait, au début du conseil, proposé lui-même cette 
solution, se sentit pris de scrupules. Il jugeait la mesure dan- 
gereuse, au moins pour les bataillons des faubourgs, très tur- 
bulents, très pervertis, et qu'il voulait répartir entre les places 
de Lille, de Maubeuge et de Verdun. Cependant Trochu tint 
bon. Le général Berthaut ajouta qu'il répondait de tout, et 
moitié persuasion, moitié lassitude, le souverain n'insista plus. 
On venait de désigner un gouverneur de Paris. Il restait à 
pourvoir à l'armée. Mac-Mahon fut nommé commandant en 
chef de toutes les forces réunies à Ghâlons. Serait-il indépen- 
dant de Bazaine? L'Empereur l'eût souhaité. Le vainqueur de 
Magenta réclama la faveur de servir : a J'aime mieux, dit-il, 
être subordonné à Bazaine; il est mon ami, j'accepterai ses 
ordres; nous nous entendrons. » La subordination serait sans 
doute plus nominale que réelle, les deux maréchaux étant 
séparés par la distance et devant l'être bientôt par l'ennemi. 
La même délibération qui éleva Mac-Mahon décida-t-elle la 
retraite de l'armée jusqu'à Paris? Si nous en croyons les sou- 
venirs du maréchal, la conférence se serait séparée sans rien 
résoudre à cet égard. Mais le général Trochu et le général 
Schmitz ont affirmé l'un et l'autre que l'évacuation du camp 



LE CAMP DE CHALONS. 171 

de Ghâlons fut résolue dans la réunion, et aussi le retour 
jusque sous les murs de la capitale; ils ajoutent qu'on discuta 
même la ligne de retraite : Mac-Mahon voulait qu'on rétro- 
gradât par Reims et Soissons ; le général Schmitz proposait 
d'adopter la route de Vertus, Ghampaubert, Montmirail. Cette 
dernière version trouve une confirmation très probante, 
quoique indirecte, dans l'un des télégrammes trouvés après 
le 4 septembre aux Tuileries (1) . 

La conférence touchait à sa fin. « Si je ne me trompe, dit 
l'Empereur en résumant la délibération, j'ai trois décrets à 
signer, l'un pour Trochu, l'autre pour Mac-Mahon, le troi- 
sième pour la garde mobile. » « Pour la garde mobile, sire, 
observa le général Berthaut, un ordre suffit. » On craignait 
encore un retour d'incertitude. Le prince Napoléon entra 
dans la baraque du général Schmitz et, sans perdre un instant, 
se hâta de rédiger toutes les pièces qui seraient soumises à la 
signature du maître. Gomme s'il eût été un peu troublé de sa 
hardiesse, l'Empereur fit partir le commandant Duperré pour 
annoncer à l'Impératrice les résolutions prises, et à ce message 
il ajouta un télégramme qui préparerait à la grande nou- 
velle (2). Mac-Mahon se retira pour visiter le camp, Berthaut 
pour vaquer au départ prochain des gardes mobiles. Pendant 
ce temps, Trochu réquisitionnait un breack d'artillerie qui 
stationnait non loin de la résidence impériale. Deux heures 
plus tard, accompagné de Schmitz. il roulait sur la route de 
Ghâlons. De là, le chemin de fer le ramènerait vers Paris. 



IV 



A Paris, dans l'effondrement de toutes choses, deux grandes 
autorités subsistaient : la Régente, c'est-à-dire l'Impératrice; 
le ministre de la guerre, c'est-à-dire Palikao. 

(i) Papiers des Tuileries, t. I er , p. 426. 
(*)/</.., p. 433-434. 



172 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Dans l'âme de l'Impératrice, des pensées s'agitaient qu'elle 
ne s'avouait point à elle-même et que surtout elle n'eût point 
souffert qu'on lui attribuât. Contre l'Empereur elle avait trois 
grands griefs : il était vieilli ; il s'était fait libéral; il avait été 
vaincu. Affaibli à lintérieur par ses concessions, désarmé 
contre l'ennemi par ses défaites, affaissé en outre sous la pré- 
coce usure de son corps, que lui restait-il, sinon de dispa- 
raître? Cependant, elle était — elle — jeune encore, ambi- 
tieuse, et, de plus, mère. La loi l'avait faite régente. Le salut 
public lui commandait l'énergie et l'espoir. De là le secret 
dessein de pourvoir à la France, à l'Empire, au Prince impé- 
rial, fût-ce sans l'Empereur, qui serait la victime plus ou moins 
sacrifiée de la fatalité et de ses propres fautes. Ce que la sou- 
veraine se disait très bas, la Cour le lui soufflait aussi. Elle le 
lui soufflait par la voix des fidèles attentifs à la dynastie, des 
autoritaires ardents à pourchasser l'idée libérale, des roma- 
nesques séduits par les infortunes d'une femme, des jouisseurs 
désespérément attachés à la manne abondante dont ils vivaient 
depuis vingt années. Tout concourait à graver ces pensées. 
L'inexpérience osait rêver le succès. Les ardeurs s exaltaient 
par la perspective d'une œuvre dont l'honneur se mesurerait 
aux périls. Les scrupules de l'épouse s'absorbaient dans les 
sollicitudes passionnées de la mère. L'épouse elle-même trou- 
verait dans le souvenir des torts privés de son époux de quoi 
apaiser les retours de sa conscience. Pour mieux sauver 
l'Empire, on feindrait d'oublier l'Empereur; son nom serait 
effacé des discours publics, et on croirait, en se détachant de 
lui, se dérober au mauvais sort. Dessein entrevu plutôt que 
poursuivi, caressé par les pensées, à peine trahi par les 
paroles, et qui mêlerait, s'il se développait jamais, une 
intrigue de palais aux péripéties de la guerre. Pour le pauvre 
Empereur, l'expiation serait pire que toutes celles qu'eussent 
imaginées ses ennemis; car le châtiment lui viendrait de ses 
serviteurs, de ses .familiers, de son épouse elle-même, tous 
ligués plus ou moins inconsciemment contre son malheur, 
tous attentifs à creuser la coupure entre son fils et lui et à 
l'annihiler par prétention. 



LE CAMP DE CHALONS. 173 

Cette sorte de coalition inavouée aurait, par la naturelle 
conjonction des choses, Palikao pour complice. Tenu un peu 
à l'écart dans les dernières années, plus suspecté qu'honoré 
pour l'expédition de Chine, il avait été oublié dans la réparti- 
tion des grands commandements. Quand les revers avaient 
obligé à se souvenir de lui, il avait saisi le pouvoir avec un 
peu d'appréhension et beaucoup de hardiesse. Sa complète 
inexpérience de la politique le déconcertait; en revanche son 
activité demeurée très grande malgré son âge, son audace, son 
intelligence féconde en ressources, le portaient à assumer 
sans trop de crainte le lourd fardeau. Ministre de la Guerre, il 
organiserait la défense nationale; en outre, il participerait, 
quoique de loin, à toutes les combinaisons militaires. Entre 
toutes les combinaisons, les seules qui lui agréassent étaient 
celles qui, au lieu de ramener les armées vers Paris, les repor- 
teraient vers la frontière. Sa tâche serait surtout considérable 
si, n'ayant à ses côtés qu'une femme inhabile à le contrôler, il 
demeurait maître absolu pour créer les ressources nouvelles, 
utiliser les ressources anciennes, suggérer de tous côtés les 
conceptions ou les plans. En cas de réussite, il entrerait en 
partage de gloire avec les généraux victorieux. Même en cas 
de succès incomplet, il ne pouvait guère douter qu'il ne recueil- 
lît le bâton du maréchal qu'il souhaitait ardemment et que, 
depuis l'expédition de Chine, il jugeait dû à ses services. 

En cette disposition des âmes, les mesures prises au camp 
de Chàlons ne pouvaient qu'éveiller un extrême déplaisir. 
Pour l'Impératrice, le retour de l'Empereur marquerait la fin 
de la régence; la nomination de Trochu signifierait rentrée 
en scène du parti libéral. Pour Palikao, le mécompte serait 
pareil : Trochu à Paris, c'était une influence indépendante, 
rivale sans doute, grandissant à côté de la sienne; le retour 
de 1 armée dans la capitale, c'était l'anéantissement de toutes 
les conceptions aventureuses où le ministre de la Guerre se 
complaisait. 

Dans la soirée du 17, un message de l'Empereur, apporté 
sans doute par le commandant Duperré, apprit à l'Impératrice 
ce qui venait d être décidé. On peut juger de l'émotion 



174 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

qu'éveilla la nouvelle par la dépêche que, vers dix heures, le 
général de Palikao adressa à Napoléon : « L'Impératrice me 
communique la lettre par laquelle l'Empereur annonce qu'il 
veut ramener l'armée de Ghàlons sur Paris. Je supplie l'Em- 
pereur de renoncer à cette idée, qui semblerait l'abandon 
de l'armée de Metz (1) »... Tandis que le ministre de la 
Guerre protestait contre le retour de l'armée, la régente 
s'élevait contre le retour de son époux, et il semble que 
ses télégrammes aient été bien pressants; car le souverain, 
résolu le matin à regagner sa capitale, manifesta dès le soir 
même des indécisions qui présageaient un nouveau chan- 
gement. 

Pendant ce temps, Trochu s'acheminait vers Paris. De fré- 
quentes obstructions de la voie multipliaient les stationne- 
ments et doublaient la durée du trajet. Le désarroi se mar- 
quait par des signes tristement curieux : près d'Épernay, les 
rails étaient encombrés par une série de wagons chargés 
d'outils ou de fascinages, et destinés aux « besoins du siège 
de Mayence (2) » . Le général, profitant d'un des arrêts, 
écrivit sur ses genoux la proclamation par laquelle il notifie- 
rait aux Parisiens son élévation. Affirmant comme positive 
une nouvelle qui, à cette heure-là même, commençait à rede- 
venir incertaine, à savoir le retour du souverain, il annonçait 
qu'il précédait l'Empereur de quelques heures. Il manifestait 
sa foi dans le succès final. Il recommandait le calme, non 
seulement le calme de la rue, mais le calme des foyers, le 
calme des esprits, la déférence envers l'autorité responsable. 
Il faisait appel aux Français de tous les partis, attestait sa 
résolution de rentrer, son œuvre accomplie, dans l'obscurité 
d'où il sortait. Puis, se souvenant de la province où il était 
né, il terminait pieusement, à la manière des gens de Bre- 
tagne, en invoquant l'aide de Dieu pour la délivrance de la 
patrie. 

Il était près de minuit quand le train atteignit la gare de 



(1) Papiers des Tuileries, t. I er , p. 426. 

(2) Trochu, OEuvres posthumes, t. I er , p. 135. 






LE CAMP DE CHALONS. 115 

l'Est. En dépit de l'heure, le général estima que sa mission 
ne souffrait aucun délai. Il se rendit incontinent auprès 
de M. Chevreau, ministre de l'Intérieur, exhiba sa nomi- 
nation comme gouverneur de Paris, ajouta que l'Empereur 
le suivait, que de plus les mobiles de la Seine allaient 
arriver. Puis, faisant valoir l'urgence, il demanda que le 
décret fût aussitôt contresigné par l'un des ministres et 
fût porté, dans la nuit même, au Journal officiel. Surpris, 
embarrassé, trop instruit des dispositions de la Cour pour 
ne point redouter un conflit, M. Chevreau essaya d'abord 
de gagner du temps : il allait prévenir ses collègues; un 
retard de quelques heures importait peu. Comme le général 
le pressait de contresigner lui-même le décret, il s'y refusa : 
« Gela regarde, observa-t-il, le ministre de la guerre. » 
Enfin, désespérant d'éconduire le malencontreux visiteur : 
« Allons, dit-il, chez l'Impératrice; vous vous expliquerez 
avec elle, u 

On se rendit aux Tuileries. L'Impératrice se leva aussitôt. 
A l'entrevue assistèrent, outre le ministre de l'Intérieur et 
Trochu, l'amiral Jurien de la Gravière que la souveraine 
s'était hâtée de mander. Le nouveau gouverneur de Paris 
exposa l'objet de sa mission, montra le décret, produisit une 
lettre que Napoléon lui avait remise au moment de son départ 
et qui l'invitait à inaugurer de suite ses fonctions. L'Impéra- 
trice écoutait, ardente, surexcitée, nerveuse. On lui avait 
dépeint le général comme un adversaire, point trop sus- 
pect aux républicains, agréable surtout aux monarchistes 
libéraux. L'acte soudain et imprévu de lEmpereur apparais- 
sait comme un empiétement sur les pouvoirs de la régence. 
En cet homme devenu tout à coup si grand, on pressentait un 
ennemi ou, ce qui déplaisait plus, un protecteur. A ces 
pensées, tout le dépit de la femme, toutes les appréhensions 
de la souveraine éclatèrent en une insultante raillerie : 
a Général, je vous demande un conseil. Ne pensez-vous pas 
qu'en l'extrême péril où nous sommes, il conviendrait d'ap- 
peler en France les princes d'Orléans » ? Le propos, bien que 
des souvenirs, indulgents à l'excès, aient essayé plus tard, non 



176 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de le nier mais de l'adoucir (1), frappait au point le plus sen- 
sible celui que l'Empereur venait d'élever. A cette incartade 
(car toute autre expression serait impropre) le loyal Jurien de 
la Gravière intervint précipitamment, en patriote qni abhorre 
les disputes, en courtisan fidèle qui répare les fautes. Pous- 
sant Trochu vers l'Impératrice : « Mais, dit-il, vous êtes faits 
tous deux pour vous comprendre. Donnez, madame, toute 
votre confiance au général; il la mérite. » L'heureuse diver- 
sion modéra le tour de l'entretien ; mais lorsque le général, 
se fiant aux décisions prises à Ghâlons, parla du retour de 
l'Empereur, la Régente répliqua avec un retour de véhémence : 
« Non, l'Empereur ne rentrera pas » . Elle pouvait parler 
ainsi avec assurance, car Napoléon, ébranlé sans doute par 
ses dépêches, inclinait déjà vers un changement de conduite. 
Si nous en croyons Trochu, la souveraine ajouta : « Ceux qui 
ont conseillé à l'Empereur les résolutions que vous m'annon- 
cez sont des ennemis. L Empereur ne rentrerait pas à Paris 
vivant. L'armée de Ghâlons fera sa jonction avec celle de 
Metz » . La conversation se poursuivit sur un ton très animé 
et à voix très haute; le général Schmitz et l'un des officiers 
d'ordonnance qui étaient restés dans le salon d'attente durent 
même se reculer à l'une des extrémités de la pièce pour ne 
point tout entendre. Cependant l'amiral Jurien et M. Che- 
vreau garantirent de nouveau l'un et l'autre l'honneur de 
Trochu : «C'est le plus honnête homme que je connaisse, » 
dit l'amiral. Trochu lui-même protesta de ses sentiments, 
non dans le langage théâtral qu'on a rapporté plus tard, mais 
en termes propres à dissiper toute défiance. L Impératrice 
alors se résigna, et, acceptant un ennui pour éviter un scan- 
dale, décida que le décret serait contresigné par Palikao. Il 
restait à faire accepter au ministre de la Guerre la désagréable 
surprise d'un rival. M. Chevreau fut dépêché à l'hôtel de la 
rue Saint-Dominique, afin d'amortir le premier choc. Avant 
de se retirer, Trochu soumit à l'Impératrice la proclamation 



(1) Procès du général Trochu contre le Figaro, déposition de l'amiral Jurien 
de la Gravière (cour d'assises de la Seine, audience du 28 mars 1872). 



LE CAMP DE CHALONS. 177 



qu'il avait rédigée. La Régente n'en effaça qu'une phrase, 
celle qui annonçait le retour de l'Empereur. En effet, *déjà 
elle le savait ébranlé, et, pour le retenir loin de la capitale, 
elle se fiait à son crédit sur lui, elle se fiait surtout à la pers- 
pective de l'impopularité qui l'attendait. 

Trochu quitta les Tuileries, plus soucieux que satisfait. 
On ne l'acceptait que par contrainte et en l'entourant d'en- 
traves. Au point de vue politique, quels ne seraient pas ses 
embarras si l'éloignement de l'Empereur le laissait seul aux 
prises avec la Régente, la cour, le gouvernement! Au point de 
vue militaire, que pourrait-il, en cas de siège, si l'armée de 
Mac-Mahon, seule armée de secours, avait été entraînée vers 
la Lorraine? Il avait accepté à Ghàlons une sorte de tâche à 
trois, avec l'Empereur et Mac-Mahon. L'un et l'autre man- 
quant, l'unité du plan était brisée. C'est en méditant sur son 
élévation incomplète et déjà faussée, que Trochu se rendit au 
ministère de la Guerre. M. Chevreau l'y avait précédé, mais 
n'avait pas réussi à calmer Palikao : celui-ci s'était fort indi- 
gné et avait même parlé de démission. Entre les deux géné- 
raux l'entrevue fut orageuse. Par l'éducation intellectuelle et 
morale, par les goûts, par les habitudes, ces deux hommes 
offraient une telle opposition que malaisément on eût imaginé 
plus saisissant contraste : «Je ne puis, dit le ministre au nou- 
veau gouverneur, comprendre l'opportunité de votre mission. 
Elle ne peut qu'ajouter à toutes mes difficultés des embarras 
nouveaux. — J'ai obtempéré au vœu de l'Empereur, répondit 
Trochu, et en remplissant le mandat que j'ai accepté par 
dévouement j'ai le ferme vouloir de n'être un embarras pour 
personne. » Le débat se prolongea à propos de l'armée de 
Mac-Mahon et prit un tour extrêmement vif. Cette même 
retraite sur Paris que Trochu jugeait indispensable, Palikao 
la proclamait funeste. A l'entendre, Chàlons n'était qu'une 
étape pour marcher sur Metz. Quant à Paris, les quatrièmes 
bataillons, les nouveaux corps en voie de formation, suffiraient 
à en assurer la défense. Le ministre finit pourtant par s'adou- 
cir. Tout en protestant fort, il contresigna le décret, qui fut 
avant l'aube porté au Journal officiel. 

T. VII. 12 



178 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

En s'éveillant, les Parisiens apprirent le nom de l'homme 
qui, en cas de siège, présiderait à leurs destinées. L'impres- 
sion fut la surprise; car Trochu venait d'être appelé à com- 
mander l'un des corps de Ghâlons, et on s'expliquait mal le 
changement d affectation. A l'étonnement se mêla la crainte 
et, aux yeux d'un grand nombre, cette nomination sembla la 
preuve que tout espoir d'arrêter les Prussiens sur la route de 
la capitale était évanoui. Quant à la scène intime de la nuit 
précédente, elle échappa complètement au public. Ceux qui 
eussent flairé un dissentiment sentirent leurs soupçons se fondre 
en entendant le ministre de la Guerre. Le 18 août, à l'ouver- 
ture de la séance de la Chambre, celui-ci présenta en ces 
termes le gouverneur de Paris : « J'ai cherché, dit-il, un 
homme actif, énergique, capable de réunir en ses mains tous 
les pouvoirs nécessaires pour assurer l'armement de Paris. 
C'est pourquoi j'ai songé au général Trochu, et je l'ai rappelé 
moi-même du camp de Chàlons où il pouvait être remplacé 
par un autre général, m Ayant parlé de la sorte, le ministre 
s'appliqua à calmer les alarmistes : « Voilà, messieurs, pour- 
suivit-il, le seul motif qui m'a fait appeler à Paris le général 
Trochu. » Et il ajouta cette phrase, aussi véridique que le 
reste, « Rien ne nous inquiète aujourd'hui; bien au con- 
traire. » 



A Mourmelon on avait vu Trochu s'éloigner. C'était le seul 
résultat positif de la conférence. Quant au retour de l'Empe- 
reur, quant à la retraite de l'armée, rien n'avait été résolu 
qui ne fût aussitôt remis en suspens. 

A l'issue du conseil, Mac-Mahon était monté à cheval pour 
reconnaître les abords du camp. Rien n'avait été préparé 
pour la défense, et l'emplacement ne serait point tenable si 



LE CAMP DE CHALONS. 179 

l'ennemi approchait en forces. Anxieusement avide de lu- 
mières, le maréchal revint dans l'après-midi trouver l'Empe- 
reur. Le souverain l'accueillit en homme qui ne veut rien 
entraver, qui ne peut plus rien aider. « Je ne m'occuperai 
point, dit-il, des opérations ; vous correspondrez avec Bazaine 
et avec le ministre de la Guerre (1). » Rehuté de ce côté, Mac- 
Mahon sollicita les directions de Bazaine (2). Mais Bazaine 
était loin, en outre de génie médiocre, et son œil, qui embras- 
sait avec peine son propre champ de bataille, percerait malai- 
sément au delà des lignes où déjà s'étendaient les armées 
ennemies. 

La journée du 17 se poursuivit dans ces perplexités. Napo- 
léon qui devait suivre Trochu ne parlait point de partir. Les 
troupes ne cessaient d'affluer au camp : le 1 er corps achevait 
de débarquer; le 5 e suivait; pendant ce temps le 7 e quittait 
la haute Alsace. Mais tous ces régiments de vieille formation 
nétaient-ils pas trop ébranlés, les uns par la défaite, les 
autres par la marche et les fatigues, pour encadrer fortement 
les hommes de la réserve? Ceux-ci arrivaient eux-mêmes 
avec une bonne volonté douteuse, une instruction presque 
nulle, et, laissés depuis longtemps dans leurs foyers, igno- 
raient parfois jusqu'au maniement du fusil Ghassepot. Par 
degrés l'esprit de Mac-Mahon se pénétrait de toutes ces 
lumières. De Bazaine aucune information. Le premier rap- 
port sur la bataille de la veille, au lieu d'être résumé par le 
télégraphe, avait été confié à un courrier qui n'était point 
encore arrivé. L'Empereur, tout à fait inquiet, prescrivit 
qu'on adressât au général Goffinières, gouverneur de Metz, le 
télégramme suivant : « Par ordre de l'Empereur, avez-vous 
des nouvelles du maréchal Bazaine? Envoyez-en d'urgence au 
camp de Ghâlons. » A quatre heures et demie, le comman- 
dant en chef de l'armée du Rhin envoya enfin une dépêche. 
Il annonçait que l'ennemi avait livré une grande bataille : 
« Il a été repoussé, ajoutait-il, et nous avons passé la nuit 

(1) Déposition Mac-Mahon, p. 29 (Enquête parlementaire sur le 4 sep- 
tembre). 

(2) Id., p. 30. 



180 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

sur les positions conquises. » Cette dernière phrase où respi- 
rait un accent de victoire se trouvait implicitement contredite 
par tout ce qui suivait : la grande pénurie de vivres et de 
munitions avait obligé à se rapprocher dé Metz; on était 
établi entre Saint-Privat et Rozérieulles; on espérait se 
remettre en marche, mais seulement le surlendemain; on 
serait contraint d'obliquer vers le nord. Presque à la même 
heure, une dépêche de Goffinières achevait de graver l'im- 
pression sombre : il parlait de la grandeur des pertes, d'une 
concentration sous les murs de la place, et terminait par cette 
phrase : « Metz est à peu près bloquée (1). » 

A l'aube du 18, les premiers convois de gardes mobiles 
repartirent pour Paris. L'Empereur semblait, à cette heure, 
décidé à regagner sa capitale. Il annonça son départ à Mac- 
Mahon (2) ; il l'annonça pareillement au prince Napoléon. 
Puis il demeura. Cependant Mac-Mahon, l'œil tendu vers 
Bazaine, attendait, le cœur angoissé, des instructions. Il avait 
soif d'obéir, comme d'autres d'être indépendants. Qu'on lui 
donnât des ordres, il se contenterait, lui, d'être héroïque. 
Comme il ne recevait rien, il commença à rechercher quelque 
parti moyen qui lui permît de mettre en sûreté son armée, 
jusqu'au moment où il devrait s'avancer vers l'est ou rétro- 
grader vers Paris. Cette pensée se trahit dans une dépêche 
adressée à Metz à huit heures et demie : «Si l'armée du Prince 
royal arrive en forces sur moi, mandait le maréchal, je pren- 
drai position entre Epernay et Reims, de manière à me rallier à 
vous, ou à marcher sur Paris si les circonstances me forcent à 
le faire. » 

Sur ces entrefaites, vers dix heures du matin, un messager 
arriva de Metz, et une curiosité ardente s apprêta à recueillir 
ce qu'il apportait. 

C'était le commandant Magnan. Il était parti dans la nuit 



(1) Procès Bazaine, interrogatoire (audience du 14 octobre 1873). — La 
dépêche porte cette suscription : «3/a/ecAa/ commandant supérieur à Empereur. » 
Mais le contexte prouve qu'elle est bien du général Goffinières. 

(2) Déposition Mac-Mahon, p. 29 (Enquête parlementaire sur le 4 sep- 
tembre). 



LE CAMP DE GHALONS. 181 

par la seule voie ferrée demeurée libre, la voie de Thionville. 
Le rapport qu'il déposa entre les mains de l'Empereur confir- 
mait tous les aveux troublants que Bazaine, dans sa dépêche 
de la veille, avait laissé échapper. Les vivres se faisaient 
rares et aussi les munitions. Sur les projets d'avenir, le lan- 
gage se nuançait de restrictions inquiétantes : « Nous allons, 
disait Bazaine, faire tous nos efforts pour reprendre notre 
marche. » Mais quand la reprendrait-on? Dans deux jours seu- 
lement. En outre, la phrase se tempérait par un correctif : 
<i Nous la reprendrons si cest passible. » Le commandant en 
chef de l'armée du Rhin parlait de suivre la route de Briey. 
u Nous ne perdrons pas de temps, continuait-il. » Puis aussi- 
tôt il ajoutait, comme s'il eût craint de s'être trop avancé : 
« A moins que de nouveaux combats ne déjouent nos combi- 
naisons (1). » Les renseignements oraux étaient eux-mêmes 
peu rassurants. A entendre le commandant Magnan, la bataille 
du 16, quoique fort honorable, n'avait nullement amené la 
conquête du plateau. En outre, le terrible combat avait désa- 
grégé certains régiments. Il fallait, avant toutes choses, recons- 
tituer les corps, mettre dans les sacs des hommes trois ou 
quatre jours de vivres, évacuer vers Metz les blessés, licencier 
une portion des voitures (2) . 

On était loin de cette marche rapide qui, portant Bazaine 
vers l'ouest pendant que Mac-Mahon s'avancerait vers l'est, 
amènerait la jonction des deux armées. A deux heures, le 
commandant Magnan repartit. Cette journée était celle de 
Saint-Privat, Dès le commencement de l'après-midi, les dé- 
pêches se succédèrent venant de Metz. « Ma marche sur 
Verdun a été arrêtée, mandait Bazaine. Depuis ce matin, l'en- 
nemi montre de fortes masses qui paraissent se diriger sur 
Briey et semblent avoir l'intention d'attaquer le maréchal 
Ganrobert. » Un autre télégramme suivit; il annonçait que le 
roi de Prusse conduisait l'attaque en personne : les troupes 
tenaient bon, mais des batteries avaient été obligées de cesser 

(1) Rapport de Bazaine à l'Empereur et au ministre de la guerre (procès 
Bazaine, audience du 14 octobre 1873). 

(2) Déposition Magnan (procès Bazaine, audience du 29 octobre 1873). 



182 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

leur feu. Vers huit heures et demie, une troisième communi- 
cation survint. Bazaine annonçait qu'après une vive attaque, 
le feu s'éteignait. Il ajoutait que les troupes étaient constam- 
ment restées sur leurs positions. 

En ces ternes et vagues dépêches, on eût malaisément 
deviné l'intense émotion d'un chef qui joue dans un engage- 
ment suprême le sort de son pays et le sien propre. Pour qui 
savait lire un bulletin, l'ensemble de ces informations révé- 
lait une fortune au moins douteuse. Dans la journée, Mac- 
Mahon, causant avec le commandant Magnan, lui avait laissé 
entendre qu'il quitterait Ghâlons et s'établirait sur les hau- 
teurs entre Reims et Soissons (1). C'était se rapprocher de la 
capitale, s'éloigner de la Lorraine. Les derniers télégrammes 
ne pouvaient que confirmer ces pensées. 

Cependant à Paris Palikao se nourrissait de ses illusions. 
A son instigation, le conseil des ministres, rassemblé dans 
cette journée du 18, venait de se prononcer pour la marche 
vers Metz. Sous ces injonctions, Mac-Mahon céda, parut 
céder. Le 19 au matin, il mandait au général Palikao : 
a Veuillez dire au conseil des ministres qu'il peut compter 
sur moi et que je ferai tout pour rejoindre Bazaine (2). » 
Quelques instants plus tard, la témérité du dessein le saisit 
de nouveau, et il télégraphia en ces termes au commandant 
en chef de l'armée du Rhin : a Si, comme je le crois, vous 
êtes forcé de battre en retraite très prochainement, je ne sais, 
à la distance où je suis de vous, comment vous venir en aide 
sans découvrir Paris. Si vous en jugez autrement, faites-le- 
moi savoir. » Mais déjà le temps était passé où Mac-Mahon 
pourrait demander les instructions de son collègue, où Bazaine 
lui-même communiquerait librement avec la France. La 
veille, entre six et sept heures du soir, le dernier fil télégra- 
phique avait été rompu entre Metz et Thionville. 11 avait été 
rétabli, coupé de nouveau, rétabli encore. Enfin le 19 août, 
vers une heure de l'après-midi, l'interruption était devenue 

(1) Procès Bazaine ; déposition du commandant Magnan (audience du 
29 octobre 1873). 

(2) Papiers des Tuileries, t. I er , p. 427. 



LE CAMP DE CHALOiNS. 183 

définitive (1). Désormais les seuls messages seraient ceux des 
émissaires. 

Ainsi se consumaient à Ghâlons les heures, en des pensées 
confuses et contradictoires. A travers les euphémismes des der- 
nières dépêches, il était aisé de pénétrer la condition de 
Bazaine, de moins en moins maître de ses mouvements, de plus 
en plus rejeté sur Metz. L'armée de Ghâlons devrait donc 
accomplir à elle seule tout le chemin, aborder elle-même les 
lignes prussiennes, dégager ceux qui déjà étaient presque 
captifs. Pour une telle œuvre, quels soldats, quel chef n'eût-il 
pas fallu! En outre, une rapidité foudroyante serait la condi- 
tion nécessaire de la réussite ; or pouvait-on se mettre en route 
quand les éléments de l'armée étaient encore épars, quand 
le 5 e corps avait à peine achevé de rejoindre, quand le 12 e com- 
plétait sa formation, quand le 7 e était encore disséminé par 
petits paquets sur les voies ferrées entre la haute Alsace et la 
Champagne? Mais lorsque Mac-Mahon, ayant pensé de la 
sorte, s'était affermi dans le projet de retraite, les inspirations 
de l'honneur ébranlaient tout à coup ce qu'avait suggéré le 
bon sens. La sagesse ordonnait de rétrograder; la confrater- 
nité d'armes, d'aller au devant d'un camarade en péril. Les 
impérieux messages venus de Paris achevaient de troubler le 
commandant en chef. Un esprit indépendant eût secoué les 
injonctions. Par modestie naturelle, par abnégation, Mac- 
Mahon aimait à obéir. L'avis du ministre lui semblait un 
ordre, un ordre qu'il n'osait transgresser, et il fallait vraiment 
que la destinée fût bien acharnée à nous perdre puisqu'elle 
tournait contre nous, même ce qui chez le maréchal était vertu. 

L'armée du Prince royal était encore éloignée; car les corps 
les plus avancés atteignaient à peine la ligne de l'Ornain. 
Mais la cavalerie poussait ses pointes à 40 ou 50 kilomètres 
au delà. Elle fouillait les villages, faisait irruption dans les 
gares; à tous les chefs de station les commandants de pa- 
trouilles posaient la même demande : a Où est Mac-Mahon (2)?» 

I Procès Bazaine; déposition Petitpas de la Vasselais, directeur des trans- 
missions télégraphiques (audience du 28 octobre 1873). 

(2) Jacqmin, les Chemins de fer pendant In çjuerre de 1870-187 1 , p. 143. 



18 4 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

De là des paniques, et d'un bout à l'autre de la Champagne, 
l'angoissante sensation de l'envahissement. Les dépêches des 
autorités locales respiraient l'épouvante. Le 20 août, une 
information un peu plus précise que les autres parvint au 
quartier général : l'ennemi s'était montré dans une bourgade 
à onze lieues du camp et y avait opéré des réquisitions (1). 

S'agissait-il de simples éclaireurs ou d'une véritable avant- 
garde? On ne le savait pas bien. La prudence commandait 
d'abandonner la plaine de Châlons. Mais où aller? Vers la 
capitale? Vers Bazaine? Dans cette perplexité, le maréchal, à 
la manière des esprits indécis, s'arrêta à une sorte de moyen 
terme que, depuis deux jours, il caressait. Il ne s'orienterait 
franchement ni vers l'ouest ni vers l'est, mais obliquerait vers 
le nord, et oscillerait à égale distance de Paris et de Metz, 
prêt, suivant les nouvelles, à se replier, ou à pousser en avant. 
Le lendemain 21 août, on se mettrait en route pour Reims. 
Ce n'était pas prendre une résolution, mais s'accrocher à un 
sursis : on aurait vingt-quatre heures pour attendre ce que 
manderait Bazaine ou ce que les événements décideraient. 
L'expédient lui-même achèveraitde tout compromettre. L'aven- 
tureuse marche sur Metz ne gardait quelque chance qu'à la 
condition d'être tentée rapidement, poussée à fond et sans 
détour, par un chef résolu à jouer son va-tout. Tout était 
perdu d'avance si, en s'acheminant vers le but, on s'y ache- 
minait de biais et comme en zigzag, juste avec assez de len- 
teur pour se dénoncer soi-même à l'ennemi. 

Le 21 août, à l'aube, le camp fut évacué. On ne doutait 
point que les Prussiens ne se montrassent bientôt. Ce qu'on 
ne pouvait emporter, on s'efforça de le détruire, et de ces 
lieux qui avaient vu toutes les solennités militaires du second 
Empire il ne resta plus qu'une morne solitude. Puis les 
colonnes s'allongèrent sur les routes toutes droites. Tout 
gravait l'impression de la fatigue, et la monotonie du par- 
cours, et la pluie qui tombait en abondance, et l'incertitude 
d'une marche qui déconcertait les calculs. Les chemins ne 

(1) Voir colonel Stoffel, La dépêche du 20 août 1870, p. 19-20. 



LE CAMP DE CHALONS. 185 

tardèrent pas à se joncher de traînards, et on eut à déplorer 
des actes regrettables d'indiscipline. Bientôt, enveloppées dans 
l'horizon brumeux, se montrèrent les tours de la cathédrale. 
A l'arrivée rien n'avait été préparé, et longtemps les soldats, 
murmurants et harassés, errèrent à la recherche d'un pîte. 
Cependant l'armée de Ghâlons reçut ce jour-là un important 
surcroît de forces. C'est à Reims qu'elle fut rejointe par le 
7 e corps que les compagnies de l'Est et de Lyon avaient 
réussi, au prix de longs détours et en utilisant toutes les voies 
demeurées libres, à amener de la haute Alsace. 

En reculant la résolution finale, on n'y échappait pas. 
LEmpereur avait fixé son quartier général à trois kilomètres 
de la ville, au château de Courcelles. C'est là que devrait être 
enfin adopté le parti définitif. Sur ces entrefaites survint l'un 
des plus hauts personnages de l'Empire. C'était M. Rouher. 

Il a affirmé que son voyage n'avait aucun but politique, 
mais était l'acte spontané d'un sujet fidèle, jaloux de rendre 
hommage à son souverain malheureux. C'était, a-t-il déclaré 
plus tard, « un pur voyage de sentiment» . On n'a pas le droit 
de mettre en doute sa parole. Mais il avait porté trop de 
dignités, il représentait encore des influences trop vivaces 
pour qu'il pût se réduire au simple rôle de courtisan de l'infor- 
tune. Membre du conseil privé, il avait participé aux dernières 
délibérations. Le ministère du 9 août, créé en réaction contre 
Emile Ollivier, marquait le retour de la politique qu'il avait 
défendue et, sans manier le pouvoir, il pouvait prétendre à 
l'inspirer. En ces conjonctures, qu'il le voulût ou non, il 
apparaîtrait à Courcelles comme le conseiller des résolutions 
futures. On le vit bien à ce qui suivit. Autour de l'Impératrice 
et au ministère de la Guerre, on voulait avec une énergie vio- 
lente la marche vers Metz. Le langage de M. Rouher, quoique 
modéré et calme, ne serait que le développement de ces 
pensées. 

Mac-Mahon avait été averti de la présence de l'ancien 
ministre. Il inspectait les positions de son armée. Il n'arriva 
qu'à sept heures du soir. Après le dîner et en présence de 
l'Empereur, un entretien tout intime s'engagea entre l'homme 



I8G HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

d'Etat et le Maréchal, qui était assisté de son chef d'état-major, 
le général Faure. Tout ce qui se disait à Paris dans les sphères 
officielles, M. Rouher le répéta avec l'autorité de son rang et 
de ses services. « Ne pas secourir Bazaine, dit-il, ce serait 
proclamer, aux yeux de l'Europe et du pays, notre impuis- 
sance; l'esprit de solidarité militaire, l'honneur même pro- 
testaient contre un tel abandon. Le Prince royal marchait 
sur Paris, mais une distance de huit ou dix étapes l'en sépa- 
rait encore. Ne serait-il pas possible à l'armée de Chàlons de 
se porter sur l'armée de Lorraine, de faire sa jonction avec 
elle, puis de revenir sur le Prince royal? Ce serait la meil- 
leure manière, la seule efficace peut-être, de protéger la capi- 
tale. » Ainsi parla M. Rouher, avec un mélange d'insistance 
(car ces vues étaientcelles de ses amis) et de sage réserve (car 
il se sentait fort incompétent en matière militaire). Mac- 
Mahon avait écouté tout ce discours en silence. Quand 
l'ancien ministre se fut tu, il prit la parole, et avec un accent 
résolu, qui était peu habituel en sa bouche. De l'absence de 
tout courrier venant de Metz, il concluait, avec son bon sens, 
que Bazaine était bloqué. Les désordres de l'étape qui venait 
de finir avaient achevé de le désabuser. Sous ces impressions, 
il repoussa, avec plus d'énergie qu'il ne l'avait fait jusque-là, 
l'aventureux projet d'une marche offensive. « Bazaine, dit-il, 
n'a point de vivres, point de munitions; il sera forcé de capi- 
tuler; nous arriverons trop tard. — Qui vous dit que les 
vivres, que les munitions manquent?» , interrompitM. Rouher 
Sans répondre directement, Mac-Mahon prit à témoin son 
chef d'état-major : « Voyons, général, quel est votre avis? — 
Il est impossible de rejoindre Bazaine, monsieur le Maréchal, 
répliqua le général Faure. Un seul plan est praticable, c'est le 
retour vers Paris. » L'Empereur silencieux demeurait impas- 
sible. Ne se sentant point soutenu, M. Rouher céda. Il parta- 
geait les vues de l'Impératrice et de Palikao, non leurs passions : 
<t Je suis étranger, dit-il, à toute notion stratégique, et devant 
l'aveu d'impossibilité absolue je n'ai qu'à m'incliner. » Il fut 
convenu que l'Empereur reviendrait avec ses troupes. Con- 
traint à accepter un dessein qui déplairait fort à ses amis, 



LE CAMP DE CHALONS. 181 

M. Rouher tinta compenser son échec par une petite revanche. 
Il suggéra de confier à Mac-Mahon le commandement, non 
seulement de l'armée, mais de toutes les forces qui défen- 
draient Paris. C'était le moyen d'amoindrir Trochu en l'ab- 
sorbant dans un chef, et ce succès même ne laisserait pas que 
d'être notable consolation. L'ancien ministre ne comptait pas 
l'obstination parmi ses défauts. Avec une aisance remarquable, 
il s'offrit à rédiger les proclamations où se notifierait le projet 
qu'il venait de combattre. Il les rédigea en effet; et avec beau- 
coup d'art, beaucoup de chaleur apparente, il colora la déci- 
sion sous le meilleur aspect. Puis muni de ces pièces, il 
reprit incontinent le chemin de Paris (1). 

A la nouvelle du prochain retour, la colère de Palikao 
éclata. Le 22 au matin, les ministres s'étant rassemblés, il 
refit, en leur présence, tous ses calculs militaires. Par ses 
arguments stratégiques, développés avec un ardeur qui sup- 
primait les obstacles, il entraîna, sinon tous ses collègues, 
ainsi qu'il l'a prétendu, au moins la majorité d'entre eux. 
A l'issue de la délibération, c'est-à-dire à une heure, une 
dépêche fut envoyée à Reims, où on lisait les lignes suivantes : 
« Le sentiment unanime du conseil, en l'absence de nouvelles 
du maréchal Bazaine, est plus énergique que jamais. Ni 
décret, ni lettre, ni proclamation ne doit être publiée... Ne 
pas secourir Bazaine aurait à Paris les plus graves consé- 
quences. En présence de ce désastre, il faudrait craindre que 
la capitale ne se défendît pas... Paris sera à même de se 
défendre contre l'armée du Prince royal : les travaux sont 
poussés très promptement. Une armée nouvelle se forme à 
Paris. Nous attendons une réponse par le télégraphe (2). » 

Cet impérieux et suppliant message n'était pas encore sur 
les fils quand deux télégrammes arrivèrent de Reims, l'un 
de l'Empereur à l'Impératrice, l'autre de Mac-Mahon au 
ministre de la Guerre. Ils annonçaient, non la retraite 
vers Paris, mais la marche vers l'est. Le plan de Palikao 

(1) Déposition Mac-Mahon, p. 30-31. Déposition Rouher, p. 239 (Enquête 
parlementaire sur le 4 septembre). — Papiers des Tuileries > t. I er , p. 59-63. 

(2) Papiers des Tuileries , t. I er , p. 47. 



188 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

triomphait, au moment juste où il semblait abandonné. 
Que s'était-il passé? Toute la nuit du 21 ou 22 s'était 
écoulée sans nouvelles de Bazaine. Depuis deux jours on n'avait 
rien reçu, comme si déjà le blocus fût commencé. Interpré- 
tant ce silence comme on eût interprété les pires nouvelles, 
Mac-Mahon s'était affermi dans la pensée du retour. Cepen- 
dant, autour de Metz, la surveillance n'était point tellement 
étroite qu'elle ne permît le passage d'émissaires. Le 20 août, 
à quatre heures de l'après-midi, au Ban Saint-Martin, un rap- 
port, daté du 19 et adressé à l'Empereur, avait été remis par 
Bazaine à un garde forestier du nom de Braidy. Celui-ci, 
cachant le papier entre les deux semelles de ses bottes, 
s'était acheminé sur Verdun; après avoir été arrêté plusieurs 
fois, il avait fini par y arriver le 22, vers cinq ou six heures 
du matin : de là le message avait été transmis par le télé- 
graphe à Reims. A bien peser les mots, la dépêche, sorte de 
résumé de la bataille de Saint-Privat, contenait plusieurs 
informations très inquiétantes. Elle apprenait que l'armée 
était définitivement rejetée sous Metz, que les troupes pliaient 
sous la fatigue des combats, que deux ou trois jours de repos 
leur étaient nécessaires. Mais dans le même rapport on lisait 
ce passage : « Je compte toujours prendre la direction du nord 
et me rabattre ensuite par Montmédy sur la route de Sainte- 
Menehould et Chàlons, si elle nest pas fortement occupée. Dans 
ce cas, je continuerai sur Sedan et même Mézières pour gagner 
Châlons.. . » Ces deux phrases furent les seules que Mac-Mahon 
voulut retenir. Il était à la fois obéissant et chevaleresque. 
Avide d'obéir, il vit dans le projet de Bazaine, même très 
vague, même ébauché, une indication qui le liait. Chevale- 
resque jusqu'au scrupule, il considéra que, son collègue 
s'avançant vers lui, la solidarité militaire lui imposait le 
devoir de faire la moitié du chemin. Tout ce que la prudence 
lui suggérait sur les dangers de la marche, sur l'état de son 
armée, sur les ressources de l'ennemi, s'absorba pour lui dans 
une vue supérieure, celle de concourir au dessein d'un frère 
d'armes qui était aussi son chef. A travers les lignes d'inves- 
tissement, il essaya de faire passer à Bazaine l'avis qu'il se 



LE CAMP DE CHALONS 189 

dirigeait lui-même sur Montmédy (1). Puis il transmit au 
ministère de la Guerre la dépêche qui changerait en joie la 
confusion de Palikao. 

Au moment où il allait s'orienter vers le nord-est, une der- 
nière, une suprême lumière n'éclairerait-elle pas les yeux de 
Mac-Mahon? Le message du 19 août, porté par Braidy, n'était 
point le seul qui eût trompé la vigilance prussienne. Le len- 
demain 20 août, à sept heures du soir, Bazaine avait remis 
en double à deux émissaires, une jeune femme, Mme Imbert, 
et un agent de police, du nom de Flahaut, trois dépêches, la 
première pour l'Empereur, la seconde pour le ministre de la 
Guerre, la troisième pour Mac-Mahon. Celle-ci était conçue 
en ces termes : » J'ai dû prendre position près de Metz pour 
donner du repos aux soldats et les ravitailler en vivres et en 
munitions. L'ennemi grossit toujours autour de moi; je sui- 
vrai très probablement pour vous rejoindre la ligne des places 
du nord et vous préviendrai de ma marche, si toutefois je 
puis l'entreprendre sans compromettre l'armée. » Ainsi 
Bazaine, loin d'être comme la veille affirmatif, semblait désor- 
mais douter qu'il pût quitter Metz : il s'effrayait du nombre 
de ses ennemis; il se demandait s'il pourrait entreprendre la 
marche sans compromettre l'armée : en tout cas, il préviendrait 
son collègue. Sur l'esprit de Mac-Mahon, quelle ne serait pas 
l'influence de cette dépêche où se reflétaient toute l'indécision 
d'une volonté mal assurée, tout le désarroi d'une fortune 
précaire! Définitivement éclairé sur le péril de l'offensive, 
définitivement fixé sur l'inconsistance des desseins qui ré- 
gnaient dans Metz, le commandant de l'armée de Ghâlons ne 
reviendrait-il pas, par une nouvelle et décisive évolution, 
vers le projet de retraite sur Paris? Le 21 août, vers midi, les 
émissaires, ayant percé les lignes allemandes, avaient réussi 
à gagner Thionville. A Thionville, un commissaire cantonal, 
M. Guyard, avait reçu la mission déporter les papiers jusqu'à 
Longwy. Il y était arrivé le 22, vers le milieu du jour, et s'était 



(1) Dépêche de Courcelles-les-Reims, 22 août 10 heures 55 minutes matin. 
(Procès Bazaine, audience du 14 octobre 1873.) 



100 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

déchargé de son dépôt entre les mains du commandant de la 
place, le lieutenant-colonel Massaroli. En cette ville se trou- 
vaient deux inspecteurs de police, du nom de Miès et de 
Rabasse, que le colonel Stoffel, préposé auprès de Mac-Mahon 
à une sorte de service de renseignements, avait, à tout hasard, 
envoyés aux informations. Ces deux hommes, jaloux de ne point 
paraître inutiles, persuadèrent au colonel Massaroli qu'il leur 
confiât les originaux; puis, par les fils demeurés libres, ils 
transmirent à destination les dépêches. Celle au maréchal 
Mac-Mahon portait cette suscription : a Les inspecteurs délégués 
de V état-major au colonel a" état-major attaché près de S. E. le 
maréchal de Mac-Mahon, Reims (l). » Elle fut expédiée le 
22 août, à 4 heures 50 minutes du soir. Mais voici où com- 
mence un mystère qu'aucune enquête n'est parvenue à dis- 
siper. Le colonel Stoffel a déclaré n'avoir point reçu le télé- 
gramme. Le maréchal et ses deux aides de camp, le colonel 
d'Àbzac et le colonel Broyé, ont affirmé de leur côté que 
jamais ils n'avaient eu connaissance d'une communication 
pareille (2). Le colonel Stoffel, partisan de la marche sur 
Metz, aurait-il, comme on le prétendrait plus tard, supprimé 
de sa propre autorité un télégramme gênant (3) ? Dans l'im- 
mense désordre de toutes choses, la dépêche se serait-elle 
égarée? Ou bien encore, aurait-elle été considérée comme la 
répétition du rapport de la veille, et à ce titre aurait-elle passé 
inaperçue? Jl arriverait donc (et cette constatation importe 
seule à l'histoire générale) qu'un fatal destin rendrait inutiles 
même les rares messages que la vigilance ennemie laisserait 
échapper. Des deux dépêches, celle du 19, celle du 20, Mac- 
Mahon n'eut que la première, c'est-à-dire celle qui, en piquant 
son honneur et en réveillant son espoir, achèverait de le trom- 
per. Le sort en était jeté. Le lendemain 23 août, l'armée de 
Châlons commencerait sa marche vers le nord-est. 



(1) Procès Bazaine (audience du 4 novembre 1873). — D'après le rapport du 
général Seré de Rivières, la suscription, plus précise encore, portait expressément 
le nom de colonel Stoffel. (Voir procès Bazaine, audience du 7 octobre 1873.) 

(2) Voir procès Bazaine. — Audiences des 1 er , 3, 4 novembre 1873. 

(3) Voir rapport du général Seré de Rivières (procès Bazaine). 



LIVRE XLIII 



LE MINISTÈRE DU 10 AOUT 
ET LES DERNIÈRES NÉGOCIATIONS DE L'EMPIRE 



Sommaire : I. — Le ministère Palikao. — Mesures militaires votées par les 
Chambres : nouvelles formations : 12 e corps, 13 e corps, premiers éléments 
du 14 e corps. — Mesures prises en vue d'un siège : fortifications, troupes, 
approvisionnements. — Mesures économiques et financières. 

IL — Le gouvernement intérieur. — De quelques menées démagogiques : Mar- 
seille ; Lyon ; tentative insurrectionnelle à la Villette (14 août). — Le Corps 
législatif : quelles dispositions y régnent : velléités d'émancipation et retours 
de docilité : motion Kératry (22 août). — L'esprit public : attente anxieuse : 
quelles transformations changent la vie journalière et l'aspect de Paris : dis- 
position nerveuse et impressionnable : bruits de trahison : les espions. — 
Les départements : quelles rumeurs y courent, quelles accusations extraor- 
dinaires y trouvent créance. 

III. — Les négociations diplomatiques : projet d'alliance entre l'Autriche 
et l'Italie : comment ce projet est débattu au début de la guerre. — Pourpar- 
lers à Metz : comment la France objecte à la fois la lenteur de la coopération 
et surtout les stipulations relatives à Rome. — Quelles hésitations subsis- 
taient soit à Vienne, soit à Florence et eussent rendu, même en cas d'accep- 
tation complète du projet, l'assistance bien incertaine. — Comment on 
apprend les défaites du 6 août. 

IV. — L'Autriche : comment, après nos défaites, elle n'a plus d'autre souci 
que de ne pas se compromettre. — L'Italie : en quoi sa condition diffère de 
celle de l'Autriche : nouvelle demande de la France et de quelle façon elle 
est déclinée. — L'Italie veut se soustraire à toute suggestion ultérieure de la 
France : elle se retourne vers l'Angleterre. — Dispositions de l'Angleterre 
depuis le début du conflit. — Comment le cabinet de Londres imagine l'idée 
delà Ligue des neutres; en quoi elle consiste : comment elle est adoptée. 

V. — Comment la Ligue des neutres, tout en isolant la France, aurait pu faci- 
liter l'œuvre de la paix. — Des obstacles à toute négociation : dispositions de 
la Prusse ; dispositions de la France. — Mission du prince Napoléon en 
Italie : son départ pour Florence (19 août). 

VI. — La Russie : quel concours de circonstances semblait la préparer pour 



192 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

le rôle de médiatrice. — Alexandre FI : ce qui entretient et fortifie ses 
sympathies prussiennes. — Neutralité menaçante subordonnée à celle de 
l'Autriche. — Comment nos défaites ramènent un peu le Czar et le gouverne- 
ment russe vers la France : symptômes de revirement : en quoi ce revire- 
ment est bien incertain et est lui-même mêlé de retours. — Idée de profiter 
du conflit pour échapper aux stipulations du traité de Paris. — Comment 
les bonnes volontés s'évaporent en paroles, et comment la France ne peut 
compter que sur elle-même. 



Pendant ce mois d'août 1870, Bazaine autour de Metz, 
Mac-Mahon en Champagne, absorbent toutes les pensées, et 
tout ce qui n'est pas eux semble fatigant détail ou chose 
négligeable. Pourtant la pleine intelligence des événements 
veut qu'on s'éloigne un peu des lieux où se joue le grand 
drame, et qu'on n'oublie point ceux qui préparent les nou- 
velles ressources, assurent le gouvernement, essaient de pré- 
server contre les atteintes du malheur quelques restes des 
anciennes alliances. Cette tâche incombait au ministère Pali- 
kao. — II lui appartenait de renouveler les effectifs, de refaire 
notre appareil militaire, soit pour les opérations en rase 
campagne, soit en vue d'un siège. — A cette vigilance, la pre- 
mière de toutes, se joignait le souci de défendre l'Empire, 
moins encore contre les attaques de ses ennemis que contre 
les doutes, les tiédeurs, les abandons nés de la défaite. — Enfin 
il importait d'épier au dehors les moindres signes de bon 
vouloir, et de saisir à temps toutes les amitiés, si jamais il 
s'en trouvait quelqu'une plus forte que nos disgrâces. 

La guerre avait été entreprise contre une armée double de la 
nôtre. Les revers, en désorganisant une partie de nos forces, 
avaient rendu plus sensible ce désavantage. Il y avait urgence 
à rechercher partout les hommes disponibles. Une loi, votée 
dès le 10 août, prescrivit la levée immédiate du contingent 
de 1870. En outre, tous les citoyens de vingt-cinq à trente- 
cinq ans, non mariés ou veufs sans enfants, qui ne faisaient 



LE MINISTERE DU Ij AOUT. 193 

point partie de la garde mobile, furent appelés à l'activité. A 
quelqucsjours de là, on découvrit que les jeunes gens, exonérés 
des classes 1865 et 1856, échappaient à la garde mobile; aus- 
sitôt on les y incorpora. On décida que les engagements 
volontaires pourraient être contractés sans aucune limite 
d âge, sauf le cas d'infirmité ou de maladie. Enfin la garde 
nationale fut rétablie dans tous les départements : tous les 
hommes âgés de moins de quarante ans en feraient partie (1). 

Telles fuient les mesures législatives. Elles fournissaient 
les hommes. Pour la plupart, ils étaient inexercés. Tandis 
qu'on les instruirait, tout achèverait peut-être de se perdre. 
Le soin le plus pressant serait d utiliser au plus vite les cadres 
existants; d'y faire entrer les anciens militaires, les réservistes, 
tous ceux qui étaient un peu dégrossis, et de procéder à de 
nouvelles formations. Dès le commencement d'août avait été 
créé le 12 e corps, dont on a dit l'arrivée au camp de Ghâlons. 
Le 16 août, on commença à organiser, sous le commandement 
du général Vinoy, le 13 e corps. Deux régiments excellents, 
venus des Etats romains, le 35 e et le 42 e de ligne, en furent le 
noyau. Le reste se composa de quatrièmes bataillons, que l'on 
groupa en régiments de marche. On forma de la sorte trois 
divisions : la division d'Exéa, qui, le 25 août, partit pour 
Reims; la division Blanchard, qui fut mise en route, le 29, 
vers Mézières; la division MaudTiuy, qui serait acheminée peu 
après dans la même direction (*2) . Dans le même temps, on 
rassembla les premiers éléments du 14 e corps, qui serait confié 
au général Renault. 

Des illusions tenaces rêvaient encore opérations lointaines. 
Dans le mémoire justificatif publié par le général de Palikao, 
on retrouve la trace d'un projet d'incursion dans le grand- 
duché de Bade (3). Ce dessein, explicable au début de la 
campagne, n'était plus, après les défaites, que téméraire 
aventure. Tout près de nous était le danger. L'invasion 

I Lois des 10, 12, 18 août (Bulletin des lois 1870, n° 1841, 1843, 1848). 

(2) Général Vixoy, Opérations du 13 e corps, p. 1-11, p. 18 et suiv. 

(3) Voir le général de Pai.ikao, Un ministère de vingt-quatre jours, p. 123, 
L2V. 

T. vu. 13 



194 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

ennemie en Champagne annonçait le siège prochain. De 
là des soins multiples et accablants. Il fallait pourvoir 
aux fortifications, rassembler dans la ville les défen- 
seurs, réunir enfin les approvisionnements de toute nature, 
et en tenant compte de besoins qui jamais n'avaient été 
égalés. 

Le gouvernement de Louis-Philippe avait entouré Paris 
d'une enceinte fortifiée et, en outre, établi une série de forts. 
Avec le temps, les perfectionnements de l'artillerie avaient 
rendu insuffisante l'œuvre de 1840. Sur ces entrefaites avait 
éclaté la guerre. Dès le 15 juillet, le général de Chabaud-Latour 
avait été chargé d'inspecter les travaux de défense et de les 
mettre en état. Puis des commissions spéciales avaient été 
formées. On ne croyait point encore au péril, et ces mesures 
semblaient luxe de prudence. Sous le coup des défaites, on 
s'éveilla. L'état de siège permit de s'approprier, sans forma- 
lités légales, les terrains nécessaires pour construire, en 
avant des forts anciens, quatre nouveaux forts et sept grands 
ouvrages (1) . Dans les armes spéciales, la plupart des offi- 
ciers étaient, soit avec Bazaine ou Mac-Mahon, soit aux 
places de la frontière. On y suppléa par les ingénieurs. La 
ville de Paris prêta les siens. Elle fournit aussi les ouvriers. 
Ceux-ci, autant qu'on peut en supputer le chiffre, étaient au 
nombre de 16,000 le 16 août, de plus de 25,000 le 25 août. 
Une activité un peu tardive, mais désormais infatigable, 
s'appliqua à fortifier les remparts, à les garnir de canons, à 
rassembler dans les forts les bouches à feu, les poudres, les 
projectiles (2). Cependant, à la date du 17 août, avait été 
constitué le conseil de défense dont Trochu fut bientôt le 
président. 

Pour défendre les murailles, tout ce qui était capable de 
combattre fut appelé. Dès le lendemain de Frœschwiller, la 
dépêche suivante fut adressée aux préfets maritimes : « Orga- 
nisez les équipages en bataillons, et tenez-les prêts à venir 

(1) Enquête parlementaire sur le gouvernement de la Défense nationale, rap- 
port de M. Chaper, p. 22. 

(2) Rapport de M. Chaper, p. 19 et suivantes. 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 195 



dans le plus bref délai possible (1). » Donc pendant tout le 
mois d'août, on vit arriver, par détachements, les marins. Ils 
furent répartis dans les forts et y donnèrent aussitôt l'exemple 
du travail et de la discipline, m Les forts seront tenus comme 
les vaisseaux. » Ainsi s'exprimait le règlement que rédigea, à 
l'usage de ses matelots, le vice-amiral de la Roncière le 
Noury (2). On réunit de la sorte près de 8,000 hommes divisés 
en 12 bataillons. A cette vaillante troupe s'ajouta l'artillerie 
de marine, c'est-à-dire un millier d'hommes; puis quelques 
bataillons d'infanterie de marine qui n'avaient pas été englo- 
bés dans l'organisation primitive du 12 e corps. — Vers la fin 
d'août, les gardes forestiers, puis les douaniers seraient mis 
à la disposition du ministre de la Guerre : de là un appoint de 
3,000 soldats d'élite. — La gendarmerie, la garde munici- 
pale à pied et à cheval, les sergents de ville fourniraient 
9,000 hommes environ, solides et aguerris. — Quanta l'armée 
active, elle se réduirait, trois semaines après les défaites, à 
quelques dépôts de la Garde impériale, à cinq ou six mille 
hommes, très mal exercés, appartenant à l'artillerie ou au 
génie, à quatre ou cinq mille hommes du 14 e corps (3). - — 
Cependant la garde mobile de la Seine, à l'effectif de treize 
ou quatorze mille hommes, était revenue du camp de Ghàlons 
et avait été rassemblée à Saint-Maur. Par les chemins de fer 
arriveraient plus tard d'autres bataillons de garde mobile, 
envoyés en grand nombre des provinces. Enfin la garde natio- 
nale sédentaire, forte de 30,000 hommes le 13 août, devait 
atteindre vers la fin du mois le chiffre de 80,000 hommes (4<). 
L'approvisionnement de la capitale n'éveillait guère de 
moindres sollicitudes. La tâche incombait surtout au ministre 
du Commerce, M. Clément Duvernois. Sonplan fut d'assurer 
un approvisionnement plein pour deux mois, auquel sejoin- 



(1) Enquête 'parlementaire sur le gouvernement (le la Défense nationale. 
déposition de l'amiral lligault de Genouilly, p. 142. 

(2) Vice-amiral DE la Roncière le Nouhy, la Marine au sièqe de Paris. 
p. 7. 

(3) Voir rapport de M. Ghaper, p. 11-13. 

(4) Journal officiel, 29 août 1870. 



lOli HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

(Irait celui du commerce et des particuliers. Suivant le conseil 
de M. Thiers, on s'appliqua à amener dans Paris les blés des 
départements voisins : le profit serait double, puisqu'on 
créerait l'abondance dans la capitale et le vide dans les empla- 
cements ennemis (1). Un avis aux cultivateurs de la région 
environnante les invita à faire entrer dans la ville leurs grains 
et leurs fourrages : ils pourraient, à leur choix, ou les y 
emmagasiner gratuitement, ou les céder à l'Etat qui s'en ren- 
drait acquéreur (2). C'est à la Bretagne, et surtout au Maine 
et à la Normandie que Paris demanderait ses principales 
ressources en viandes, en salaisons, en denrées alimentaires 
de toutes sortes. Par un regrettable retard, les premières 
réquisitions ne furent adressées à la compagnie de l'Ouest, 
au moins pour le bétail, que le 20 août. Les jours suivants, les 
transports se succédèrent régulièrement. Les seuls embarras 
furent ceux de l'arrivée : les différentes administrations 
publiques, guerre, commerce, Ville de Paris, donnaient par- 
fois des ordres contradictoires: de là des à-coups, des retards 
de livraison, des marchandises en souffrance. Jusqu'à l'in- 
vestissement, les lignes de Normandie feraient entrer plus 
de 14,000 wagons de vivres, plus de 67,000 têtes de 
bétail (3). 

Aux levées militaires, aux préparatifs du siège se joignaient 
les mesures de toute sorte que les circonstances commandaient. 
Une loi du 21 juillet avait autorisé un emprunt de 500 mil- 
lions; le 12 août, une nouvelle loi avait élevé cette somme à 
u\i milliard. Dans les régions officielles et parmi les gens 
d'affaires, la crainte était grande que l'excès de la perturba- 
tion ne décourageât le public, et que l'émission, si avantageux 
qu'en fût le taux (4), ne fût point couverte. Les invitations à 
la confiance ne furent point ménagées, et les économistes les 
plus autorisés joignirentpatriotiquement leurs avis à ceux des 

( t) Eiujuète parlementaire sur le gouvernement de la Défense nationale, 
déposition Clément Duvernois, p. 217. 
(2) Journal officiel, 27, 29 août 1870. 

i Jacqmik, les Chemins de fer pendant la guerre de 1870, p. 159-160. 
v Vi J.es titres étaient en rente 3 pour 100, au taux de 60 fr. 60. 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 197 

publicistes officieux. « En 1814 et en 1815, en 1830 et en 1848, 
disait M. Léon Say, c'est en employant en rentes leurs 
épargnes que beaucoup de familles de Paris et de la province 
ont fait la fortune qu'elles possèdent aujourd'hui (1). » La 
souscription s'étant ouverte le 28 août pour 750 millions, les 
prévisions pessimistes furent démenties. — En une crise excep- 
tionnelle, il parut opportun de faire fléchir quelques-unes 
des maximes qui règlent le crédit public. Une loi du 12 août 
donna cours de monnaie légale aux billets de la Banque de 
France et autorisa les petites coupures jusqu'à 25 francs; les 
émissions maxima furent fixées d'abord à 1,800 millions, 
puis élevées à 2 milliards 400 millions. — Le 13 août, le Corps 
législatif prorogea d'un mois l'échéance des effets de commerce 
et interdit toute poursuite contre ceux qui étaient appelés sous 
les drapeaux. — Tandis que l'on votait au Palais Bourbon ces 
mesures d'ordre économique et financier, le gouvernement 
rendait, en vertu de l'état de siège, divers décrets de police. 
L'un des principaux eut pour objet d'éloigner de Paris tous 
les sujets allemands : dans un délai de trois jours, ils seraient 
contraints, soit à quitter la capitale, soit à se retirer dans l'un 
des départements situés au delà de la Loire (2) . — Cependant 
une prévoyance soucieuse s'appliquait à mettre en sûreté nos 
plus précieuses richesses. Ainsi vide-t-on un édifice que déjà 
menace l'incendie. Dans les galeries du Louvre les principaux 
tableaux furent décrochés; puis, cloués dans des caisses 
comme des morts dans leur cercueil, ils furent transportés à 
Brest. Vers le même lieu furent expédiés les diamants de la 
couronne, une portion du numéraire de la Banque, et enfin 
les drapeaux des Invalides (3). 

(1) Journal des Débats, 22 août 1870. 

(2) Journal officiel, 29 août J870. 

(3) Enquête parlementaire sur les actes de la Défense nationale, déposition 
Rigault de Genouilly, p. 133. 



98 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



II 



J'ai abrégé rénumération des mesures qui remplirent ce 
triste mois d'août. Aussi bien ces mesures elles-mêmes n'au- 
raient leur effet que dans la dernière partie de la guerre. Ce 
n'est déjà plus le Second Empire, et il n'est que juste d'écourter 
la préface d'un livre qu'il ne m'appartient point d'écrire. En 
même temps qu'ils pourvoyaient à la défense, les conseillers 
de la Régente avaient pour mission d'assurer l'ordre intérieur 
et la dynastie. Dans la crise où nous étions engagés, un triple 
embarras naissait des menées des ennemis, de la désagréga- 
tion des amis, de la surexcitation de l'esprit public. 

Les ennemis, c'étaient les révolutionnaires. Depuis deux 
années, les journaux démagogiques exaltaient les passions; 
les réunions publiques suscitaient des tribuns; Y Internatio- 
nale, complètement détournée de son objet primitif, fournis- 
sait des cadres. Heureusement la vaniteuse ineptie des chefs, 
leurs rivalités, la salutaire terreur de l'Empire contenaient 
les explosions. Il y avait de nombreuses organisations, mais 
embryonnaires et enfantines; on péchait beaucoup, mais par 
pensées, par désirs plus encore que par actes, et les haines 
s'évaporaient en des conspirations scélérates et naïves, menées 
juste à ce point opportun où la police, en les saisissant, se 
faisait honneur et profit. Tel avait été le complot Beaury (1) 
qu'en ce temps-là même la haute cour jugeait à Blois. Les 
leçons de l'audience n'eussent pas laissé que d'être instruc- 
tives. Mais, dans les émotions de la guerre, qui n'avait oublié 
Beaury et ses obscurs complices? Sur ces entrefaites, les revers 
du 6 août avaient fortement secoué toutes les âmes démago- 
giques. En plusieurs grandes villes, on vit des commence- 
ments de sédition. — A Marseille, dans la soirée du 7 août, des 

(1) Voir t. VI, liv. XXXVIII, p. 112. 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 199 

bandes tumultueuses, conduites par un avocat du nom de 
Gaston Crémieux, se portèrent vers la préfecture en récla- 
mant des armes : le préfet répliqua, non sans à-propos, que 
la demande était juste et qu'incontinent on distribuerait des 
fusils à quiconque s'enrôlerait. Ce n'était point la réponse 
qu'on voulait. Le lendemain, les manifestants se remirent en 
route et, repoussés derechef de la préfecture, envahirent 
l'hôtel de ville (l). — A Lyon, le 13 août, un notaire de Thu- 
rins, du nom de Lentillon, moitié fanatique, moitié détraqué, 
monta à la Groix-Rousse, y provoqua un rassemblement, 
déclara l'Empire renversé, la République établie. La force 
publique étant arrivée fut accueillie par les cris : A bas l'Em- 
pire! au Rhône la police! Une rixe s'engagea. Un sergent de 
ville fut mortellement atteint; six agents ou gendarmes furent 
blessés ou contusionnés. Dans la journée, le calme matériel 
se rétablit, mais non la sécurité. Un magistrat courageux, 
M. Bérenger, s'efforça de liguer les gens de bien pour la 
défense de l'ordre; la tentative échoua : «Nous n'avons pas 
encore la République française, disaient les plus clairvoyants; 
mais déjà nous avons la République lyonnaise. » — La 
capitale était tout d'abord demeurée calme. Elle eut aussi 
son essai de sédition. Ce ne fut pas une échauffourée, mais 
un audacieux coup de main. Le dimanche 14 août, dans 
1 après-midi, au milieu d'une population paisible, une bande 
d hommes armés se portèrent vers la caserne des sapeurs- 
pompiers de la Yillette. Ils assaillirent les hommes de garde; 
le factionnaire fut blessé d'un coup de poignard; l'un des 
pompiers fut atteint de trois balles. Les sergents de ville 
accoururent : l'un d'eux fut tué; trois autres furent griève- 
ment blessés. Dans la rue passait une enfant de cinq ans qui 
reçut une balle dans le ventre et mourut sur le coup. Un 
détachement de la garde municipale survint. Déjà les habi- 
tants du quartier indignés prêtaient main forte aux agents. 

(1) Premier conseil de guerre de Marseille (audiences des 27 et 28 août, voir 
le Droit, 2 septembre 1870). 

(2) Premier conseil de guerre de Lyon, audiences des 1 er , 2, 3 septembre 
1870 [Gazette des Tribunaux, 3, 4, 5 septembre 1870). 



203 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Les insurgés se dispersèrent, laissant sur le lieu de la lutte 
des pistolets et surtout des poignards, très reconnaissables à 
leur forme singulière. Ce jour-là et les jours suivants, on pro- 
céda à de nombreuses arrestations. L'un des principaux chefs 
de la bande s'appelait Eudes. On le retrouverait plus tard 
dans la Commune (I). 

Ces folles tentatives, ces complots criminels étaient peu 
redoutables. Une tâche plus difficile, plus délicate surtout, 
serait de maintenir en un solide faisceau tous ceux qui, 
depuis dix-huit ans, soutenaient l'Empire. 

C'est au Palais-Bourbon qu'on observait le mieux les flotte- 
ments. Quelle subtile analyse marquerait les dispositions 
complexes des députés jusque-là si dociles! On ne pouvait 
dire qu'ils fussent infidèles. Loin de là, ils se piquaient de ne 
point abandonner le malheur, et, s'ils se rappelaient le Corps 
législatif de 1814, c'était avec la volonté de ne point le copier. 
Quoi qu'ils fissent pour raffermir leur confiance, ils ne parve- 
naient pas à ressusciter leur foi morte. A la lueur des événe- 
ments récents, toutes les fautes anciennes leur apparaissaient. 
Leur tristesse se mêlait de remords; car, gens de bon sens 
pour la plupart, ils avaient entrevu les erreurs et ne se par- 
donnaient point que leur fermeté n'eût point égalé leur clair- 
voyance. Comme la vanité se mêle à toutes choses, ils se figu- 
raient même avoir discerné nettement ce qu'ils n'avaient 
pénétré qu'à demi, et l'idée exagérée, qu'après coup ils se fai- 
saient de leur sagesse, accroissait leur repentir. Désabusés de 
l'Empire, ils voulaient avant tout ne pas tomber dans la révo- 
lution. Donc, par souci de l'ordre autant que par respect du ser- 
ment, ils soutiendraient le régime auquel ils avaient cessé de 
croire. Seulement, toutes choses se renversant, ils dirigeraient 
au lieu de suivre et, au risque d'un peu d'usurpation, se feraient 
les tuteurs de ceux qui décidément avaient besoin d'être con- 
duits. Ainsi pensaient-ils, se jugeant très avisés et ne doutant 
pas qu'ils ne fussent aussi fermes qu'avisés. Quel n'est pas le 
despotisme des habitudes sur des âmes façonnées à l'obéis- 

(1) Voir Gazette des Tribunaux, 21, 24, 29, 30 août 1870. 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 201 

sance ! Quand les esprits croyaient s'être affermis dans 1 indé- 
pendance, la timidité, les ressaisissant, suspendait les paroles, 
paralysait les résolutions. Puis, par un sentiment d'honneur, 
on répugnait à se redresser contre l'Empire affaibli quand on 
s'était incliné si bas devant l'Empire tout-puissant. Le scru- 
pule de froisser une femme, la crainte de provoquer une crise 
ministérielle achevaient d'amoindrir les desseins. Pourtant, 
les hésitations ne se comptant plus, les projets ne se dégra- 
daient que pour reparaître à l'état de velléité. Au fond on eût 
aimé un partage des pouvoirs, à la condition que la Régente 
se prêtât elle-même au dépouillement. En attendant, la plus 
grande hardiesse était de laisser parler la gauche sans mur- 
murer. Et, à vrai dire, cette nouveauté ne laissait pas que 
d'être fort extraordinaire; car ce silence, par contraste avec 
les habitudes passées, prenait parfois des airs d'acquiesce- 
ment. 

Tous les projets, tous les votes se ressentirent de ces con- 
tradictions. On a dit comment, le août, sous le premier 
coup de la défaite, Jules Favre avait osé insinuer l'idée de la 
déchéance. Le 22, M. de Kératry demanda que neuf députés, 
élus par la Chambre, fussent adjoints au conseil de défense. 
Quoique non factieuse, la motion était inconstitutionnelle, 
car elle immisçait le pouvoir législatif dans les attributions 
executives. Voici où se révéla chez les députés la volonté 
d empiéter : sur le projet qui semblait appeler la question 
préalable, ils votèrent, quoique avec hésitation, l'urgence. 
Palikao protesta : « Nous avons, dit-il, la responsabilité de 
nos actes; nous la voulons tout entière. » Sur ces paroles, on 
se retira dans les bureaux. On pouvait croire que le vote d'ur- 
gence impliquait l'approbation. Palikao venait de menacer 
d'une crise ministérielle; puis le chiffre de neuf membres 
paraissait bien élevé, et la crainte se formula que le conseil 
ainsi accru ne prît, au grand détriment des affaires, l'aspect 
d'une assemblée délibérante. Le sentiment général fut pour 
le rejet. Ainsi reparut, après l'émancipation, l'obéissance. La 
soumission ne s'affirma que pour s'atténuer aussitôt. Disposés 
à repousser le projet, les députés se mirent en quête d'une 



•202 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

solution intermédiaire. C'est sous cette impression que la 
commission fut nommée, et incontinent elle marqua son 
indépendance en désignant, avant toutes choses, pour rap- 
porteur M. Thiers. Dans l'espoir d'une entente, celui-ci 
demanda un délai. Deux jours se consumèrent en pourpar- 
lers. La commission proposa de réduire de neuf à trois le 
chiffre des membres à élire. Indifférent au nombre, le minis- 
tère repoussa la combinaison. Un autre amendement, formulé 
par M. Glais-Bizoin, consistait à faire nommer par le Corps 
législatif un comité de neuf membres qui se mettrait en rap- 
port avec le comité de défense. Très désireux d'accord, les 
commissaires recommandèrent la suggestion. Derechef, le 
gouvernement revendiqua l'intégrité de ses prérogatives. 
Tout ce que le général de Palikao voulait concéder, c'était 
que le gouvernement choisirait lui-même parmi les députés 
trois membres à adjoindre au comité. Il laissait entendre que 
l'un des choix se porterait sur M. Thiers. « Ah! Monsieur le 
ministre, disait à ce propos Jules Favre, en vous réservant le 
droit de nomination, vous manifestez votre confiance en vous- 
même, non votre confiance dans la Chambre. » L'un des 
membres les plus dévoués de la majorité, M. le marquis de 
Pire, tenta in extremis, mais vainement, un moyen de conci- 
liation : le droit d'élection serait maintenu au Corps législatif ; 
puis le gouvernement ferait son choix sur la liste des élus. Le 
24, M. Thiers lut son rapport. Il tenait en quelques lignes. A 
l'unanimité, la commission repoussait la motion Kératry, 
mais soulignait le motif principal du rejet, qui était la crainte 
dune crise ministérielle : 206 voix contre 41 ratifièrent ces 
conclusions. — L'esprit de discipline l'emportait. L'emporte- 
rait-il sans retour? Trois jours plus tard, un décret ayant 
adjoint M. Thiers au comité de défense, la Chambre prolongea 
ses applaudissements, comme si elle eût voulu confisquer 
l'acte gouvernemental et y substituer un mandat supérieur 
conféré par ses acclamations. Puis, sous diverses formes repa- 
rurent les tentatives d'immixtion. Le 27, M. Latourdu Moulin 
reprit pour son compte, en le démarquant à peine, l'amende- 
ment de M. Glais-Bizoin. Le 31, M. Keller demanda l'élection 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 203 

par la Chambre, après entente avec les ministres, d'un commis- 
saire extraordinaire chargé d'organiser le soulèvement en 
Alsace. Sur ces propositions l'urgence fut repoussée. Même 
rejetées, ces motions marquaient l'état des âmes. En se fixant 
dans l'ancienne docilité, la Chambre eût rendu, à défaut 
d autre service, celui de ne rien entraver : en empiétant réso- 
lument, elle eût du moins fortifié la Régence de tout ce que 
l'opposition modérée avait conservé de crédit. Pour l'une de 
ces conduites, l'entière confiance manquait; pour l'autre, 
l'entière audace. De là de perpétuelles oscillations entre une 
indépendance timide et une obéissance sans foi. Ainsi en 
serait-il jusqu'au jour où les événements, plus forts que toutes 
les combinaisons de détail, mettraient d'accord, en les cour- 
bant sous la même impuissance, et la Régence, et le Corps 
législatif, et tout ce qui restait de l'Empire. 

En ce relâchement de tous les ressorts, l'état des esprits 
ajoutait à la confusion universelle un singulier surcroît de 
trouble et d'embarras. 

Nulle plume ne saurait dépeindre ce mois terrible. Une 
attente pleine de fièvre épiait les nouvelles. Les peuples mal- 
heureux ont besoin d'idoles. On s'en était forgé une : le 
« glorieux Bazaine » . On s'évertuait à se convaincre qu'il 
réparerait Wissembourg, Frœschwiller, Forbach. Les jours 
du milieu d'août s'écoulèrent en cet espoir anxieux et trem- 
blant. C'est alors que circulèrent les grandes fables : les cui- 
rassiers blancs massacrés jusqu'au dernier, les Prussiens 
exterminés dans les carrières de Jauinont. Les légendes se 
pénétrant de mélodrame, on parlait aussi de princes prussiens 
tués, et dont les cercueils, couverts de draperies lamées d'ar- 
gent, avaient été vus traversant les lignes ennemies. Aux 
informations sensationnelles un grand silence succéda, comme 
si ceux qui combattaient là-bas fussent déjà coupés de la 
patrie. Le 21 août, le Journal officiel confessa que les fils 
télégraphiques étaient rompus, que depuis deux jours on 
n'avait pas eu de nouvelles de Metz; il ajouta que sans doute 
le plan de Bazaine n'avait pas encore abouti. Sous l'aveu, les 
fronts assombris se courbèrent. Dans l'entrefaitc, Trochu 



204 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

s'était installé au Louvre. A tout prix, on voulait un sauveur, 
et pour le peuple parisien lui aussi devint idole. L'ennemi 
approchait. La Compagnie de l'Est avait arrêté son service, le 
14 à Commercy, le 16 à Bar-le-Duc. Les feuilles publiques 
marquaient jour par jour les progrès de l'invasion. Les Prus- 
siens furent signalés à Saint-Dizier, à Wassy, puis dans la 
région de Châlons. Le 23, les trains ne dépassèrent point 
Epernay; le 25, ils se prolongèrent jusqu'à Ghàlons; le 26, ils 
s'interrompirent de nouveau, puis reprirent encore le lende- 
main (1). Quand le ministre de la Guerre paraissait, aussitôt 
les regards épiaient ce que son visage marquait de sécurité ou 
d'alarme. Sur un ton qui dépassait la mesure — car ce qui 
voulait être assurance devenait fanfaronnade — il débitait, 
avec une négligence assez préparée, quelques fragments de 
dépêches, disait peu de paroles, paraissait en retenir beau- 
coup d'autres; puis se retranchait, en une sorte de silence 
avantageux qui prenait un air de discrétion stratégique. 
Quand les esprits s'étaient un peu relevés, voici que circu- 
laient les fragments de journaux introduits de Bruxelles ou 
de Londres et qui montraient Bazaine cerné, Strasbourg blo- 
quée, les Prussiens au cœur de la patrie. Peu à peu on s ha- 
bituait à l'idée du siège, et sans trop d'efforts ni de crainte; 
car l'inquiétude se fondait dans l'immensité de l'étonnement. 
Cependant Mac-Mahon était en Champagne avec son armée, 
et à ce nom les courages se ranimaient. Que ne pourrait-il 
point, soit quilse repliât vers Paris où il trouverait Trochu, 
soit qu'il s'avançât vers Metz où il rallierait Bazaine? 

Le trouble permettant mal le repos, toute la vie débordait 
au dehors. Le temps se consumait en un mouvement continu 
qui trompait, par 1 activité physique, 1 angoisse de l'attente. 
Les mairies étaient assiégées de gens qui demandaient des 
armes. Vers les ministères, vers l'hôtel du Gouverneur 
affluaient les députés donneurs de conseils, les journalistes en 
quête de nouvelles, les pères, les mères inquiets pour leurs 



(1) Jacqmin, directeur des chemins de fer de l'Est, les Chemins de fer pen- 
dant la guerre de 1870, p. 153-154. 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 2 5 

fils. Puis il y avait tous ceux qui guettaient une occasion 
d'affaires ou de profit. C'était un défilé ininterrompu d'inven- 
teurs : les uns proposaient des bombes explosibles ou 
asphyxiantes, les autres des cuirasses d'un modèle inédit; 
celui-ci avait retrouvé le feu grégeois, celui-là s'offrait à 
diriger les ballons. Les valeurs de Bourse avaient perdu à peu 
près tout ce qu'elles pouvaient perdre : par intervalles, au 
souffle de quelque bonne nouvelle, elles rebondissaient 
encore, puis s'effondraient comme des outres dégonflées. 
Dans les antichambres se faufilaient des solliciteurs à l'accent 
souvent étranger, aux manières un peu suspectes : c'étaient 
les soumissionnaires de marchés pour armes, vivres, équipe- 
ments. Le temps manquait pour débattre les prix, pour appro- 
fondir la moralité des traitants : de là des erreurs relevées 
plus tard, avec une sévérité qui ne tiendrait pas toujours 
compte des obstacles. Un perpétuel va-et-vient remplis- 
sait la ville. Il y avait ceux qui partaient pour fuir l'inves- 
tissement, ceux qui arrivaient pour fortifier la défense. 
De toutes les gares débouchaient les soldats isolés, les 
engagés volontaires, les francs-tireurs, les ambulanciers. Les 
yeux habitués aux élégants uniformes, faits pour la coquet- 
terie autant que pour le combat, contemplaient avec une 
surprise ahurie les vareuses rudimentaires, les gros sou- 
liers, les bribes d équipement jetés sur une défroque civile. 
Ceux qui n'avaient pu se fournir d'autre chose marquaient 
du moins par le képi leur nouvel état. Un jour on vit 
arriver une foule de pompiers : ils parcoururent la ville en 
curieux qui regardent, provoquèrent des acclamations d'une 
sympathie un peu ironique, puis repartirent comme ils étaient 
venus. Des chemins naguère déserts ou inconnus s'animaient; 
c'étaient ceux qui conduisaient aux forts. On rapprenait les 
noms d'ouvrages que jusque-là on avait côtoyés sans les voir. 
Oui eût cru qu'ils pussent servir un jour? Un spectacle inouï, 
que jamais on n'eût imaginé, que jamais on ne reverrait, 
cétait celui de la grande cité qui se transformait. Le Champ 
do Mars offrait l'aspect d'un camp ; du côté de Grenelle s'allon- 
geait un parc de mulets. Aux abords de la ville, de grands 



i>06 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

arbres tombaient sous la cognée. Là où s'étendait naguère un 
rideau de verdure, se hérissaient des palissades de pieux aigus. 
A travers le bois de Boulogne, des bœufs blancs vaguaient, 
désorientés et hagards. La curiosité prolongeait de longues 
.flâneries à la fois distraites et anxieuses où les yeux se péné- 
traient de toutes ces images. Pourtant les pensées ne se 
fixaient sur Paris que pour se reporter sur le théâtre de la 
guerre. On eût voulu hâter les heures, percer les distances. 
Qui fallait-il croire, ou Trochu qui, au Louvre, dédaignait 
de voiler les mauvaises nouvelles; ou Palikao qui, en des 
paroles incohérentes et obscures, semblait présager encore le 
succès? 

Rien ne détraque la machine humaine comme les heurts 
de la consternation et de l'espérance. Sous l'excès de la ner- 
vosité la mesure des choses se perdait, et les esprits, à la fois 
tendus jusqu'à se rompre et affaiblis, flottaient au double gré 
de la crédulité et de la passion. La guerre avait été brusquée 
à la manière d'un coup de tête. Elle gardait en se continuant 
quelque chose de l'exaltation d'où elle avait surgi. Ce que la 
vanité refusait à expliquer par des causes naturelles prenait 
un aspect de maléfice. D'instinct et un peu au hasard, on 
aspirait à précipiter quelqu'un, à briser quelque chose, 
comme pour changer la veine. Les victimes emporteraient le 
mauvais sort. La même naïveté surexcitée qui croyait au sor- 
tilège accueillait les bruits de trahison. A entendre les discours 
populaires, Lebœuf avait trahi, Frossard aussi, Failly aussi : 
un n épargnait tout à fait que Bazaine. Une idée fixe s affer- 
missait pareillement, celle d'un espionnage universel. On 
rêvait espions, on en voyait partout. Espion celui qui parlait 
une langue étrangère, fût-ce l'anglais ou l'espagnol; espion 
celui que, dans la rue, dénonçait un gamin facétieux; espion 
le provincial qui déployait un plan ou s'égarait loin de son 
hôtel; espion celui dont le nom se marquait d'une désinence 
germanique! La niaiserie, qui soupçonnait tout, essayait de 
réparer cette autre niaiserie qui jadis avait non seulement 
tout laissé voir, mais devancé toxites les curiosités. Le vrai, 
c'est que, pendant le mois d'août, les journaux judiciaires ne 



LE MINISTERE DU 13 AOUT. 2J7 

mentionnent, au moins pour Paris, qu'une seule affaire d'espion- 
nage : un Allemand qu'on appelait Harth — autant du moins 
qu'on a pu établir son identité — fut saisi, déféré au conseil 
de guerre, condamné à mort, fusillé. 

Cette humeur inquiète, fruit de l'humiliation, du trouble 
et de la colère, avait gagné les provinces. Là-bas aussi on se 
croyait entouré d'ennemis. On arrêta comme espions, un jour 
un vieux professeur qui regardait un poteau kilométrique, un 
autre jour vin pêcheur à la ligne qu'un garde avait dénoncé, 
une autre fois un touriste qui lisait un livre anglais; puis, en 
assez grand nombre, des prêtres, des religieuses. Rien n'est 
violent comme la peur. Ceux que secouait l'excès de la 
crainte cherchaient d'instinct des coupables. Un député de 
l'opposition, M. d'Estourmel, revenant dans son département, 
y fut menacé et violenté : il était, disait-on, de ceux qui 
avaient forcé l'Empereur à la guerre après avoir, par le refus 
des crédits, rendu cette même guerre impossible. Dans le 
Midi, on accusa les protestants d'être les complices de l'en- 
nemi. Ailleurs on assista à des accès de colère irraisonnés, 
brutaux, aveugles, qui déconcertent toute logique. Dans une 
portion du sud-ouest, on vit des ébauches de jacquerie, une 
explosion de bonapartisme révolutionnaire. Une incroyable 
calomnie désigna à la clameur publique les nobles, les prêtres : 
ils étaient, disait-on, responsables des défaites. Un légitimiste 
avait vendu deux métairies : c'était, disait-on, pour en verser 
le prix aux Prussiens; un orléaniste gardait en son château 
des millions pour l'ennemi (l). A Limoges, on pilla un 
magasin d'armes (2) ; à Pérfgueux, on saccagea le grand 
séminaire (3) ; à Agen une bande se porta sur le couvent des 
carmes. L'envie exploita le bruit que les riches échapperaient 
au devoir militaire. Les passions cheminaient sous le double 
abri de l'ignorance et de la haine. Le 16 août, à la foire de 
Haute-Faye, dans la Dordogne, un jeune homme, M. de Mo- 
néis, fut assailli par une quarantaine d'énergumènes, accablé 

(1) Voir le Temps, 24 août 1870. 

(2) Voir le Courriel- du Centre, 11 e 12 août 1870. 

(3) Le Périgord, 10 août 1870. 



208 HISTOIRE DU SECOND EiMPIRE. 

de coups et pendant plus de trois heures martyrise. La fai- 
blesse du maire, la timidité des gens paisibles laissèrent toute 
licence aux furieux. « C'est un Prussien, disaient les uns, et il 
faut le faire rôtir. « — «Il n'y a plus de lois, répétaientles autres, 
et on peut maintenant tuer un noble comme un poulet » ; 
quelques-uns ajoutaient, chose incroyable : «Nous toucherons 
une paie du gouvernement. » A la fin, le malheureux fut traîné 
jusque dans une marc desséchée, puis recouvertd'un amas de 
fagots et brûlé vif. Quel était le crime de M. de Monéis? Il 
était légitimiste et Ion avait, disait-on, entendu l'un de ses 
cousins crier : A bas l'Empereur! (1) » 



III 



Aux soucis de la guerre et du gouvernement intérieur un 
autre souci se mêlait : celui de ménager au dehors les rares 
amitiés qui ne s'étaient pas détournées de nous. 

Ici il faut remonter un peu en arrière, dire quelles combi- 
naisons avaient été imaginées au début delà lutte et marquer 
la dure condition où nous avaient réduits nos revers. 

Aux premiers jours des hostilités, le comte de Beust avait 
conçu le dessein d'un acte secret d'entente entre l'Autriche- 
Hongrie et l'Italie. Par cette convention, les deux puissances 
stipuleraient la neutralité armée. Dès que leurs préparatifs 
seraient achevés, elles concerteraient tous leurs actes ulté- 
rieurs; et l'alliance se changerait, pourrait du moins se 
changer en une coopération effective au profit de la France. 

La proposition n'était que la suite des pourparlers confi- 
dentiels entamés l'année précédente entre Paris, Florence, 
Vienne, et qui avaient été suspendus, non rompus (2). Le 

( t) Cour d'assises de la Dordogne, session extraordinaire, audiences du 
13 décembre 1870 et jours suivants. 

(2) Voir suprà, t. VI, Iiv. XXXIX, paragraphe IV. 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 209 

gouvernement des Tuileries (l), tout en témoignant sa grati- 
tude, exprima la crainte que la lenteur du secours ne le rendît 
peut-être inefficace. L'Autriche s'était appliquée par avance 
à prévenir l'objection. Dès le 24 juillet, M. de Metternich 
mandait à M. de Gramont : « Ce serait réclamer de nous l'im- 
possible que de nous demander d'entrer en campagne avant 
le commencement de septembre. » Et il ajoutait avec une 
légère nuance de reproche : « C'est une conséquence delà sur- 
prise. » Dans cette stipulation de délais, il était aisé de mar- 
quer la part de la sincérité et celle du calcul. Saisie à l'impro- 
viste comme tout le monde, l'Autriche n'était pas prête, et 
une certaine temporisation ne serait que prudence. A ces 
préoccupations légitimes se mêlait l'arrière-pensée d'attendre 
ce que décideraient les premières batailles. Puis on soupçon- 
nait déjà, on saurait bientôt plus nettement, que la participa- 
tion de l'empereur François-Joseph à la guerre aurait pour 
conséquence l'entrée en scène de l'empereur Alexandre : or 
plus on tarderait, plus la saison, en inclinant vers l'hiver, 
rendrait difficile l'intervention de la Russie. 

A la fin de juillet, les propositions autrichiennes se libel- 
lèrent en un projet qui fut porté le 2 août à Metz par M. Vi- 
mercati et le 1 er août à Florence par M. de Vitzthum. Napo- 
léon III, qu'aucune défaite n'avait éprouvé, était encore en un 
trop haut degré de fortune pour accueillir avec beaucoup 
d'enthousiasme la perspective d'une assistance lointaine, le 
témoignage d'une amitié prudente à l'excès. Ses remercie- 
ments se tempérèrent de réserves. Il eûtvoulu hâter le secours : 
il proposa, à ce qu'on assure, de substituer dans le projet aux 
mots « aussitôt que faire se pourra » le mot « immédiate- 
ment (2) » . En outre, un des articles de la convention, inséré 
sur les instances du cabinet italien, stipulait que l'Autriche 
interposerait ses bons offices auprès de la France pour que 
l'évacuation de Rome non seulement fût immédiate, mais fût 
suivie « d'une solution conforme aux vœux et aux intérêts de 

(1) Télégramme de M. Vimercati au roi Victor-Emmanuel (Ricordi diplo- 
matici, p. 15). 

(2) Voir Bosfadim, Yita di Francesco Arese, p. 359-360. 

T. vu. 14 



210 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

ITItalie (1)" . Sous cette exigence l'Empereur se récria. Il était 
trop clairvoyant pour conserver beaucoup d'illusions sur le 
pouvoir temporel. Dans ce temps-là même, les dernières 
troupes françaises quittaient Givita-Vecchia, et désormais 
la convention du 15 septembre serait laissée à la bonne foi de 
l'Italie. Mais si la France, attentive à son propre salut, pou- 
vait à toute rigueur ne pas voir la violation du traité, sa 
dignité lui interdisait de le déchirer elle-même. Ainsi pen- 
saient non seulement le souverain, mais ses ministres. Gra- 
mont s'indignait d'une telle suggestion. « Il nous est impos- 
sible, disait-il, de rien faire pour Rome. » Et il ajoutait sous 
une forme presque brutale : « Si l'Italie ne veut pas marcher, 
qu'elle reste (2). » M. Emile Ollivier, de son côté, écrivait à 
l'Empereur : a Votre Majesté sait que je ne suis pas partisan 
du pouvoir temporel du Pape... Mais aucune alliance ne vaut 
qu'on manque à l'honneur (3). » Cependant le prince Napo- 
léon était auprès de son cousin. Avec son ordinaire véhémence 
il insista pour que le monarque ne laissât point échapper une 
occasion, la dernière peut-être, d'assurer au pays une alliance : 
» Adhérez au projet, sire, disait-il; acceptez-le de suite; si 
vous êtes vaincu, le traité sera pour vous un moyen d'amé- 
liorer votre condition. » L'Empereur ne se laissa pas con- 
vaincre. Le 3 août, il écrivait à Gramont : « Malgré ce que 
propose X***, malgré les efforts de Napoléon, je ne cède pas 
pour Rome (4). » 

L'entier abandon du Pape eût-il vraiment assuré le secours 
italien? On l'a affirmé (5), mais d'une affirmation un peu 
suspecte; car on y retrouve le désir trop évident d'imputer à 
notre politique religieuse nos échecs. Il est douteux que la 
France, même condescendante jusqu'à la lâcheté, eût touché 

(1) Nigha, Ricordi diplomatici, p. 15. 

(2) Télégramme du duc de Gramont au prince de La Tour d'Auvergne (Le 
prince Napoléon, les Alliances de l'Empire, Revue des Deux Mondes, 1 er avril 
1878, p. 497). 

(3) Ollivier, /'lit/lise et l'Etat au concile du Vatican, t. II, p. 474. 

(4) Le prince Napoléon, les Alliances de l'Empire. 

(5) Chambre des députés, séance du 24 novembre 1876, discours du prince 
Napoléon. 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 211 

le prix de sa faiblesse. L'Autriche était-elle bien résolue à 
pousser l'alliance jusqu'à la guerre? On ne croyait qu'à demi 
en Italie à ce grand dévouement et on jugeait quelle voulait 
surtout « avoir l'air de faire quelque chose (l) m . A Florence 
même, loin que les résolutions fussent fixées, les perplexités 
demeuraient extrêmes. Tandis que M. "Vimercati à Metz 
recueillait les objections de Napoléon III, M. de Vitzthum 
rencontrait, aux bords de l'Arno, des obstacles pareils. Là- 
bas aussi on demandait des changements de rédaction. Si 
nous en croyons le chevalier Nigra (2), on formula même un 
contre-projet. Pour la guerre, les troupes manquaient, car 
l'extrême détresse financière avait fait réduire jusqu'à l'impru- 
dence les effectifs présents sous les drapeaux. A la vérité, des 
crédits venaient d être votés pour l'armée, pour la marine, et 
deux classes seraient rappelées Un certain temps s'écoulerait 
avant que les cadres se remplissent. Puis ces corps disponibles 
seraient-ils employés au service de la France? La tentation 
ne prévaudrait-elle pas de les garder aux frontières de l'Etat 
pontifical, en surveillants prêts à devenir envahisseurs? Très 
loyalement le roi et avec lui les militaires désiraient nous 
aider. Le ministre des Affaires étrangères, M. Visconti-Venosta, 
nourrissait les mêmes pensées, quoique dans ses entretiens 
avec les diplomates il parlât surtout de neutralité à garder, 
de guerre à localiser (3). En revanche, dans le conseil, 
M. Sella, ministre des Finances et personnage très influent, 
prêchait l'abstention : il remarquait que les négociations 
de 1869 n'avaient créé aucune obligation positive; il inclinait 
à temporiser jusqu'à ce que les événements eussent prononcé. 
Le public s'effrayait de la grande aventure et jugeait que 
Mentana avait effacé Solférino. En ce sens se formulaient les 
avis les plus pressants. « Il faut une neutralité bien nette, 
écrivait M. Jacini au ministre de l'Intérieur, M. Lanza. Gar- 



(1 Lettre de M. Visconti-Venosta à M. Arèse, 7 août 1870 (Bonfadini, Vita 
di Francesco Arese, p. 361). 

2 Ricordi diplomalici, p. 16. 

3 Dépêche de sir A. Paget au comte Granville, 1 er août 1870 (Further cor- 
respondance respectina the war belween France and Gcrmany, p. 1.) 



212 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

dons-nous de la neutralité dite bienveillante, qui nous mettrait 
tout le monde à dos, ainsi qu'il est arrivé à l'Autriche à 
l'époque de la guerre de Grimée. » Et il ajoutait : « Au fond, 
les Allemands veulent faire chez eux ce que nous avons fait 
chez nous (1). » Une considération très grave refroidissait le 
zèle envers nous, c'était la crainte de ce que ferait la Russie. 
Le comte Okouneff, chargé d'affaires du Tsar à Paris, disait 
à M. Nigra : « Si l'Autriche sort de la neutralité, nous en sor- 
tirons aussi. » Les représentants du roi à Saint-Pétersbourg, 
à Berlin, mandaient des informations pareilles (2). 

Qui l'emporterait, la voix de l'intérêt personnel ou celle 
de la reconnaissance? Les pourparlers traînaient, par les 
atermoiements de Napoléon sans doute, mais aussi par les 
perplexités du cabinet de Florence. L'Autriche elle-même 
était-elle bien résolue? Sur ces entrefaites, on connut les 
deux grandes batailles du 6 août. La défaite de Frœschwiller 
ouvrait la route de l'Alsace; la défaite de Forbach ouvrait 
celle de la Lorraine. 



IV 



La France envahie, qu'adviendrait-il de nos deux quasi- 
alliées? 

L'Autriche, qui donne peu au sentiment, prit aussitôt son 
parti d'être infidèle. Elle aurait, pour se détacher de nous, 
toutes les excuses : dans le passé, elle ne nous devait rien; 
si tout avait été discuté, rien n'avait été absolument conclu ; 
nos revers étaient de ceux qui rendent caducs même les enga- 
gements signés. Avec une prestesse qui ne lui était point 
habituelle, elle accomplit son évolution. Le plus urgent était 

(1) Lettre de M. Jacini à M. Lanza 5 août 1870 (La vita e i tempi <li Gio- 
vaisni Lanza, t. II, p. 389.) 

(2) Télégramme de M. Nigra à M. Visconti-Venosta, 6 août, (Nigra, Ricordi 
diplomatîci, p, 17. ) 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 213 

d'effacer les traces des anciennes complaisances. M. de Bcust 
eut soin de publier à Londres qu'il était libre de tout enga- 
gement. Le lendemain même de Frœschwiller il adressa au 
comte Chotek, son ambassadeur auprès du Tsar, une dépêche 
très amicale pour la Russie et vanta l'importance d'un « échange 
continu d'idées avec le cabinet de Saint-Pétersbourg (1) » . Par 
une chance heureuse, les protestations de M. de Beust se trou- 
vaient confirmées d'avance par le propre langage du gouverne- 
ment français. La veille, M. de Gramont avait dit au comte 
Okouneff : "Nous n'avons avec l'Autriche aucun traité; cette 
puissance ne s'inspire que de ses intérêts; elle n'en déviera 
point d'une ligne (2). » Ainsi la France se faisait elle-même la 
garante de la sincérité autrichienne. Dans Vienne le bruit 
courut que le gouvernement de l'empereur François- Joseph 
avait repoussé les propositions venues de Paris; on ajoutait 
que les préparatifs de guerre étaient continués, mais seulement 
à titre de précaution et pour la défensive. Pour se consoler de 
son effacement, M. de Beust se mita s'énumérer à lui-même tous 
ceux que son abstention satisferait : il comblerait les vœux des 
Hongrois indifférents à la lutte, et, par surcroît, de beaucoup 
d'Allemands eux-mêmes qui se tournaient vers la Prusse. 
Donc, s'étant justifié de la sorte à ses propres yeux et aux yeux 
de son pays, le chef de cabinet de Vienne s'appliqua à détruire 
tout ce qu'il avait amorcé. Sa bonne volonté pour la France 
n'irait point désormais au delà d'un souhait de médiation. 
Le souvenir des services passés créait à l'Italie une situa- 
tion plus complexe. « Pauvre Empereur! » s'écria Victor- 
Emmanuel en apprenant les défaites. Ayant donné le premier 
mouvement à la compassion, il donna le second à la joie de la 
sécurité, et songeant à la convention non paraphée : « C'est 
égal, ajouta-t-il avec un juron, je l'ai échappé belle. » Il était 
moins sorti d'embarras qu'il ne se plaisait à le croire. La 
France, qui désespérait d'entraîner l'Autriche, n'avait point 
encore renoncé tout à fait à l'assistance italienne. 



(1) Dépêche de M. de Beust au comte Chokk, 7 août 1870. 

(2) Dépêche de M. de Gramont au général Flèury, 6 août 1870. 



214 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Dès le 7 août, M. de Gramont, encore aux affaires, chargea 
M. de Malaret, représentant de l'Empereur à Florence, de 
u pressentir le gouvernement du roi » . Celui-ci serait-il dis- 
posé à envoyer 60,000 hommes au secours de la France? 
Comme on ne pouvait plus compter sur l'Autriche, ce corps 
d'armée suivrait la route du Mont-Genis. Le môme jour, le 
ministre vit M. Nigra. Aussi réservé que naguère il s'était 
montré impérieux, il expliqua que la demande était tout offi- 
cieuse. Devenu presque timide, il ajouta : « L'Empereur ne 
vous en voudra pas si vous ne lui venez pas en aide. » M. Nigra 
télégraphia l'information. Puis n'osant donner un conseil, 
ami de la France mais ami consterné, il se borna à cette 
simple phrase : « Vous connaissez mes sentiments et la situa- 
tion. Jugez librement et mûrement. » Cependant, en un mot 
de la dépêche, se marquait la grandeur des revers. Recueillant 
un bruit, vrai à cette heure, et qui ne le serait plus quelques 
heures plus tard, M. Nigra mandait à M. Visconti-Vcnosta : 
a Le quartier général français se replie sur Chalons (l.j. » 

Au palais Pitti, l'émotion fut profonde. On ne contestait 
pas la grande dette contractée jadis : la nier, cent été nier 
1 histoire. Victor-Emmanuel, qui avait laissé échapper ce cri 
de l'égoïsme : u Je 1 ai échappé belle » , se sentait ramené par 
son cœur, par ses souvenirs, vers celui qu'il nommait le 
u pauvre Napoléon » . La demande, discrète, insinuée plutôt 
que formulée, ravivait d'autant mieux les anciens services 
qu'elle avait la délicatesse de ne pas les rappeler. N'y avait-il 
plus rien à tenter? Le roi consulta ceux qui, dans 1 année, 
faisaient le plus autorité. L'avis général fut que, même dans 
les hypothèses les plus favorables, il fallait un mois pour ras- 
sembler 100,000 hommes. Cialdini doutait même que ce délai 
put suffire. » Comme soldat, dit La Marmora, je suis prêta 
conduire une compagnie; comme général et comme homme 
d'Etat, je déclare qu'il n'y a rien à faire pour la France. » 
Victor-Emmanuel se laissait malaisément convaincre. M. Sella, 



(t) Nigra, Ricordi diplomatici, p. 19. — Voir aussi La vita e i tempi de 
Giovanni Lakza, t. I er , p. 509, 510. 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 21» 

qui connaissait à fond l'Allemagne et en avait pénétré les 
immenses ressources, soutint chaleureusement l'abstention. 
Les jours précédents, il avait rencontré des objections : cette 
fois, sa parole fut écoutée en silence. A l'unanimité on jugea 
que l'intervention serait un suicide pour l'Italie, sans protit 
pour la France. Le 8 août, M. Visconti-Venosta télégraphia à 
Paris la triste réponse : « Malgré toute notre bonne volonté, 
nous ne sommes pas en mesure de donner à la France un 
concours utile. » Et il ajouta comme pour tempérer le refus : 
m Malaret lui-même semble comprendre notre abstention (1) . » 

L'insistance pouvait se renouveler. Comment échapper à 
la fois au reproche d'être ingrat et au péril de tout risquer? 
Ici se déploya la finesse italienne. Si le gouvernement de Flo- 
rence pouvait, par un engagement international, enchaîner 
ses résolutions futures en les liant à celles de l'Europe, cette 
opportune aliénation de sa liberté le prémunirait contre les 
entraînements de la reconnaissance. A qui lui rappellerait 
les anciens services, il répondrait par les accords récents qui 
l'empêchaient de se décider seul. De la sorte, la vieille dette 
s'acquitterait assez commodément, c'est-à-dire en protesta- 
tions amicales et en regrets infinis. La combinaison était ingé- 
nieuse, égoïste sans doute, mais excusable par l'immense 
danger de nous porter secours. Cependant il fallait incarner 
l'idée dans une formule. L'Angleterre s'en chargea. 

A Londres, on avait tenté pour la paix les plus sages, les 
plus louables efforts. La guerre ayant éclaté, le gouvernement 
et le public avaient fait retomber sur la France la rupture. 
Les ministres s'étaient dépités que leurs conseils de tempori- 
sation eussent échoué. Ceux qui ne voyaient que la surface 
nous avaient jugés les provocateurs. L'ancienne jalousie 
nationale, se réveillant, s était mise à craindre nos succès. En 
révélant l'ébauche du traité belge, M. de Bismarck avait accru 
la malveillance. Le chef du Foreign-office n'était plus lord 
Clarendon, ce clairvoyant ami de la France; son successeur, 



(1) Nigiu, Ricordi diplomatici } p. 19. — La vita e i tempi de Giovanni 
Lama, t. I er , p. 509-510. 



216 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

le comte Granville, était un personnage desprit fin, d'intelli- 
gence déliée, n'ayant nul parti pris contre nous, mais très 
soucieux dune crise qu'il imputait à notre précipitation témé- 
raire, et jaloux par-dessus toutes choses de fuir les complica- 
tions pour son pays. Inquiet ou feignant de l'être pour la 
monarchie du roi Léopold, il avait demandé que, par une 
sorte de « novation diplomatique » , la neutralité belge fût de 
nouveau reconnue. Sur ces entrefaites, on avait connu nos 
malheurs. Ils avaient éveillé un mélange de joie et de pitié. 
Le comte Granville s'était affermi dans la résolution de ne 
pas se compromettre. « J'ai garde, disait-il, de m'approcher 
de l'incendie qui dévore le centre du continent. » Puis variant 
ses images, il ajoutait : « Je ne veux pas mettre la main dans 
un engrenage qui prendrait la main, le bras et enfin le corps 
tout entier. » Après l'alliance de Grimée, après les bons pro- 
cédés de Napoléon à l'époque de la révolte des Indes, ce lan- 
gage révélait plus de prudence que de mémoire. Ces disposi- 
tions s'accentuaient par les sentiments de la famille royale 
que tant de liens rattachaient à la dynastie prussienne. Cette 
froideur, s'étendant par contagion jusque sur le continent, 
rendrait tièdes nos amis les plus chauds et, quant aux 
autres, les glacerait tout à fait. De tout temps hostile à lit 
France, M. de Bernstorff, ambassadeur de Prusse à Londres, 
n'épargnait rien pour gagner en intimité ce que nous perdions 
en faveur. Dans ses rapports avec le gouvernement de la Urine, 
il affectait un grand abandon, comme on fait avec des amis 
éprouvés dont on ne craint ni trahisons ni cauteleux calculs. 
Tous ses doutes, toutes ses alarmes, il les soumettait à lord 
Granville, et le Foreign-office était devenu pour lui comme 
un bureau de renseignements où il venait s enquérir de ce 
que la France conservait d'amitiés. L'Italie n'allait-elle pas 
mettre un corps d'armée au service de Napoléon? L'Autriche 
ne se préparait-elle point à s'allier à la France et, en atten- 
dant une coopération plus efficace, ne se disposait-elle pas à 
armer la Galicie? Était-il exact qu'un traité à quatre se négo- 
ciât entre l'Autriche, la France, l'Italie, la Turquie? Sur tous 
ces points, Granville s'appliquait à calmer M. de Bernstorff. 



LE MINISTÈRE DU 10 AOUT. 217 

Celui-ci, en veine de confiance, parlait alors du Danemark et 
de la pression que la France avait exercée, exerçait encore 
sur la cour de Copenhague. L'inquiétude était superflue; 
après nos défaites, que pouvait craindre la Prusse des entraî- 
nements danois? Sans remarquer le médiocre fondement de 
la plainte, lord Granvillc s'ingéniait à rassurer l'ambassadeur. 
« La semaine dernière, répliquait-il, j ai dit au baron Brunnow 
que nous étions prêts à nous unir à la Russie pour faire une 
représentation à la France. » Puis il ajoutait sur Un ton de 
reproche amical : « La Prusse ferait bien d'enlever au Dane- 
mark, par une concession opportune, tout prétexte d hosti- 
lité (1). » Ainsi se prolongeaient de longues conversations 
d'où M. de Bernstorff pouvait sortir satisfait; car, à chaque 
entrevue, il se persuadait davantage de notre isolement. Sur 
un seul point, la cordialité des entretiens subissait une légère 
altération. Déjà le commerce britannique avait conclu avec 
le gouvernement français d assez nombreux marchés pour 
des fournitures d'armes, d'équipements, de munitions : de là 
des plaintes assez vives de la part de la Prusse, qui voulait 
voir dans ces transactions une atteinte à la neutralité. Avec 
beaucoup de force, le comte Granville repoussait la préten- 
tion. Il y allait de la prospérité de l'industrie et du négoce 
national; et la Grande-Bretagne, plus sensible au gain qu'à 
la politique, était bien résolue à épuiser jusqu'au bout les 
bénéfices mercantiles que lui offrirait la guerre. 

Refroidie, presque hostile envers la France, l'Angleterre 
serait la confidente naturelle de ceux qui, fort embarrassés 
d'anciens souvenirs devenus pesants, cherchaient à esquiver 
la dette, tout en semblant ne pas la dénier. A leur tour et 
comme dans un confessionnal, les Italiens arrivèrent au 
Foreign-office à la suite des Prussiens. Ils vinrent, sur le ton 
de la confidence la plus intime, exposer leur cas de conscience. 
Ils se trouvaient dans la cruelle nécessité d'être ingrats, et 
cherchaient une recette pour le devenir sans que cela parût 



(1) Dépêche du comte Granville à lord Lyons, 10 août 1870 (Further cùrres- 
pondence respectinq the war between France and Gcrmany, p. 96). 



218 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

trop. L'Angleterre, qui avait oublié Inkcrmann, ne pouvait se 
scandaliser qu'on oubliât Solférino. Elle avait autant d'expé- 
rience politique que l'Italie avait de finesse. Incontinent 
elle découvrit l'expédient qui non seulement permettrait 
l'inaction, mais la rendrait obligatoire. Ainsi naquit la combi- 
naison qu'on appellerait bientôt la ligue des neutres. 

L'arrangement ne serait consacré ni par traité ni même 
par protocole. Il n'établirait pas d'une façon absolue une 
stipulation de neutralité pour toute la guerre. Il consisterait 
simplement en un échange de lettres par lesquelles les puis- 
sances, non englobées dans la lutte, s'engageraient à ne se 
départir de la neutralité qu'après s'être communiqué leurs 
idées et s'être réciproquement avisées de leur changement de 
politique. L'objet apparent serait de resserrer l'union entre 
les Etats européens : l'objet réel était d'armer l'Italie contre 
toute pression ultérieure de la France. Que de nouvelles 
demandes arrivassent, et les conseillers du roi puiseraient 
dans leurs obligations mêmes leur sécurité. Ils auraient non 
seulement le droit, mais le devoir de se dire liés; et la ligue 
des neutres les garderait contre les tentations de la reconnais- 
sance, un peu comme dans le mariage le régime dotal défend 
l'épouse contre ses propres entraînements. 

Assez promptement la combinaison s'ébruita. Le gouverne- 
ment français en eut l'éveil par une communication du prince 
Gortschakoff au chargé d'affaires de Russie à Paris. Le Kraoï'it, 
M. de la Valette, notre ambassadeur «à Londres, interrogea 
lord Granville : l'information était-elle exacte? Quelle était 
la nature de l'engagement? était-il conclu? se proposait-on de 
le rendre général? Le chef du Fordgn-office répliqua : « Les 
belligérants ne m'ont point informé des propositions faites 
par eux aux puissances neutres; aussi pourrais-je à mon tour 
me dispenser de répondre. Mais amicalement, officieusement, 
je puis dire comment le projet a surgi. » L'homme d'Etat 
anglais poursuivit : « Le dessein d'un accord entre les puis- 
sances non belligérantes a été agité plus d'une fois depuis le 
début du conflit. Nous nous sommes toujours opposés à un 
traité, non à un échange d'idées. La semaine dernière, le 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 219 

gouvernement italien m'a confirmé sa résolution de garder la 
neutralité. Je lui répondis que j'étais toujours opposé à un 
pacte formel; mais, ai-je ajouté, je suis tout disposé à échanger 
entre l'Italie et la Grande-Bretagne l'assurance qu'aucun des 
deux États ne se départira de sa condition actuelle sans préa- 
lable et réciproque avis du changement... La Russie, continua 
le comte Granville, a approuvé l'arrangement. Quant aux 
autres États, le temps a manqué pour faire des démarches 
auprès d'eux (1). » — M. de la Valette s'empressa de télégra- 
phier à Paris ce qu'il venait d apprendre. Le lendemain, le 
projet anglo-italien acheva de se développer. Le 17 août en 
effet partit, à l'adresse de l'Autriche, puis des États secondaires, 
l'invitation à prendre part à la ligue. L'adhésion autrichienne 
arriva le 19 août, puis les jours suivants celle des autres 
cabinets. 



V 



La ligue des neutres complétait l'isolement de la France. 
Du moins les puissances n acquerraient-elles pas, en s unis- 
sant, un surcroit d'autorité quelles emploieraient au profit 
de la paix. 

Cette action commune, l'Autriche l'eût souhaitée. A ses 
veux, la ligue des neutres signifiait médiation. Par malheur, 
ces vues si humaines se heurteraient contre les pensées de la 
Grande-Bretagne, fort soucieuse de limiter l'incendie, mais 
ne jugeant point encore le moment venu de l'éteindre. Elles 
se heurteraient surtout aux dispositions mêmes des belligé- 
rants, ardents les uns à compléter leur victoire, les autres à 
épier une occasion de revanche. 

Les Allemands, en ce temps-là, s'étalaient dans les pro- 



(i) Voir dépêche du comte Granville à lord Lvons, 16 août (Further corres- 
pondence respccting thc war belween France and Gcrmany, 1871, p. 11-12). 



223 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

vinees envahies, moins en hôtes qui passent qu'en occupants 
qui se ménagent vin établissement durable. Un gouverneur 
fut nommé pour l'Alsace-Lorraine, et sa juridiction s'étendrait 
précisément sur les districts qui plus tard nous seraient ravis. 
En dévoilant la grandeur de ses ambitions, le roi Guillaume 
révélait implicitement sa volonté de continuer la lutte; car la 
France, si on lui demandait de pareils sacrifices, ne céderait 
qu après l'épuisement d.e ses dernières ressources. A Berlin 
les récents succès avaient surexcité l'humeur belliqueuse (I). 
Les Russes, ces confidents des Prussiens, estimaient que cet 
état desprit rendrait bien chanceuse toute tentative d'apai- 
sement. Ainsi parlait le prince Gortschakoff à sir André Bucha- 
nam, ambassadeur d'Angleterre. Et la Grande-Bretagne, si 
favorable à l'abstention, ne manquerait pas de s autoriser de 
ce jugement pour prêcher et pratiquer l'immobilité. 

La France, elle aussi, répugnait à traiter. Une dynastie 
traditionnelle, fortifiée par une longue possession, eût pu 
subir et faire accepter l'épreuve des revers. Tel n'était pas 
l'Empire. Il ne subsistait qu'à la condition de réussir. L'humi- 
liation de plier sous la défaite se fût doublée par le contraste 
de l'infatuation qui avait escompté la victoire. En cette con- 
dition embarrassante et cruelle, nos pensées refusaient de 
s abaisser au niveau de nos malheurs; et, après avoir été, 
avant la guerre, présomptueux par vanité, nous continuerions 
à l'être au milieu des disgrâces, par besoin de soutenir un 
rôle et de nous tromper nous-mêmes. Le 15 août, le bulletin 
du Journal officiel contenait ces lignes : « 11 ne saurait être 
question un instant de négociations pacifiques. » La veille, 
M. de la Tour d'Auvergne, nommé ministre des Affaires étran- 
gères, était arrivé de Vienne. Le 16, il eut un entretien avec 
lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre. Justement un télé- 
gramme de M. de la Valette venait de lui notifier la ligue des 
neutres. Il en parla froidement, sans objection, sans apparent 
déplaisir. Il nia avec quelque hauteur que la condition do la 

(1) Voir sur l'état de l'esprit public eu Allemagne le remarquable Ouvrage de 
M. Sorel, Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande^ t. I er , p. 270 
et suiv. 



LK MINISTERE DU 10 AOUT. 221 

France fût aussi compromise qu'on se plaisait à le publier : 
« Nous avons, dit-il, éprouvé des revers, nous pouvons les 
réparer. Tant que nous avons l'espoir de chasser de notre 
pays les Prussiens, il ne saurait nous convenir de traiter. En 
tout cas, nous ne saurions négocier que sur la double base de 
l'intégrité territoriale et du maintien de la dynastie (1) . » Trois 
jours plus tard, en un nouvel entretien, le ministre garda la 
même attitude. Il répéta qu'aucune cession de territoire ne 
pourrait être consentie. Il ne dissimula point tout ce que les 
fanfaronnades françaises, au début du conflit, lui avaient 
causé d impatience. » En cas de retour de fortune, ajouta-t-il, 
nous nous bornerions à demander un arrangement équitable 
qui fit cesser l'antagonisme entre la France et la Prusse, éta- 
blît en Europe une paix solide, mît un terme aux armements 
ruineux. » Ce langage était fier, un peu optimiste toutefois 
pour un vaincu. M. de la Tour d'Auvergne le savait. Son 
attention anxieuse épiait non les nouvelles des Cours, mais 
celles de l'armée. Sous les messages défavorables, il se cour- 
bait tout consterné : a Tout s'écroule » , disait-il à voix basse 
à ses collègues pendant le conseil des ministres (2). Puis, aux 
premiers indices un peu meilleurs, son espoir renaissait. Sur 
un revirement des chances, on s'empresserait de traiter, mais 
pas avant; car seul un succès, fût-il modeste, tempérerait les 
révoltes de l'amour-propre et rendrait aux diplomates quelque 
chose de leur autorité perdue. 

Cependant 1 Empereur ne se persuadait pas, ne pouvait 
point se persuader, que Victor-Emmanuel, son ancien allié, 
le laissât sans secours. Une faible, bien faible lueur d'espoir 
inspira une dernière tentative auprès du cabinet de Florence. 

La mission fut tout officieuse. Celui qui en fut chargé fut 
le prince Napoléon. Le 19 août au matin, il était dans sa 
baraque au camp de Châlons quand l'Empereur y entra, a Les 
affaires vont mal, lui dit le monarque avec tout l'abandon des 

(1) Dépèche de lord Lyons au comte de Granville, 16 août 1870 (Further 
correspondence, 1871, p. 12). 

2 Enquête parlementaire sur le 4 septembre, déposition de M. Brame, 
t. I-, p. 212. 



222 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

grandes détresses. Iei tu n'es d'aucune utilité. Une chance 
subsiste, peu probable, possible cependant, c'est que l'Italie, 
se prononçant pour la France, déclare la guerre et tâche d'en- 
traîner l'Autriche. Pars de suite pour Florence, vois ton beau- 
père; personne n'est mieux indiqué que toi pour cette mission.» 
Le prince objecta l'invraisemblance du succès. Sur les ins- 
tances du souverain, il se mit en route muni d'un simple passe- 
port (1) . Le ministre des Affaires étrangères ne fut pas consulté 
sur cet effort in extremis et ne le connut que le lendemain ou le 
surlendemain. Le 22 août, M. de la Tour d'Auvergne télégra- 
phiait au général Fleury qui lavait interrogé : «Nous ne savons 
rien sur une mission du prince Napoléon.» Et il ajoutait avec 
une nuance étonnée, légèrement dédaigneuse, et en affectant 
un excès d'ignorance : « Il parait qu'il se rend en Italie. » 

A peine arrivé à Florence, le prince put sonder l'abîme où 
nous avaient plongés nos revers. Il parut comme l'image vivante 
de la défaite. Les uns se détournèrent de lui; les autres lui 
prodiguèrent, tantôt sous une forme touchante et désolée, 
tantôt en un langage prolixe et banal, les protestations de 
leur impuissante amitié. Celui qui venait tout demander 
n'avait plus rien à offrir, pas même Rome que désormais on 
prendrait bien sans la France. Les nouvelles de Metz, connues 
par les dépêches allemandes, attestaient la condition empirée 
de Bazaine, et ce surcroît de mauvaise fortune achevait de 
glacer. Soit souci de n'encourir aucun reproche, soit reste 
d'illusion, le prince sembla d'abord ne point désespérer. Il 
envoya même à Trochu, sous forme de demande de conseil, 
un télégramme singulier où il semblait disposer dos forces 
italiennes comme si déjà il les eût obtenues. « Les soldats 
italiens, mandait-il au gouverneur de Paris, devront-ils être 
dirigés par le mont Genis sur Belfort ou par les Alpes sur 
Munich? Dans ce dernier cas, la permission de l'Autriche 
serait nécessaire, puisqu'on passerait sur son territoire. » Le 
25 août, Trochu répondit que le meilleur point de concentra- 



(1) Le prince Napolkox, La vérité a mes calomniateurs. 

(2) La France et la Bassie en 1870, papiers du général Fleury, p. 201 



LE MINISTÈRE DU 10 AOUT. 223 

tion serait Lyon : de là, on se dirigerait sur Belfort ou sur 
Langres. Ces calculs étaient superflus, l'Italie étant résolue à 
ne rien donner. Le seul témoignage de bonne volonté fut une 
démarche tentée auprès du cabinet de Londres. Le 27 août, 
M. de Gadorna, ministre du roi en Angleterre, se rendit au 
Foreign-office. « Ne serait-il pas opportun, dit-il, que les 
puissances neutres s'unissent pour mettre fin aux horreurs de 
la guerre? — Le temps n'est pas encore venu, répondit froi- 
dement Granville, et un tel effort serait plus nuisible qu'utile. » 
L'Italien n'insista pas. A quoi bon d'ailleurs?Le prince Napo- 
léon avait pour ordre de refuser tout débat sur une interven- 
tion diplomatique. 

Le 27 août, l'envoyé de l'Empereur, tout à fait désabusé (et il 
eût pu l'être dès le premier jour), télégraphia à son cousin : «.le 
ne crois pas pouvoir décider l'Italie à la guerre avant de nou- 
veaux événements. » Et il demanda des instructions nouvelles, 
tout en témoignant ses préférences pour un départ immédiat. 
Du fond des Ardennes l'Empereur répondit : «Reçu ta dépêche. 
Rien de nouveau ici. Je te prie de rester où tu es pour pour- 
suivre les négociations. » Donc le prince resta, mais de plus 
en plus isolé, de plus en plus à charge à ceux dont il s'efforçait 
de réveiller la craintive reconnaissance. Ne pouvant éconduire 
son gendre, le roi s'éloigna lui-même. Recourante la diversion 
habituelle dans les grands embarras, il partit pour la chasse. 
Les ministres fuyaient les véhémences de celui que son rang 
et ses malheurs contraignaient à ménager. Ainsi se consu- 
mèrent dans une énervante inaction les jours des 29, 30, 
31 août. Déjà approchait le grand événement qui abattrait du 
même coup la dynastie napoléonienne et la France. 



VI 



J'ose à peine prolonger le récit de ces pourparlers déce- 
vants. Entre la France vaincue mais non réduite, et la Prusse 



-224 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

victorieuse niais non rassasiée, quelle habileté eût été assez 
ingénieuse, quelle influence assez dominante, pour faire 
accepter une intervention! Une seule puissance, la Russie, 
eût pu tenter l'entreprise. Elle avait la force militaire qui 
manquait en partie à la Grande-Bretagne; elle n'était point, 
comme l'Autriche, timide par de récentes défaites et par des 
frontières partout vulnérables. En aucune des dernières com- 
plications elle ne s'était compromise, et ayant depuis la guerre 
de Grimée pratiqué le recueillement, n'ayant été que faible- 
ment atteinte par la révolte polonaise, elle apparaissait avec 
des ressources matérielles et un crédit moral intacts. Elle se 
rapprochait de Berlin par les liens de famille; de Paris par les 
affinités de goûts, par les sympathies sociales, par l'instinct, 
confus encore mais très répandu, d une alliance à venir. Elle 
avait intérêt à ce que la Prusse ne grandît pas trop — car 
c était une voisine: — à ce que la France ne déclinât pas à 
l'excès — car à la distance où nous étions d'elle, nous ne pou- 
vions que la servir sans jamais la heurter. A se faire l'avocat 
de la modération, le Tsar semblerait continuer une tradition 
de race : ce rôle généreux, il le retrouvait dans les souvenirs 
de 1815 et dans 1 héritage d'Alexandre I er . 

Le malheur avait voulu qu'au début de la guerre nos 
témérités missent les apparences contre nous. A Saint-Péters- 
bourg, la déclaration comminatoire du 6 juillet avait déplu. 
En apprenant la demande de garanties, Alexandre n'avait pas 
dissimulé son déplaisir. Faisant allusion à ses récentes démar- 
ches : « Je ne puis rien faire de plus, avait-il dit. La fierté du 
roi de Prusse est blessée. » Ainsi s'était-il exprimé, en homme 
qui, par une sorte de solidarité, n'était pas loin de ressentir 
lui-même le froissement. Neveu du roi Guillaume, très acces- 
sible aux influences de famille, le Tsar inclinait à accueillir 
de confiance les nouvelles venues de Berlin. Trop habile pour 
ne pas exploiter cette crédulité. M. de Bismarck avait eu soin 
de faire arriver jusqu'à Saint-Pétersbourg la fameuse légende 
de la lettre d'excuses proposée, disait-on, par Gramont à 
Werther. Dédaignant de rien contrôler, ne discernant pas 
1 exagération, ne soupçonnant point le mensonge, croyant à 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 223 

une insulte pour la dignité de toutes les couronnes, Alexandre 
s'était irrité jusqu'à l'emportement. Le général Fleury étant 
survenu sur ces entrefaites, ni le sentiment des bienséances, 
ni le crédit personnel de l'ambassadeur n'avaient tempéré l'ex- 
pression de ses plaintes. Dans la correspondance du général, 
nous remarquons cette phrase qui, si on lit entre les lignes, 
laisse deviner un véritable éclat : « Le Tsar froissé, irrité, 
prenant parti pour sa famille, s'est d abord montré assez ner- 
veux pour me laisser craindre un moment d'être obligé de me 
retirer. » Et Fleury ajoute qu'il lui fallut déployer « tout son 
calme, toute sa respectueuse fermeté » pour ramener le sou- 
verain à des sentiments plus équitables (l). 

Le sang-froid était revenu, mais sans dissiper les préven- 
tions. Dès le début de la guerre, ces dispositions s'étaient 
marquées par une inquiétante équivoque sur l'attitude future. 
Le 18 juillet, le baron Jomini, en l'absence du prince Gorts- 
ehakoff, écrivait au général Fleury : « Le mieux que la Russie 
paisse faire, c'est de se tenir en dehors de la lutte aussi long- 
temps qu'elle le pourra. Mais il se peut que les nécessités de 
cette lutte obligent la France à y attirer l'Autriche. Alors la 
guerre prendrait un caractère si menaçant pour nous que, 
malgré notre volonté, il nous deviendrait difficile d'y rester 
spectateur impassible. . . et l'abîme entre la France et la Russie 
pourrait se creuser infranchissable. » Quand le Tsar dut noti- 
fier sa déclaration de neutralité, on eut beaucoup de peine à 
empêcher qu'il n'y ajoutât une réserve positive pour le cas 
d ingérence autrichienne. La restriction qui ne se formula 
pas en public se retrouva sans aucun déguisement dans les 
entretiens des diplomates russes. M. de Westman, l'un des 
hauts fonctionnaires des Affaires étrangères, disait à sir André 
Buchanam, ambassadeur d'Angleterre : « Aucune concentra- 
tion de troupes ne sera faite dans l'Empire, pas un homme 
ne sera mis en mouvement. » Puis il ajoutait : « Aussi long- 
temps que l'Autriche demeurera inactive (2) » . A Paris, 

(1) Lettre du général Fleury au duc de Gramont 1 er août (La France et la 
Ilussie en 1870, papiers du général comte Fleury, p. 171). 

(2) Dépêche de sir A. Buchanam au comte de Granville, 25 juillet 1870. 

t. vu. 15 



226 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

M. Okouneff tenait le même langage à M. de Gramont. « Si 
l'Autriche arme, nous armerons; si l'Autriche attaque la 
Prusse, nous attaquerons l'Autriche. — Pour parler de la sorte, 
répliquait Gramont, n'avez-vous pas de convention secrète 
avec le cabinet de Berlin (1) ? » Non, il n'y avait pas de traité 
entre la Russie et la Prusse, pas plus qu'il n'y en avait entre 
l'Autriche et la France ; mais les événements avaient si bien 
préparé l'union, qu'en quelques heures un traité pourrait se 
négocier et se signer. 

Peut-être eût-on, par avantages ou promesses, transformé 
en sympathies les froideurs du gouvernement russe. A Saint- 
Pétersbourg l'opinion publique et la presse suggéraient la 
revision du traité de 1856 : « Il semble, mandait Fleury, que 
ce soit la condition de l'entente avec la France. » Gramont 
répliqua : « Tâchez de maintenir la Russie dans la neutralité 
le plus longtemps possible;... mais ne promettez rien, n'en- 
gagez rien pour l'avenir. » A cette réponse, l'embarras de 
Fleury fut grand : « Gomment voulez-vous, disait-il, que je 
demande beaucoup quand je ne puis rien offrir? » 

Les appréhensions du Tsar s'égaraient de divers côtés. Lune 
de ses craintes était que la guerre n'eût son contre-coup en 
Pologne. Un télégramme très positif de Gramont s'appliqua à 
dissiper les ombrages; et sur cette déclaration le souverain se 
rassura (2). Il ne se calma que pour s'alarmer de nouveau, et 
cette fois à propos du Danemark. Avec beaucoup de vivacité, 
il exprima le regret de la pression exercée par la France sur 
le roi Christian IX. « Quel que puisse être, dit-il, le résultat 
de la lutte, le Danemark s'expose à des représailles. » Respec- 
tueusement Fleury revendiqua pour son pays le droit d'entre- 
tenir les sympathies d'anciens alliés; puis il observa que le 
Danemark n'aurait rien à redouter de la guerre, puisqu'il 
aurait pour le protéger la France si elle était victorieuse et, 
dans le cas contraire, l'Angleterre et la Russie (3). Cependant 

(i) Dépêche du duc de Gramont au général Fleury, 5 août 1870. 

(2) Dépêches du duc de Gramont au général Fleury, 28 juillet 1870, et du 
général Fleury au duc de Gramont, 30 juillet 1870. 

(3) Dépêche du général Fleury au duc de Gramont, 4 août 1870. 



LE MINISTERE DU 10 AOUT. 227 

le Tsar conférait avec le comte Ghotek, ambassadeur de Fran- 
çois-Joseph à Saint-Pétersbourg, et s'ingéniait par tous les 
moyens à détourner de nous l'Autriche. Le général Fleury 
signalait ces menées, mais osait à peine exprimer le vœu 
quelles échouassent. Il était persuadé que l'alliance de 
Vienne aurait pour conséquence immédiate l'hostilité de 
Saint-Pétersbourg, et il jugeait que la France puiserait moins 
de force dans l'assistance de l'Autriche qu'elle ne courrait de 
périls par l'inimitié de la Russie. 

Ce n'était pas que les influences antiallemandes ne fussent 
très puissantes à Saint-Pétersbourg. Dans l'armée, à la cour, 
la France rencontrait de vives sympathies. Le grand-duc 
héritier était, mandait Fleury, « très bien disposé » . Le 
général ajoutait : « La grande duchesse Marie et les siens 
nous sont complètement acquis. L'Impératrice est parfaite- 
ment raisonnable. » Mais l'Empereur, quoique bienveillant 
à l'ordinaire et parfois même démonstratif dans ses témoi- 
gnages, était sujet à de violents accès de « partialité irréflé- 
chie » qui l'entraînaient brusquement vers la Prusse. De ce 
côté était le péril; car seul le Tsar ordonnait (l). 

Cependant, en cette cour toute militaire, toute l'attention 
se concentrait sur les nouvelles des champs de bataille. On 
croyait que la France aurait, au moins au début, des avan- 
tages. Telle était, à ce qu'on assure, l'opinion de Todleben. 
Sur ces entrefaites, on connut nos revers. 

Ce qui aurait dû nous accabler parut, pour un instant, 
nous servir. Jusque-là, la Russie avait doublement aidé la 
Prusse, en fixant l'Autriche dans l'inaction, le Danemark dans 
la neutralité. La fortune nous trahissant, ses craintes chan- 
gèrent de côté, et elle se prit à redouter un peu sa débordante 
voisine. Dans l'armée, les sympathies s'accentuèrent pour la 
France, et on assure que, dans certaines réunions militaires, 
des toasts furent portés à la défaite des Allemands (2). Dans 
les cercles politiques, l'élévation de M. de la Tour d'Auvergne, 

(1) Dépêche du général Fleury au duc de Gramont, 4 août. 

(2) Rapport de M. Schuyler, ministre des États-Unis à Saint- Pttersbourg , à 
M. Fish, 17 août. 



228 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

très estimé parmi les diplomates, accentua le retour. Le 
14 août, en une dépêche très importante, le général Fleury 
essaya de noter le revirement. « Les derniers événements, 
écrivait-il, font sérieusement réfléchir la Russie. Elle envisage 
l'avenir avec crainte et, je le sais par des confidences, elle se 
préoccupe d'alliances pour parer à des éventualités qu'elle 
redoute... Dans mon opinion, il y a un joint à saisir. » Ce 
joint, Fleury l'indiquait aussitôt : il consistait u dans une 
réconciliation de la Russie avec l'Autriche» .Le général conti- 
nuait : «Le Tsar, guidé par la pensée inavouée d'être utile au 
roi Guillaume, s est opposé de toutes ses forces à une inter- 
vention de l'Autriche en faveur de la France... Aujourd'hui, 
je le sais, je le pressens, on est un peu revenu de ces déclara- 
tions absolues. Je suis porté à penser qu'on laisserait faire 
l'Autriche si M. de Beust donnait enfin des garanties pour la 
Galicie; s'il déclarait très nettement, comme la France la su 
faire elle-même, qu'il n'encouragera pas les aspirations polo- 
naises. » 

Ce rapprochement entre Vienne et Saint-Pétersbourg, qui 
eût laissé à l'Autriche la liberté de s'unir à nous, a-t-il été 
vraiment essayé? Nous savons que le comte Ghotek partit en 
ces jours-là pour Vienne. Il est très vraisemblable que le but 
de son voyage fut de faire connaître à l'Empereur, son maître, 
el à M. de Beust, les dispositions un peu modifiées d'Alexandre. 
Y la même époque, un Polonais du plus haut mérite, passé 
au service de l'Autriche et très attaché à la France, M. Klazko, 
se rendit à Paris : si nous en croyons des souvenirs malheu- 
reusement bien vagues, l'objet ou l'un des objets de sa mission 
aurait été de soumettre à l'Impératrice une combinaison qui 
rapprocherait la Russie de l'Autriche et, par contre-coup, 
I une et l'autre de la France. Ces données sont trop incertaines 
pour autoriser autre chose que des conjectures. Selon toutes 
les apparences, il n'y eut que des commencements de pensées, 
tout au plus une ébauche de projet. Au fond, il était malaisé 
de croire que les dispositions plus équitables de la Russie 
iraient jusqu'à nous faciliter des alliances : en outre notre 
situation était trop entamée pour que l'Autriche recher- 



. LE MINISTERE DU 10 AOUT. 229 

chat désormais la liberté de se compromettre pour nous. Une 
seule chose semble acquise à l'histoire, c'est que, sous 1 im- 
pression de nos défaites, le gouvernement de Saint-Pétersbourg 
se confirma dans la pensée d'abréger la guerre, de rendre la 
paix point trop dure, de sauver quelque chose de l'ordre 
européen. Le 16 août, le prince Gortschakoff disait au repré- 
sentant de l'Angleterre, sir A. Buchanam : « Si l'une des 
grandes puissances fait une proposition pratique pour le réta- 
blissement de la paix, la Russie y adhérera. L'Europe, ajou- 
tait-il, demande une prompte fin de la lutte, un accord sur 
des bases équitables et durables. » Le chancelier russe allait 
jusqu'à se préoccuper du lieu où les conférences se tiendraient, 
et n'excluait que deux villes, Berlin et Paris. 

Même réduite à ces proportions modestes, l'œuvre dépasse- 
rait la volonté ondoyante d'Alexandre. La crainte d'une Alle- 
magne trop grande l'attirait vers nous : ses liens de famille, 
ses instincts germaniques le ramenaient vers la Prusse. 
Mobile et faible, sincère en ses perplexités, il mettait à nu le 
désordre de son âme; et ses entretiens, malaisés à fixer tant 
ils abondaient en contradictions, étaient à la fois « pleins 
d'épanchements et de réticences (1) » . Sa confiance ne se 
donnait que pour se reprendre au moindre soupçon. Ayant 
appris la mission du prince Napoléon, il se persuada que de 
Florence le Prince irait à Vienne : n'y soulèverait-il pas la 
question polonaise? Et il fallut qu'un démenti formel, venu 
de M. de la Tour d'Auvergne, arrivât à point pour le ras- 
surer (2). Sur ces entrefaites, le comte Ghotek revint de 
Vienne. Si nous en croyons Fleury, il aurait « apporté à 
l'empereur de Russie de la part de l'empereur d'Autriche la 
proposition de prendre une attitude armée, en vue d'une 
entente commune (3) » . Suivant le témoignage du général, le 
projet ne fut point agréé (4). Que le Tsar ait, à plusieurs 
reprises, écrit à son oncle le roi Guillaume; que, dans ces 

(1) Dépêche du général Fleury au prince de la Tour d'Auvergne, 29 août 1870. 
{2) Télégramme du prince de la Tour d'Auvergne au général Fleury, 22 août. 
(3) Dépêche du général Fleury au prince de la Tour d'Auvergne, 31 août 1870. 
V Id., 29 août 1870. 



-230 HISTOIRE DU SECOND EMPIUE. 

lettres, il l'ait pressé d'abréger le conflit, de modérer ses exi- 
gences, la chose n'est point douteuse. C'étaient des communi- 
cations privées dont les chancelleries ne garderaient point 
trace. Le roi répondait très affectueusement, en exprimant 
de grands regrets; puis il invoquait le Dieu tout-puissant qui 
conduisait ses armées, et l'intérêt de l'Allemagne qui défendait 
qu'on s'arrêtât. De ces réponses le neveu ne se blessait point, 
et tranquillement l'oncle poursuivait sa route. 

Cependant, aux yeux du Tsar, l'empereur Napoléon, maître 
de la France depuis dix-huit ans, y incarnait l'autorité. Le 
souvenir de témoignages amicaux, le lien de solidarité entre 
les trônes défendait qu'on l'abandonnât tout à fait. Qu il 
s'abimàt dans la tempête, et sa disparition fournirait à la 
peur une excuse pour se terrer, à l'indifférence une justifica- 
tion pour s'abstenir. Sous le prétexte qu'il n'y aurait plus de 
France, on agirait chacun pour soi comme s'il n'v avait plus 
d'Europe. Justement la politique égoïste, la politique de profit, 
se substituant à la politique européenne, montrait déjà à la 
Russie un fruit tout prêt à se détacher, et à point pour qu'on 
le cueillît. A Saint-Pétersbourg, on supportait avec une impa- 
tience humiliée le traité de 1856. Dans le désordre né de la 
guerre, l'occasion ne s'offrirait-elle pas de l'effacer? La France^ 
absorbée par son salut, demeurerait muette; l'Angleterre, 
livrée à elle seule, serait impuissante. Tout doucement l'idée 
faisait son chemin; bientôt elle dominerait; et tout de même 
que l'Italie convoiterait Rome, la Russie, inattentive au reste, 
proclamerait son entière liberté dans la mer Noire. 

Déjà cette histoire n'est plus celle du Second Empire. Il est 
temps de revenir aux événements militaires. Aussi bien, 
qu'importent ces bribes de pourparlers, ces pitiés que pénètre 
encore un reste d'envie, ces demi-générosités que paralysent 
des prudences apeurées? De velléités secourables, il y en eut 
beaucoup; d'aide efficace, d'intervention vraiment virile, il 
n'y en eut point. Devons-nous nous en étonner et surtout 
nous en irriter? Nos malheurs étaient si grands qu'ils fournis- 
saient toutes les excuses aux timidités ou aux désertions. 
Nous-mêmes nous gardions cette fierté qui déconcerte l'assis- 



LE MINISTÈRE DU 10 AOUT. 231 

lance. Deux ans plus tard, l'un des diplomates les plus mêlés 
aux événements de 1870, M. de Chaudordy, dirait en parlant 
de la seconde partie de la guerre : « Parmi les souverains, un 
seul s'interposa sans hésiter entre nous et nos ennemis; ce fut 
le Saint-Père. Il écrivit au roi de Prusse une lettre où il se 
portait médiateur (1). » Dans ce jugement original, ironique 
et amer, n'y a-t-il pas l'expression assez exacte, quoique sim- 
pliste à l'excès, de ce que, dans nos malheurs, l'Europe a 
tenté pour nous? 

(1) Enquête parlementaire;, déposition Chaudordy, t. II, p. 4. 



LIVRE XLIV 

BEÀUMONT 



Sommaire I : L'année de Mac-Mahon au dépari de Reims (23 août), ses effec- 
tifs ; sa composition ; ses chefs. — Plan général qui était de rejoindre 
Bazaine : quels étaient les périls de ce plan. — Marche du 23 août ; détour 
sur Rethel. — Marche du 24, du 25, du 26. — L'armée s'avance dans l'Ar- 
gonne ; premier contact avec les vedettes ennemies. 

II. Les armées allemandes. — La marche de l'armée du Prince royal (III e armée) 
depuis Frreschwiller, et quelles causes la ralentissent un peu. — Gomment 
elle se dirige vers l'ouest. — L'armée du prince de Saxe ou armée de la 
Meuse (IV e armée). — Position des deux armées dans la soirée du 22 août. 

— Renseignements parvenus sur les mouvements des Français. — Gomment 
le plan général est de s'acheminer sur Paris. 

III. Les armées allemandes (suite). — Indices divers qui semblent indiquer un 
changement dans l'orientation des troupes françaises. — Comment ces indices 
se confirment. 

IV. Les armées allemandes (suite). — Grand mouvement des armées alle- 
mandes : l'année de la Meuse; l'armée du Prince royal: comment toutes les 
forces ennemies remontent vers l'Argonnc. — Journées des 26 et 27 août. 

— Engagement à Buzancy (27 août). 

V. Comment, à partir du 27 août, les forces françaises et allemandes se tou- 
chent presque dans l'Argonne. — L'armée de Châlons : ses infériorités : le 
commandement : l'Empereur : Mac-Mahon et ses perplexités cruelles : état 
moral des troupes. — Comment Mac-Mahon apprend qu'il aura à lutter non 
seulement contre l'armée de la Meuse, mais contre l'armée du Prince royal : 
comment il est informé que Bazaine n'a pas quitté Metz. — Sous l'impres- 
sion de ces nouvelles, il se décide à se dérober à l'ennemi et à se diriger 
sur Mezières. — Avis donné au ministre de la guerre (27 août). 

VI. Paris : Palikao et son état d'esprit: l'Impératrice : les ministres : les dépu- 
tés : Trochu. — Colère et consternation de Palikao à la nouvelle du retour. 

— Sa dépèche à Mac-Mahon. 

VII. Mac-Mahon : comment il cède aux instances du ministre de la Guerre : 
comment la marche, déjà commencée vers le nord-ouest, est interrompue et 
comment on reprend la route de Montmédy (28 août). — La journée du 



234 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

28 août. — Comment l'ennemi nous devance sur la Meuse, à Dun et à 
Stenay. 

VIII. Mac-Mahon à Stone (28 août). — Comment il se décide à remonter la 
Meuse pour la franchir à Remilly et à Mouzon. — Journée du 29 août : le 
1 er corps, le 12 e corps : le 7 e corps ; ses embarras, ses à-coups : le 5 e corps : 
désordre et confusion : engagement à Nouart : marche sur Beaumont. — Les- 
Allemands pendant cette journée du 29 août : comment ils se décident à 
commencer l'offensive : ordre pour le 30 août. 

IX. Beaumont. — Marche du 5 e corps : arrivée à Beaumont : nuit du 29 au 
30 août. — Le matin du 30 août : étrange sécurité. — Comment la nature des 
lieux eût exigé un surcroît de vigilance. — Marche des troupes prussiennes 
(IV e corps). — Avis inécoutés. — Attaque subite de l'ennemi. — Indescrip- 
tible confusion : vaillants efforts, mais courts et partiels. — Les Prussiens, 
renforcés par des troupes nouvelles, s'approchent de Beaumont, s'emparent 
de nos camps et de la ville elle-même. — Comment le combat se prolonge au 
nord de Beaumont et sur la route de Mouzon. — Renforts ennemis : les- 
Saxons : courte intervention des Bavarois. — Condition des divers corps 
français : 1 er , 7 e , 12 e corps : à quoi se réduit le secours. — Le seul souci 
des Français est d'assurer leur retraite : combat dans le bois de Givodeau et 
courageuse résistance : comment les Français sont débordés : le faubourg de 
Mouzon. — Charge du 5 e cuirassiers. — Confusion : suprêmes efforts. — 
Comment les Français vaincus parviennent à repasser la Meuse. — Emplace- 
ment où s'établissent les Allemands victorieux : dernier épisode, le lieute- 
nant-colonel Démange. — Conséquences matérielles de la défaite. — Com- 
ment toute marche vers l'est est désormais chimérique. — Ordre de retraite 
vers Sedan. 



L'armée qui, le 23 août, quitta Reims pour se porter vers 
le nord-est, comptait, d'après les calculs les plus sûrs, un peu 
plus de 120,000 hommes. Ce chiffre s'accroîtrait, chemin fai- 
sant, d'une quinzaine de mille hommes par l'arrivée de divers 
renforts : bataillons de marche, détachements de volontaires 
ou d'isolés, régiments non compris dans la première réparti- 
tion des troupes. Puis, dans les dernières étapes à travers 
l'Argonne, il s'amoindrirait d'un nombre à peu près égal par 
les désertions, les indisponibilités de toute sorte et enfin les 
combats. Ces forces, quoique bien inégales à celles de l'adver- 
saire, eussent autorisé un légitime espoir si plusieurs causes 



BEAUMONT. 235 

non avaient altéré la solidité ou diminué la cohésion. — Le 
1 er corps, naguère si magnifique avec ses quatre belles divi- 
sions et son chef intrépide, s'était fondu sous le feu de Frœsch- 
v\ iller. Le repos de Ghâlons n'avait amené qu'une réorganisa- 
tion incomplète. Pour combler les vides, on avait dû recourir 
aux réservistes, aux soldats des quatrièmes bataillons. De là 
un mélange fort disparate, les uns étant de courage intact ou 
prêts à redevenir héroïques au premier choc de l'ennemi ; les 
autres subissant, à des degrés divers, la contagion de l'indis- 
cipline ou de la méfiance, du trouble ou de la peur. — Le 
5 e corps, formé à trois divisions, avait vu refluer de Sarre- 
guemines vers Metz, après les premiers échecs, l'une de ses 
brigades, la brigade Lapasset; réduit de la sorte, il avait 
accompli une longue marche, démoralisante par les récits de 
la défaite, troublée par la succession des ordres contradic- 
toires, pénible par l'inclémence du temps, fort incommodée 
en outre par la privation des bagages abandonnés à Bitche. 
— Le 7 e corps venait de recueillir la division Conseil-Dumes- 
nil, très éprouvée parla bataille de Frœschwiller. Quant aux 
deux autres divisions, ce n'était pas sans une confiance 
ébranlée, sans une surprise ahurie qu'elles s'étaient senties 
emportées par les chemins de fer à travers la Franche-Comté, 
la Bourgogne, la Champagne, long voyage en ligne oblique 
qui ne s'était achevé qu'à Reims. En outre, une brigade de 
cavalerie manquait, et aussi le parc d'artillerie, qui n'était pas 
prêt à suivre. — A ces éléments de la primitive armée du 
Rhin s'ajoutait un corps nouveau, le 12 e . Il se composait de 
trois divisions : l'excellente division Vassoigne, créée avec les 
régiments d'infanterie de marine; la division Grandchamp, où 
l'on avait introduit les régiments du 6 e corps, empêchés de 
gagner Metz par l'interruption des voies ferrées; enfin la divi- 
sion Lacretelle. Celle-ci offrait beaucoup moins de solidité 
que les deux autres, car elle était formée surtout de batail- 
lons de marche, organisés à la hâte à l'aide des réservistes et 
déjeunes soldats. Tout ce que le 6 e corps avait été contraint 
de laisser à Ghâlons, artillerie, génie, cavalerie, avait été, 
en outre, attribué comme par héritage au 12 e corps. — Cette 



236 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

armée, ainsi répartie, se complétait de deux divisions de 
cavalerie indépendantes : la division de cavalerie Bonnemains, 
magnifique mais destinée à demeurer presque inutile; la 
division légère du général Margueritte, promise à de sublimes 
quoique infructueuses prouesses. — On connaît déjà la plu- 
part des chefs qui commandaient sous Mac-Mahon. Le 
1 er corps venait d'être confié à Ducrot, d'esprit résolu et fer- 
tile en ressources, bon quoique rude et passionné, plus 
enclin à rechercher les responsabilités qu'à les fuir, véhé- 
ment dans le conseil, intrépide dans Faction, de patriotisme 
ardent, désintéressé et pur. A la tête du 7 e corps avait été 
maintenu Félix Douay, officier vaillant, et non sans mérite, 
mais pessimiste et découragé; car il avait, depuis le début de 
la campagne, expérimenté tous les soucis, souci des effectifs 
incomplets, souci du matériel défectueux ou égaré, souci d'une 
position excentrique et comme oubliée, et la seule épreuve 
qu'il eût ignorée était celle des combats. Failly gardait la di- 
rection du 5 e corps; mais on l'accusait d'inertie pendant la 
journée du 6 août, de mollesse ou d'imprévoyance dans la 
retraite, et, à Paris, déjà Palikao méditait de le remplacer. 
Quant au 12 e corps, il avait été confié d'abord à Trochu, puis 
à Lebrun, naguère aide-major général de Lebœuf et venu de 
Metz avec l'Empereur. C'était un militaire très brave, d'esprit 
brillant, mais un peu superficiel, fort en crédit auprès de son 
souverain, et d'autant plus ardent à la revanche qu'il y verrait, 
non seulement le salut de son pays, mais celui de la dynastie. 
L'objectif était de rejoindre Bazaine. Dès le 19 août, le 
général de Palikao avait tracé le plan et réglé même le détail 
de la marche. En partant de Ghâlons le 21 août, les Français 
pourraient, en quatre ou cinq étapes, gagner la Meuse et se 
concentrer aux environs de Verdun. Sur des informations nou- 
velles, le ministre delà Guerre avait précisé ses pensées. Deux 
armées allemandes s'avançaientdans l'intérieur du pays :1a HT, 
celle du Prince royal; la IV e , celle du prince de Saxe. Si 
la première était d'un effectif fort élevé, Palikao se persuadait 
que la seconde ne comptait guère plus de 70,000 hommes. 
Sur la Meuse, Mac-Mahon rencontrerait non le Prince royal en 



BEALMOflT. 237 

marche sur Paris, mais seulement le prince de Saxe. Il l'at- 
teindrait avec des forces supérieures, le battrait sans doute, 
se hâterait vers Metz, donnerait la main à Bazaine. Puis les 
deux maréchaux réunis se retourneraient contre la III e armée. 
Tel était l'espoir, Fardent et superbe espoir, où se complaisait 
Palikao. 

Tout ce que l'histoire conjecturale a d'hypothèses et de 
calculs s'est dépensé après coup à supputer les chances de 
succès. Considéré en lui-même, le plan n'avait rien de chimé- 
rique. Il le devenait si Fon tenait compte des chefs, des 
hommes, des circonstances. Où il eût fallu Napoléon ou Tu- 
renne, le conducteur serait le loyal, l'intrépide Mac-Mahon. 
Parmi les soldats, les uns n'avaient pas encore secoué l'im- 
pression de la défaite; les autres étaient d'incorporation trop 
récente pour ne pas s égrener ou s'attarder un peu en chemin. 
La manœuvre ne pouvait réussir que si aucun à-coup ne la 
venait contrarier : il faudrait que les vivres arrivassent à point 
nommé, qu'aucun message ne s égarât, que les routes fussent 
propices et aussi les éléments, qu'aucun entre-croisement de 
colonnes ne fût source d erreur ou de confusion, que l'ennemi 
fût mal informé autant qu'il s'était montré jusque-là vigilant; 
qu'en un mot on eût subitement tous les bonheurs aussi bien 
que toutes les prévoyances. — A la date du 23 août, le plan de 
Palikao avait d'ailleurs subi une déviation funeste. La marche 
sur Reims avait fait perdre deux jours, et cela en une combi- 
naison où la rapidité était tout. Une autre altération naîtrait 
de l'itinéraire adopté par Mac-Mahon. Il ne s'avancerait pas 
directement sur Verdun, mais obliquerait vers le nord pour 
se rabattre sur Montmédy : l'avantage serait de se dérober 
tout d'abord à l'adversaire; le danger (et il était double) 
serait d'allonger la route et de côtoyer quelque temps la 
frontière belge. Quelles occasions cette marche aventurée ne 
fournirait-elle pas au prince de Saxe? — Cependant on se 
flattait de prolonger l'ignorance des Allemands et de retenir 
sur la route de Paris le Prince royal. Palikao alla jusqu'à 
imaginer une dépêche qu'il ferait intercepter et qui confir- 
merait au quartier général prussien la croyance que Mac- 



238 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Mahon se retirait vers la capitale. Mais combien de temps 
durerait Terreur? Si le secret se divulguait, le péril serait 
grand ; il serait surtout redoutable, si le Prince royal était aussi 
rapide à fondre sur nous que nous serions lents à nous avancer 
vers lest; car alors nous trouverions sur l'une ou l'autre rive 
de la Meuse les forces réunies de la III e et de la IV e armée. 

La première étape porterait les Français jusqu'aux bords de 
la Suippe. A la sortie de Reims, une bande de traînards de- 
meura fort en arrière; puis dans l'après-midi elle se rua sur la 
gare, pilla deux trains de vivres et d'effets, et pendant plu- 
sieurs heures se livra sans répression à toutes sortes d'excès. 
A ces signes se marquait la décadence de l'ancienne disci- 
pline. Le soir, le gros de l'armée s'établit dans le voisina'ge de 
la petite rivière. Cependant, comme Mac-Mahon arrivait au 
bivouac, les généraux Lebrun et Ducrot, l'abordant avec un 
grand trouble, lui annoncèrent une nouvelle grave : leurs 
troupes n'avaient point de vivres pour la journée du lende- 
main (1) . 

Le maréchal fut d'abord incrédule. N'avait-il pas prescrit 
qu'au départ de Reims les soldats emportassent leur subsis- 
tance pour quatre jours? L'ordre avait été donné en effet; mais 
les intendants, arrivés presque tous fort récemment, n'en 
avaient point assuré l'exécution. Obligé de se rendre à l'évi- 
dence, le commandant en chef se rappela les marches à tra- 
vers la Lorraine à la suite de Frœschwiller : «J'ai fait vivre 
mes hommes sur l'habitant. Faites comme moi (2). » L'expé- 
dient serait malaisément praticable ; car TArgonne, où on allait 
entrer, pays de fertilité médiocre et couvert de forêts, ne pour- 
rait suffire à l'entretien d'une telle multitude. Pourtant, à trois 
ou quatre lieues à l'ouest, courait la ligne ferrée de Reims à 
Mézières par Rethel : elle permettrait d'amener par les voies 
les plus rapides les approvisionnements. Soucieux de se ravi- 
tailler, Mac-Mahon résolut d'obliquer du nord-est vers le nord. 
Il se dirigerait le lendemain vers Rethel, s'y pourvoirait de 



(1) Enquête sur le 4 septembre, t. I er , p. 37, déposition Mac-Mahon. 

(2) Général Lebrun, fiazeilles-Sedan, p. V5. 



BEAUMONT. 239 

vivres, puis reprendrait sa route. A ne juger que l'objectif des 
•opérations, ce crochet était désastreux. En se portant le 21 de 
Châlons sur Reims, on avait fait un premier détour. On venait 
d'en décider un second. 

Le 24 août, le 5 e et le 12 e corps bivouaquèrent à Rethel, 
tandis que le 1 er corps s'arrêta à trois lieues au sud de cette 
ville. Seul, le 7 e corps ne dévia pas de l'itinéraire primitif, et, 
poursuivant sa route vers le nord-est, s'établit à Contreuve. 
Le 25, l'étape fut de dix kilomètres pour le 5 e corps qui attei- 
gnit Amagne, de dix-sept pour le 1 er qui gagna Attigny, de huit 
pour le 7 e , qui arriva à Vouziers. Quant au 12 e corps, il ne 
bougea point. « Plus les heures sont précieuses, écrivait l'un 
des officiers de l'armée, plus on dirait qu'on s'applique à les 
perdre. » Dansl'entre-temps, on s'était ravitaillé. Mais il semble 
que les distributions n'aient été ni tout à fait régulières, ni 
tout à fait complètes. Peu à peu les hommes s'accoutumaient 
à la maraude : ils se répandaient dans les champs pour 
déterrer les pommes de terre; puis ils se dispersaient à la 
recherche du gibier, fort abondant dans le pays ; et parmi ceux 
qui s'étaient écartés quelques-uns ne rejoignaient plus. 

Le 26, le 7 e corps demeura à Vouziers. Quant aux autres, 
ils reprirent leur marche, et cette fois décidément vers 
le nord-est. Le 7 e corps gagna Tourteron, le 5 e Le Ghesne, 
et le 1 er , après une étape de huit kilomètres, Semuy. Les cui- 
rassiers de la division Bonnemains demeurèrent à l'arrière de 
l'armée. Les chasseurs du général Margueritte s'avancèrent 
jusqu'aux Grandes-Armoises (1). Cependant, depuis qu'on 
avait franchi l'Aisne, les aspects avaient changé. Ce n'était plus 
la Champagne avec ses larges espaces découverts, avec ses 
grandes plaines crayeuses où quelques bouquets de pins pi- 
quaient seuls de teintes sombres le paysage tout blanc. Les 
lieux où l'on pénétrait offraient une succession de collines, de 
défilés étroits : peu de villages, peu de cultures; en revanche, 
des prés et surtout des forêts à perte de vue. Cotait TArgonne, 
fameuse jadis dans notre histoire militaire et qui allait, hélas! 

(1) Voir à l'appendice carte n° 4. 



240 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

le redevenir. Ces perspectives verdoyantes et un peu sauvages, 
qui charmaient les yeux, ne laissaient pas que d'exciter quelque 
inquiétude. Cette région si couverte serait propice à l'ennemi, 
habitué de longue date à pratiquer la guerre de surprises et sur- 
tout à utiliser l'abri des bois. Des Prussiens, on ne savait rien; 
mais cet épais et impénétrable rideau avait quelque chose de 
suspect qui troublait. Notre vigilance ne s'éveillait pas à tort. 
En cette journée du 26, une reconnaissance du 4 e hussards, 
ayant remonté le cours de l'Aisne, rencontra, à quatre ou cinq 
kilomètres au sud de Grandpré, les éclaireurs ennemis; et un 
rapport exagéré de l'un des généraux provoqua même une vive 
alerte parmi les troupes du 7 e corps. 



II 



C'est ici le lieu de dire la longue marche qui allait porter 
jusqu'en Champagne et jusqu'aux bords de l'Aisne l'armée du 
Prince royal, venue d'Alsace, l'armée du prince de Saxe, 
détachée des cantonnements de Metz. 

On sait de quels éléments se composait la HI ti armée dite 
Armée du Prince royal. Formée primitivement des V e et XI e corps 
prussiens, des deux corps bavarois, de la division wurtember- 
geoise et de la division badoise, elle avait perdu les Badois 
appelés après Frœschw iller au siège de Strasbourg et, par com- 
pensation, venait de s accroître par l'adjonction du VI e corps. 
Elle se complétait de deux divisions de cavalerie, la 2 e et la 
4'. D'après les états officiels, elle comptait 118,095 fantassins, 
I i),5G7 cavaliers, 525 pièces de canon (1) . Vainqueurs le 6 août, 
les Prussiens n'avaient point su épuiser les fruits de la victoire. 
La poursuite avait manqué d'intensité; la barrière des Vosges 
avait intimidé les envahisseurs : se dérobant très prestement, 
les Français mirent entre leurs adversaires et eux l'obstacle 

(1) La Guerre franco-allemande , rédigée par la section historique du grand 
état-major prussien, t. II, annexes, p. 223, 



BKAUMONT. 241 

des montagnes. Plusieurs petites places gardaient les routes 
ou les passages. Les Allemands entrèrent le 9 août dans la 
Petite-Pierre évacuée; le 10, l'incendie les rendit maîtres de 
Lichtenberg; le 14, ils obtinrent, presque sans coup férir, la 
capitulation de Marsal ; mais contre Bitche et contre Phals- 
bourg leurs sommations échouèrent. Le 15 et le 16, les têtes 
de colonne étaient arrivées sur la haute Moselle. Sur les des- 
seins des Français, l'incertitude régnait. On n'ignorait pas 
que des troupes se ralliaient à Chàlons; mais d'un autre côté, 
une portion du corps de Failly semblait orienter sa retraite 
vers le sud. En dépit de cette obscurité, le prince royal ne 
suspendit point sa marche offensive, mais il la régla avec un 
redoublement de prudence. Trois grandes colonnes seraient 
formées : à droite, le II e corps bavarois; au centre, le V e corps 
et les Wurtembergeois; à gauche, le XI e corps. Le I er corps 
bavarois et le VI e corps suivraient en seconde ligne. Les avant- 
gardes bivouaqueraient; les cantonnements seraient aussi res- 
serrés que le permettraient les hauts chiffres des effectifs et 
la nécessité de vivre. On s'éclairerait à grande distance, sur la 
gauche. C'est en cet ordre qu'on s'acheminerait vers l'ouest. 
Le 17, on gagna les bords du Madon, puis Vézelize et Tan- 
touville; le 18, on se rapprocha de la Meuse; le 19, on y toucha. 
Le 20, on atteignit la ligne de TOrnain. Cependant le grand 
souci du commandement était de se fixer sur les projets de 
l'adversaire. C'est alors que la cavalerie, un peu timide au 
début de la campagne, commença à déployer cette hardiesse 
qu'elle montrerait jusqu'à la fin. On la vit s'aventurer à dix 
ou douze lieues en avant du gros de l'armée, endommageant 
les voies ferrées, interrogeant les habitants, relevant toutes 
les traces, consultant les registres des gares, semant partout 
1 épouvante qui préparerait la soumission. Des informations 
recueillies il résulta que les Français, s'ils s'étaient un instant 
orientés vers le sud, n'avaient pas poursuivi de ce côté leur 
retraite. D'autre part, la capture d'importantes correspon- 
dances ne laissa guère douter que de grandes concentrations 
ne s'opérassent à Ghâlons : la cavalerie du 6 e corps y était 
réunie ; les troupes de Mac-Mahon, embarquées par le chemin 

T. VIT. 16 



242 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE- 

de fer à Neufchâteau, y avaient été transportées; l'Empereur 
y venait d'arriver. D'autres corps français avaient été vus entre 
Saint-Dizier et Vitry. Ces renseignements étaient confirmés 
par ceux que M. de Moltke recueillait dans le même temps à 
son quartier général de Pont-à-Mousson. 

Tandis que la III e armée répartissait ses cantonnements sur 
les rives de l'Ornain, la IV e armée, qu'on appellerait aussi armée 
de la Meuse, s'ébranlait sous les ordres du prince de Saxe. 
Pour la créer, on avait emprunté au prince Frédéric-Charles 
la Garde, le XII e corps ou corps saxon, le IV e corps, les 5 e et 
6 e divisions de cavalerie. L'effectif total était de 70,028 fan- 
tassins, 16,347 cavaliers, 288 pièces de canon. La nouvelle 
formation avait été décrétée le 19 août (1). Dans la nuit qui 
suivit, la marche commença. Seule, la Garde ne se mit en 
route que le lendemain. Le 21 août, les cantonnements 
s'étendaient entre Jeandelize, Hannonville, Etain, Fresne. 
Le IV e corps, qui n'avait point pris part aux batailles sous 
Metz, mais avait tenté un coup de main infructueux sur Toul, 
venait d'atteindre Gommercy. L'ordre fut donné au Prince 
royal de séjourner dans ses emplacements, de façon à ce que 
Yarmée de la Meuse, destinée à unir son action à la sienne, 
pût se rapprocher de lui. Pendant deux jours, il fit halte sur 
les bords de l'Ornain. Le 22 au soir, les deux armées alle- 
mandes se développaient sur une ligne brisée de 75 kilomètres 
environ. Sur la gauche et un peu en saillie, était le gros de la 
III e armée, c'est-à-dire les Bavarois du II e corps, les Wurtem- 
bergeois, le V e et le XI e corps prussiens; en arrière, suivaient 
le I er corps bavarois et le VI e corps. Au centre, était le IV e corps, 
établi sur les deux rives de la Meuse. A droite, marchaient 
les Saxons et la Garde, encore sur la route de Metz à Verdun. 
La distribution totale des forces allemandes apparaissait dé- 
sormais avec une simplicité saisissante. Deux grandes masses 
se dégageaient de tout le reste : autour de Metz Yarmée d'in- 
vestissement; puis, sur une longue ligne du sud au nord, Yar- 
mée d'envahissement qui, par la jonction du Prince royal et 

(1) La Guerre franco-allemande, t. II, annexes, p. 223. 



BEAUxMONT. 2 4** 

du prince de Saxe, atteindrait le chiffre formidable de 
188,000 fantassins, 36,000 cavaliers, 813 pièces de canon. 

Dans quelle direction définitive s'engageraient les envahis- 
seurs? La décision appartenait à M. de Moltke. Or tous les ren- 
seignements concordaient. Il n'y avaitpointde forces françaises 
au sud; il n'y en avait point non plus au nord-ouest dans la 
région de Verdun. En revanche, la cavalerie, s'étant avancée 
jusqu'à Vitry, y avait su que les dernières troupes françaises 
venaient de rallier le camp de Chàlons. De plus un détachement 
du XI e corps, ayant poussé une pointe vers Joinville, y avait 
saisi le livre de dépêches de la gare : l'inspection de ce registre 
avait fait connaître que, le 18 et le 19 août, vingt-trois trains 
militaires avaient transporté vers Mourmelon les divisions 
Goze et Labadie. Avant même que ces renseignements lui par- 
vinssent, Moltke avait formulé les ordres qui régleraient les 
mouvements ultérieurs. Délibérément on marcherait à la pour- 
suite de l'ennemi, et ce serait vers Paris que s'orienterait 
l'armée. La route était connue; c'était celle que les pères 
avaient décrite aux enfants; celle que, depuis de longues 
années, létat-major prussien étudiait avec une inlassable 
patience. D'après les prescriptions de M. de Moltke, les avant- 
gardes de la III e armée devaient atteindre le 26 août Vitry; celles 
de la IV e armée gagneraient le même jour la ligne de Givry-en- 
Argonne à Sainte-Menehould. Au grand quartier général toutes 
les pensées se tournaient vers la capitale. « Dans huit jours, 
écrivait le général de Roon, il se peut que nous soyons sous 
Paris (1). » 



III 



On en était là quand des rapports très inattendus rame- 
nèrent l'incertitude au quartier général prussien. 

(1) Denkwurdic/keitcn ans dem Leben des General Grafcn von Roon, t. TU, 
p. 196. 



244 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Fort en avant de la III e armée évoluait la 4 e division de 
cavalerie. Le 23 août, elle lança ses patrouilles de Vitry vers 
Ghâlons : dans les villages aucune trace de forces ennemies; 
Ghâlons, à ce qu'on assurait, avait été évacué par les Fran- 
çais; d'après certains bruits recueillis de la bouche des pay- 
sans, le camp lui-même n'était plus occupé que par les gardes 
mobiles. — A ces messages des éclaireurs se joignit bientôt 
une autre nouvelle singulière : Napoléon était arrivé à Reims. 
— Sur ces entrefaites, une lettre écrite par l'un des chefs de 
l'armée de Metz fut interceptée : or le signataire de la lettre, 
formulant, disait-il, l'opinion de tous ses compagnons d'armes, 
exprimait l'espoir, presque la certitude, que le concours de 
Mac-Mahon ne manquerait point à Bazaine. 

La cavalerie fut invitée à redoubler de vigilance. Le 24, les 
dragons rhénans entrèrent dans Ghâlons, puis ils lancèrent un 
demi-escadron jusqu'à Mourmelon. Ces lieux étaient déserts; 
de divers côtés apparaissaient les vestiges des incendies qui 
avaient consumé ce qu'on ne pouvait emmener. Tout n'avait 
pas été détruit : sur l'emplacement du camp étaient demeurées 
de grosses pièces sans affût, un millier de tentes, des approvi- 
sionnements (1). En hâte les dragons consignèrent ce qu'ils 
avaient vu. 

Le roi, avec le grand quartier général, s'était transporté 
le 23 de Pont-à-Mousson à Gommercy. Le 21, il s'avança jus- 
qu'à Bar-le-Duc. Chemin faisant, on fit halte à Ligny où était 
le prince royal, et on y tint conseil. L'un des assistants, le 
quartier-maître général Podbielski, émit le premier l'avis 
que peut-être les Français, partant de Reims, tenteraient de 
se porter au secours de Bazaine. En conséquence, il jugeait 
prudent que l'armée allemande se resserrât vers sa droite. 
Bien que les précédentes informations eussent excité certains 
soupçons, la motion eut peu de succès. On connaissait trop 
bien les précaires ressources de la France pour croire à un 
parti si hardi. On n'imaginait pas que Mac-Mahon renonçât à 



I La Guerre franco-allemande , rédigée à la section historique de l'état* 
najor prussien, t. II, p. 923. 



BEAUMONT. 245 

couvrir la capitale. On observait enfin que la marche sur 
Reims ne prouvait rien; cette ville, en effet, était plus éloignée 
de Metz que ne Tétait Ghâlons elle-même. 

Le 25, le général de Roon écrivait : « Une armée française 
qui a quitté Ghâlons s'est retirée sur Reims, mais elle n'y 
tiendra pas, et sa retraite sur Paris est très vraisemblable. 
Qu'arrivera-t-il alors? Une bataille sous les murs de la capi- 
tale et après laquelle les Français vaincus pourront toujours 
se placer sous la protection de leurs ouvrages (1). » Cepen- 
dant une dépêche de Paris, reçue par la voie de Londres, 
était arrivée au grand quartier général : elle mandait que Mae- 
Mahon cherchait à opérer sa jonction avec Bazaine (2). Sur 
cette information bien plus grave, bien plus positive, on dé- 
cida d appuyer un peu plus au nord-ouest, c'est-à-dire vers 
Reims. Tel fut le sens d'un ordre expédié de Bar-le-Duc vers 
onze heures du matin. Cette légère déviation n'emportait pas 
abandon du plan général. En dépit des indices multiples, 
cette marche vers Metz paraissait si surprenante, si hasardée 
qu'on hésitait à y ajouter foi. Quoique fort en éveil, Moltke 
doutait encore; le reste de la journée se passa pour lui à 
refaire ses calculs, à revoir ses cartes, et surtout à rédiger des 
ordres hypothétiques qui seraient confirmés, modifiés ou 
détruits, suivant ce que les messages ultérieurs apporte- 
raient. 

Dans la soirée tout s'éclaira. De nouvelles informations 
laissèrent pressentir un mouvement des troupes françaises 
sur Youziers. En outre, divers journaux français ou belges 
arrivèrent au quartier général : ils proclamaient comme un^ 
obligation d'honneur la délivrance de Bazaine. Enfin un télé- 
gramme de Londres annonçait, d'après une information du 
Temps, que Mac-Mahon s'était subitement décidé à se porter 
vers Metz. 

(1) Denkwurdigkeiten aus dem Leben des General Grafen von Roon, l. 111, 
p. 197. 

(2) La Guerre franco-allemande, t. II, p. 930. 



246 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



IV 



Cette heure fut, pour les Allemands, lune des plus mémo- 
rables de la campagne. Le propre des grandes combinaisons 
militaires est de n'avoir rien d'absolu, et de s'adapter, suivant 
l'occurrence, à toutes les variations qu'exigent les desseins de 
l'adversaire. Moltke, l'homme de la méditation recueillie et 
intense, se révéla prompt capitaine autant qu'il s'était montré 
génie patient et obstiné. En une nuit il changea tout ce qu'il 
avait préparé. 

Tout se dirigeait vers Paris. Une vaste conversion fut aus- 
sitôt arrêtée qui porterait vers leur droite toutes les masses 
allemandes. A la suite d'un conseil avec le roi, les résolutions 
se fixèrent. Le mouvement commencerait par Y armée de la 
Meuse. Le XII e corps, s'orientant vers le nord, inclinerait vers 
Yarennes. La Garde, le IV e corps suivraient une direction 
pareille. Placés à l'aile droite de la III e armée, les Bavarois se 
tiendraient prêts à marcher dans les mêmes traces. Pendant 
la nuit, le lieutenant-colonel Verdy du Vernois fut envoyé de 
Bar-le-Duc à Glermont-en-Argonne, pour conférer avec le 
prince de Saxe et l'initier aux vues du grand quartier général. 
Les ordres devaient être exécutés suivant leur teneur la plus 
stricte, à moins que des renseignements positifs ne vinssent 
contredire l'exactitude des récentes informations. 
* Les rapports du lendemain, loin de démentir ceux de la 
veille, achevèrent de dissiper les doutes. Le 26 dans la ma- 
tinée, la cavalerie du XII e corps, lancée en avant de Varennes, 
se heurta, à quelques kilomètres de Grand-Pré, aux patrouilles 
françaises. Un peu plus tard, quelques hussards allemands 
furent faits prisonniers et, étant parvenus à s'échapper, 
purent dire en détail ce qu'ils avaient vu. A quatre heures de 
1 après-midi, le chef d'une reconnaissance mandait au grand 
quartier général : u L'ennemi défile en ce moment au nord de 



BEAUMONT. 247 

Grand-Pré. On voit de l'infanterie, de la cavalerie et même 
des voitures; mais on ne peut distinguer si c'est de l'artil- 
lerie. » Vers le soir, des hauteurs au nord de Savigny, un 
officier prussien put observer des campements français à lest 
de Vouziers. Il ajoutait dans son rapport : « Les habitants 
disent qu'il y aurait dans les environs 140,000 hommes et que 
Mac-Mahon serait à Attigny. » 

Parmi ces informations, quelques-unes ne parvinrent 
qu'avec quelque retard au grand quartier général. Dès le 
milieu du jour, M. de Moltke se jugea assez instruit pour com- 
pléter ses prescriptions de la veille. Déjà le XII e corps attei- 
gnait Varennes, la Garde Dombasle, le IV e corps Fleury. Les 
Bavarois qui, depuis le matin, attendaient la confirmation des 
ordres de départ, se mirent en route dans l'après-midi : ceux 
du I er corps atteignirent Erize-la-Petite, ceux du II e Triau- 
court. Plus au sud, le reste de la III e armée (Wurtembergeois, 
Prussiens du V e et du XI e corps) quitta la vallée de la Marne 
et les rives de l'Ornain. Tous ils remontèrent vers le nord. Seul 
le VI e corps demeura un peu en arrière. Cependant la cava- 
lerie, se répandant de tous côtés, éclairait les colonnes. Hus- 
sards, uhlans, dragons, s'étendant depuis la Meuse jusqu'à la 
Yesle, battaient à l'ouest les confins de la plaine champenoise 
et déjà fouillaient au nord tous les massifs de l'Argonne. 

Il fallait assigner une nouvelle direction aux convois, s'en- 
gager dans une région où rien n avait été préparé pour les 
troupes, cheminer au milieu de populations fort hostiles et 
en un pays propice aux embuscades. La prévoyance du com- 
mandement s'appliqua à restreindre les désordres inséparables 
d'un changement si soudain. Un système de réquisitions régu- 
lier et implacable assurerait aux agresseurs la subsistance et 
le gîte. Quant à l'hostilité des habitants, la terreur la paraly- 
serait. » Les tirailleurs des corps francs ou francs-tireurs, 
écrivait M. de Moltke, ne sont pas des soldats; ils tombent 
sous le coup des lois de la guerre et sont passibles de mort(l). » 
Puis, par un raffinement d'habileté cruelle, les communes 

(1) Corrcspomlance militaire de M. de Moltke, t. III, p. 307. 



248 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

furent déclarées responsables de tout acte de résistance 
accompli sur leur territoire. Par là, les envahisseurs intéres- 
seraient à la soumission ceux-là mêmes dont ils violaient les 
foyers. 

Le nouveau plan de M. de Moltke n'était pas tellement fixe 
qu'il ne pût subir de notables altérations, suivant que les 
Français ralentiraient ou hâteraient leur mouvement, ou bien 
encore tenteraient de se dérober. L'espoir était que l'armée 
du prince de Saxe arrêterait les soldats de Mac-Mahon dans 
leur marche vers l'est, tandis que l'armée du Prince royal, 
s'avançant à marches forcées vers le nord, les attaquerait de 
flanc et par derrière. De la sorte, l'enveloppement préparerait 
l'entière destruction. Ce n'était toutefois qu'une espérance. 
A quel point de sa route atteindrait-on l'adversaire? S'il 
était actif, il pourrait devancer les Allemands au passage de 
la Meuse et échapper ainsi à la III 8 armée. Cette appréhension 
détermina M. de Moltke à ménager au prince de Saxe un 
secours éventuel. Dans cet esprit, il prescrivit le 26 au prince 
Frédéric-Charles de détacher de l'armée d'investissement deux 
corps qui seraient dirigés sur Damvillers. A Damvillers ces 
corps ne seraient qu'à quelques lieues de la Meuse, et pour- 
raient, en cas de bataille sur la rive droite du fleuve, inter- 
venir à temps pour décider la victoire. 

Le mouvement, commencé le 26, se poursuivit le 27, et 
sans qu'une seule heure perdue diminuât les chances. Le 
XII e corps vint toucher la Meuse, le gros occupant Dun et 
l'avant-garde Stenay. On tenait le principal passage de la 
rivière, et la crainte d'y être devancé s'apaisa si bien que 
l-'ordre donné au prince Frédéric-Charles fut rapporté. La 
Garde occupa Montfaucon; le IV e corps s'étendit à l'ouest de 
Verdun. Les Bavarois s'établirent partie à Dombasle, partie à 
Nixéville. Le V e corps atteignit à Sainte-Menehould les bords 
de l'Aisne, tandis que le reste de la III e armée demeurait un 
peu en arrière. Cependant, avec ses hardis éclaireurs, l'armée 
allemande touchait à Vouziers, à Sommauthe, à Grand-Pré. 
En cette journée du 27, à Buzancy, un petit combat se livra 
entre la cavalerie saxonne et celle du général de Failly. 



BEAU M ONT. 24Ç 



V 



Ainsi, après trois semaines dune retraite qui ne savait où 
se fixer et dune poursuite qui ne savait où saisir l'adversaire, 
les vainqueurs et les vaincus à Frœschwiller allaient de nou- 
veau se heurter. Dans le drame de la guerre, Frœschwiller et 
Forbach avaient marqué le premier acte, c'est-à-dire le per- 
cement de la frontière et la violation de la patrie. Le deuxième 
acte s'était déroulé autour de Metz, les 14, 16, 18 août, et le 
prix de la victoire avait été Bazaine investi. Nous touchons 
au troisième acte. 

. Une solennité tragique plane sur les veilles de bataille, cl 
quand du sort des armes dépend la décadence ou la supré- 
matie de deux grands peuples, une émotion frémissante sus- 
pend toutes les pensées jusqu'au jugement de Dieu. Ici l'at- 
tente se nuançait de découragement, tant l'égalité des chances 
semblait rompue, avant même que le terrible jeu s'engageât! 

Les deux armées allemandes atteignaient en fantassins et 
en cavaliers 225,000 soldats, et il fallait entendre par ce 
chiffre, non celui des rationnaires, mais celui des combat- 
tants : Mac-Mahon traînait à sa suite un peu plus de 
120,000 hommes. L'adversaire disposait de 813 bouches à 
feu : nous avions environ 470 pièces de canon ou mitrailleuses. 
La cavalerie allemande comptait 30,000 chevaux : la nôtre, 
inférieure de plus de moitié par le nombre, Tétait davantage 
par l'instruction, et ne se retrouverait elle-même que quand il 
faudrait mourir. De patients essais, une perpétuelle répétition 
de la guerre, avaient assuré dans les rangs opposés la régula- 
rité de tous les services administratifs : chez nous une incurie 
générale avait, dès le début, engendré le désordre; la défaite 
avait comblé la confusion et, tous les désarrois se cumulant, 
il arrivait que le commandement par ses variations déconcer- 
tait tous les calculs de l'intendance, tandis que l'intendance, 



•_>50 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

à son tour, paralysait par ses retards tous les projets du com- 
mandement. Tout favoriserait l'ennemi, même ce qui aurait 
dû lui nuire; étant en territoire étranger, il ne ménageait 
rien et, pour compléter ses ressources, la terreur le seconde- 
rait davantage que ne nous servirait le patriotisme ou l'af- 
fection. 

La grande infériorité élait en haut. Les Allemands avaient 
le Roi et M. de Moltke; les Français Napoléon III et Mac- 
Mahon. 

On a vu l'Empereur échouant au camp de Ghâlons, puis 
remontant de Ghâlons sur Reims. Il se traînait dans les rangs 
de l'armée, planant vaguement surtout, quoique ne dirigeant 
plus rien. L'infortune, précipitant les années, avait imprimé 
sur lui les stigmates de la vieillesse. Son masque épaissi et 
pâle, son œil éteint, ses cheveux très longs et devenus très 
blancs, sa résignation taciturne et affaissée gravaient l'impres- 
sion d'une destinée qui finissait et qui désespérait d'elle- 
même. Les cent-gardes tout luisants, les équipages impériaux 
tout dorés, jetaient un éclat faux et navrant dans la nuit de 
cette misère. Sur le chemin quelques paysans criaient encore : 
Vive l'Empereur ! par habitude, superstition du nom, bonté 
du cœur; puis contemplant le père et le fils, ils murmuraient 
entre eux : celui-ci est trop jeune et celui-là trop vieux. Cette 
pitié n'était point celle de l'armée. Lorsque les soldats voyaient 
passer le souverain, l'œil à demi clos et comme absorbé dans 
le rêve, ils prenaient pour indifférence ce qui n'était qu'excès 
de malheur. Quand, dans le jour, les voitures ou les bagages 
du maître s'intercalaient dans les colonnes et en prolongeaient 
les stationnements; quand, le soir, les cuisines impériales 
flambaient dans le voisinage des bivouacs affamés, tout ce que 
l'envie suggère de grossière passion bouillonnait dans les 
cœurs aigris. « Nous traînons notre boulet d'or i> , disaient 
certains officiers. Le boulet, c'était l'Empereur. Ne représen- 
tant plus le succès; ne représentant point davantage la tradi- 
tion qui, à toute rigueur, peut se passer de succès; dépouillé 
du rôle de général, trop infirme pour le rôle de soldat, il 
n'était plus qu'une gêne, gêne à l'armée comme il l'eût été à 



BEAU M ONT. 251 

la Cour, et il le savait. Que s'il rompait le silence, c était pour 
s exprimer avec une clairvoyance désabusée, pour juger avec 
impartialité son propre sort comme il eût fait du sort d'un 
autre. Ses avis qu'il se gardait d'imposer, qu'il formulait au 
contraire avec une discrétion presque timide, étaient généra- 
lement sages; car cet homme, tout en contrastes, ménageait 
toutes les surprises, celle des résolutions les moins raison- 
nables, celle des paroles les plus judicieuses. Par intervalles 
il s'interrompait, et tout à coup ses traits se tiraillaient sous 
la douleur. C'était l'indice des crises passagères mais fré- 
quentes, qui torturaient son corps et achevaient ses tour- 
ments. L'accès passé, il s'affaissait dans une sorte de somno- 
lence, en homme dont le seul allégement serait d'engourdir, 
avec la faculté de penser, la faculté de souffrir. « Ah! si je 
pouvais mourir! » disait-il un jour à l'un de ses aides de 
camp, le général de la Moskowa. Au souverain vaincu, une 
consolation était demeurée jusque-là : son fils. Une prévoyante 
sollicitude jngea bon d'épargner au jeune prince la vue des 
suprêmes épreuves. A Tourteron il quitta l'armée et à tout 
hasard fut dirigé sur Mézières. Ainsi éloigne-t-on les enfants 
du lit des malades quand commence l'agonie. 

Mac-Mahon souffrait d'être tout, autant que l'Empereur de 
n'être rien. Il était de ceux qui sont dignes de monter très 
haut, mais à la condition d'obéir encore. D'instinct il aspirait 
à un chef. Ne trouvant personne au-dessus de lui, cruelle- 
ment torturé de sa grandeur, volontiers il cherchait dans les 
dépêches de Paris de quoi guider ses incertitudes. Quand il 
s'en était pénétré, ses perplexités s'exaspéraient jusqu'au sup- 
plice, car la subordination lui paraissait plus dangereuse 
encore que l'indépendance. Il avait, à défaut de génie, l'ex- 
périence de la guerre, au moins de celle qui s'était pratiquée 
jusque-là, et jugeait à sa vraie mesure et ses troupes et lui- 
même. Donc, ayant désiré les avis, il s'effrayait de tout ce 
qu'on osait décider pour lui. Ce n'était qu'un éclair. Sa nature 
le ressaisissant, il retombait, bon gré mal gré, dans l'obéis- 
sance, mais dans une obéissance sans conviction et sans foi : 
de là une exécution timide, ondoyante y et cela dans une 



HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



entreprise qui exigerait, avant tout, le ferme propos de tout 
risquer. Le 26 août, le 27 même, les deux armées du Prince 
royal et du prince de Saxe, quelque effort qu'elles fissent 
pour se resserrer, s'étendaient sur une ligne de plus de 
cent kilomètres qui s'allongeait depuis les environs de 
Vitry jusqu'à Stenay. Vingt-quatre heures, quarante-huit 
heures peut-être s'écouleraient avant que les corps fussent à 
portée de se soutenir. Ces vingt-quatre, ces quarante-huit 
heures représentaient, aux yeux de Palikao, le dernier répit 
qu'offrait la fortune, la dernière chance d'atteindre l'ennemi 
divisé. La chance existait, mais il eût fallu pour la saisir tout 
ce que Mac-Mahon n'avait pas, tout ce qu'il n'aurait jamais. 
Stratégiste à distance, Palikao voulait ignorer toutes les impuis- 
sances comme toutes les lacunes. Cependant le maréchal, 
qui ne pouvait s'accoutumer à être 1 interprète de ses propres 
pensées, obéirait mal parce qu'il apporterait toutes les 
retouches de la prudence en un plan qui ne pouvait valoir 
que par l'excès de l'audace. Il arriverait donc qu'ayant 
abdiqué ses vues personnelles il énerverait, jusqu'à les 
fausser, celles du ministre de la guerre. Pendant ce temps, 
l'ennemi, aussi résolu que nous étions perplexes, auss*i 
prompt que nous étions lents, élèverait ses longs anneaux 
jusqu'à nous, les déroulerait vers l'est, puis vers l'ouest, 
et nous fermerait l'une après l'autre toutes les routes, d'abord 
celles qui conduiraient vers Bazaine, puis celles qui ramène- 
raient vers Paris. 

L'obéissance vaut ce que vaut le commandement. Toute 
direction flottant, il n'était point d'officier, point de sous- 
officier, qui ne se crût plus ou moins général. Ce n'était 
pas que les vieilles vertus militaires fussent éteintes. Quand 
le matin, après un repos réparateur, le réveil sonnait, les 
soldats reprenaient allègrement les armes, et si le soleil se 
levait dans un horizon clair et pur, si quelque bonne nou- 
velle, même très vague, circulait dans les rangs, il n'en 
fallait pas davantage pour ranimer les espoirs. D'un pas vif, 
1 étape commençait, et les mêmes hommes qui la veille 
s'étaient laissé tomber de fatigue au gîte se ressaisissaient 



P.EAUMONT. 253 

avec toute la belle élasticité de la race française. Mais la 
journée savançant ramenait les contretemps ordinaires : croi- 
sements de colonne, files interminables de bagages, longs 
détours pour revenir au point initial ; puis il y avait les défilés, 
les bois qui semblaient pleins d'embûches, et l'ennemi qu'on 
sentait partout sans qu'on pût le démasquer nulle part. Les 
intempéries dune année exceptionnellement humide se joi- 
gnant aux autres ennuis, il était rare qu'une marche, même 
entamée sous le soleil, s'achevât sans pluie, et à la tombée du 
jour les hommes, mal pourvus d'effets de rechange, s établis- 
saient péniblement au bivouac. Les distributions de vivres 
eussent réparé les forces; elles étaient souvent incomplètes 
ou tardives, et parfois manquaient. Alors renaissait le découra- 
gement. Il se traduisait par des jurements sans fin, sorte d im- 
précations tantôt violentes, tantôt presque plaintives, qui accu- 
saient pareillement Dieu, les chefs, les éléments, la destinée. 
Chez un grand nombre, l'excès de la misère détendait peu à 
peu le ressort moral; et, tout le reste s'absorbant dans une 
morne ou gouailleuse indifférence, le grand souci n'était ni le 
devoir, ni le succès, ni la patrie, mais un bon repas sans alerte 
ou une nuit dans un vrai lit. Ces heures étaient celles où se 
glissaient les conseils lâches ou pervers. A l'armée de Ghà- 
lons, les influences dissolvantes ne manquaient pas. Il y avait 
les réservistes et les anciens militaires qui, s'étant crus com- 
plètement libérés, jugeaient inique un nouvel appel. Il y avait 
les hommes de la classe 1869, arrivés juste au lendemain de 
la défaite, éperdus de tout ce qu'ils voyaient, et prompts à tout 
craindre comme à tout accuser. Il y avait les contingents des 
grandes villes, tout imprégnés de la propagande démagogique. 
C'est alors qu'on vit mûrir, presque sous le feu de l'ennemi, 
les détestables fruits des réunions publiques. Tout ce qui avait 
été lu ou entendu, tout ce qui s'était plus ou moins incons- 
ciemment accumulé dans les cerveaux revivait sous la surexci- 
tation des revers, des privations, des fatigues. Où on croyait 
inventer, on ne faisait que se souvenir. Les insinuations, les 
accusations se prenaient à toutes choses, à l'incapacité des 
chefs, à l'incurie des intendants, à la contrariété des ordres, 



254 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

aux bagages inutiles, aux traces de luxe ou d'abondance qui 
insultaient l'universelle pénurie. La défaite s'expliquait par la 
trahison ; encore un peu, on eût dit le nom des traîtres et le 
prix qui les avait payés. Le pire était que les imputations 
n'étaient point complètement fausses, certains généraux étant 
inégaux à leur charge, indifférents à leurs hommes, unique- 
ment occupés de leur bien-être ou de faire leur cour. Il arri- 
vait donc qu'une parcelle de vérité colorait le ramassis des 
calomnies. Même parmi les vieux soldats, quelques-uns non 
seulement toléraient ce langage, mais se surprenaient à 
1 écouter. Heureusement, ils s'en laissaient effleurer, non 
pénétrer et, tout compte fait, les bons éléments contenaient 
encore les mauvais. On le verrait à la première rencontre avec 
l'ennemi. 

Cependant Mac-Mahon avait établi, le 27 août, son quartier 
général au Chesne. Chaque heure exaspérait ses incertitudes. 
S'il précipitait sa marche, il risquait de laisser en arrière ses 
corps mal entraînés; s'il ralentissait son allure, il perdait ses 
dernières chances. Bazaine avait-il quitté Metz? Était-il du 
moins prêt à s'en éloigner? On l'ignorait. Les dernières nou- 
velles de lui avaient été reçues le 22. D'Attigny, Ducrot lui 
avait envoyé un émissaire (1). De Sainte-Menehould, de Voncq, 
de Tannay, le général Margueritte avait essayé de lui faire 
passer des billets en arabe (2). Mais les messages qui annon- 
çaient le secours parviendraient-ils jamais? Témoin des per- 
plexités de son chef, le général Ducrot écrivait : « Notre pauvre 
maréchal en perd la tête (3). » En cette incertitude, un espoir 
restait à Mac-Mahon, celui que les Prussiens n'avaient point 
pénétré le secret de sa marche : il trouverait sur sa route la 
IV e armée ; mais la III e armée, celle qui avait vaincu à Frœsch- 
willer, descendait par la vallée de la Marne vers Paris. Le 
27, comme le maréchal était au Chesne, des avis transmis par 
une source très sûre lui ravirent cette illusion. Il apprit que 

(1) Procès Bazaine, déposition Lagossc, maire fie Montgon (audience du 
30 octobre 1873). 

(2) Id., déposition Henderson (audience du 31 octobre 1873). 

(3) Papiers et correspondance du général Ducrot, t. II, p. 389. 



15 EAU MO NT. 25 :> 

non seulement le prince de Saxe remontait la Meuse ; mais 
que le Prince royal, déviant de sa direction primitive, resser- 
rait ses colonnes vers le nord et déjà bordait le cours de 
l'Aisne. 

Dans l'âme de Mac-Mahon l'angoisse redoubla. Une appré- 
hension terrible l'envahit, celle d'être coupé du côté de Metz, 
coupé pareillement du côté de Paris. Même en cette grande 
crainte, sa loyauté répugnait à l'abandon de Bazaine. Les 
lumières s'ajoutant les unes aux autres, une information lui 
parvint, qui le dégagea de ce scrupule. Un message très posi- 
tif, émané d'un des hommes les plus considérables de Sedan, 
M. de Montagnac, lui affirma qu'à la date du 25 août Bazaine 
était encore sous les murs de Metz (1). 

Les événements, plus forts que toutes les obsessions de 
l'obéissance, conspiraient contre le plan de Palikao. A conti- 
nuer sa route vers l'est, Mac-Mahon risquait de voir tous les 
chemins se fermer. L'armée de Bazaine avec toutes ses forces 
n'ayant pu sortir de Metz, comment l'armée de Ghâlons, 
beaucoup moins solide, pourrait-elle briser le cercle et 
lui donner la main? Dans l'âme du maréchal la clairvoyance 
l'emporta sur la soumission. Il consulta l'Empereur, qui con- 
seilla l'interruption du mouvement offensif et la retraite 
vers le nord-ouest : «Nous ne pouvons, disait ce jour-là même 
le souverain à ses familiers, sacrifier la dernière armée de la 
France (2). » 

Il y avait urgence à prévenir Bazaine. Le 27, à 3 heures 25 
de l'après-midi, la dépêche suivante lui fut adressée : « Maré- 
chal Mac-Mahon prévient maréchal Bazaine que l'arrivée du 
Prince royal à Ghâlons le force à opérer le 28 sa retraite sur 
Mézières, s'il n'apprend pas que le mouvement de retraite du 
maréchal Bazaine soit commencé. » Le message fut transmis 
au commandant supérieur de Sedan, avec ordre de ne rien 
négliger pour le faire parvenir à Metz (3). Il restait à avertir 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition du maréchal Mac-Mahon, p. 32. 

(2) Id., déposition Mac-Mahon, p. 29. — Philippe de Massa, Souvenirs, 
p. 307-308. 

(3) Papiers des Tuileries, t. I er , p. 428. 



256 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Palikao. A huit heures, un long télégramme lui fut adressé, 
qui s'appliquait à justifier par la concentration des forces 
allemandes la retraite des troupes françaises. Cette retraite, 
ajoutait le commandant en chef, s'opérait sur Mézières, d'où 
elle continuerait, suivant les événements, vers l'ouest (1). 
Comme Mac-Mahon venait de dicter la dépêche au colonel 
Stoffel, le général Faure, son chef d'état-major, intervint : 
« Monsieur le Maréchal, lui dit-il, ne serait-il pas plus oppor- 
tun de n'envoyer le télégramme que demain, quand vous serez 
déjà sur la route de Mézières? Autrement, vous aurez à subir 
de nouvelles instances de Paris. » Sur cette remarque sagace, 
Mac-Mahon s'arrêta, relut avec soin le message; puis, sans 
accueillir la suggestion, réitéra l'ordre qu'on l'expédiât sans 
retard. A 8 heures 30 du soir, la dépêche était sur le fil (2). 
Pendant la soirée et au commencement de la nuit partirent 
les ordres qui porteraient l'armée vers le nord-ouest. Le 1 er et 
le 1:2 e corps se dirigeraient le lendemain surVendresse,le 5 e sur 
Poix, le 7 e sur Chagny. De la sorte, on se rapprocherait de 
Mézières et du réseau des voies ferrées qui permettraient de 
gagner, suivant l'occurrence, soit Paris, soit les places fortes 
du nord. C'était la retraite, et avec la retraite la suprême 
chance de salut. 



VI 



Gomment ce dessein sauveur fut-il abandonné aussitôt 
qu'adopté? Les dispositions qui régnaient dans les sphères 
gouvernementales peuvent seules expliquer ce nouvel et 
extraordinaire revirement. 

L'esprit a, comme le cœur, ses passions. Aller à Bazainc 
était pour Palikao non un projet, mais une obsession. « C'est 

(1) Papiers des Tuileries, t. I er , p. 429. 
2 La Dépêche du 20 août 1870, parle colonel Stoffel. p. 83-84. 



BEAUM01NT. 257 

le seul moyen de tout réparer » , disait-il à l'un de ses colla- 
borateurs, le général Susane (1). Dans cette fixité de pensées, 
il torturait toutes les informations jusqu'à ce qu'il y trouvât 
ce qu'il y voulait voir. Les yeux sur la carte et le compas à la 
main, il supputait les distances, avec une exactitude qui se 
croyait infaillible et qui n'était que décevante; car elle omet- 
tait cette part d'imprévu que les vrais capitaines ne négligent 
jamais. Un parti pris impérieux et téméraire supprimait 
toutes les forces gênantes Quand la fausse logique avait 
achevé ses calculs, l'imagination reprenait ces mêmes calculs 
et les revêtait de rêves. On voyait déjà Mac-Mahon franchis- 
sant la Meuse et abordant le prince de Saxe : sûrement Bazaine 
entendrait le canon; il sortirait de ses campements; il culbu- 
terait le prince Frédéric-Charles : Mac-Mahon et Bazaine une 
fois réunis, le premier fournirait le nombre, le second les 
cadres; une seule armée ennemie resterait, celle du Prince 
royal, mais fort aventurée à l'intérieur et exposée à tous les 
coups. Tout possédé de ses illusions, Palikao guettait les 
dépêches, s'irritait des lenteurs, ne comprenait rien aux cro- 
chets, s'exaspérait qu'on n'avançât point. A la manière des 
esprits systématiques, loin que les retards ou les obstacles lui 
ouvrissent les yeux, il puisait dans les difficultés mêmes un 
surcroît d'obstination. Nerveusement il accusait les hommes, 
les services administratifs, les éléments, Mac-Mahon surtout, 
bien tiède, bien déchu de son ancienne valeur. En cette 
attente surexcitée, combien terrible ne serait pas l'éclat, com- 
bien violente la révolte, si une dépêche, arrivant tout à coup, 
annonçait l'abandon de Bazaine, l'avortement du plan, le 
retour vers Paris! 

Le pire était que cette volonté téméraire et emportée, loin 
d'être contenue par des conseils modérateurs, trouverait 
presque partout des esprits, ou complices, ou prêts à céder. 

Entre tous les complices, le plus haut placé était la Régente. 
La retraite vers Paris impliquait le retour de l'Empereur; or 
elle jugeait ce retour mortel à la dynastie. Puis elle redoutait 

(1) Général Tuoumas, Paris, Tours, Bordeaux, p. 29. 

T. vu. 17 



258 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

que l'opinion publique ne pardonnât point l'abandon de 
Bazaine. Enfin, par un sentiment de délicatesse généreuse, 
elle appréhendait que le peuple parisien, en voyant toutes les 
forces refluer vers la capitale, n'attribuât cette concentration 
moins au souci de la défense qu'à la sollicitude pour le 
trône. 

Parmi les ministres, de grandes inquiétudes régnaient. L'un 
de ceux qui ont reçu leurs plus intimes confidences a écrit : 
« Les journées du 24, du 25, du 26 août furent des jours de 
terrible anxiété (1). » Quand les angoisses étaient le plus 
cruelles, Palikao intervenait. Il affirmait que, malgré le temps 
perdu, Mac-Mahon et Bazaine se rejoindraient; que l'armée 
de Ghâlons gardait une avance sur l'ennemi : il avait, ajou- 
tait-il, ses espions dont les rapports ne le trompaient point (2). 
Ce langage si péremptoire commandait le silence, sinon la 
conviction. La plupart étaient d'ailleurs trop absorbés par les 
attributions spéciales de leur département pour s'attarder en 
interrogations. M. Magne vaquait à l'emprunt; M. de la Tour- 
d'Auvergne, tout récemment arrivé de Vienne, s'appliquait à 
retenir autour de nous le peu qui restait des anciennes ami- 
tiés; M. Chevreau, ministre de l'Intérieur, se consacrait, avec 
la plus louable activité, à l'organisation de la garde mobile; 
M. Clément Duvernois, ministre du Commerce, apportait un 
zèle extrême à presser, en vue d'un siège, l'approvisionnement 
de Paris. Occupés de ces soins divers, les conseillers de la 
régence s'abandonnaient à Palikao, tout de même que, six 
semaines auparavant, leurs prédécesseurs s'étaient abandon- 
nés à Lebœuf. Un seul d'entre eux, M. le baron Jérôme David, 
se montrait, si je suis bien informé, tout à fait incrédule et, 
bien qu'inféodé à l'Empire autoritaire et à l'Impératrice , 
n'hésitait pas à jeter une note dissonante dans le concert de 
ses amis. 

Les mêmes déclarations qui calmaient les ministres en 
imposaient à la Chambre. Au Palais-Bourbon, Palikao s'était 

(1) Le Ministère de V Intérieur, du 11 août au 4 septembre. Relation inédite 
de M. Léon Chevreau. 

(2) Ibid. 



BEAUMONT. 259 



fait le hérautdes informations sensationnelles. Un jour (c'était 
le 17 août), il publiait que l'ennemi, en attaquant Phalsbourg, 
avait laissé douze à quinze cents hommes sur le terrain. Le 
lendemain, il ajoutait « que les cuirassiers blancs de M. de 
Bismarck avaient été totalement détruits». Deux jours plus 
tard, il annonçait, « sur des renseignements qui paraissaient 
dignes de foi » , que trois corps d'armée avaient été rejetés 
dans les carrières de Jaumont. Le 22 août, il s'exprimait en 
ces termes : « J'ai reçu de bonnes nouvelles du maréchal 
Bazaine; je ne puis vous dire lesquelles, mais elles sont 
bonnes. » Même la part faite à la vanterie, qui eût cru que 
l'homme qui parlait de la sorte ne gardât point de grandes 
raisons d'espérer? La majorité s'était habituée à compter sur 
Palikao, comme l'opposition sur « le glorieux Bazaine » . Le 
23, le 24, le 25 août, le ministre s'était tu, et ce silence avait 
troublé. Dans le même temps, les députés les mieux informés 
avaient appris la marche de Mac-Mahon vers Bazaine. L'en- 
treprise avait paru bien risquée. Très écouté de ses collègues, 
M. Thiers redoutait un désastre. Quelles que fussent les 
alarmes, elles n'allaient pas jusqu'à effacer les paroles du 
ministre de la Guerre. Puis la retraite sur Paris avait un air 
de fuite, et en la prêchant trop ouvertement les députés, 
jaloux de se montrer hardis précisément parce qu'ils étaient 
timides, eussent craint de se donner les apparences de la peur. 

Un seul homme, dans les sphères officielles, aurait, pour 
contredire Palikao, l'autorité du rang, de la compétence, des 
lumières. C'était le général Trochu. Mais, toutes choses cons- 
pirant pour intercepter les avis de la sagesse, ce contradicteur 
serait répudié comme suspect. 

Le 18 août, le général Trochu, nommé gouverneur de 
Paris, s'était installé au Louvre, malgré la Régente, malgré 
ses conseillers, malgré le ministre de la Guerre. En cet état 
de tension, les moindres incidents s'envenimeraient. Les inci- 
dents n'avaient point manqué. — Le 19 août, dans une 
lettre au journal le Temps, le général avait exprimé la réso- 
lution de ne s'appuyer vis-à-vis du peuple de Paris que sur 
la force morale : ce langage, peu habituel chez un militaire, 



26Q HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

avait paru flatterie envers l'opposition. — Les gardes mo- 
biles de la Seine étant rentrés dans la capitale, le gouver- 
neur leur avait adressé une proclamation qui consacrait, 
semblait consacrer leur droit de ne point quitter Paris : 
aussitôt, au ministère de la Guerre et parmi les amis de l'Im- 
pératrice, on avait répété que Trochu, par condescendance, 
flatterie, relâchement de la discipline, aspirait à se constituer 
une garde prétorienne. — Sur ces entrefaites, une loi décida 
l'armement de toute la garde nationale sédentaire. Les cadres 
des nouveaux bataillons se recruteraient par voie de suffrages ; 
mais les officiers des anciens bataillons, nommés jadis par le 
pouvoir exécutif, conserveraient-ils leurs grades ou au con- 
traire les déposeraient-ils pour se soumettre, eux aussi, au 
vote? Trochu consulté venait de se prononcer pour un rema- 
niement universel par 1 élection : de là un nouveau désaccord 
entre le gouvernement et lui. — Cependant le général, en de 
longs et brillants entretiens qui prenaient volontiers le tour 
de harangues, soutenait avec une passion communicative et 
émue la nécessité, l'urgente nécessité d'une concentration 
générale sur Paris. Au conseil de défense, il avait déjà déve- 
loppé, il développerait surtout les jours suivants les mêmes 
vues. Par malheur, ce langage, fâcheusement mêlé de cri- 
tiques rétrospectives, n'était rapporté qu'avec toutes les ampli- 
fications de la malveillance, qu'avec toutes les altérations du 
soupçon. Dans les régions gouvernementales, on croirait se 
montrer bien sage, bien avisé, bien fidèle surtout à la dynastie, 
Cn faisant le contraire de ce que Trochu conseillait. Il arrive- 
rait donc que le plan de Palikao se fortifierait, loin de se dis- 
créditer, par l'opposition de celui que l'on considérait comme 
un dissolvant pour le cabinet, comme un ennemi pour la 
Régence, comme un adversaire pour l'Empire lui-même. 

La journée du 27 s'était écoulée, comme la veille, dans 
l'anxiété. Peu de nouvelles et d'une brièveté troublante. Les 
dépêches, non de source allemande, mais communiquées par 
le ministre de l'Intérieur, apprenaient que des troupes enne- 

(1) Voir le Temps, 20 août 1870. 



BEAUMONT. 261 

mies semblaient se diriger sur Varennes et Stenay. Palikao 
s'était rendu à la Chambre et, pour relever les âmes, avait 
annoncé un échec des Prussiens contre Verdun. La séance 
législative était depuis longtemps terminée et la nuit était 
tout à fait venue quand le ministre reçut le message de Mac- 
Mahon qui le prévenait de la retraite vers Mézières. Y eut-il 
un conseil, une délibération? Il est malaisé de le croire, tant 
fut précipitée la réponse ! Elle partit de Paris à onze heures du 
soir et fut adressée non à Mac-Mahon, mais à l'Empereur. 
Tout ce qu'un télégramme peut contenir d'affirmations témé- 
raires, d'adjurations violentes, de sophismes passionnés, se 
retrouvait dans la dépêche : « Si vous abandonnez Bazaine, 
mandait le ministre, la révolution est dans Paris, et vous 
serez attaqué vous-même par toutes les forces de l'ennemi. 
Contre le dehors Paris se gardera. Les fortifications sont ter- 
minées. Il me paraît urgent que vous puissiez parvenir rapide- 
ment jusqu'à Bazaine.» La suite du message rassemblaitdans 
un désordre artificieux, moins avec le souci de la vérité 
qu'avec la passion d'une cause à gagner, toutes les nouvelles 
propres à émouvoir le maréchal. «Ce n'est pas le Prince royal 
de Prusse qui est à Châlons, mais un des princes frères du 
roi de Prusse, avec une avant-garde et des forces considérables 
de cavalerie. Je vous ai télégraphié ce matin deux renseigne- 
ments qui indiquent que le Prince royal de Prusse, sentant le 
danger auquel votre marche tournante expose son armée et 
l'armée qui bloque Bazaine, aurait changé de direction et 
marcherait vers le nord. Vous avez au moins trente-six heures 
d'avance sur lui, peut-être quarante-huit. Vous n'avez devant 
vous qu'une partie des forces qui bloquent Metz et qui, vous 
voyant vous retirer de Châlons sur Reims, s'étaient étendues 
vers l'Argonne. Votre mouvement sur Reims les avait trompés 
comme le Prince royal de Prusse. » En terminant, Palikao 
s'appliquait à colorer sous l'invocation du vœu public son 
dessein personnel. « Ici tout le monde a senti la nécessité de 
dégager Bazaine, et l'anxiété avec laquelle on vous suit est 
extrême. » 



262 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



VII 



La dépêche ou plutôt la sommation de Palikao — car on 
ne peut l'appeler d'un autre nom — parvint le 28 août, à une 
heure du matin, au Ghesne. La nature droite de Mac-Mahon 
ne supposait chez autrui ni emportements, ni passions, ni 
subterfuges quand il s'agissait de la patrie. Il ne douta point 
que ce ministre si ardent n'eût des raisons bien décisives pour 
se montrer si péremptoire. Cet art captieux qui triait entre les 
nouvelles, non les plus vraies, mais les plus favorables, 
échappa à sa simplicité. L'esprit de discipline fit le reste. Le 
21 août au soir, le maréchal avait décidé de se diriger sur 
Paris. Le 22 août, il avait résolu de partir pour l'est. Le 27, 
il s'était arrêté à la marche sur Mézières. Sur l'adjuration de 
Palikao, il changerait une quatrième fois, et derechef mettrait 
en route son armée vers la Meuse. 

Il y eut des objections, et très spécialement de l'Empereur. 
Il expédia à Mac-Mahon l'un de ses aides de camp, le général 
de la Moskowa, pour lui représenter que la dépêche ministé- 
rielle ne le liait pas, que le mouvement vers l'est était bien 
dangereux : « J'ai pesé le pour et le contre, répondit triste- 
ment le commandant en chef, et je persiste. » Ces détails onl 
été fournis par le maréchal lui-même, trop droit pour se 
dérober à la responsabilité, trop loyal pour en rejeter même 
une parcelle sur son souverain (1). 

La retraite sur Mézières avait déjà commencé. Les bagages 
du 7 e corps avaient été mis en route dès neuf heures du 
soir. Ceux du 1 er étaient partis à onze heures et avaient atteint 
Mazerny. La cavalerie du 12 e corps avait quitté ses bivouacs 
à deux heures du matin. Le gros du 7 e corps, qui s'était 



(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Mac-Mahon, p. 33. — Voir aussi 
colonel Stoffel, la Dépêche du 20 août 1870, p. 86. 



BEAUMONT. 26.? 



ébranlé bien avant l'aube, venait d'arriver au village des 
Quatre-Champs. Surles contre-ordres, on rétrograda. Mais une 
extrême confusion naquit par la difficulté de rallier les con- 
vois ou détachements, déjà engagés dans une direction op- 
posée. Un temps affreux accrut les embarras. Puis les soldats, 
déconcertés par cette marche oscillatoire, sentaient s'évanouir 
ce qui restait de confiance (1). 

Les ordres — j'entends les ordres nouveaux — prescrivaient 
que, dans cette journée du 28, le 1 er corps atteignît le Chesne, 
le 12 e la Besace, le 7 e Nouart, le 5 e Beauclair (2). C'était bien 
décidément la direction de l'est. Les deux premiers accom- 
plirent l'étape sans encombre. Mais le 7 e corps, arrêté par 
l'attente de ses bagages, privé de distributions régulières, 
retardé par les mauvaises routes, dut faire halte à Boult-au- 
Bois. Quant au 5 e corps, il cheminait en avant et à la droite 
de l'armée, tout à proximité des colonnes ennemies. Il était 
en marche quand une dépêche de Mac-Mahon l'invita à se 
hâter, « Il est de la plus haute importance, mandait le maré- 
chal à Failly, que nous passions la Meuse le plus tôt possible; 
poussez ce soir dans la direction de Stenay aussi loin que vous 
pourrez. Nous marchons surMontmédy pour délivrer le maré- 
chal Bazaine. » Par un message subséquent, Failly fut avisé 
que le général Douay était, en cas de besoin, mis à sa dispo- 
sition (3). Mais Douay, avec ses troupes fatiguées, se jugea 
incapable d'appuyer son collègue. En cette occurrence, le 
commandant du 5 e corps craignit de se heurter à des forces 
supérieures. Loin d'atteindre Stenay, il ne gagna même pas 
Beauclair, but primitif de la marche. Inclinant un peu vers le 
nord, il établit bien tard dans la soirée l'une de ses divisions 
à Bois-des-Dames et le reste de son corps à Belval (4). 

Cette ligne de la Meuse que Mac-Mahon brûlait désormais 



(1) Journal des opérations du i cr corps, par le commandant Corbin, sous- 
chef d'état-major du 1 er corps. — Voir aussi Bibesco, Belfort, Reims, Sedan, 
p. 70 et suivantes. 

(2) Voir à l'appendice carte n° 4. 

(3) Voir général de Failly, Opérations et marche du 5 e corps, p. 39. 

(4) Voir a l'appendice carte n° 4. 



£<U HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

d'atteindre, les Allemands la tenaient déjà et, de toute façon, 
Failly fût arrivé tardivement. Dès la veille, les Saxons s'étaient 
montrés à Dun et, dans l'après-midi, avaient jeté leurs avant- 
gardes vers Stenay. Le 28, ils occupaient ces deux points, 
tandis que la Garde s'élevait jusqu'à Bantheville et le IV e corps 
jusqu'à Montfaucon. Au sud, entre la Meuse et l'Aisne, s'éten- 
daient les Bavarois. Le long de cette dernière rivière remon- 
tait le gros de la III e armée, c'est-à-dire le V e corps, le XI e corps, 
les Wurtembergeois. La cavalerie s'intercalait entre nos co- 
lonnes et occupait, sur nos flancs, sur nos derrières, les posi- 
tions que nous venions de quitter. On la vit dans cette journée 
du 28, à Vouziers, à Grandpré; elle lança même ses patrouilles 
jusqu'à Voncq où, sous le prétexte de quelques coups de feu 
tirés des maisons du bourg, le village fut incendié, et plusieurs 
habitants inoffensifs massacrés. 



VIII 



Mac-Mahon venait d'établir son quartier général à Stone. 
C'est là qu'il apprit, dans l'après-midi du 28, que les Alle- 
mands l'avaient devancé sur la Meuse, que Stenay était au 
pouvoir de l'ennemi. L'information était grave. Pour gagner 
Met7, il y avait deux routes, celle de Verdun, celle de Mont- 
médy : en déviant de Ghâlons vers Reims, en nous élevant 
vers le nord-est, nous avions depuis longtemps perdu la route 
de Verdun : l'occupation de Stenay venait de nous ravir la 
route directe de Montmédy. 

Un argument décisif s'ajoutait à tous ceux qui conseillaient 
la retraite. Il ne semble pourtant pas que Mac-Mahon ait de 
nouveau songé à rétrograder. En recevant pendant la nuit le 
premier télégramme de Palikao, il avait dit, en montrant la 
direction de l'est : « On veut que nous allions nous faire tuer 
là-bas; il faut obéir (l). » Une dépêche itérative, plus impé- 

(1) Colonel Rousset, la Guerre de 1870, t. II, p. 210. 



BEAUMONT. 265 

rieuse encore que la première, lui était, dans la journée, 
arrivée de Paris : « Au nom du conseil des ministres, lui 
mandait Palikao, je vous demande de porter secours à 
Bazaine, en profitant des trente heures d'avance que vous avez 
sur le Prince royal de Prusse (1)» Donc, Mac-Mahon, funeste 
par excès de discipline autant que d'autres par excès d'indé- 
pendance, poursuivrait sa marche. Seulement il la modifie- 
rait; ce serait une retouche de plus dans un plan dont on 
renonce à compter les variations. 

En descendant la Meuse, on trouvait en aval de Stenay un 
pont de pierre, celui de Mouzon; puis à Remilly, un ponton 
qui, placé en travers de la rivière, servait d'ordinaire aux 
habitants (2). Le maréchal résolut d'utiliser ces deux moyens 
de passage. La rivière franchie, il gagnerait Garignan et, 
remontant le cours de la Ghiers, essaierait d'atteindre Mont- 
médy. Une prévoyance, même médiocre, suffisait à montrer 
les dangers de cette évolution, et ces dangers n'auraient pas 
manqué de frapper Mac-Mahon s'il n'eût volontairement 
fermé les yeux pour échapper aux tentations de la désobéis- 
sance. Le crochet de Garignan était un nouveau retard, dans une 
marche qui ne vaudrait que par la rapidité. Un autre péril 
plus terrible naîtrait des lieux mêmes où on allait s'aventurer. 
On cheminerait, à partir de Garignan, sur une longue bande 
de terre, entre la frontière belge qui limiterait nos pas et 
l'ennemi qui nous enserrerait. En cette occurrence, tout serait 
source de catastrophe, soit qu'un recul nous refoulât sur la 
terre étrangère, soit qu'un combat livré contre des forces 
supérieures devînt défaite; soit que la défaite elle-même 
devînt, faute de ligne de retraite, captivité. 

Les ordres partirent dans la soirée. Le 1 er corps gagnerait 
le 29 Raucourt, et, le 30, franchirait la Meuse à Remilly. Le 



(1) Papiers des Tuileries, t. I er , p. 430. 

(2) Journal des marches du 1 er corps, par le commandant Corbin, sous-chef 
d'état-major général. — Il y avait en outre, à trois kilomètres en aval de 
Remilly, c'est-à-dire près de Bazeilles, le pont du chemin de fer de Sedan à 
Carignan. Soit oubli, soit crainte d'allonger la marche, Mac-Mahon ne s'en 
servit pas. 



266 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

12 e corps se dirigerait vers Mouzon et, dès le 29, s'établirait sur 
la rive droite du fleuve. Le 7 e corps coucherait le 29 à la Besace 
et, le lendemain, passerait la rivière à la suite du 12 e corps. 
Quant au commandant du 5 e corps, il avait été invité, dans 
l'après-midi du 28, à se hâter vers Stenay. Dans la nuit du 28 
au 29, un officier d'état-major lui fut expédié avec des ordres 
contraires. Le général, au lieu de s'orienter vers Stenay, 
dévierait vers le nord et camperait à Beaumont; de là il se 
porterait vers Mouzon et y effectuerait, lui aussi, son pas- 
sage (1). 

Des quatre corps de Mac-Mahon, le 1 er et le 12 e chemine- 
raient à la gauche de l'armée, à une certaine distance de l'ad- 
versaire ; aussi exécuteraient-ils sans trop d'à-coups les pres- 
criptions du maréchal. Tandis que l'étape du 29 amenait le 
1 er corps à Raucourt, le 12 e atteignait de bonne heure Mouzon. 
De ce côté, la rive était encore libre; et les troupes du général 
Lebrun, précédées de la division de cavalerie Margueritte, 
franchirent la Meuse sans obstacle. — Le 7 e corps fut moins 
heureux : la confusion, née des contre-ordres de la veille, avait 
jeté dans les colonnes un désarroi non encore réparé ; on mar- 
chait sous l'œil même des vedettes ennemies, et à l'aube 
nos cavaliers s'étaient sabrés avec les cavaliers prussiens : les 
habitants, les gardes forestiers annonçaient que les Allemands 
occupaient les bois de Dieulet. De là des alertes, des station- 
nements où se consuma une partie de la journée. Il était cinq 
heures du soir quand les têtes de colonnes atteignirent le vil- 
lage d'Oches. Pour gagner Stone et de là la Besace, il y avait dix 
kilomètres, en un chemin montueux, resserré, favorable aux 
embûches : les attelages du convoi étaient exténués et pareil- 
lement les hommes. Craignant les surprises, redoutant un sur- 
croît de désordre, le général Douay se résigna à établir en ces 
lieux son campement. Ainsi s'arrêta à mi-chemin la marche 
du 7 e corps. — Pendant ce temps, Failly, avec le 5 e corps, 
subissait de bien plus graves retards. 

L'ordre de se diriger sur Beaumont avait été confié au 

(1) Voir à l'appendice carte n° 4. 



BEAUMONT. 267 

capitaine de Grouchy. Cet officier avait longtemps cherché 
dans la nuit les bivouacs du général de Failly. Vers trois 
heures du matin, une patrouille ennemie lavait capturé, lui 
et ses papiers. Ne connaissant que ses instructions de la veille 
qui lui prescrivaient de gagner la Meuse au plus vite et en 
ligne droite, Failly s'était mis en route vers Test, non d'ail- 
leurs en grande hâte, car il n'était parti qu'à dix heures du 
matin. A peine avait-il quitté ses campements qu'il essuya le 
feu des Saxons postés sur les hauteurs de Nouart. Le combat 
se traîna pendant plusieurs heures, sans grande intensité, 
sans grand résultat non plus; car les Allemands jugeaient 
encore prématurée l'offensive, et les Français ne songeaient 
qu'à poursuivre leur route. C'est à ce moment que survint le 
lieutenant-colonel Broyé, aide de camp du maréchal. Il por- 
tait avec lui le double du message qui enjoignait à Failly de 
se porter vers le nord, c'est-à-dire vers Beaumont, puis vers 
Mouzon. Il fallut modifier l'ordre de marche sous le feu de 
l'ennemi, qui heureusement s'éteignait. Le chemin n'était pas 
long : treize à quatorze kilomètres à peine; mais sans avoir 
beaucoup marché, les troupes étaient fatiguées par les tour- 
noiements perpétuels, les tirailleries, les alertes. Puis tout 
devenait difficile par le désarroi qui naissait de perpétuels 
changements. Le jour diminuait déjà quand on se mit en 
route vers Beaumont. 

Telle fut, parmi les nôtres, la journée du 29 août. Tout 
prospérait pour nos ennemis. D'après leurs combinaisons 
primitives, ils avaient calculé que l'armée de Ghâlons, en 
marche vers Bazaine, ne pourrait être arrêtée au passage de 
la Meuse, mais seulement à l'est de la rivière. Notre lenteur 
dépassant leurs prévisions, ils s'étaient peu à peu affermis 
dans l'espoir de contenir l'adversaire sur la rive gauche du 
fleuve. Dans la journée du 28, on avait, au quartier général du 
Roi, redouté un grand mécompte. Des rapports de la 6 e division 
de cavalerie annonçaient que les Français venaient d'évacuer 
Vouziers et de se porter vers le nord. A cette nouvelle, M. de 
Moltke avait tremblé que sa proie n'échappât. Les informa- 
tions subséquentes avaient dissipé les craintes : les troupes. 



268 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

françaises avaient été vues à Bar, à Harricourt : le soir, une 
longue ligne de feux dénonça leur présence à Bois-des- 
Dames. Plus de doute : après un recul, Mac-Mahon s'était 
replacé lui-même sur le chemin où ses adversaires comptaient 
l'écraser. 

Moltke avait établi son quartier général à Clermont-en- 
Argonne. Le 29, il le porta à Grand-Pré. Ce qu'il savait de ses 
propres troupes complétait ses espérances. Chaque heure 
rapprochait les effectifs naguère éparpillés. Dans la soirée du 
29 août, Y armée de la Meuse se trouvait à peu près concentrée : 
le XII e corps s'étendait entre Montigny etNouart;la Garde était 
autour de Buzancy ; le IV e corps se partageait entre Remonville 
^t Bayonville. Les Bavarois avaient leur I er corps à Somme- 
rance, leur II e corps à Cornay. Quant au gros de X armée du 
Prince royal, il n'était plus qu'à une marche en arrière : le 
V* corps et les Wurtembergeois arrivaient à Grand-Pré, le XI e 
à Monthois ; le VI e corps, un peu plus au sud, atteignait Vienne- 
le-Château. Les 5 e et 6 e divisions de cavalerie occupaient 
Vouziers, Voncq, et se prolongeaient jusqu'à Attignv. Toutes 
ces masses, rétrécissant le cercle, intercepteraient aux Fran- 
çais toutes les routes. Seule, une voie resterait libre, celle de 
Mézières; mais pour combien de temps? 

Jusque-là, M. de Moltke s'était refusé à l'offensive, jugeant 
la concentration incomplète. L'heure lui parut venue de 
rechercher l'ennemi et de l'aborder. Sur ces entrefaites, les 
dépêches saisies sur le capitaine de Grouchy, en le fixant sur 
le plan de l'adversaire, lui permirent de préciser ses propres 
mouvements. De ces dépêches il semblait résulter que l'armée 
de Mac-Mahon s'efforçait de gagner la Meuse en aval de 
Stenay : le passage une fois accompli, elle essaierait sans 
doute de se glisser entre la Chiers et la frontière belge pour 
atteindre Montmédy. Dans la soirée du 29, deux officiers 
d'état-major, envoyés en reconnaissance, rapportèrent des 
renseignements qui confirmaient ces conjectures : les Fran- 
çais avaient été vus à Saint-Pierremont, et sur le chemin de 
Beaumont, c'est-à-dire remontant vers le nord-est et tendant 
vers la Meuse. Il n'y avait pas de temps à perdre si l'on vou- 



BEAU MON T. 269» 

lait atteindre l'adversaire tandis qu'il était encore sur la rive 
gauche du fleuve. A onze heures du soir, M. de Moltke rédi- 
gea l'ordre général pour le lendemain : « Toutes les nouvelles 
reçues aujourd'hui, disait-il, s'accordent à montrer que l'en- 
nemi se trouvera demain matin avec ses forces principales 
entre Beaumont et le Ghesne. Sa Majesté prescrit de l'atta- 
quer. » A cet effet, l'armée du prince de Saxe « franchirait à 
dix heures la ligne Beauclair-Fossé en se dirigeant sur Beau- 
mont» . La III e armée, rompant de honne heure, dirigerait son 
aile droite sur Beaumont par Buzancy, et se tiendrait prête à 
appuyer avec deux corps l'offensive du prince royal de Saxe. 
Le Roi, se rapprochant du théâtre des opérations, quitterait 
Grand-Pré et s'établirait à Buzancy (1). 



IX 



Cette petite ville de Beaumont sur laquelle s'abattrait,, 
douze heures plus tard, l'armée du prince de Saxe, voyait 
refluer vers elle, en cette soirée du 29 août, les troupes du 
5 e corps. Elles s'avançaient péniblement, se guidant mal à 
travers l'obscurité, et marchant d'une marche machinale et 
comme engourdie. Faute de distributions régulières, la plu- 
part des hommes n'avaient point mangé, et les chevaux pas 
davantage. On était sur pied depuis le matin, en un état 
d'alertes continuelles qui n'avaient permis aucune halte répa- 
ratrice, et les seuls arrêts avaient consisté en d'énervants sta- 
tionnements. Chemin faisant, un assez grand nombre de traî- 
nards, soit excès de fatigue, soit démoralisation, avaient 
abandonné les rangs. Les bois, les ténèbres, les brusques 
vallonnements de cette région accidentée provoquaient par 
intervalles un frisson de terreur, et sous cette impression les 



(1) Voir Correspondance militaire du maréchal de Moltke, t. I er , p. 333- 

334. 



270 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

âmes s'éveillaient en sursaut, puis elles se repliaient de nou- 
veau dans un morne accablement. A l'approche du bourg, les 
officiers, dirigeant de leur mieux leurs soldats, firent dresser 
les tentes, et bientôt tous s'affaissèrent en cette sorte d'in- 
différence hébétée qui n'aspire qu'au repos. 

Il y avait des grand'gardes, mais placées à trop courte dis- 
tance pour rien voir ou rien défendre. Plusieurs bataillons en 
retard n'atteignirent les campements que bien avant dans la 
nuit. L'arrière-garde, qui se composait de la brigade de Maus- 
sion, ne rallia le reste du corps d'armée qu'entre quatre et 
cinq heures du matin. Déjà l'aube éclairait les bivouacs tout 
endormis. A sept heures, Mac-Mahon arriva. Sa grande préoc- 
cupation était de ne pas perdre un instant pour gagner la 
Meuse. A l'exhortation d'aller vite, Failly, soucieux et agité 
plutôt qu'inquiet, répondit en invoquant l'extrême lassitude : 
il ne pouvait, disait-il, se remettre en route avant midi ou 
midi et demi. Sur cette réplique, le maréchal n'insista pas. 
S'éloignant de Beaumont, il se hâta vers les bivouacs du 
7 e corps. A Félix Douay comme à Failly, il voulait commu- 
niquer sa pensée dominante qui était de franchir au plus tôt 
Ja rivière. 

A neuf heures, les généraux, les chefs de service furent 
convoqués. Les rapports ne signalèrent rien d'inquiétant. 
Autour des bivouacs, les soldats, un peu réconfortés par le 
repos, un peu ranimés par le retour du beau temps, circulaient 
en toute liberté, cherchant des vivres. Les ressources du 
bourg étant insuffisantes, beaucoup s'aventurèrent jusqu'aux 
villages voisins, jusqu'à Létanne et même jusqu'à Pouilly. Les 
chevaux d'artillerie (non quelques-uns, mais tous à ce qu'on 
assure) furent menés à l'abreuvoir. On nettova les armes, on 
fit sécher les vêtements. Les habitants, fort émus de tous les 
bruits répandus la veille, se sentaient rassurés par cet aspect 
tranquille ; avec curiosité ils contemplaient ces scènes de la vie 
militaire, et l'un d'eux en devait plus tard fixer le tableau (1). 



(1) Voir i Armée de Mac-Mahon à la bataille fie Beaamont, par M„ l'abbé 
Defourisy, p. 91 et suiv. 



BEAUMONT. 271 

Ce fut en cet oubli de la prudence la plus vulgaire que se 
prolongea la matinée. Pourtant la vigilance, commandée par 
la proximité de l'ennemi, l'était aussi par les lieux mêmes où 
l'on campait. 

Beaumont, bâti au confluent de plusieurs routes, est situé 
à trois kilomètres à l'est de la Meuse et à neuf kilomètres au 
sud du pont de Mouzon (1). Quand on y accède en venant de 
l'est, la petite ville semble étagée sur une colline : de là sans 
doute son nom. Ce n'est qu'une apparence; car elle est do- 
minée de tous côtés, hormis du côté de l'orient, où un ruisseau, 
longeant la route de Létanne, creuse une petite vallée et va 
se perdre dans la Meuse. Au sud du bourg se développe une 
ligne de hauteurs qui naissent presque aux dernières maisons 
et s'élèvent doucement pendant un espace de près de deux 
kilomètres, avec un aspect dénudé. A cette distance se 
montrent, au milieu de bouquets d'arbres, plusieurs fermes, 
la Petite-Forêt, la Maison-Blanche, Beauséjour, la Tuilerie, 
la Bellevolée, et beaucoup plus loin vers l'est la Belle-Tour. 
Puis, avec les derniers vergers des fermes se confond la lisière 
de grands bois qui, s'étendant en arc de cercle, forment 
autour de Beaumont un vaste rideau de futaies et de taillis. 
Ces bois, désignés dans le pays sous le nom de bois de Som- 
mauthe, du Petit-Four, du Pont-Gérache, du Petit-Dieulet, 
permettraient à l'ennemi venant du sud de dérober sa marche 
jusqu'à proximité de nos camps. En outre, les fermes, si nous 
ne les occupions fortement, lui fourniraient de solides points 
d'appui. — Tel était l'aspect vers le midi. Du nord-ouest au 
nord-est se développaient pareillement des hauteurs, et 
même d'un relief plus accusé. De ce côté, point de forêts, au 
moins dans le voisinage immédiat : au centre une large 
chaussée montant toute droite dans la direction de Mouzon; 
à gauche de la chaussée une grande ferme, la ferme de la 
Harnoterie; à droite, sous le nom de côte Sainte-Hélène, la 
continuation des collines : celles-ci surplombaient le village 
de Létanne, se redressaient en approchant de la Meuse, puis 

(1) Voir à l'appendice carte n° 5. 



272 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

s'abaissaient en pente brusque jusque vers le fleuve. — Que 
si Ton portait les regards encore plus au nord, on pouvait voir 
la chaussée s'élevant jusqu'au sommet du plateau : laissant à 
droite la ferme de la Sartelle, à gauche le village d'Yoncq, 
elle coupait l'une des lisières du bois de Givodeau; puis, com- 
mençant à descendre, elle passait à l'est de la fonderie de 
Grésil et du Mont-de-Brune, à l'ouest du village de Ville- 
montry et de la ferme de Givodeau; enfin, elle rejoignait une 
ancienne voie romaine et, s'engageant dans un long faubourg, 
atteignait le pont de pierre au delà duquel est assise la petite 
ville de Mouzon. 

Un court examen des lieux suffisait à montrer le danger 
des campements choisis par Failly. La prudence eût exigé 
que vers le sud on surveillât les bois, qu'on occupât les 
fermes en avant des bois. Quant aux campements, le seul 
moyen de les assurer eût été de les installer au nord du bourg : 
de là, on pourrait, en cas d'attaque, ou accepter la bataillé 
en de bonnes conditions, ou se dérober vers Mouzon et hâter 
le passage. Aucune de ces précautions n'avait été prise. La 
plus grande partie des bivouacs étaient répartis au sud de la 
petite ville. Une brigade seulement, la brigade de Maussion, 
arrivée la dernière, s'était établie sur les collines du nord- 
ouest. L'excuse était l'excès de la fatigue. Les régiments, arri- 
vés en pleine obscurité et brisés de lassitude, s'étaient laissés 
choir où ils avaient pu s'arrêter. 

Au milieu de la nuit, le prince de Saxe avait reçu les ins- 
tructions du grand quartier général. En deux ordres succes- 
sifs transmis à trois heures et à six heures du matin, il avait 
réglé la marche de ses colonnes. Le IV e corps, sous le com- 
mandement du général d'Alvensleben I er , serait chargé du rôle 
principal ; il porterait vers Beaumont ses deux divisions, l'une, 
la 7 e , par Belval et le bois du Petit-Dieulet; l'autre, la 8 e , 
par Belle-Tour. A droite, les Saxons du XII e corps se dirige- 
raient, eux aussi, vers Beaumont, partie par la grande route 
de Stenay, partie par la forêt de Dieulet. A gauche la Garde 
demeurerait en position d'attente à l'ouest de Nouart. Le 
Prince royal soutiendrait l'action avec les Bavarois. — A 



BEAUMONT. 273 

l'heure où nos soldats harassés secouaient leur sommeil tardif, 
les Prussiens d'Alvensleben commençaient donc leur mouve- 
ment. Les voies forestières, très raboteuses et détrempées par 
les pluies précédentes, gênèrent fort l'artillerie. Puis l'un des 
chemins indiqués sur les cartes n'existait p^s. Ce qui se per- 
dait par le retard se regagnait, et au delà, par la sécurité, 
les fourrés dissimulant la marche. En tête de la 8 e division, 
un escadron de hussards et une compagnie des chasseurs de 
Magdebôurg formaient l'extrême avant-garde. On déboucha du 
taillis et avec toutes sortes de précautions traîtresses on se 
glissa jusqu'à l'une des fermes, celle de la Petite-Forêt. D'une 
hauteur voisine, on put distinguer les camps du 5 e corps : il 
y en avait un tout près, au sud de Beaumont; puis un autre 
au nord-ouest. D'après les instructions du général en chef, 
le général de Schœler, commandant la 8 e division, devait 
attendre, pour prononcer son attaque, l'arrivée des autres 
colonnes. Mais, sur les rapports des éclaireurs, il se persuada 
que sa présence ne pourrait être plus longtemps cachée. 
Jugeant alors que les bénéfices de la surprise dépasseraient 
les avantages d'une plus grande concentration, il résolut de 
précipiter le combat. 

L'un des principaux soucis des Prussiens était d'empêcher 
qu'aucun habitant des fermes, dévalant les pentes, ne volât 
au camp français et ne dénonçât l'ennemi. En dépit de la 
surveillance étroite et de la terrible consigne deux femmes, 
au péril de leur vie, réussirent à s'échapper, descendirent 
dans Beaumont, donnèrent l'alarme. Un cultivateur qui venait 
de vendre du bétail pour la subsistance de l'armée prévint 
aussi, si je suis bien informé, l'un des sous-intendants, et 
celui-ci transmit le renseignement au commandant en chef. 
Mais aucune information ne troublerait l'incroyable sécurité. 

L'éveil fut le canon. L'artillerie de l'avant-garde s'était 
mise en batterie entre la Petite-Forêt et la Maison-Blanche. 
Au clocher de Beaumont midi venait de sonner. Tout à coup 
entre les arbres un petit nuage blanc creva, suivi. d'un autre. 
Puis, en avant des bois, toute la ligne se couronna de feux. 

Dans nos camps, le désarroi fut indescriptible. Après trente- 

T. VII. 18 



2-74 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

trois années, on en retrouve l'impression toute vivante quand, 
en parcourant le lieu du combat, on recueille les récits des 
villageois terrifiés. Bien que l'heure du départ approchât, tout 
reposait encore. Seule, la brigade de Maussion, qui devait 
former lavant-garde, levait son bivouac pour marcher sur 
Mouzon. A la voix du canon, les hommes se précipitent aux 
faisceaux, les cavaliers cherchent leurs chevaux, les conduc- 
teurs essaient d'atteler les pièces. On se croise, on s'appelle, on 
crie, on vocifère. Quelques-uns s'agitentsans avancer; d'autres 
semblent immobilisés parla stupeur. Un certain nombre d of- 
ficiers, qui se reposaient dans les maisons du bourg, appa- 
raissent sur le seuil des portes, achèvent de s'armer et, dans 
une hâte éperdue, se portent vers les camps. Le désordre s'ac- 
croît par l'effarement des habitants qui tournoient de tous 
côtés en quête d'asile. 

Quand un peu de discipline eut régularise cette confusion, 
on vit revivre non chez tous — car la panique ou la faiblesse 
eut sa part — mais chez un grand nombre, la belle énergie de 
la race française. La Relation officielle prussienne porte elle- 
même le témoignage de ce courageux et prompt réveil. Les 
chasseurs de Magdebourg avaient une de leurs compagnies 
près de la Petite-Forêt; les autres compagnies venaient de 
sortir des bois. Lorsque le bataillon voulut s'avancer en ter- 
rain découvert, une grêle de balles atteignit les agresseurs. 
C'était la première riposte des Français. Les camps situes 
au sud de la ville n'étaient guère qu'à un kilomètre des 
fermes. Rapidement, quelques chefs résolus avaient rallié 
leurs soldats, et ceux-ci, formant d'épaisses lignes de tirail- 
leurs, forçaient déjà l'adversaire à s'arrêter. Les chasseurs 
plient; quant aux hommes des batteries d'avant-garde, ils 
sont réduits à deux ou trois par pièce. Nos fantassins se 
portent sur la Petite-Forêt. Pendant ce temps, notre artillerie 
parvient à s'établir au nord de Beaumont, et ses obus viennent 
frapper à la lisière des bois les colonnes prussiennes. 

Ce ne fut qu'un éclair de fortune. Les renforts arrivent 
aux assaillants. Ce sont d'abord les batteries de l'artillerie de 
corps qui débouchent des taillis. Puis le régiment d' infanterie 



BEAUMONT. 275 

de Thuringe vient appuyer la première ligne de combat. Le 
gros de la 8 e division presse sa marche à travers les fourrés. 
Un peu plus à l'est, la 7 e division se rapproche de la ferme 
de Belle-Tour. 

Sous la poussée de ces troupes nouvelles, les Français s'ar- 
rêtent; puis, commençant à fléchir, cèdent le terrain gagné. 
Les Prussiens occupent solidement les fermes, y installent 
leur artillerie. De notre côté, les officiers s épuisent en 
efforts: les uns essaient de maintenir leurs hommes; les 
autres tâchent de porter en avant les fractions qui, plus 
lentes à se former, débouchent seulement des bivouacs. 
C'est à ce moment qu'est frappé à mort le colonel de 
Béhagle, du II e de ligne. Dans le même temps tombent griève- 
ment blessés le colonel Berthe, du 86 e ; le commandant Lac- 
vivier, du 46 e . Plus éprouvé encore, le 68 e perd quatre de ses 
officiers supérieurs. Mais l'intensité du tir ennemi fournit un 
prétexte à la faiblesse et déconcerte la bravoure elle-même. 
Mettant à profit leurs avantages, les Prussiens décident une 
offensive générale et descendent du plateau. Les camps sont 
abordés, au sud, à lest, au sud-ouest. Groupés autour de 
leurs chefs, bon nombre de braves soldats prolongent la 
résistance. L'énergie de ces efforts est attestée par les Prus- 
siens eux-mêmes, qui ont accusé, pour certains de leurs 
bataillons, une perte du quart de l'effectif (1). Par malheur, 
une sorte de panique entraîne en arrière tous ceux qui n'ont 
pu dominer l'émotion de la surprise; d'autres, après s'être 
un instant ressaisis, subissent à leur tour la contagion de la 
peur. Les camps sont emportés : tentes, bagages, matériel, 
blessés eux-mêmes, tout tombe aux mains de l'adversaire. 
Encore quelques engagements opiniâtres sur la route de 
Stenay. Puis les Prussiens gagnent Beaumont, enveloppent 
la petite ville et, soit aux abords du bourg, soit sur la route 
de Létanne, ramassent par bandes les prisonniers. 

Il était deux heures. En dépit d'un début heureux et 



(1) La Guerre franco-allemande, rédigée par la section historique du grand 
at-major prussien, t. II, p. 999. 



2*76 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

d'actes héroïques, un plein succès avait couronné la sur- 
prise. Cependant, au nord de Beaumont, s'étendait la ligne 
des coteaux qu'on a déjà décrits et qui, montant en pente 
douce jusqu'à une assez grande élévation, s'infléchissaient 
sur l'autre versant vers la plaine basse de Mouzon. Ces hau- 
teurs, emplacement naturel pour les soldats du 5 e corps, et 
que par malheur une seule brigade avait occupées, offri- 
raient aux troupes vaincues une position favorable. Là Failly 
pourrait raffermir ses bataillons ébranlés, rassembler son 
artillerie et, grâce à la situation dominante, contenir l'en- 
nemi. C'est ainsi qu'au premier combat, si rapidement 
dénoué, allait succéder, non plus au sud, mais au nord de 
Beaumont, un second combat entre les Français, jaloux 
d'assurer leur retraite, et les Allemands, acharnés à l'entière 
destruction. Ce combat, se subdivisant lui-même en enga- 
gements successifs et se portant comme par échelons du 
sud au nord, ne finirait que sous les ténèbres du soir dans le 
faubourg de Mouzon. 

L action, bien que fort courte, avait été si vivement menée 
que les soldats d'Alvensleben, déjà lassés d'une longue étape, 
avaient besoin de reprendre haleine : de là, après la conquête 
de Beaumont, une courte accalmie. Cette trêve permit aux 
Français de se rallier, de reformer leurs unités confondues. 
Mais pour la prolongation de la lutte, les ordres de Moltke 
avaient par avance assuré les renforts. Tandis que le IV e corps 
achevait de resserrer ses bataillons, les Saxons arrivaient du 
côté de Stenay, et du côté de Sommauthe les Bavarois du 
I er corps. 

Des croisements de colonne, le passage de bas-fonds maré- 
cageux, les difficultés des chemins forestiers avaient fort 
retardé les Saxons. Vers deux heures seulement on les vit 
poindre au sud-est de Beaumont; les plus proches redescen- 
daient les pentes qui s'abaissent vers Létanne, les plus éloi- 
gnés débouchaient des taillis près d'une ferme qu'on appe- 
lait la ferme de Wamme. — Tout à l'opposé, c'est-à-dire au 
sud-ouest, cheminaient les Bavarois. Ils étaient en route 
depuis l'aube, ayant eu à fournir une très longue marche. 



BEAUMONT. 277 

Conmic ils s'engageaient dans la forêt de Sommauthe, ils 
avaient entendu la canonnade. Aux détonations, un de leurs 
généraux, le général Schuhmaker, s était porté au delà des 
bois et avait gravi un mamelon d'où se découvrait le pays 
environnant. Un officier du IV e corps l'y avait rejoint et 
l'avait supplié de se hâter : les Bavarois, disait-il, pourraient, 
en se portant vers la droite française, décider de la journée. Et 
il montrait comme objectif au général, à l'ouest de Beaumont, 
une ferme qu'on appelait la ferme de la Thibaudine, et plus 
au nord la ferme de la Harnoterie. 

Déjà les batteries saxonnes et bavaroises, devançant les 
colonnes, s élançaient au trot, les unes sur la route de 
Stenay, les autres à travers les bois de Sommauthe. Successi- 
vement, elles s'établirent à côté de celles du IV e corps. 
Bientôt, sur les collines récemment conquises, elles for- 
meraient un vaste arc de cercle, au sud-est, au sud, au 
sud-ouest de Beaumont. On en compterait jusqu'à 25 : 
10 saxonnes, 12 prussiennes, 3 bavaroises. De leurs feux 
elles battraient tous les nouveaux emplacements français, 
depuis la ferme de la Harnoterie jusqu'aux coteaux qui 
dominent Létanne. 

Des hauteurs où il avait essayé d'enrayer la fuite, Failly 
pouvait voir les chemins qui se remplissaient d'ennemis. 
Son artillerie, postée à droite et à gauche de la chaussée 
de Mouzon, changeait fréquemment ses positions dans l'es- 
poir de compenser, par un surcroît d'activité et de dévoue- 
ment, la triple infériorité du nombre, de la portée, de la 
précision. Sous sa protection se ralliaient, tant bien que 
mal, les troupes refoulées. Combien ne seraient pas impuis- 
santes ces faibles ressources quand l'artillerie allemande 
aurait complété la ligne de ses bouches à feu, quand les 
fantassins saxons et bavarois auraient renforcé les bataillons 
prussiens ! Cependant les autres corps français , soit en 
marche, soit en stationnement, n'étaient qu'à une faible 
distance, qui variait entre dix et dix-huit kilomètres. Tandis 
que les secours affluaient à l'adversaire, Failly demeurerait-il 
isolé? 



27« HISTOIRE DU SKCOND EMPIRE. 

C'est ici le lieu de rechercher quelle fut, eu cette journée 
de Beaumont, la condition des 1 er , 7 e , 12 e corps. 

A Faune le 1 er corps avait quitté ses bivouacs de Raucourt. 
Pour lui comme pour le reste de l'armée, l'ordre était de 
franchir la Meuse au plus vite. A sept heures, les têtes de 
colonnes avaient atteint près de Remilly les rives du fleuve. 
Aussitôt on avait commencé le passage. Pour l'accélérer, le 
génie se mit à construire, à côté du pont, une passerelle pour 
1 infanterie. Si nous en croyons les témoins les plus sûrs, 
l'opération se poursuivit avec un entrain confiant qui con- 
trastait avec l'abattement des jours précédents : la Meuse 
passée, disait-on, on serait le lendemain à Montmédy, qua- 
rante-huit heures plus tard bien près de Bazainc. Vers le 
milieu du jour, les troupes, transportées en grande partie sur 
la rive droite, se déroulèrent, sous un ciel radieux, dans les 
magnifiques prairies qui s'étendent entre la Meuse et la 
Ghiers (1) . Soudain le canon retentit : on prêta l'oreille ; le 
bruit venait du sud-est. Ducrot resserra ses régiments et 
envoya un aide de camp vers Mac-Mahon pour k demander 
si on avait besoin de lui » . Au bout d'une demi-heure, l'offi- 
cier transmit à son chef un billet écrit au crayon : il venait, 
disait-il, de rencontrer l'Empereur, qui lui avait dit que tout 
allait bien (2). Sur ce mot, Ducrot se rassura. L'objectif de 
1 étape était Carignan. Les ordres étaient positifs et, sauf évi- 
dente urgence, n'autorisaient pas d interprétation. Vers Cari- 
gnan s acheminait d'ailleurs l'Empereur, et on ne pouvait le 
laisser isolé. La route se continua donc sans déviation, et 
s'acheva sans encombre. On s'était rapproché de Montmédy, 
mais on s'était éloigné du champ de bataille. 

Une plus étrange fatalité pesa sur le 7 e corps. La proxi- 
mité de l'ennemi, la difficulté de vivre, les embarras des 
bagages, une certaine désorganisation générale, avaient 
empêché depuis deux jours qu'on accomplît les étapes pres- 
crites. Le 28, on s était arrêté à Boult-au-Bois au lieu d'at- 

(L) Journal des marches du l et corps, parle commandant Coriun. 
(2) Voir Vie et correspondance du général Ducrot, t. II, p. 40I.-V02. — 
Journal du commandant Corbin, sous-chef d état-major du :1 er corps. 



BEAUMONT. 270 

teindre Nouart; le 29, on avait fait halte à Oches au lieu de 
gagner la Besace.. L'ordre était que le 30 on passât la, Meuse. 
Ce jour-là on avait, suivant l'habitude, pris les armes avant 
l'aube ; mais, suivant l'habitude aussi, le retard des convois et 
divers autres à-coups avaient prolongé les stationnements sur 
place. Il était huit heures, et lavant-garde venait seulement 
de quitter Oches quand était survenu Mac-Mahoii. Avec 
quelque vivacité, il avait gourmande les lenteurs. « Il faut, 
avait-il dit, passer aujourd'hui la Meuse, coûte que conte, 
dussiez-vous abandonner vos bagages. » Il fut décidé que la 
l rc division franchirait la rivière à Mouzon et le reste du corps 
d'armée à Villers, où le génie construisait un pont de bateaux. 
« Vous aurez, ajouta le maréchal, soixante mille hommes sur 
les bras si vous ne passez la Meuse aujourd'hui. » Et sur ce 
mot, il s'éloigna (1). On venait de s'engager dans le long 
défilé de Stone quand vers l'est gronda le canon. Les détona- 
tions s entendaient fort distinctement, car on n'était qu'à dix 
kilomètres de Beaumont, et elles allaient se répétant comme 
autant d'appels au secours. A la pensée d'une bataille si 
proche, toutes les âmes de soldats s'émurent. Douay, avec ses 
officiers, gravit un mamelon près de la route. De là, à l'aide 
dune longue-vue, tout le pays se découvrait. Autant qu'à 
cette distance les objets se pouvaient discerner, Failly sem- 
blait déjà en retraite. Dans le défilé où l'on cheminait, il 
serait malaisé de rassembler les troupes, plus malaisé encore 
de les faire arriver par masses. Les ordres formels, réitérés, 
prescrivaient de gagner la Meuse. Donc, quelque regret qu'on 
en eût, on continua l'étape et l'on descendit de Stone vers 
llaucourt. Le grondement du canon accompagnait la marche; 
mais les détonations, ponctuant le recul de Failly, remon- 
taient de plus en plus de Beaumont vers Mouzon, comme les 
éclats d'un orage qui aurait glissé vers le nord. Ainsi s'avan- 
çait-on parallèlement à la bataille. Pourtant on n'y échappa 
point tout à fait. La l rc division (division Gonseil-Dumcsnil) 
tomba, par suite d'une erreur de route, au milieu des Bavarois.: 

(i) Voir Bibesco, Reims, Belfort, Sedan, p, 95-97, 



'280 HISTOIRE DU SECOM) EMPIRE. 

en dépit des exhortations des chefs, plusieurs compagnies se 
débandèrent, et ce ne fut qu'au prix de pertes sensibles que 
nos régiments parvinrent à se dégager. 

Gomme Ducrot, comme Douay, le général Lebrun, com- 
mandant du 12 e corps, avait entendu le combat. Il avait, la 
veille, franchi la Meuse à Mouzon et campait sur les collines 
de la rive droite. Aux détonations dont le bruit lui arrivait du 
sud, il jugea que le péril de Failly était le sien. Dans cette 
pensée, il prescrivit que la division Grandchamp repassât le 
fleuve ainsi qu'une brigade de la division Vassoigne et la plus 
grande partie de la cavalerie. Puis, mandant auprès de lui 
le général Grandchamp, il lui recommanda de se porter le 
plus loin possible au secours de Failly. « Si vous ne pouvez, 
ajouta-t-il, vous engager bien avant, occupez du moins les 
hauteurs qui, à deux kilomètres d'ici, avoisinent la route de 
Beaumont. » Le général fut en outre autorisé à disposer de la 
réserve d'artillerie. — En exécution de ces ordres, une bri- 
gade d'infanterie, la brigade Villeneuve, fut portée sur la rive 
gauche. Elle y fut suivie par la grosse cavalerie du général de 
Béville. On en était là quand Mac-Mahon survint. Mal ren- 
seigné sur la condition du 5 e corps, le maréchal se persuadait 
que le combat dont il entendait le bruit n'était qu'un combat 
d'arrière-garde : il se souciait peu, en repassant la rivière, de 
se risquer avec la Meuse à dos; une pensée le dominait, celle 
de gagner Montmédv, et il ne voulait rien sacrifiera ce des- 
sein général. Il renvoya dans leurs campements tous ceux qui 
n'étaient pas encore engagés sur le pont. Que resterait-il à 
Failly? Un secours suffisant pour le recueillir à l'entrée de 
Mouzon, non assez efficace pour le sauver. 

Autant faible et lointaine serait l'assistance, autant le péril 
était pressant. Au sud-ouest, les Bavarois s'étaient empares 
de la Thibaudine et, avec le concours des Prussiens, venaient 
de conquérir la Harnoteric. Au sud-est, les Saxons, débou- 
chant de Létanne, s'avançaient le long de la Meuse et mani- 
; festaient l'intention de nous tourner : heureusement la roule, 
fort rétrécie entre les collines et la rivière, gênait leur déve- 
loppement. Tout au .centre, le IV e corps progressait à droite 



liEAUMONT. *281 

et à gauche de la chaussée de Mouzon. Etablies sur les hau- 
teurs, nos pièces avaient, par leur tir, contenu quelque temps 
l'ennemi : voici quelles se retiraient les unes après les autres 
sous l'effrayante supériorité des batteries allemandes. Entre 
Yoncq et la Sarteile était échelonnée notre infanterie, mais 
trop déprimée par la défaite pour qu'on en pût espérer un 
effort d'ensemble. En cette occurrence, la seule ambition 
serait de gagner le soir sans se laisser détruire, d'atteindre 
le pont de Mouzon comme le voulait le maréchal, de mettre la 
Meuse entre l'ennemi et nous. Ainsi pensa le commandant du 
5 e corps. Au nord de la Sarteile, un bois s'étendait qui pro- 
longeait ses lisières à l'ouest de la Chaussée, et à l'est se déve- 
loppait jusque dans le voisinage de la Meuse : c'était le bois 
de Givodeau. Confiant à une forte arrière-garde le soin de 
mettre à profit les fourrés pour arrêter l'adversaire, Failly 
prescrivit que le gros du corps d'armée se repliât sans plus 
tarder vers Mouzon. 

Le bois, avec ses taillis touffus, favoriserait la défense. Les 
défenseurs eux-mêmes étaient solides et résolus. C étaient les 
soldats du 88 e de ligne avec leur vaillant chef, le lieutenant- 
colonel Démange. De nouveau la sombre journée se colora de 
quelques reflets heureux. Quand les Prussiens de la 13 e bri- 
gade veulent aborder la lisière sud de la forêt, ils sont 
accueillis par le feu le plus meurtrier. Les officiers essaient 
d'entraîner leurs troupes; mais l'épaisseur des broussailles 
rend toute direction impossible, et quelques fractions isolées 
réussissent seules à se rejoindre dans les rares éclaircies. 
Longtemps le combat demeure stationnaire. Les premières 
lignes de tirailleurs qui parviennent à déboucher à découvert 
sur la bordure nord se heurtent à l'infanterie et à l'artillerie 
postées sur les hauteurs en avant de Yillemontry. En même 
temps, les Prussiens sont exposés de flanc aux pièces du 
12 e corps qui sont venues prendre position sur la rive droite 
de la Meuse; et ces mêmes pièces infligent des pertes sen- 
sibles aux Saxons qui, venus de Létanne, poursuivent leur 
marche vers le nord. 

Ce n'était qu'un répit. Tandis qu'à lest de la route de 



282 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Mouzon, une partie de la 7 e division prussienne se débat- 
tait péniblement à la lisière des bois, le reste du IV e corps, 
continuant sa marche à l'ouest de la chaussée, fixait définiti- 
vement la victoire. 

Vers quatre heures, la 14 e brigade était arrivée à Test 
d Yoncq. En arrière, la 8 e division, réunie à la Harnoterie, 
s était dans le même temps ébranlée vers le nord. Sur un ma- 
melon entre la route et le ruisseau d'Yoncq, notre artillerie 
tirait encore. Les Prussiens qui, par la jonction de toutes 
leurs forces, avaient acquis, à ce moment de la journée, une 
écrasante supériorité, attaquent le mamelon, l'occupent, 
s emparent de douze bouches à feu, les unes laissées sur 
place, les autres conquises sur les servants. Les soldats de 
Failly se retirent, partie vers la grande route, partie vers la 
fonderie de Grésil. La Fonderie, faiblement défendue, est 
emportée. Puis l'ennemi atteint une éminence qui domine la 
plaine basse et qu'on nomme le mont de Brune. Dans la suite 
des positions échelonnées du sud au nord et successivement 
abandonnées, celle-ci est la dernière. Après une courte 
lutte, la hauteur est conquise. Les Français, définitivement 
refoulés, dévalent les pentes, s'entassent sur une longue route 
toute droite, ancienne voie romaine qui se dirige vers la 
Meuse, et dans une course désordonnée cherchent à gagner 
le faubourg de Mouzon. 

L'ennemi, contenu encore à Yillemontry et à la ferme de 
Givodeau, se répandait comme un torrent dans toute la 
plaine de la Meuse. Il était six heures du soir. Le salut exi- 
geait qu'on gagnât une heure encore jusqu'à ce que la nuit, 
en arrêtant l'adversaire, nous dérobât à une ruine totale. Or 
le 5 e corps n'offrait plus que des débris. La brigade Ville- 
neuve, qui avait combattu en avant de Mouzon et au mont 
de Brune, était elle-même un peu ébranlée. Cependant la bri- 
gade de cuirassiers du 12 e corps, composée des 5 e et 6 e régi- 
ments, avait dans l'après-midi franchi la Meuse et se trouvait 
toute proche. C'est à elle que serait demandé le sacrifice qui 
éloignerait un peu l'ennemi trop pressant. 

Sur l'ordre de Failly, un aide de camp, le commandant 



BEAUMONT. 283 

Haillot, courut à la cavalerie. Il rencontra d'abord le colonel 
du 6 e régiment. Cet officier objecta qu'il ne devait obéissance 
qu'à ses supérieurs directs (I). Refoulant sa surprise, le com- 
mandant se porta aussitôt vers le 5 e cuirassiers, qui avait pour 
chef le colonel de Gontenson. Celui-ci, sans répondre une 
seule parole, fit mettre le sabre en main à ses escadrons et se 
plaça à leur tête. A ce moment les Prussiens, ayant emporté 
le mont de Brune, s'engageaient vers la Meuse à la suite de 
leurs adversaires et menaçaient d'enfoncer toute la droite fran- 
çaise. Avec une ardeur superbe, les cuirassiers se précipitent 
sur le flanc gauche de l'ennemi. C'est contre les fusiliers de 
Magdebourg que fond la masse impétueuse. Les fantassins lais- 
sent approcher les assaillants; puis par une décharge générale 
presque à bout portant, ils jettent parmi eux la mort. Le 
colonel de Gontenson est tué. Les survivants resserrent 
leurs rangs, essaient de renouveler l'effort, et avec une valeur 
à laquelle l'ennemi a rendu plus tard un éclatant hommage. 
Mais le feu redouble, l'élan est brisé, et les braves gens s'ar- 
rêtent le long de la voie romaine, à l'endroit même où un 
petit monument perpétue aujourd'hui le souvenir de la glo- 
rieuse prouesse : 4 officiers étaient tués, 7 blessés; 11 sous- 
officiers, 90 cavaliers étaient hors de combat. 

La charge n'avait retardé qu'un instant les vainqueurs. 
Aucun secours, si ce n'est quelques fractions du 12 e corps. 
Peu de moments auparavant, on avait entendu vers l'ouest le 
bruit d'une vive fusillade. « C'est Douay avec le 7 e corps » , 
s'était écrié Lebrun. L'illusion fut courte. La fusillade venait 
bien de l'ouest, mais c'était celle des Bavarois qui, après avoir 
pris part aux engagements delà Thibaudineetde la Harnoterie, 
reparaissaient à la gauche ennemie à la fin de la bataille (2). 
La défaite dégénérant de plus en plus en déroute, les malheu- 
reux soldats du 5 e corps couraient de tous côtés, en quête du 
salut. Plusieurs détachements essayèrent de suivre les berges 
de la Meuse, dans l'espoir de la franchir en aval du côté de 

(i) Général Lebrun, Bazeitfes, Sedan, p. 68-70. 
(2) M., p. 70-71. 



28-i HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Villers : ils furent arrêtés par les Bavarois, descendus sur 
Autrecourt. Quelques-uns se jetèrent dans le fleuve et y trou- 
vèrent la mort. Le plus grand nombre reflua vers le pont de 
Mouzon. Dans le long faubourg qui précède le pont s accu- 
mulaient dans un indescriptible désordre les fantassins, les 
cavaliers, les voitures, les fourgons. La même artillerie alle- 
mande qui avait inauguré le combat en précipiterait le 
dénouement. Sur le mont de Brune, sur les côtés de la route 
de Beaumont, douze batteries prussiennes s'établissent et 
creusent dans les masses françaises de sanglantes trouées. 

Cependant l'excès du péril, qui affolait les âmes peu aguer- 
ries, surexcitait chez les autres les restes de l'ancienne énergie. 
Ceux de nos soldats qui n'ont pu percer du côté de Villers se 
reforment en partie, les uns derrière un parc de voitures, les 
autres près d'un moulin qu'on appelle le moulin Poncay. 
Sous ces faibles abris, ils prolongent la résistance. C'est le 
pont de Mouzon, dernière voie de retraite, qu'il est surtout 
urgent de garder. A l'extrémité méridionale du faubourg, 
quelques fractions du 5 e , du 12 e corps, opposent un rempart 
à l'ennemi. De braves gens, remontant le flot de la fuite, 
viennent grossir le nombre des défenseurs. Même en cette 
extrémité, quelques pièces continuent leur feu. L'une d'elles 
est servie par a un capitaine d'artillerie, M. de Tessières, qui, 
.resté sans hommes ni chevaux, tire à mitraille tant qu'il lui 
reste une gargousse (1) » . Failly est au milieu de ses soldats, 
intrépide ce soir-là autant qu'il a été le malin imprévoyant. 
Des hauteurs de la rive droite, l'artillerie du 12 e corps ap- 
porte aux vaincus un secours très efficace, car elle fait pleu- 
voir ses obus sur les assaillants qui débouchent de la voie 
romaine. Pendant que ces généreux efforts retardent un peu 
l'ennemi, le gros de l'armée franchit le fleuve, quoique dans 
un affreux désordre fait de chevaux éventrés, de blessés pié- 
tines, de pièces abandonnées. Les Prussiens s'approchent, se 
glissent dans les jardins, enlèvent successivement les mai- 
sons de la route. On recule, mais lentement: or chaque délai 

(1) Colonel Rousset, la Guerre franco-allemande, p. 254. 



BEAU M OINT. 285 

est sauveur, car il permet l'écoulement de toute cette masse 
humaine qui s'entasse aux abords de la rivière. L'ennemi 
arrive enfin à l'extrémité du faubourg. Heureusement le pas- 
sage s'achève, et une batterie de mitrailleuses protège les 
derniers échelons de la retraite. Le pont lui-même est em- 
porté par l'ennemi; mais quand les Prussiens veulent en 
déboucher, une violente fusillade les cloue sur place, et ils 
ne peuvent aborder de l'autre côté du fleuve, c'est-à-dire 
dans la ville de Mouzon. 

A huit heures du soir, les vainqueurs étaient maîtres de 
toute la rive gauche de la Meuse; car l'entier succès de l'aile 
gauche prussienne venait d'entraîner pour nous la perte de 
Yillemontry et de la ferme de Givodeau. Le IV e corps s'établit 
sur les positions conquises; le XII e corps prit ses cantonne- 
ments à Létanne; la Garde, qui était restée toute la journée 
en réserve, demeura en arrière aux abords de Beaumont. 
Pourtant un dernier fait d armes vint encore éclairer d'un 
nvon glorieux le combat qu'on croyait fini. Deux cent cin- 
ante ou trois cents fantassins français, appartenant pour 
la plupart au 88 e de ligne, étaient demeurés comme oubliés 
sur le champ de bataille. C'étaient les restes de ces hommes 
courageux qui, préposés à la défense du bois, avaient, sous la 
conduite du lieutenant-colonel Démange, si bien rempli leur 
tache. Ils étaient arrivés trop tard pour franchir le pont de 
Mouzon. Séparés de leurs camarades, coupés de toute retraite, 
ils étaient revenus à la ferme de Givodeau qu'ils avaient 
trouvée abandonnée, les Prussiens 1 ayant évacuée presque 
aussitôt que conquise. Là leur âme vaillante, mal pliée à 
lidée de la captivité, conçut le projet d'une héroïque éva- 
sion. Le 81, une heure avant le jour, Démange, fractionnant 
ses hommes, se glissa vers le pont de Mouzon, dans l'espoir 
de le franchir de vive force ou par surprise. La compagnie de 
grand garde est refoulée et doit appeler à son aide un batail- 
lon. Démange est grièvement blessé : « Ne vous occupez pas 
de moi, crie-t-il à ses soldats: en avant! » Sous la fusillade 
la petite troupe se fraie sa route, arrive au pont qui est barri- 
cadé, escalade la barricade, bondit sur l'autre rive au milieu 



î 

OU 



28(i HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

des Français. Quand on se compta, on n'était plus que quatre- 
vingt-dix; le reste était tué, blessé, noyé, fait prisonnier. 
Démange lui-même devait, douze jours plus tard, mourir de 
sa blessure à l'hôpital de Mouzon. 

Je n'ai pas résisté à dire cet épisode que conserve précieu- 
sement 1 Historique du 88 e de ligne. Ces traits — et bien d'autres 
qu'on pourrait recueillir — honoraient les revers, mais ne 
les réparaient pas. Dans ses conséquences, la journée du 
30 août était lamentable : 1,800 hommes avaient été tués ou 
blessés, 3,000 faits prisonniers (1). On avait perdu 42 bouches 
à feu et, en outre, tout le matériel abandonné dans les 
camps. Le dommage résidait moins dans le préjudice positif 
que dans l'ébranlement moral. Dans le 5 e corps, toutes les 
unités étaient confondues, et il faudrait plusieurs jours pour 
reconstituer les régiments désorganisés, un temps beaucoup 
plus long pour restaurer un peu de confiance. Le 7 e corps, qui 
avait cheminé toute la journée au bruit du canon, subirait 
lui-même le contre-coup d'un désastre dans lequel une de ses 
divisions avait été partiellement englobée. Quant aux hommes 
du 12 e corps, ils venaient d'assister à tout le défilé de la 
défaite; et surtout, parmi les réservistes et les jeunes soldats 
des régiments de marche, l'impression serait de celles qui ne 
s'effacent pas. Entre toutes les conséquences du combat de 
Beaumont, voici la principale : en apparence, l'armée de 
Ghâlons, transportée au delà de Mouzon, touchait à Carignan, 
à Montmédy et, à ne calculer que la distance, pouvait se con- 
sidérer comme à quatre ou cinq marches de Bazaine ; en 
réalité, la défaite venait de réduire à l'état de pure chimère 
ce qui était déjà dessein si hasardeux. 

Mac-Mahon le comprit. Jusqu'à la dernière heure il avait 
voulu se persuader que le combat n'était qu'un combat partiel. 
Le soir, la vérité lui apparut et, bien qu'il conservât quelques- 
unes des illusions qu'il entretiendrait jusqu'au bout, il sentit 
que l'offensive (et quelle offensive incertaine et redoutable!) 



(1 Les pertes des Allemands furent de 3,500 hommes (la Guerre franco- 
allemande, t. II, p. 1047). 



BEAUMONT. 287 

était condamnée pour jamais. Mais où aller? Les événements 
imposaient une résolution immédiate. A quatre lieues à 
l'ouest, en remontant la Meuse, une forteresse se rencontrait, 
celle de Sedan. Quelle était cette forteresse? N'offrait-elle pas 
par son emplacement des dangers tels, que l'ennemi n'eût pas 
autrement choisi s'il avait décidé pour nous? L'heure n'était 
point aux longs examens. Dans la petite ville, Mac-Mahon vit 
la seule chose qui s'y trouvât, du pain, des approvisionne- 
ments et, au moins pour un jour, un lieu de repos. G est de 
ee côté qu'il dirigerait, à tous risques, la multitude confuse 
de son armée. Après tout, la solution ne serait que provisoire. 
La nuit qui porte conseil et Dieu qui protège la France pour- 
voiraient au lendemain. Dans la soirée, le maréchal avisa 
l'Empereur de sa résolution. Puis à neuf heures, sur les hau- 
teurs de Mouzon, il manda Lebrun et s'entretenant avec lui 
près d'un feu de bivouac : « La journée a été mauvaise, lui 
dit-il; Faillv a été fort maltraité. La brigade d'infanterie que 
vous avez envoyée à son secours n'a pas suffisamment tenu. » 
Ayant parlé de la sorte, il fut saisi par un retour de cet opti- 
misme dont il ne se dépouilla jamais. L'armée allemande, à 
ses yeux, comptait à peine soixante à soixante-dix mille 
hommes et, si elle attaquait, on pourrait la jeter dans la 
Meuse (l). La conclusion fut que le 12 e corps, et avec lui 
le 5 e , se dirigeât sur Sedan. Déjà un ordre pareil avait été 
envoyé à Douay pour le 7 e corps. Le 1 er corps couvrirait la 
retraite. Cependant à Paris on attendait anxieusement des 
nouvelles et on s'étonnait de n'en point recevoir. Au milieu 
de la nuit, une dépêche arriva rue Saint-Dominique. Elle 
venait du quartier général et était ainsi conçue : « Mac- 
Mahon fait savoir au ministre de la Guerre qu'il est forcé de 
se porter sur Sedan (2). » 



(1) Général Lebrun, Bazeilles, Sedan, p. 74. 

(2) Papiers des Tuileries, t. I er , p. 431. 



LIVRE XLV 

SEDAN 



Sommvire : I. — L'Empereur à Carignan : comment il apprend la défaite; son 
arrivée à Sedan. — Gomment, dans la nuit du 30 au 31, l'armée se dirige 
sur cette ville : le 7 e corps, le 5 e , le 12 e ; comment le 1 er corps se replie le der- 
nier, c'est-à-dire clans la journée du 31. 

II. — Sedan : la ville; le cours de la Meuse. — En quoi cet emplacement était 
le plus défavorable pour notre armée. — Comment le péril pouvait être 
atténué, et quelle était pour notre année la dernière chance de salut. 

III. — Les Allemands : ordre général pour le 31 août. — Marche du 31 août : 
l'armée du prince de Saxe; l'armée du Prince royal. 

IV. — La journée du 31 août à Sedan : Mac-Mahon ; ses perplexités. — Arrivée 
du général de Wimpffen. — Indices sur la marche des Allemands. — Le 
capitaine de Sesmaisons et les nouvelles qu'il apporte. — Engagement à 
Bazcilles entre les Bavarois et notre 12 e corps. — Divers mécomptes ; les 
distributions de vivres. — Les ponts ne sont point détruits. — Gomment 
1 ennemi poursuit sa marche : avis inquiétants. — Mesures diverses, mais 
partielles, insuffisantes. — La soirée du 31 : nos positions; celles de l'en- 
nemi ; Douay, Ducrot, leurs sombres prévisions pour le lendemain. 

V. — Le matin du 1 er septembre : Lebrun et le 12 e corps. — Attaques des Bava- 
rois contre Bazeilles : vaillante défense des Français ; série d'engagements 
acharnés et sanglants. — Comment ce combat n'est point la vraie bataille et 
comment se poursuit à l'est et à l'ouest le mouvement enveloppant. — Mac- 
Mahon : sa blessure; comment il est contraint de renoncer au commande- 
ment. 

VI. — L'Empereur ; comment il apprend la blessure de Mac-Mahon. — Comment 
le maréchal désigne Ducrot pour son successeur. — Ducrot : son plan ; 
premières mesures d'exécution. — Ce plan était-il encore réalisable le 1 er sep- 
tembre au matin ? — Comment Wimpffen réclame le commandement, et 
repousse toute idée de retraite : consternation du général Ducrot. 

VII. — Wimpffen : ce qu'on peut pénétrer de ses intentions. — Lueurs d'espoir 
et optimisme. — Comment toute offensive sur Carignan semblait vouée à l'in- 

T. vu. 19 



290 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

succès. — Comment le combat continue à Bazeilles et commence sur le pla- 
teau d'HIy. 
VIII; — Bazeilles : continuation de la lutte; quels renforts arrivent à l'ennemi. 
— Valeureuse défense des Français. — Le combat du côté de la Moncelle ; 
résistance dans Bazeilles et comment elle h'nit. — Affreux excès commis par 
les Bavarois. — Betraite française. — Le II e corps bavarois : combats près 
de Balan. — Gomment, sur cette partie du champ de bataille, le feu dimi- 
nue peu à peu. 

IX. — Marche des XI e et V e corps prussiens : comment ils doublent la boucle de 
la Meuse. — Le 7 e corps : en quelle attente s'écoulent pour les Français les 
premières heures de la journée. — Première attaque prussienne vers neuf 
heures du matin : comment la hauteur du parc Labrosse se garnit d'artil- 
lerie. — Le plateau, menacé du côté de l'ouest, l'est pareillement du côté de 
l'est par les progrès de la Garde prussienne. — Afflux continu de l'infan- 
terie et surtout de l'artillerie prussienne qui débouchent du côté de la Fali- 
zetle. — "Wimpffen ; comment ses illusions se dissipent en partie ; comment 
il songe surtout au 12 e corps. — Suite du combat sur le plateau : jonction 
de la Garde prussienne et de la III e armée ; investissement complet ; écrase- 
ment par 1 artillerie. — Ducrot : comment il est amené à diriger les derniers 
efforts. — Efforts héroïques de l'artillerie française. — Tentatives pour ral- 
lier notre infanterie qui faiblit. — La division Margueritte : par quelles 
charges elle illustre la défaite. — Comment toute force humaine est impuis- 
sante à conjurer la ruine. — Le bois de la Garenne, Cazal : comment les 
débris de l'année refluent vers Sedan. 

X. — La ville de Sedan ; l'Empereur : premières pensées de capitulation. — 
Wimpffen : ses persistantes espérances ; appel à l'Empereur ; tentative 
pour prolonger la résistance. — L'armée : Douay, Ducrot, Lebrun ; leurs 
conférences avec l'Empereur; le drapeau blanc; projets de pourparlers. — 
Dernières tentatives sur le chemin de Balan et à Cazal. — Sedan : bombar- 
dement; entassement confus; horrible désarroi. — Comment l'Empereur se 
décide à entamer les pourparlers : sa lettre au roi de Prusse. 

XI. — Le roi de Prusse pendant la journée du 1 er septembre. — Sa lettre à l'Em- 
pereur. — Oui sera négociateur pour l'armée française : Wimpffen, Ducrot, 
Douay? — Comment Wimpffen se résigne à la mission douloureuse — 
Quelles dispositions rencontrent les plénipotentiaires français. — Conférence 
et quel en est le résultat. 

XII. — La nuit du 1 er au 2 septembre. — L'Empereur: son désir de voir le roi 
de Prusse; son entrevue avec M. de Bismarck. — Wimpffen et les généraux: 
comment la capitulation est jugée inévitable. — Le château de Bellevue : la 
capitulation est signée. 

XIII. — L'après-midi du 2 septembre. — Le départ de l'Empereur (3 septembre). 
La presqu'île d'Iges, et souffrances de l'armée captive : comment les convois 
s'acheminent vers l'Allemagne. — Pertes dans la journée du 1 er septembre; 
conditions dans lesquelles s'est livrée la bataille ; comment les écrasantes 
supériorités de l'ennemi présageaient d'avance la défaite ; de l'unique com- 
binaison qui pouvait prévenir ou diminuer le désastre. — Napoléon III et 
l'acte de capitulation. 



SEDAN. 291 



L'Empereur avait, dans l'après-midi du 30, gagné Gari- 
gnan. Le canon de Beaumont lavait ému sans le troubler. A 
5 heures 40 minutes, il adressait à l'Impératrice la dépêche 
suivante : « Il y a encore eu aujourd'hui un engagement sans 
grande importance. Je suis resté à cheval assez longtemps (1) . » 
Vers huit heures du soir, comme le souverain achevait de 
dîner, l'un des officiers de Ducrot, le capitaine Bossan, sur- 
vint et annonça la défaite. Napoléon fut d'abord incrédule, et 
il fallut que l'aide de camp lui racontât par le menu la fatale 
journée. « Mais c est impossible! interrompit à plusieurs 
reprises l'Empereur; nos positions étaient magnifiques. » 
Sur ces entrefaites, Ducrot arriva : « Le maréchal, dit-il, 
demande à Votre Majesté de se rendre à Sedan par le chemin 
Ac fer. » De nouveau, le monarque se récria : il se refusait, 
disait-il, à donner l'exemple de la fuite; il voulait être avec 
le corps d'armée qui couvrirait la retraite. Le général insista, 
mais dut se retirer sans avoir rien obtenu (2). Un peu plus 
tard, Napoléon se résigna. A onze heures du soir, il partit pour 
Sedan et débarqua au faubourg de Torcy. Nul ne l'attendait 
et ce fut à pied, appuyé sur le bras d'un de ses officiers, qu'il 
gagna la sous-préfecture (3). En hâte, il s'y installa, tandis 
que les gens de son entourage s'entassaient à l'hôtel de la 
Croix-dOr. 

Napoléon ne serait point longtemps seul. Dans cette nuit 
qui suivit la défaite, tous les chemins qui conduisaient vers 
Sedan se remplissaient de troupes. C'était l'armée tout entière 
qui descendait vers la petite place. 

D'après les résolutions arrêtées dans la matinée du 30 août, 

(1) Papiers des Tuileries, t. I, p. 436. 

(2) Ducrot, la Journée de Sedan, p. 10. — Notes du capitaine Bossan. 

(3) Marquis DE Massa, Souvenirs, p. 312. 



292 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

le 7 e corps devait mettre à profit pour son passage le pont 
de Mouzon, et aussi le pont que le génie construisait à Villers. 
La bataille, en livrant aux Allemands toute la région au sud 
de Mouzon, avait fait refluer vers le nord les contingents du 
général Félix Douay. Du pont de Mouzon il n'avait plus été 
question. Quant au pont de Villers, une seule division, la 
division Gonseil-Dumesnil, l'avait utilisé. Se sentant pressé 
par l'ennemi, dont on entendait le canon sur la droite, dont 
on devinait l'approche sur les derrières, Douay avait dévié de 
sa direction primitive, et s'était engagé dans le défilé d'Harau- 
court afin de passer la Meuse à Remilly. La route ne s'accom- 
plit ni sans à-coups, ni sans angoisses; car on cheminait dans 
une vallée étroite, et l'artillerie du Prince royal atteignait 
de ses obus les dernières files de l'arrière-garde. A cinq 
heures, on arriva à Remilly. Les derniers détachements du 
1 er corps achevaient de passer. Sur les rives stationnaient en 
outre de grosses colonnes de bagages. Enfin les cuirassiers de 
la division Bonnemains attendaient aussi leur tour. Le soir 
vint, puis la nuit, sans que toutes ces masses se fussent écou- 
lées. Pour les troupes du 7 e corps, la halte se prolongea, exas- 
pérante par la lassitude, l'anxiété, les ténèbres, et aussi la 
faim ; car les distributions régulières avaient manqué, et le 
1 er corps avait épuisé tous les approvisionnements du village. 
Les plus prévovants tirèrent de leur sac quelques restes de 
biscuit, et en un morne silence on attendit. Enveloppés dans 
leur manteau blanc, les cuirassiers défilaient sur le pont, déjà 
un peu ébranlé, et aux lueurs des falots allumés sur les deux 
rives on les voyait, luttant contre leurs chevaux qui refu- 
saient de se hasarder sur le plancher mouvant. Enfin à dix 
heures du soir, les colonnes de Douay purent s'engager sur le 
fleuve. A deux heures, deux régiments et trois batteries avaient 
seuls passé. Craignant qu'à la pointe du jour l'ennemi n'appa- 
rût, le commandant du 7 e corps allait, venait, pressait les 
retardataires. Ace moment, un officier de Mac-Mahon survint : 
par ordre du maréchal on devait, disait-il, se porter sur 
Sedan. Donc le passage, cette opération pénible, difficile, 
devenait superflu. Cependant la stupeur était immense, et les 



SEDAN. 293 

plus habiles renonçaient à rien comprendre, lant cette route 
en zigzag déconcertait tous les calculs! Avec la division Lié- 
bert, l'état-major, l'artillerie de réserve, Douay descendit la 
Meuse par la route de la rive gauche. Ceux qui avaient fran- 
chi le fleuve suivirent de leur côté la rive droite; sur la même 
rive et à peu de distance en arrière, marchait la division 
Gonseil-Dumesnil, venue de Villers. A Tau,be, on atteignit 
Sedan; et la forteresse, ouvrant ses portes closes, recueillit ceux: 
qui déjà offraient un aspect de vaincus. 

Le 5 e et le 12 e corps s'étaient mêlés à la fin de la bataille. 
Ils s'étaient retrouvés dans la soirée au delà du pont de Mou- 
son. G est là qu ils avaient reçu Tordre de rallier Sedan. — 
Toute la nuit, le 5 e corps marcha dans le grand désordre qui 
suit les défaites. Heureusement la Meuse servait de barrière 
et, pour quelques heures du moins, sauvait de la poursuite. 
A six heures du matin, les premiers bataillons, traversant 
Balan, atteignirent les glacis de la place. — Pendant ce 
temps, le 12 e corps avait pareillement entamé sa retraite. 
Toutes les voies carrossables étant encombrées, Lebrun suivit 
par des chemins de traverse la ligne des hauteurs qui s'éten^ 
dent du sud-est au nord-est entre la Meuse et la Ghiers. Les 
ténèbres étaient profondes, et on n'avait trouvé personne 
dans Mouzon qui consentît à servir de guide. Gomme à tout 
hasard on se mettait en route, un adolescent s'offrit qui con- 
duisit la colonne avec une rare intelligence, la mena jusqu'à 
Mairy ; puis, se dérobant à toute récompense, disparut. A 
Mairy, on rejoignit la chaussée de Sedan à Stenay. Le jour 
commençait à poindre. Les lanciers du général Savaresse 
furent envoyés en arrière pour s'assurer que les Allemands 
ne suivaient point. Le rapport fut favorable : on n'avait ren- 
contré aucune trace de l'ennemi. C'était grand bonheur; 
car, dans le désordre de toutes choses, l'arrière-garde avait 
été si mal constituée qu'elle ne disposait d'aucune pièce 
d'artillerie (1). A Douzy, point de jonction des routes de 
Carignan et de Stenay, l'encombrement des colonnes con- 

(i) Lebrun, Bazeilles, Sedan, p. 77. 



294 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

traignit à faire halte. Enfin dans la matinée, un beau village 
se montra avec de coquettes maisons, d'élégantes villas, de 
grandes prairies, en un site à la fois gracieux et riche qui 
respirait l'abondance et la paix. C'était Bazeilles. On n'était 
plus qu'à quatre kilomètres de Sedan. Là s'arrêta Lebrun 
avec ses divisions. Déjà, de l'autre côté de la Meuse, apparais- 
saient les Bavarois. 

Quant au l "corps il avait reçu de Mac-Mahon, dans la soirée 
du 30, la mission de couvrir la marche. L'ordre, singulière- 
ment bref, portait que Ducrot s'apprêtât à protéger la retraite, 
soit par Douzy, soit par Garignan. Les instructions orales 
n'avaient pas contribué à éclaircirce qui semblait incomplet : 
» ,1e ne sais pas encore ce que je ferai » , avait dit le maréchal 
au capitaine d'état-major Bossan. Quelques heures plus 
tard, un message plus précis fut envoyé à Ducrot pour lui 
prescrire de se diriger sur Sedan; mais ce message, paraît-il, 
n'arriva pas (1). Fort embarrassé, le commandant du 1 er corps 
maintint d'abord autour de Douzy les divisions Lhériller (2) 
et Wolff (3), autour de Garignan les divisions Pelle (4) et Lar- 
tigue. Puis, jugeant que le seul moyen de salut était un mouve- 
ment rapide vers le nord-ouest, et interprétant en ce sens la 
pensée de Mac-Mahon, il fit filer ses bagages vers Illv et se 
disposa à suivre lui-même la route des hauteurs. De la sorte, 
Sedan serait laissé sur la gauche. Mézières serait le véritable 
objectif. Ducrot avait atteint Francheval quand une dépêche 
du maréchal lui prescrivit de se rabattre sur Sedan et a nulle- 
ment sur Mézières » . Le général obéit, quoique non sans un 
cuisant regret. Dans la soirée, les divisions Pelle et Lartigue 
s'établiraient à trois kilomètres de la place, au-dessus du vil- 
lage de Daigny. Déjà, sur un ordre direct de Mac-Mahon, les 
divisions Wolff et Lhériller avaient installé leurs bivouacs sur 
les emplacements voisins, c'est-à-dire sur les coteaux qui 
dominent le village et le ruisseau de Givonne. 

(1) Ducrot, la Journée de Sedan, p. 14. 

(2) Ancienne division Raoult. 

(3) Ancienne division Ducrot. 

(4) Ancienne division Abel Douay. 



SEDAN. 29; 



II 



Sedan a depuis 1870 abattu ses remparts; échappant à sa 
prison de pierre, elle a prolongé vers le faubourg de Torcy 
la file de ses élégants hôtels et semé de villas les flancs des 
coteaux. C'était, avant la guerre, une petite ville de quinze mille 
âmes environ, à l'enceinte resserrée, aux rues assez régulières, 
mais étroites et sombres. Des magasins où s'empilaient les 
draps exportés ensuite dans l'Europe entière; de hautes et 
grandes maisons dont quelques-unes révélaient la richesse, 
mais une richesse ancienne, assez solide pour n'avoir pas 
besoin de s'afficher; quelques établissements militaires qu'au- 
cune prévoyance n'avait pris soin de renouveler ou de rajeu- 
nir; au centre une place un peu plus animée que le reste, tel 
était l'aspect d'ensemble. De la ville, qui s'ouvrait sur la cam- 
pagne par d'assez nombreuses portes ou poternes, partaient, 
outre les autres chemins, trois grandes chaussées : à l'ouest 
celle de Mézières; à l'est celle de Montmédy, qui détachait à 
Douzy un embranchement sur Stenay et Verdun ; au nord-est, 
celle de Bouillon, qui, après un parcours de quatorze kilo- 
mètres, pénétrait en territoire belge. A l'extrémité du fau- 
bourg de Torcy passait la voie ferrée de Mézières à Thionville. 
Les fortifications étaient l'œuvre de Vauban; mais, même aux 
temps anciens, on les avait jugées peu efficaces. Au nord-est 
de la place, un vieux château avait été transformé en citadelle. 
Peu utile pour la défense, il était auguste par les souvenirs ; 
car c'était là que Turenne avait grandi. 

En ces lieux la Meuse se frayait son chemin, mais avec 
toutes sortes de paresseux détours. Accrue de la Ghiers, elle 
arrosait sur la gauche Remilly, Aillicourt, le Pont-Maugis, 
Wadelincourt (1), tandis que, sur l'autre berge, s'étendaient 

(1) Voir à l'appendice carte n° 6. 



296 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de grandes prairies au bout desquelles apparaissaient Bazeillcs, 
puis Balan. Cependant des hauteurs septentrionales une petite 
rivière descendait toute droite, la Givonne ; elle creusait sa 
route au milieu d'une étroite vallée, baignait divers villages : 
Givonne, Haybes, Daigny, la Moncelle; puis, s'étalant dans 
les terres basses, elle formait plusieurs méandres, traversait le 
parc du château de Monvillers et, non loin de Bazeilles, se 
perdait dans la Meuse. Celle-ci, continuant son cours, passait 
entre la ville de Sedan, qu'elle laissait sur sa droite, et le fau- 
bourg de Torcy. Tout à coup elle changeait de direction, 
remontait brusquement vers le nord, coulait au pied de Gau- 
lier et, non loin de Floing, recevait encore deux petits ruisseaux 
et enfin, à six kilomètres de la frontière belge, près du hameau 
de Saint-Albert, se heurtait aux assises rocheuses an delà (les- 
quelles s'étageait le bois de la Falizette. Contrainte alors à 
s'infléchir de nouveau, elle ramenait ses eaux vers le sud, se 
développait parallèlement à elle-même et, après avoir enserré 
dans une vaste boucle une presqu'île qu'on appelait la pres- 
qu'île d'Iges, atteignait le village de Donchery : là elle repre- 
nait la direction de l'ouest et, se répandant en de grands 
pâturages, s'orientait vers Mézières. 

Autant la ville, avec l'amas de ses maisons resserrées, offrait 
un aspect assombri, autant la région environnante attirait par 
sa variété. Tout aux abords de la place une infinité de petits 
jardins, mêlés aux légères constructions que les servitudes 
militaires toléraient; plus loin, sur les collines, des bouquets 
de bois; à l'arrière-plan, les forêts; quelque chose d'agreste 
plutôt que de sauvage; assez d'industrie pour animer le 
paysage, point assez pour le gâter; dans les cultures, ce juste 
degré de richesse qui embellit la nature sans la forcer; puis tout 
au bas le pâle ruban de la Meuse, qui multipliait ses enlace- 
ments et semblait ne s'éloigner qu'à regret. 

Cette région, qui eût charmé un touriste, eût éveillé toutes 
les appréhensions d'un militaire. Il n'en était guère de plus 
dangereuse pour le stationnement dune armée. 

Les remparts de Sedan, vieille enceinte surannée, n'offri- 
raient qu'un abri précaire. Entre tous les maux celui-là était 



SEDAN. 297 

le moindre Le plus grand péril naîtrait de la configuration des 
lieux où nos troupes venaient de faire halte. 

Si Ton gravissait la citadelle, on dominait du haut de la 
plate-forme les toits de la ville et le cours de la rivière. Mais 
c était tout. Au sud, au nord-est, au nord se dressaient une 
série de collines qui dominaient à leur tour et le fleuve, et 
la cité, et la forteresse elle-même. 

Au sud se développaient, sur la rive gauche de la Meuse, 
depuis Remilly jusqu'au-dessus de Donchery, les dernières 
ramifications de l'Argonne. Là se montraient le Liry avec ses 
pentes toutes vertes, le village de Noyers étage à mi-cote ; puis, 
entre plusieurs mamelons dénudés, lehoisdela Marfée; en lin, 
la Croix-Pint. La longue ligne semblait fournir à l'artillerie 
des emplacements à souhait pour battre toute la vallée: et si 
une bataille se livrait en ces lieux, les observatoires étaient 
tout prêts d'où les chefs ennemis en pourraient suivre les 
péripéties. 

Au nord-est, les hauteurs qui se dressaient sur la rive 
gauche de la Givonne offriraient des facilités pareilles à l'ad- 
versaire qui les occuperait. De là les obus rendraient inte- 
nables les collines de la rive opposée, fouilleraient en outre la 
Moncelle, le parc de Monvillers, Bazeilles, et porteraient la 
mort jusque dans le voisinage de Balan. 

C'était surtout au nord que le relief du terrain méritait 
d'attirer l'attention. 

Là s'étendaient au-dessus de la ville une série de hauteurs, 
d'aspect irrégulier et tourmenté, qui s'élevaient, s'abaissaient, 
se relevaient de nouveau et déclinaient à l'est vers la Givonne, 
à l'ouest vers la boucle de la Meuse. Ces hauteurs formaient 
moins un plateau unique qu'une suite de collines séparées les 
unes des autres par d'assez profonds ravins. En montant de 
Sedan, on croisait d'abord les restes d'anciennes redoutes 
qu'on appelait le Vieux-Camp ; puis on atteignait bien vite le 
premier gradin : à gauche s'étalait un coteau, semé de mai- 
sons de campagne, qu'on nommait Y Algérie; un peu plus loin, 
commençait le bois de la Garenne. Les pentes s'abaissaient à 
lest vers le fond de Givonne, la route de Bouillon, la vallée de 



298 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

la Givonne, à l'ouest vers le faubourg de Gazai, Gaulier et les 
prairies de Floing. Telle était la première assise de collines. — 
A l'extrémité septentrionale du bois de la Garenne une dépres- 
sion du sol formait un petit ravin qui descendait vers la 
Meuse ; puis un nouveau relèvement du terrain donnait nais- 
sance à une croupe dénudée, s'allongeant vers Floing, c'est-à- 
dire de l'est vers l'ouest, avec une légère inflexion au sud. 
G était le plateau nommé plateau d'Illy, du nom du village 
voisin, et que marquait, presque à son point culminant, un 
petit calvaire, simple croix de pierre entre deux tilleuls. — Que 
si l'on continuait vers le nord, on voyait les hauteurs s'abaisser 
encore une fois : un ruisseau, dit ruisseau de Floing, descen- 
dait d'Illy vers Floing pour se perdre dans la Meuse et creusait 
au pied du plateau qu'on vient de décrire une coupure pro- 
fonde. Au delà se développait une troisième série de hauteurs 
qui, sur certains points, commandaient par leur élévation le 
plateau d'Illy : c'étaient les collines en arrière de Fleigneux ; 
c'étaient le mamelon boisé du Parc-Labrosse, au sud de Saint- 
Menges, et celui du Champ-de-la-Grange, au nord du même 
village ; c'étaient les hauteurs du bois de la Falizette qui 
dominaient le hameau de Saint-Albert, surplombaient la 
boucle de la Meuse, enfilaient la presqu'île d'Iges. Enfin, tout 
au nord, du coté de la frontière belge, au delà du hameau 
d'Ollv, s'étendait, en arc de cercle, une immense bordure de 
chênes, de bouleaux, de mélèzes : cette lisière était celle de 
la forêt des Ardenncs qui fermait l'horizon. 

Si jamais l'ennemi occupait ces hauteurs, il serait maître 
de Sedan, maître de l'armée ; en vin mot, maître de toutes 
choses, et notamment d'intercepter toute retraite. Le lieu où 
Mac-Mahon venait de rallier son armée était donc le dernier 
à choisir. Pourtant le danger pourrait être atténué si le maré- 
chal, après avoir utilisé toutes les ressources de la place, se 
gardait d'accrocher ses corps aux flancs de la forteresse, mais 
les faisait remonter rapidement vers le nord, et tenait non 
seulement les hauteurs de la Garenne, non seulement le pla- 
teau d'Illy, mais tout en arrière le Parc-Labrosse, le Champ-de- 
la-Grange. En cette position, les Français seraient couverts à 



SEDAN. 299 

Test par la vallée encaissée de la Givonne, au sud par la 
Meuse, à l'ouest par la grande boucle du fleuve. Le péril 
serait surtout diminué si la prévoyance du commandement 
s appliquait à ralentir la marche de l'ennemi par la destruc- 
tion des ponts de la Meuse, et en particulier du pont de Ba- 
zeilles, du pont de Donchery. Ainsi gardée, l'armée pourrait 
se rassembler, se ressaisir, échapper à l'entière destruction. 
Elle pourrait surtout — tandis qu'il en était temps encore — 
se glisser par le défilé de la Falizette entre la Meuse et la fron- 
tière et, en utilisant jusqu'aux moindres chemins, gagner 
Mézières, Nouzon, Rocroi, et de là soit Paris, soit les places 
du nord. Cette chance de salut était la dernière, et courtes 
étaient désormais les heures où il serait permis d'en profiter. 



III 



Ces heures du 31 août — les dernières heures de grâce — 
les Allemands les mettraient à profit pour poursuivre la ma- 
nœuvre enveloppante qui nous mettrait à leur discrétion. 

Le 30, le Roi était arrivé à Buzancy. De Beaumont il ne 
venait que des nouvelles un peu confuses. La soirée s'avan- 
çant, tout s'éclaira. On tenait le succès, et un grand succès. 
M. de Moltke résolut de continuer, sans perdre un instant, 
a l'offensive concentrique » contre les Français qui pliaient (l). 
A onze heures du soir, un ordre parti du grand quartier 
général précisa le double rôle du prince de Saxe et du Prince 
royal dans les journées qui suivraient. — Avec la IV e armée, 
le prince de Saxe fermerait aux vaincus les routes de l'est; à 
cet effet, il jetterait deux de ses corps sur la rive droite de la 
Meuse. Avec la III e armée, le Prince royal couperait les com- 
munications de l'adversaire, soit au sud, soit à l'ouest, et leur 



1) La Guerre franco-allemande , rédigée à la section historique de l'état- 
major prussien, t. II, p. 1056. 



300 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

interdirait ainsi le repliement vers l'intérieur; en outre, sur 
les hauteurs de la rive gauche, il choisirait des posi lions 
aussi fortes que possible pour battre de son artillerie toute 
la vallée en aval de Mouzon (1). — L'objectif, qui le surlen- 
demain devait être dépassé, serait d'acculer l'ennemi jusqu'au 
territoire belge et de le contraindre à y chercher refuge. 

Bismarck accompagnait le quartier général. La politique 
se mêlant à la guerre, il avisa son représentant à Bruxelles 
des éventualités prochaines : il espérait, ajoutait-il, que le 
gouvernement du roi Léopold saurait désarmer tout détache- 
ment français qui passerait la frontière. Derrière la courtoise 
invitation se cachait une menace. Et en effet la résolu lion 
était prise parmi les Allemands de se jeter en Belgique à la 
suite des Français, si la force publique belge se montrait 
indécise, ou impuissante à remplir les devoirs de la neutra- 
lité (2). 

Au matin du 31 août, l'exécution des ordres commença. 
Tandis que le IV e corps demeurait à Mouzon, les Saxons passè- 
rent la Meuse à Létanne, les Prussiens de la Garde à Pouillv. Les 
premiers s'arrêtèrent non loin de Douzv, entre la Meuse et la 
Ghiers. Les seconds, qui avaient une bien plus longue (rai le à 
accomplir, franchirent la Chiers; remontant vers le nord, ils 
pousseraient leurs avant-postes jusque dans le voisinage de 
la frontière belge; ils n'arriveraient que fort tard dans leurs 
cantonnements et établiraient le gros de leur corps, partie à 
Pouru-Saint-Remy et à Escombres, partie à Messincourt et à 
Sachy. De la sorte serait fermée la route de Montmédy. Telle 
serait l'étape de la IV e armée. — Quant au Prince royal, il 
avait, dès trois heures du malin, réglé la marche de ses 
colonnes. Les Bavarois, avec leur I er corps, atteindraient 
Remilly et, avec le II e , Raucourt. Le VI e corps demeurerait en 
réserve. Quant au XI e corps et aux Wurtembergeois, ils se 
porteraient les uns vers Doncherv, les autres vers Bon (an- 
court, menaçant ainsi la route de Mézières, tout de même que 

(1) Correspondance militaire du maréchal de Moltke, t. I, p. 334-335. 

(2) La Guerre franco-allemande , rédigée à la section historique de I état- 
major prussien, t. II, p. 1056-1057. 



SEDAN. 301 



le prince de Saxe préviendrait toute retraite vers l'est. Le 
V e corps, laissé un peu en arrière, ferait balte à Chemery. 



IV 



Tout ce qui était chez l'ennemi sécurité et confiance se 
transformait chez Mac-Mahon en sujets d'anxiété. Une seule 
chose le soutenait : les illusions qu'il gardait encore. Il ne se 
persuadait ni que la victoire fût infidèle jusqu'au bout, ni que 
Dieu eût abandonné la France. La retraite vers Mézières avait 
eu toutes ses préférences, et on ne peut guère douter que ses 
pensées ne se soient retournées de ce côté, alors que tout le 
reste n'était plus que chimère ou désastre. Pourtant, en cette 
journée du 31 août, il gourmande-rai t Ducrot d'avoir usurpé 
sur ses desseins et d'avoir orienté son corps d'armée dans cette 
direction. Telle était en cette àme disciplinée la superstition 
de l'obéissance. Brisé moralement, physiquement aussi, le 
malheureux maréchal demandait grâce et un peu de répit. 
Passivement, il attendait. Qu'attendait-il? Il l'eût dit malaisé- 
ment lui-même. Sans doute la fortune lui ferait crédit de 
deux jours, d'un jour au moins. Il en profiterait pour reposer 
les hommes, les reformer, mettre des vivres dans les sacs. 
Ensuite on aviserait. 

L enceinte de Sedan était trop petite pour toutes les masses 
qui y refluaient. Dès le matin, le 5 e corps, se pelotonnant 
contre la forteresse, s'établit au Vieux-Camp. Le 7 e corps, 
se donnant plus d'air, mais pas assez, gravit le coteau de 
XAlgérie. Dans le même temps, le 12 e corps s'arrêtait à 
IJazeilles. Quant aux troupes de Ducrot, elles étaient encore 
en route. Cependant, à travers la ville, erraient en grand 
nombre les soldats isolés, égarés plus ou moins volontaires, 
quêtant des vivres, de l'eau-dc-vie, un lit, une paillasse. Tan- 
t )l ils assiégeaient les auberges; tantôt, par intimidation ou 
pitié, ils obtenaient un gîte dans les demeures privées; ils 



302 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

payaient l'hospitalité par quelque récit coloré des dernières 
batailles; puis s'étant répandus en paroles bouillantes et ac- 
cusatrices, prudemment ils se terraient, et quelques-uns ne 
reparaîtraient plus. 

Vers neuf heures, Mac-Mahon reçut un subordonné qu'il 
n'attendait point. C'était le général de Wimpffen. Arrivé 
d'Algérie tout récemment, de Paris la veille, il était muni 
d'un ordre ministériel qui lui conférait le commandement du 
5 e corps. Le maréchal accueillit assez froidement le nouveau 
venu. Il avait eu avec lui quelques démêlés en Afrique. Puis 
cette ingérence de Palikao n'avait rien qui lui dût plaire. 
Enfin, quelle que fût l'insuffisance de Failly, un changement, 
en une heure si critique, amènerait plus de confusion qu'il 
ne comporterait d'avantages. Wimpffen, s'éloignant, se mit à 
la recherche de ses troupes et, rencontrant celui qu'il venait 
remplacer, 1 avisa lui-même qu'il eût à se démettre à son 
profit. Pendant ce temps, Mac-Mahon, en un billet tracé à la 
hâte, notifiait à Failly sa disgrâce, lui exprimait ses regrets, 
l'assurait qu'il avait tout ignoré. En confessant son ignorance, 
le maréchal ne savait pas si bien dire. Si Wimpffen eût été 
tout à fait sincère, il n'eût pas seulement publié sa dignité 
présente, mais révélé le rôle éventuel auquel venait de l'ap- 
peler la confiance de Palikao. Il portait sur lui, non une lettre 
de service, mais deux, et la seconde, bien plus importante que 
la première, lui conférait l'autorité suprême, en cas d'empê- 
chement du maréchal. Wimpffen tint secrète son élévation 
conditionnelle, comme on fait d'un pli cacheté qu'on se garde 
d'ouvrir avant le temps. Ainsi se préparait la crise qui le 
lendemain ajouterait à toutes nos autres infortunes le mal- 
heur d'une dispute sur le commandement. 

Le plus urgent était de pénétrer les desseins et de mesurer 
les progrès de l'ennemi. Après avoir congédié Wimpffen, 
Mac-Mahon gravit la citadelle. Il était neuf heures et demie, 
et le brouillard, très épais le matin, s'était tout à fait dis- 
sipé. Du haut des remparts la vue ne portait ni vers le 
nord ni vers le nord-est; en revanche, elle s'étendait libre- 
ment sur les coteaux qui bordaient la Meuse, de Rcmilly à la 



SEDAN. 303 

Croix-Piot. Sur ces hauteurs on distinguait l'artillerie prus- 
sienne; en arrière un nuage de poussière dénonçait de grosses 
colonnes en marche (1). A voir la direction générale, il sem- 
blait que l'ennemi voulût couper nos communications vers 
l'ouest. 

L'observation ne laissait pas que d'être troublante. Si elle 
se confirmait, il n'y avait pas une minute à perdre pour gagner 
Mézières. Pour prévenir, pour retarder l'enveloppement, le 
maréchal prescrivit la destruction du pont de Donchery et, 
ayant donné l'ordre, il ne douta pas que ses volontés ne 
fussent exécutées. A ce moment, une information très grave 
transforma en quasi-certitude ce qui n'était que vraisem- 
blance. 

On se souvient que le gouvernement avait décrété la forma- 
tion d'un 13 e corps sous le commandement du général Vinoy. 
Dans la nuit du 30 au 31 août, Vinoy était arrivé à Mézières 
avec l'une de ses divisions. Son rôle serait d'inquiéter le flanc 
gauche de la III e armée. Or, ce matin-là même, il venait d'ex- 
pédier à Sedan, par le chemin de fer, l'un de ses aides de 
camp, le capitaine de Sesmaisons, avec la double mission de 
se mettre en rapport avec le maréchal et de conduire à l'armée 
de Ghàlons un détachement de zouaves. Le voyage, important 
en lui-même, le devint plus encore par ce que le messager 
observa en chemin. Tout près de Donchery, le train avait été 
assailli par le feu d'une batterie prussienne postée sur un des 
mamelons voisins. En outre, en approchant de la gare, l'offi- 
cier avaitaperçu, sur les hauteurs au-dessus de Wadelincourt, 
une forte colonne qui paraissait se diriger soit sur Mézières, 
soit sur Donchery. 

Telles étaient les nouvelles toutes fraîches que, vers dix 
heures, M. de Sesmaisons apporta dans Sedan. Il vit d'abord, 
non Mac-Mahon qu'il ne put joindre, mais l'Empereur. L in- 
formation, en dévoilant les desseins de l'ennemi, démontrait 
l'urgence d'une immédiate retraite vers l'ouest. Le souverain 

(1) Enquête parlementaire sur le 4 septembre. — Déposition Mac-Mahon, 
p. 37. 



30i HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

penchait visiblement vers cette résolution. Mais, tout en incli- 
nant vers le seul parti qui fût sage, il se reposait dans une 
sécurité qui ne Tétait point du tout. Il paraissait croire qu'on 
aurait le temps pour soi, c'est-à-dire un jour ou deux de répit. 
Mettant le doigt sur la carte, il montra, comme on eût fait 
dune trouvaille, un chemin de grande communication récem- 
ment ouvert, et que sûrement les Prussiens ne connaissaient 
pas. Ce chemin doublait la boucle de la Meuse, passait près 
de Vrigne-au-Bois et, suivant à longue distance la rive droite 
du fleuve, atteignait Mézières par les hauteurs. Ce serait 
sur ce chemin que Tannée s'engagerait le lendemain. L'Em- 
pereur marqua lui-même au crayon le tracé de la route. Puis, 
bienveillant comme à l'ordinaire, il engagea fort l'officier à 
utiliser cette voie pour son retour et, lui ayant fait donner un 
des chevaux de Tétat-major, il le congédia. 

En sortant de l'audience impériale, le capitaine parvint à 
voir Mac-Mahon, qui était encore à la citadelle. Les rensei- 
gnements qu'il apportait confirmaient, en les précisant, les 
propres observations du maréchal. Mais, un reste d'opti- 
misme l'abusant sur l'urgence, le commandant en chef se 
persuadait, comme l'Empereur, que le départ ne pressait pas 
si fort; que, sur la rive droite de la Meuse, il conserverait la 
liberté de ses évolutions. Vers ce moment une dépêche, mise 
sur le fil à 9 heures M) minutes, arriva de Paris. En ce télé- 
gramme Palikao, ne comprenant rien au mouvement sur 
Sedan, combattait de nouveau, et avec un surcroit d'énergie, 
tout projet de retraite : « Votre marche en arrière, ajoutait-il, 
a causé une vive émotion (1). » Sur un esprit irrésolu par 
nature et de plus façonné à l'obéissance, combien n'étaient 
pas troublantes ces objurgations! L'aide de camp de Vinoy 
n'avait pas encore pris congé quand Douay survint. Entre les 
deux chefs la conversation s'engagea, et ils discutèrent Téven- 
tualité non dune retraite, mais dune bataille. 

M. de Sesmaisons partit. Il s éloigna par la route que l'Em- 
pereur avait pris la peine de tracer. Cette route, les Prussiens 

(I) Papiers des Tuilerie, t. I er , p. 431. 



SEDAN. 30:> 

la connaissaient, hélas! et le lendemain s'en serviraient contre 
nous. D'antres aussi, parmi les nôtres, étaient parvenus à la 
découvrir. Déjà elle se jonchait de débris. Chemin faisant, le 
messager croisa un détachement de cinq ou six cents hommes 
du 3 e de ligne, qui s'étaient rangés au hasard sous les ordres 
d'un officier payeur; plus loin, il se heurta à une batterie 
d artillerie qui avait perdu une de ses pièces; à Vrigne-au- 
Bois, il rencontra vingt ou vingt-cinq voitures de bagages; des 
gendarmes les escortaient, les conducteurs avaient fait halte 
au cabaret (1). Tout ce monde se dirigeait pêle-mêle vers la 
seule issue que l'ennemi ne tenait point encore. A chaque 
tournant, à chaque bifurcation, on interrogeait les paysans : 
c'était bien, demandait-on, le chemin de Mézières. Ainsi par- 
lait l'instinct du salut, et aussi celui de la peur. Mais ce qui 
eût été retraite stratégique sous un chef résolu devenait pour 
tous ces isolés un exode plein de confusion. Même avant la 
bataille, la fuite avait commencé. 

Gomme le capitaine de Sesmaisons s'éloignait, on entendit 
de nouveau le canon, mais cette fois du côté du sud-est. 
G étaient les Bavarois qui tentaient une démonstration vers 
Bazeilles. 

Il était huit heures du matin quand ils avaient commencé 
la marche vers Remilly. Ils avaient atteint le village, l'avaient 
occupé, avaient déployé leur artillerie sur les coteaux qui 
bordaient la rive gauche de la Meuse. Cependant, à trois 
kilomètres en aval, à hauteur des prairies qui s'étendaient 
vers Bazeilles, un pont, établi pour le service du chemin de 
fer, mettait en communication les deux berges du fleuve. 
Gomme les Bavarois s'avançaient, l'avis leur avait été trans- 
mis que les Français apprêtaient des barils de poudre pour 
faire sauter Tune des arches. Or le pont fournirait l'un des 
passages qui permettraient de déborder l'armée de Mac-Mahon . 
S'approchant aussitôt, l'ennemi dispersa les sapeurs du génie, 
vida les tonneaux de poudre et, longeant le chemin de fer, 
s'établit sur les remblais de la rive droite. Puis plusieurs 

(1) Vinoy, Opérations du 13 e corps, p. 38, 40. 

T. vu. 20 



306 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

détachements poussèrent vers Bazeilles et parvinrent même à 
s'y introduire. Notre infanterie de marine, survenant, chassa 
les agresseurs, les refoula loin des maisons, les rejeta jusqu'à 
la Meuse. Toutefois l'adversaire, quoique repoussé, garda les 
approches du pont. C'était le bruit de ce combat que, vers le 
milieu du jour, on entendait dans Sedan. La lutte, terminée 
dans le village et dans les prés, se prolongea à coups de 
canon. Du haut des collines de la rive gauche, les batteries 
bavaroises lancèrent leurs projectiles sur Bazeilles et y allu- 
mèrent quelques incendies. Puis le feu diminua d'intensité cl 
enfin s éteignit tout à fait. 

Dans Sedan tout était déception. On s'y était replié pour 
s'y ravitailler. Mac-Mahon comptait y trouver un million de 
rations de toute sorte. En conséquence, il avait prescrit qu'on 
répartît entre les hommes quatre jours de vivres. Deux cent 
mille rations avaient été distribuées quand on vint prévenir le 
maréchal que l'approvisionnement s'épuisait. Grand fut l'émoi 
et on crut à une erreur. Après enquête, il fallut se rendre à 
l'évidence. Il y avait bien eu à Sedan le nombre de rations 
annoncées; mais la plupart, arrivées la veille, étaient encore 
chargées sur wagons. Aux premiers coups de canon, le chef de 
gare s'était affolé et sans aucun avis, sans aucun ordre, avait 
fait filer tout le convoi sur Mézières (1). 

Ces lieux, désastreux pour y combattre, ne seraient même 
pas bons pour y vivre. La grande urgence était de partir. Une' 
fois hors d'atteinte, on se pourvoirait, à tous risques, de ce 
qui manquait. Cependant Mac-Mahon se persuadait que le 
gros cours d'eau de la Meuse le protégerait et, reposé dans cet 
espoir, se croyait maître des heures. Mais voici l'un des plus 
grands mécomptes de ces journées fameuses : par un incroyable 
mélange d'incurie et de fatalité, les ponts resteraient intacts 
par où l'ennemi viendrait jusqu'à nous. 

Pour intercepter toutes les routes de l'est, les Allemands, 
après avoir franchi la Meuse sur les ponts, déjà conquis, de 
Mouzon et de Kemilly, devaient passer la Ghiers sur le pont 

(i) Enc/iiète parlementaire . — Déposition Mac-Mahon, p. 37. 



SEDAN. 307 

de Douzy : or les divisions Wolff et Lhériller, dirigées le 
matin, par ordre de Mac-Mahon, de Douzy sur Sedan, avaient 
négligé, avant de partir, de faire sauter le pont. Donc l'adver- 
saire, trouvant la route libre, s'élèverait sans obstacle vers 
Francheval, vers Villers-Gernay. — Pour nous fermer toute 
issue vers le sud-est, les Bavarois devraient occuper le pont de 
Bazeilles : on vient de dire comment ils en avaient prévenu 
la destruction. En cet après-midi du 31 août, ils le tenaient 
sous leur canon, prêts à s'en servir à l'heure de la grande 
offensive. — Enfin pour nous couper de la route de Mézières 
et maîtriser tous nos mouvements vers 1 ouest, les soldats du 
Prince royal devaient franchir le pont de Donchery. Mac- 
Mahon avait, comme on la rapporté, prescrit qu'on le- fit 
sauter. Un train venait de partir de Sedan avec les sapeurs, 
les poudres, les outils. Ici se montra bien ce trouble agité où 
se perdait tout sang-froid. Près de la station de Donchery les 
sapeurs descendirent. Aussitôt le convoi, sans rien attendre, 
repartit à toute vitesse vers Mézières, emportant la poudre, 
les accessoires, les ustensiles; en un mot tout ce qui permet- 
trait l'opération. 

D'heure en heure l'ennemi gagnait sur nous. Tandis que 
les Bavarois du I er corps étaient à Remilly et en face de 
Bazeilles, ceux du II e corps atteignaient Raucourt. A droite, 
la Garde, achevant sa longue étape, remontait vers le nord. 
A gauche, Pavant-garde du XI e corps descendait des hau- 
teurs qui dominent Fresnois et arrivait en face de Donchery. 
Avec une joyeuse surprise, on constata que le pont était 
intact; on en établit un autre non loin de là, près d'une 
auberge qu'on appelait l'auberge de Gondé ; puis on se hâta 
de mettre la voie ferrée hors de service. Tout à l'extrême 
gauche, la division wurtembergeoise, dépassant Boutancourt, 
échangeait, près de Flize, des coups de feu avec quelques 
détachements sortis de Mézières. Derrière le XI e corps, le 
V e corps, prolongeant sa marche, arrêtait son avant-garde à 
Ghéhéry. Seul le VI e corps demeurait fort au sud et s'étendait 
encore entre Attigny et Semuy. 

Tout éperdus les paysans fuyaient : les plus avisés se déro- 



308 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

baient vers l'ouest, dans la direction de Mézières; d'autres 
refluaient vers Sedan, croyant encore à la vertu des antiques 
murailles. Moins confiants dans leur forteresse, les bour- 
geois de la ville cherchaient en assez grand nombre un asile 
en Belgique. Cependant d'inquiétants messages arrivaient 
aux chefs de corps ou parvenaient jusqu'au quartier général. 
Le plus précis émanait d'un ancien militaire, habitant d'une 
des communes voisines : il annonçait que les Allemands se 
préparaient à passer la Meuse à Donchery ; il y avait là, 
disait-il, toute une armée (1). 

A cinq heures et demie du soir, autour du maréchal, une 
sorte de conseil se tint. L'emplacement du 7 e corps étant 
trop étendu pour son effectif, il fut décidé qu'une des brigades 
du 5 e corps, la brigade de Maussion, serait mise le lendemain 
à la disposition du général Douay. L'ordre fut donné aussi de 
faire immédiatement sauter le pont de Bazeilles ; mais déjà la 
présence des Bavarois rendait malaisée l'exécution. Pour- 
tant il paraissait que l'ensemble des conjonctures eût exigé 
d'autres résolutions. La marche des Prussiens, leur arrivée à 
Donchery, leur intention d'y passer la Meuse, tout dénonçait 
l'enveloppement. L'occupation des hauteurs au nord et au 
sud de Saint-Menges, c'est-à-dire du Parc-Labrosse et du 
Champ -de-la- Grange, eût seule atténué le péril en nous per- 
mettant de dominer le défilé de la Falizette et, par suite, de 
tenir la route de Mézières par Vrigne-au-Bois. Bien de pareil 
ne fut prescrit par le maréchal. A la manière des esprits irré- 
solus, il perdait les heures, comme s'il eût espéré que le 
hasard déciderait pour lui. Dans 1 après-midi, on l'avait vu 
inspecter les fortifications de Sedan, plus en commandant de 
place qui veille aux détails qu'en chef sur qui reposent les 
responsabilités de la grande guerre. Plus tard, Mac-Mahon 
devait, avec une sincérité un peu ingénue, confesser lui-même 
ses perplexités. Parlant de la soirée du 31 août, il laisserait 
échapper cet aveu : « Je ne savais pas encore à ce moment 



(1) BiBESCO, Bel fort, Reims, Sedan, p. 127. — Voir aussi général de Wimpffen, 
Sedan, p. 145. 



SEDAN. 309 

de quel côté j'effectuerais le lendemain ma retraite. » (l) 
Le jour baissait. Dans les camps, une proclamation fut lue, 
qui émanait de 1 Empereur. Mieux eût valu le silence. Aucune 
flamme, ni même aucun de ces pompeux artifices sous lesquels 
Napoléon avait caché jusque-là le vide de ses desseins. Le ton 
était celui d'une plainte effarée, et les encouragements mêmes 
étaient si mélancoliques qu'ils achevaient de consterner. 
Les soldats ne prirent pas cure de toute cette harangue. 
Leur grand souci était de rassembler quelques vivres el sur- 
tout d'assurer leur sommeil. Aux premières ombres du soir, 
ils se blottirent sous leurs tentes, à peu près aux lieux où 
ils s'étaient arrêtés le malin. — Le 12 e corps avait lune 
de ses divisions, celle de l'infanterie de marine, répartie cuire 
Bazeilles et Balan; les deux autres, moins une brigade, s éche- 
lonnaient sur les coteaux qui s étendaient au-dessus de la Mon- 
celle. — Au Yieux-Camp et sur les pentes qui dominaient la 
ville et le fond de Givonne s'était établi le gros du 5 e corps. — 
Le 7 e tenait le plateau au nord de Sedan, mais non jusqu'aux 
positions avancées qu'il eût été essentiel de saisir : la division 
Liébert était au-dessus de Floing, la division Dumont en avant 
du bois de la Garenne; la division Gonseil-Dumesnil, assez 
maltraitée la veille, demeurait en réserve. Gomme on le voit, 
le Calvaire n'était point occupé et point davantage le Champ- 
de-la-Grange. — Le 1 er corps, qui ne se compléta que fort tard, 
campa sur les collines qui surplombaient la Givonne, c'est-à- 
dire au-dessus de Givonne, d'Haybes, de Daigny, et, près de ce 
dernier village, se relia au I 2 e corps. — Les cuirassiers du gêne- 
rai Bonnemains se trouvaient près de Floing, les chasseurs du 
général Margueritle près dllly. — Ainsi répartie, l'armée fai- 
sait face au sud-esl avec Lebrun, à 1 est avec Ducrot, à loues! 
avec Douav. La position n'était solide qu'en apparence. En 
partie on occupait des hauteurs, mais commandées par d'autres 
hauteurs plus élevées. On faisait face de tous côtés, sauf du 
côté de la frontière belge; mais en réalité on ne serait en 
forces nulle pari. Le plus grand péril résultait de ce que déjà 

1 Enquête parlementaire. — Déposition Mac-Mahon, p. 38. 



31) HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

l'ennemi avait pénétré nos faiblesses : pelotonnés autour de 
Sedan, nous occupions le centre d'une circonférence; et de 
cette circonférence les Allemands s'apprêtaient à garnir tout le 
cercle. 

Déjà ils nous touchaient presque. Au sud les Bavarois 
tenaient le pont du chemin de fer. A l'ouest, les pontonniers 
du XI e corps, maîtres de Doncherv, achevaient, aux dernières 
lueurs du jour, de perfectionner les moyens de passage qui, 
s'ajoutant au pont de pierre, permettraient de s'élever sur la 
rive droite de la Meuse. A l'est, la Garde, laissant fort en 
arrière les Saxons, jetait ses avant-postes jusqu'aux lisières 
de la forêt des Ardennes : le lendemain, elle se rabattrait 
vers la haute Givonne, consommant ainsi l'enveloppement. 
Gepcndanl bien loin, tout au nord, toute une traînée de 
lumières perçait l'ombre des bois : c'était le cordon des 
troupes belges qui s'échelonnaient le long de la frontière : 
elles remplissaient leur devoir de neutres, avec un empresse- 
ment aiguisé par la crainte; car celte lutte si proche entre 
deux voisins si puissants ne laissait pas que de les émouvoir; 
et là-bas on tremblait pour la petite patrie. 

Même, en cette ferme espérance de victoire, une appréhen- 
sion agitait M. de Moltke : il redoutait que la nuit qui com- 
mençait ne masquât notre retraite vers l'ouest. Avec anxiété, 
il mesurait les dernières heures où nous pourrions nous déro- 
ber. A sept heures quarante-cinq minutes du soir, en une 
dépêche au général de Blumenthal. chef d'état-major de la 
III e armée, il faisait allusion à un mouvement rétrograde que 
favoriseraient les ténèbres : « Peut-être, ajoutait-il, risque- 
t-on de voir échapper un résultat décisif (I). » Pour s'assurer 
contre tout amoindrissement du succès, le Prince royal envoya 
aux Wurtembergcois, aux Prussiens du XI e corps, l'ordre de 
hâter leur départ : ils quitteraient leurs campements, les uns à 
deux heures et demie, les autres à trois heures du matin. Après 
avoir provoqué ces mesures, Moltke attendit à son quartier 
général de Yendresse, résolu à ne se montrer tout à fait rassuré, 

(i) Correspondance militaire de M. de Moltke. t. I", p. 339-340. 



SEDAN. 311 

tout à fait satisfait, que si l'aube du lendemain lui montrait ses 
ennemis immobiles sur leurs positions. 

Dieu ne permettrait pas que nous missions à profit ce mo- 
ment suprême. Avec la nuit, toutes les rumeurs moururent, 
el dans l'obscurité mal percée par nos feux de bivouacs 
l'œil ne distingua plus qu'une infinité de petites tentes où les 
soldats dormaient, d'un sommeil qui pour beaucoup ne pré- 
céderait guère le grand repos. Seules, les hauteurs au-dessus 
de la Givonne s'animaient de bruits qui se prolongèrent long- 
temps. Là campait le 1 er corps, qui ne vit arriver que vers dix 
heures du soir les derniers détachements des divisions Pelle et 
Lartigue. Les hommes s'affaissèrent exténués de fatigue, exté- 
nués de faim aussi; car dans quelques régiments, notamment 
ceux de la division de Lartigue, les distributions de vivres 
avaient manqué (l). Cependant la crainte, une crainte obsé- 
dante, tenait éveillés plusieurs de ceux qui auraient leur part 
dans les responsabilités prochaines. Les plus soucieux étaient 
Douay et surtout Ducrot. Douay s'effrayait du vaste plateau 
qu'il avait à défendre et contemplait avec terreur les positions 
avancées qu'il ne pourrait couvrir. Vers dix heures, comme 
le général du génie Doutrelaine lui communiquait ses ap- 
préhensions : «Je crois, lui répliqua-t-il, que nous sommes 
perdus. Il ne nous reste plus qu'à faire de notre mieux avant 
de succomber. » Plus alarmé encore était Ducrot, et avec 
moins d'abandon passif à la destinée. Dès le matin, il s'était 
arrêté au plan de la retraite sur Mézières et en avait de 
lui-même amorcé l'exécution; puis contraint par les ordres 
positifs du maréchal de se rabattre sur la Givonne, il n'avait 
obéi que la mort dans l'âme. Plus tard, il avait envoyé à Mac- 
Mahon son chef d'état-major, le colonel Robert, et s'était dé- 
sespéré de ne recevoir que des instructions banales, écour- 
tées, impuissantes à le guider. Longtemps dans la nuit, on le 
vit courbé sur ses cartes, interrompant son examen par des 
éclats de colère, exprimant ses terreurs avec une crudité 
toute soldatesque, et repoussant rudement tous ceux qui lui 

^.(1) Journal des marches du 1 er corps d'armée, par le commandant Corbin. 



312 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

parlaient de succès ou de victoire. Enfin, la lassitude étant 
plus forte que l'angoisse, il s'allongea près d'un feu de bivouac, 
au milieu des zouaves de son ancienne division. C'est là qu'il 
attendit le lever du jour où le sort de la France se décide- 
rait. 



De tous les corps, le 12 e était le plus rapproché de l'ennemi. 
Bien que la nuit fût calme, Lebrun était anxieux. Il l'était 
par le voisinage de l'adversaire. En outre, il sentait que la 
Meuse n'était point un obstacle, le pont du chemin de fer 
demeurant intact. Il avait prescrit que le repos se prolongeât 
jusque cinq heures. A quatre heures, n'y tenant plus et crai- 
gnant une surprise, il alla à un clairon et lui ordonna de 
sonner le réveil. La sonnerie se répéta de régiment en régi- 
ment. Du village de Bazeilles jusqu'aux coteaux qui dominent 
la basse Givonne, en un instant les soldats furent debout. 
Aucune lueur ne perçait encore les ténèbres. Sur les prairies 
flottaient de blanches vapeurs, presque opaques, qui s'accro- 
chaient aux saules ou aux peupliers et rampaient jusqu'à la 
base des collines. Les hommes se secouèrent, tout courba- 
turés, comme il arrive après le repos qui suit une longue 
fatigue. Ils s'appelaient dans l'obscurité, et battaient la 
semelle pour se réchauffer. Soudain, à l'extrémité sud-est de 
Bazeilles et du côté des prés qui s'allongent vers la Meuse, une 
vive fusillade déchira l'air. C'étaient les Bavarois qui atta- 
quaient. 

Dans le plan général d enveloppement, il importait qu'une 
diversion occupât les Français au sud de leur ligne. Pendant 
qu'une notable partie de leurs forces serait immobilisée de la 
sorte, les deux grandes fractions de l'armée allemande, s'éten- 
dant à la fois à l'est'et à l'ouest, barreraient toutes les routes; 



SEDAN. 313 

puis, se rejoignant tout au nord, fermeraient la boucle et 
interdiraient le territoire belge lui-même. C'était aux Bava- 
rois du I er corps qu'avait été réservée la tâche de nous retenir. 
Dès trois heures du matin, leur commandant en chef, le gé- 
néral Von der Tann, avait dirigé deux colonnes vers la Meuse. 
La première, composée d'une portion de la l re brigade, avait 
franchi la rivière sur un pont de bateaux construit à Ailli- 
court; la seconde, formée de trois bataillons empruntés à la 
2 e brigade et commandée par le major de Sauer, avait utilisé 
le pont viaduc du chemin de fer. Des deux colonnes, la se- 
conde était celle qui avait le moins de chemin à parcourir. 
Silencieusement elle avait longé le remblai du chemin de fer, 
puis s'était glissée dans les prés. Ceux-ci n'offraient presque 
point d'abris, mais l'obscurité couvrait la marche. A quatre 
heures et demie, la première ligne atteignait les abords de 
Bazeilles. C'est à ce moment qu'avaient retenti les coups de 
feu qvii venaient de donner le signal du combat. 

Von der Tann espérait un succès facile. Mais il trouverait 
un double obstacle dans la nature des lieux, dans la solidité 
des troupes. 

Bazeilles, où les Bavarois accumuleraient ce jour-là tant de 
ruines et laisseraient eux-mêmes tant de morts, était un gros 
village très propre à la défense. Ses rues étroites, remplacées 
aujourd'hui par des voies plus larges, seraient pleines de 
pièges pour quiconque s'y aventurerait. Elles aboutissaient 
presque toutes à la chaussée de Sedan à Carignan, qui traver- 
sait le village du nord-ouest au sud-est et était bordée de mai- 
sons solides, aisées à transformer en forteresses. Au nord-est 
du bourg, le grand parc du château de Monvillers offrirait à 
profusion les massifs, les buissons, les bouquets d'arbres, 
abris précieux pour les tirailleurs. Près de l'endroit où le 
chemin de Daigny s'embranchait sur la chaussée (1), se 
remarquaient plusieurs constructions massives d'où l'on 
pourrait contenir et repousser les assaillants. Juste.au point 
d'intersection, une villa, entourée d'un grand jardin, com- 

(1) Voir à l'appendice la carte n° 6. 



314 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

mandait les deux routes. On l'appelait la villa Beurmann. 

Les défenseurs étaient résolus plus encore que les lieux 
n'étaient propices. Gelaient les vaillants soldats de l'infanterie 
de marine. La veille, à travers les prés, ils avaient rejeté les 
Bavarois jusqu'au pont. Puis le soir, en prévision d'une 
attaque, ils avaient barricadé plusieurs rues et crénelé, aux 
abords du bourg, les murs de clôture. A Bazeillcs même était 
la brigade Marlin des Pallières; de Balan allait accourir la 
brigade Reboul. Aux soldats se joindraient plus tard de cou- 
rageux habitants, prêts à tout risquer pour leurs foyers. 

On se battit d'abord dans l'obscurité et comme à tâtons, les 
assaillants cherchant leur chemin. Bientôt l'horizon se raya 
des premières blancheurs, et les clartés, perçant un peu la 
brume, rendirent les coups moins incertains. De proche en 
proche, les Bavarois parvinrent à s'élever jusqu'au nord du 
village. Quand ils voulurent aborder la villa Beurmann, un 
feu terrible les arrêta net. Tous les officiers furent mis hors 
de combat. Une attaque tentée par les jardins n'aboutit qu'à 
de grandes pertes. Les maisons qu'on avait dépassées et qu'on 
croyait conquises se garnirent de nos fantassins. L'énergie de 
la résistance, les lieux inconnus, le jour encore douteux r 
tout déconcertait les ennemis. Leurs chasseurs, leurs fusiliers, 
s'agitant pêle-mêle, échappaient à toute direction d'ensemble 
et, loin qu'on pût progresser, on avait peine à ne pas perdre 
le terrain gagné. 

Cependant la 4 re brigade avait achevé son passage par le 
pont de bateaux d'Aillicourt. Un bataillon se porte sur la gare 
de Bazeillcs; puis le gros de la brigade se dirige vers le village : 
les uns remontent vers le parc de Monvillcrs dans l'espoir de 
déborder les Français; les autres s'engagent dans les rues. 
Mais déjà les premiers envahisseurs, ceux qui ont passé par le 
pont viaduc, sont à bout de résistance. A l'ouest du bourg, un 
des détachements du major de Sauer, bloqué dans une des 
maisons les plus avancées, est contraint de mettre bas les 
armes. Plusieurs compagnies, accentuant leurrecul, abandon- 
nent le village et vont se reformer derrière la levée du chemin 
de fer; d'autres se défendent péniblement dans la grande 



SEDAN. 315- 

rue, s'abritent sous deux grandes constructions en pierre, et 
essaient de s'y retrancher. 

Les Bavarois, venus d'Àiilicourt, étaient arrives avec l'espoir 
de compléter un succès. Tout au plus réussiraient-ils à ba- 
lancer les chances. Sur la place du Marché, aux abords de 
l'église, se livrent une série d'engagements indécis et san- 
glants. C'est autour de la villa Beurmann que le combat se 
prolonge avec la plus grande intensité. Dans la population de 
Bazeilles, les hommes, les femmes même, subissant la conta- 
gion de la lutte, commencent à se mêler aux soldats. Des ren- 
forts arrivent aux Allemands : les Bavarois de la II e division 
sont appelés de Remilly; au sud-est, les avant-gardes saxonnes 
s'avancent vers la Moncelle. De son côté, le général Lebrun 
sollicite l'aide du 1 er corps, et l'une des brigades, la brigade 
Garteret-Trécourt, se hâte vers Balan. Le soleil achevait de 
dissiper les brumes de la Meuse, et une journée radieuse s'an- 
nonçait. Cette lumière grandissanle nous serait elle-même 
funeste. Jusque-là l'épais brouillard avait paralysé la redou- 
table artillerie allemande. Voici que des coteaux qui dominent 
le Pont-Maugis et Aillicourt, les batteries bavaroises lancent 
leurs obus. Dans le même temps, une batterie saxonne s'établit 
sur la rive gauche de la Givonne, et se met à battre le parc de 
Monvillers, la Moncelle, les hauteurs au-dessus de Daigny. 

Qui eût dit que cette mêlée déjà si chaude n'était qu'action 
secondaire? Et pourtant ailleurs serait la vraie bataille, celle 
qui déciderait tout. Elle n'était pas encore commencée. Sur 
les coteaux au nord de la ville, nos bataillons, tenus en éveil 
par les éclats du canon, demeuraient l'arme au pied, ne 
recevant encore et ne portant aucun coup. Seulement, des 
hauteurs on eût pu discerner, à l'est, à l'ouest, les longues 
lignes noires des régiments ennemis. Tous marchaient en 
une hâte méthodique : marcher, n'était-ce pas remporter déjà 
la moitié du succès? A l'est, la Garde, devançant de beaucoup 
les Saxons, avait, avec ses premières colonnes, dépassé Pouru- 
au-Bois et Franchcval ; à l'ouest, les Wurlembergeois franchis- 
saient la Meuse à Dom-le-Mesnil, les Prussiens des XI e et 
V e corps à Donchery. Cependant le Roi, ayant quitté son quar- 



316 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

lier général de Yendressc, venait de s'installer sur le coteau de 
laMarfée tandis que le Prince royal s'établissait sur un mame- 
lon voisin, appelé le mamelon de la Croix-Piot. De là le 
monarque pourrait, sinon du côté de lest, au moins du côté 
de l'ouest, suivre tous les progrès de la manœuvre envelop- 
pante. De là, comme d'un observatoire, lui apparaîtraient 
Sedan, le plateau de l'Algérie, Floing, les hauteurs d'Illy, les 
collines de Saint-Me'nges, la boucle de la Meuse; en un mot, 
tout le champ de bataille qui le soir serait à lui. 

Déjà à cette heure un événement grave avait inauguré pour 
nous les malheurs de la journée. 

À cinq heures, Mac-Mahon avait reçu de Lebrun l'avis qu'il 
était violemment attaqué. « Ce qui se passe à Bazeilles est le 
commencement d'une grande bataille» , mandait le comman- 
dant du 12 e corps. Le maréchal était parti aussitôt par la route 
de Douzv. A Bazeilles, la vue de la division Yassoigne l'avait 
réconforté. Vaillante était l'infanterie de marine, et en bonne 
posture le combat. Mac-Mahon tourna vers la Moncelle. Il 
voulait voir Lebrun qu'on disait de ce côté, puis remonter 
vers le nord et aller trouver Ducrot. Chemin faisant, il attei- 
gnit, juste au-dessus de la Givonne et en face de la Moncelle, 
un point élevé qui lui parut favorable pour l'examen des posi- 
tions ennemies. Comme de sa lunette il fouillait le terrain envi- 
ronnant, soudain on le vit chanceler. Un éclat d'obus venait 
de l'atteindre à la partie supérieure de la cuisse. Il tomba de 
cheval, et pendant un instant perdit connaissance. La bles- 
sure, sans être très grave, entraînerait un empêchement absolu 
de commander. Le maréchal fut ramené à Sedan. Il était alors 
six heures et quart du malin. 



VI 



A la sous-préfecture de Sedan, où l'Empereur était des- 
cendu, on avait entendu la canonnade de Bazeilles. Le sou- 



SEDAN. 317 

verain achevait de s'habiller quand un officier d'ordonnance^ 
le capitaine d'Harcourt, arrivant du champ de bataille, 
annonça la blessure du maréchal. A celle nouvelle. Napoléon 
pâlit, et sous l'étreinte de l'émotion deux grosses larmes 
jaillirent de ses yeux (1). Ses chevaux étaient prêts; en grande 
hâte il partit et, suivant la route qu'avait naguère suivie Mac- 
Mahon, s'achemina vers Bazeilles par la chaussée de Douzy. 

Le cortège avait gardé un reste de splendeur; mais le 
monarque qu'environnaient les vestiges des anciennes pompes 
ne représentait plus rien. Il n'était plus qu'un soldat, un 
soldat courageux, mais trop vieux pour servir et dont la mort 
ne voudrait pas. En cette transmission de l'autorité se mar- 
querait bien son entier effacement. Nul ne songerait à consul- 
ter le Prince, et le Prince lui-même affirmerait par son silence 
son abdication. Qui commanderait? Mac-Mahon blessé avait 
déjà pourvu à son successeur, et choisissant non le plus 
ancien, mais celui qu il jugeait le plus digne, avait désigné 
Ducrot pour le remplacer. 

On connaît déjà celui sur qui venait se poser le terrible 
honneur. Absolu, brusque, passionné, Ducrot était d'esprit trop 
entier pour saisir toujours la vraie mesure des choses, et cette 
disposition fougueuse et emportée le garderait mal contre les 
vues systématiques ou les erreurs. En revanche il rassemblait 
en lui quelques-unes des qualités maîtresses qui font les vrais 
chefs, c'est-à-dire le savoir, le don d'initiative, le dévouement 
absolu à la patrie. Dans la foule des généraux, ou courtisans, 
ou découragés, ou affolés sous la terreur des responsabilités, 
il se dégageait avec un vif et fier relief, et si parfois il était 
aisé de le contredire, il était impossible de ne pas le remar- 
quer. Il avait l'énergie qui sait vouloir, la fermeté d'âme qui 
répond de ses actes. En un mot, c était un homme, en un 
temps et en une armée où les hommes n'abondaient pas. 

Dans la mollesse universelle de* desseins, cet homme (et là 
résidait sa véritable originalité) avait un plan bien net. Ce 



(1) Récit de M. le capitaine d'Harcourt (Heures d'histoire, par M. le vicomte 
Melchior de Vogué, p. 254-255). 



318 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

plan consistait à ramener au plus vite l'armée vers l'ouest. 
Parllly, par Saint-Menges,on en dirigerait le gros vers MézièreS 
et peut-être quelques fractions vers Rocroi. Le général calcu- 
lait que les troupes en retraite seraient solidement flanquées 
sur leur gauche par le gros cours d'eau de la Meuse. Au nord 
de la rivière une belle route existait qui, par Saint-Mengcs et 
Vrigne-au-Bois, gagnait Mézières en suivant les hauteurs. Sur 
cette route s'embranchaient, au delà de Vrigne-au-Bois, plu- 
sieurs voies vicinales qui permettraient d'atteindre Charlcville 
et, plus au nord, Nouzon. En outre, à travers les bois, cou- 
raient quelques sentiers praticables aux piétons; peut-être 
même, en été, aux voitures légères. Sur un seul point du par- 
cours, l'espace très resserré rendrait le cheminement fort dan- 
gereux : c'était à l'extrémité septentrionale de la boucle de la 
Meuse. En cet endroit les collines rocheuses et boisées de la 
Falizette dévalaient en pente rapide jusqu'au fleuve et ne 
laissaient à la route qu'un étroit passage (1). Là était la zone 
périlleuse que Ducrot tour à tour appelait les Thermopyles ou 
le Cap des tempêtes. Si, par activité de marche ou bonheur, 
on parvenait à doubler la boucle, à devancer 1 ennemi au 
redoutable défilé, la vallée plus élargie permettrait, au delà, 
le déploiement de l'armée. Une fois à Mézières, on serait 
presque sauvé ; car on y retrouverait le corps de Vinoy, on y 
retrouverait des approvisionnements. Encore une étape, deux 
au plus, et on serait tout à fait à l'abri, car on approcherait 
du réseau que formaient les places fortes du nord. 

Cette marche, Ducrot eût voulu, comme on l'a dit, la com- 
mencer la veille. Le 1 er septembre, au petit jour, il s'était levé, 
moins effrayé du canon qu'il entendait au sud que du profond 
silence qui régnait ailleurs. Le vrai péril n'était pas aux Lieux 
où la bataille s'engageait, mais à l'est, mais à l'ouest, là-bas 
où le grand soin était d'assourdir tout bruit de marche, là-bas 
où la Garde d'un côté, le XI e et le V e corps de l'autre, «'avan- 
çant traîtreusement et, comme sur la pointe des pieds, poursui- 
vaient la manœuvre méthodique et régulière qui nous cerne- 

(1) Voir à l'appendice la carte n° 6. 



SEDAN. 319 



rait. Le général élait occupé à faire construire au-dessus de 
Givonne quelques épaulements pour protéger l'artillerie, quand 
il vit venir à lui le commandant Riff, puis le général Faure. 
L'un et l'autre lui annoncèrent que le maréchal était blessé, 
qu'il était commandant en chef. A ces mots, Ducrot ne retint 
point un geste accablé. Mais, en vrai soldat, il ne s'attarda 
point aux plaintes : » Il n'y a pas, dit-il, un moment à perdre; 
il faut reprendre notre plan d'hier. » 

Un peu de temps s'était consumé en allées et venues; car le 
premier officier envoyé au quartier général du 1 er corps avait 
été blessé. Il était sept heures du matin. Les instructions sui- 
virent aussitôt. Gomme le général les dictait, une certaine 
réprobation se peignit sur les visages : « La retraite, quand 
on disposait de plus de 100,000 hommes, c'était la honte. » 
Ainsi chuchotaient les officiers de l'état-major. L'un des aides 
de camp, le plus ancien par le grade, se hasarda à exprimer 
la pensée commune. Ducrot était rude, ont dit ceux qui l'ont 
le mieux connu. Brutalement il imposa le silence; puis se 
radoucissant et avec une nuance attristée : « La retraite, 
voyez-vous, c'est le seul moyen de salut. » L'ordre fut donné 
de faire filer aussitôt les voitures, les bagages; en outre, les 
commandants de corps furent prévenus que l'armée se con- 
centrait sur le plateau d'Illy (1). Cependant Ducrot craignait 
des objections de la part de Lebrun qui, à cette heure, était en 
plein combat, en plein espoir de vaincre. Rapidement il se 
porta vers lui. a Les Bavarois fléchissent, observa Lebrun, 
nous avons l'avantage; tout recul découragera nos soldats. » 
Puis le commandant du 12 e corps invoqua, non sans quelque 
raison, réloignement où il était du défilé de la Falizette, rem- 
barras de remonter les hauteurs, de traverser le bois de la 
Garenne. « On nous amuse à Bazeilles, interrompit impétueu- 
sement Ducrot. L'ennemi est en train de nous envelopper. La 
vraie bataille sera bientôt derrière nous. » Sur ces objurga- 
tions véhémentes, Lebrun n'insista plus. 

La retraite sur Mézières, praticable le 31 août, l'était-elle 

(1) Duchot, la Journée de Sedan, p. 21. 



320 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

encore au matin du 1 er septembre? Tant qu'il y aura des pro- 
fesseurs d'art militaire, la question ne cessera d'être débat- 
tue (1). Le vrai, c'est que, depuis la veille, chaque instant 
avait diminué nos chances. La fatale incurie qui avait conservé 
le pont de Donchéry avait facilité pour les Prussiens le pas- 
sage de la Meuse. Dès la pointe du jour, ils avaient commencé 
à porter leurs régiments sur la rive droite. Deux heures 
encore, et les têtes de colonnes inclineraient vers Saint- 
Albert, puis s'élèveraient vers Saint-Menges, et bientôt fer- 
meraient les dernières issues. Si empirée que fût notre con- 
dition, une ombre d'espoir restait. Que l'ennemi s'attardât un 
peu dans le contour de la Meuse; que les nôtres, surexcités par 
l'instinct du salut, redoublassent d'activité, et peut-être pour- 
rions-nous devancer l'adversaire au défilé de la Falizette. Au 
delà, les horizons plus vastes permettraient une marche plus 
assurée. Si, comme il était vraisemblable, ce grand bonheur 
nous échappait; si, au débouché du défilé, nous nous heur- 
tions aux masses allemandes; si, chemin faisant, nous étions 
attaqués, ou même coupés de la route, du moins nous n'au- 
rions devant nous ni le IV e corps demeuré au sud-est, ni les 
Bavarois fixés au sud, ni les Saxons occupés sur la basse 
Givonne, mais seulement le XI e corps grossi presque aussitôt 
du V e , et un peu plus tard de la division wurtembergeoise. 
Selon toute apparence, toute l'armée ne se sauverait pas ; mais, 
selon toute apparence aussi, d'importantes fractions se déro- 
beraient. Or, en ces précaires conjonctures où nous recher- 
chions non le succès mais le moindre malheur, ce triste 
avantage ne serait lui-même ni sans prix ni sans gloire. Les 
Prussiens, dans leurs relations officielles écrites après coup, 
ont nié que la réussite, même partielle, fût possible. Sur 
l'heure, ils ont été beaucoup moins péremptoires. En un de 
ces entretiens que les vainqueurs et les vaincus ont souvent 
ensemble et où ils discutent les chances comme les joueurs 
discutent les coups, le général de Blumenthal, chef d'état- 



(1) Voir en particulier le général Canonge, le Dernier Mot sur Sedan \Cor- 
spondant, 25 septembre et 10 octobre 1903). 



SEDAN. 321 

major du Prince royal, disait à Dticrot peu après la défaite : 
« Au début de la journée, j'étais très inquiet; je redou- 
tais un effort désespéré du côté du nord. » Et détaillant 
l'ensemble de ses forces composées surtout d'artillerie, il les 
jugeait insuffisantes pour que la victoire fût entière ou cer- 
taine. 

J'ai hâte d'échapper à l'histoire conjecturale, ayant assez à 
faire pour dire l'histoire vécue. En. exécution des ordres de 
Ducrot, le 12 e corps venait de commencer son mouvement 
rétrograde. Dans le 1 er corps, les divisions Pelle et Lhériller 
étaient arrivées à la hauteur du bois de la Garenne. A ce 
moment, un officier d'état-major survint, avec un billet de 
Wimpffen. Ce billet ne portait mention ni de l'heure où il 
avait été écrit, ni du lieu d'où il avait été expéd.é. Wimpffen 
annonçait qu il détenait, de par l'autorité du ministre de la 
Guerre, une lettre de commandement de l'armée. Il ajoutait 
qu'il ne pouvait être question de retraite. La conclusion était 
que l'effort principal se portât vers Bazeilles et qu'on soutînt 
vigoureusement Lebrun. 

Bouleversé, non de l'autorité ravie, mais de l'armée com- 
promise, Ducrot se précipita à la recherche de Wimpffen et, 
étanl parvenu à le rejoindre, l'interpella avec toute l'ardeur 
de sa patriotique passion. Tout ce qu'il avait dit une heure 
auparavant à Lebrun, il le répéta avec un surcroît de véhé- 
mence : «Je ne viens pas, dit-il à son successeur, vous dis- 
puter le commandement. Je vous obéirai. Mais écoutez-moi. 
Depuis deux mois, je suis en présence des Prussiens. Je les 
connais. Leur but est de nous envelopper. » A l'appui de ce 
langage, le général montra un billet qu'il venait de recevoir 
du maire de Villers-Gernay : celui-ci mandait que de fortes 
colonnes ennemies remontaient la rive gauche de la Givonne. 
» Le mouvement qui se poursuit à 1 est, ajouta Ducrot, se 
poursuit pareillement à l'ouest, et tout se prépare pour nous 
fermer les issues. Au nom du salut de l'armée, je vous con- 
jure de continuer la retraite. — Mais, répondit Wimpffen, 
pourquoi battre en retraite quand Lebrun a l'avantage? » 
Lebrun, qui était présent, approuva, déclara que rien ne 

T. vu. 21 



322 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

pressait, qu'il serait toujours temps de rétrograder (l). DucroL 
se désolait de n'être point plus persuasif. Dépliant une carte 
sur l'arçon de sa selle, il montra, en la suivant du doigt, la 
grande courbe de la Meuse, indiqua Tunique point de pas- 
sage, détailla à ses deux collègues les positions que ceux-ci 
connaissaient à peine . Wimpffen écoutait distraitement. 
L'espoir de vaincre du côté de Bazeilles engourdissait en lui 
toutes les prévoyances. « Ce qu'il nous faut, répétait-il, c'est 
une victoire. — Une victoire! répliqua Ducrot exaspéré; nous 
serons heureux si ce soir nous avons encore une ligne de 
retraite. » Sur ces mots il s'éloigna et, revenant au galop vers 
ses officiers, il leur jeta ces seuls mots : « Nous sommes 
perdus! » 



VII 



Il était neuf heures. Une fatalité singulière aggravait nos 
fautes. Pour la seconde fois depuis le lever du jour, le com- 
mandement changeait de main. Mac-Manon, au moment où il 
cherchait à tâtons, à travers les desseins de l'ennemi, une 
lumière pour se conduire, avait été soustrait par sa blessure 
aux responsabilités de la journée. Ducrot qui avait un plan 
bien net — non le meilleur, car il n'y en avait plus de bon, 
mais le moins mauvais — n'avait saisi le commandement que 
pour le déposer. Voici que Wimpffen, devenu chef suprême, 
était appelé à sauver ce qu'on pourrait sauver encore. 

Avait-il un dessein? Ni l'intelligence ni la bravoure ne lui 
manquaient. Mais, arrivé 1 avant-veille, il ne connaissait ni 
l'ennemi, ni ses troupes, ni le champ de bataille. Cependant 
les derniers entretiens de Palikao avaient gravé dans son 
esprit leur empreinte. En retard sur les événements, ignorant 
de nos détresses, systématique comme les passionnés, le mi- 

(1) Ducrot, la Journée de Sedan, p. 30. 



SEDAN. 323 



e 
en 



nistre de la Guerre persistait à pousser vers Metz l'armée d 
Chàlons. Or la route de Metz était la route de Garignan et, 
s'éloignant de Sedan par le chemin de Garignan, Bazeilles 
était comme le premier échelon. A la nouvelle de la blessure 
du maréchal, Wimpffen d'abord s'était laissé oublier. Dans 
l'entrefaile, 1 opiniâtre résistance du 12 e corps, engagé contre 
les Bavarois, avait provoqué un retour d'espoir. Le général 
était d'imagination vive et par-dessus tout d'humeur pré- 
somptueuse. Ce qui était répit dans le malheur lui apparut 
comme présage du succès final. Les Bavarois refoulés de 
Bazeilles, la route de Garignan serait libre; à Garignan, on 
toucherait à Montmédy ; à Montmédy, on se rapprocherait de 
Metz. Ainsi pensa Wimpffen, tout imprégné, fût-ce à son insu, 
des vues de Palikao, et comme lui emporté par le rêve. C'est 
en cet état d'esprit qu'espérant la victoire il avait réclamé le 
commandement. 

Il n'est pas d'avènement si triste qui n'ait son heure d'exal- 
tation. Arrêtant aussitôt la retraite, Wimpffen prodigua les 
paroles réconfortantes : a II nous faut une victoire » , avait-il 
dit à Ducrot. A Douay il répéta le même propos. Vis-à-vis 
de Lebrun, qui était son ancien camarade et qu'il tutoyait, il 
se montra plus expansif encore. Le complimentant sur la ré- 
sistance de son corps d'armée : « Tu auras, lui dit-il, les hon- 
neurs de la journée. » Puis il ajouta : « Je ne veux pas de 
retraite sur Mézières. Si l'armée doit opérer sa retraite, ce 
sera par Garignan (1). » Cependant lEmpereur, accompagné 
de son état-major, errait sur le champ de bataille. Wimpffen, 
l'ayant rencontré dans le fond de Givonne, s'appliqua à dis- 
siper ses craintes : h Que Votre Majesté ne s'inquiète pas, 
lui dit-il; dans deux heures, j aurai jeté l'ennemi dans la 
Meuse. » Ayant parlé de la sorte, il s'éloigna rapidement, sans. 
entendre une voix railleuse et amère qui murmurait derrière 
lui : « Plaise à Dieu que nous n'y soyons pas jetés nous- 
mêmes! (2) » 

(t) Lebrun, Bazeilles, Sedan, p. 112. 

(2) Relation tic la bataille de Sedan par le général Pajol (Moniteur univers 1 j 
22 juillet 1871). 



3-24 HISTOIRE DU SECOISD EMPIRE. 

Rien n'égalerait l'éclat des paroles si ce n'est l'inanité des 
actes. Si la retraite vers Mézières n'offrait que des chances 
bien précaires, le mouvement sur Carignan était pure chi- 
mère. Il eût fallu reprendre le chemin que, la veille, on avait 
quitté : pour rompre le cercle, on eût dû culbuter, non seu- 
lement les Bavarois, mais tous ceux qui seraient accourus, les 
Saxons, le IV e corps, la Garde; que si, par miracle, on eût 
échappé à l'étreinte, les marches suivantes eussent rapproché 
nos troupes exténuées, non de leurs places fortes, non de 
leurs magasins, non de leurs ressources, non des lieux où 
elles auraient pu se refaire, mais de nouvelles armées enne- 
mies. Cette marche vers Garignan, Wimpffen la voulait-il 
vraiment? A lire le mémoire justificatif qu'il publia plus tard, 
il semble que sa pensée, fort malaisée à découvrir, ait hésité 
entre plusieurs desseins et que, tout en recueillant l'idée de 
Palikao, il ait caressé l'espoir, plus chimérique que tout le 
reste, d'assurer d'abord l'entière victoire. 

Cette victoire, pronostiquée et promise, aucun effort d'en- 
semble ne serait tenté pour la conquérir. Ayant revendiqué 
le commandement, le nouveau général en chef se fixerait au 
milieu du 12 e corps, comme si son regard n'eût pas été assez 
vaste pour embrasser tout le théâtre de l'action. Cependant la 
journée serait longue, et l'ennemi était pressant. La bataille 
allait se développer, acharnée quoique sans direction géné- 
rale, mêlée d'épisodes sublimes et de découragements lamen- 
tables, conduite le plus souvent d'après l'inspiration des 
chefs secondaires ou d'après les progrès de l'ennemi. De plus 
en plus nous serions acculés dans une sorte de champ clos, 
cl ce champ clos se resserrerait jusqu'à ce que l'étroit espace 
ne permît plus que de capituler ou de mourir. A l'heure 
où nous sommes, c'est-à-dire vers neuf heures, le combat 
s étendait sur deux points principaux où il faut en suivre les 
péripéties. — Il se prolongeait vers Bazeilles et vers Balan, où 
jusque vers midi résisterait le 12 e corps. — Il commençait sur 
le plateau d'Illy, où dans l'après-midi tout se consommerait. 



SEDAN 



VIII 



Tandis qu'on emportait vers Sedan Mac-Mahon blessé, le 
combat dont on a dit les premières phases continuait à Ba- 
zeilles. Tenu en échec par l'infanterie de marine, le général 
Von der Taniï avait appelé de Remilly sa seconde division. A 
sept heures, les premières colonnes, composées dune partie 
de la 3 e brigade, franchirent le pont de bateaux d'Aillicourt. 
Elles atteignirent la gare, remontèrent la Givonne et, par une 
brèche de la muraille, s'introduisirent dans le parc du châ- 
teau de Monvillers. En dépit d'un feu très violent, elles par- 
vinrent à gagner du terrain vers le nord et demeurèrent maî- 
tresses de l'enclos. 

Le succès ne laissait pas que d'avoir son prix. De là, les 
Bavarois se relieraient aux Saxons qui, précisément à cette 
heure, descendaient des coteaux, occupaient la Moncelle, 
poussaient même quelques compagnies sur la route de Balan. 
Mais lorsque les soldats de Von der Tann, jaloux de complé- 
ter leurs avantages, voulurent se rabattre vers Bazeilles et 
concourir à l'attaque du village, les balles des tirailleurs fran- 
çais, bien postés à couvert, les arrêtèrent net. Dans le bourg, 
la lutte se prolongeait et, avec un surcroît d'acharnement. 
On se battait dans la grande rue, dans les rues voisines, et sur- 
tout aux abords de la villa Beurmann. Sur ce théâtre restreint 
de Bazeilles apparaissaient, avec un relief saisissant, les qua- 
lités des deux races. Tout ce que l'ennemi puisait d'avantages 
pour les luttes en grandes masses, dans l'excellence de son 
artillerie, dans son entente supérieure de la guerre, il le per- 
dait dans cette suite d engagements partiels où triomphaient 
la souplesse, l'esprit d'initiative des chefs secondaires, et sur- 
tout la bravoure. Stimulés par l'exemple, exaspérés par la 
violation de leurs foyers, les habitants se mêlent de plus en 
plus à la bataille; ils saisissent les fusils, les cartouchières 



:«2G HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

des morts; des toits, des fenêtres, des soupiraux, ils font feu 
sur l'ennemi. Cependant l'obstination de la lutte pousse à 
bout les Bavarois. Tout déconcertés de cette guerre de rues, 
fusillés de tous côtés, trébuchant au milieu des cadavres des 
leurs, ils commencent à ressentir ces bouillonnements de 
fureur qui bientôt se traduiront par d'inqualifiables barbaries. 
Avec une colère aveugle, presque bestiale, ils se butent contre 
les hommes, contre les obstacles aussi. C'est alors que s'al- 
lument les incendies. Ainsi s'exaspère le combat, à la fois 
indécis et opiniâtre, violent et sombre, plein d'épisodes hé- 
roïques et cruels, compliqué par le nombre des engagements, 
obscur par les chances diverses, malaisé à reconstituer par la 
confusion des souvenirs, par l'incertitude des heures, et sur- 
lout par la transformation des lieux; car de ce village presque 
rien ne resterait, et au milieu des choses renouvelées les sur- 
vivants chercheraient en vain de quoi réveiller les images 
disparues. 

Tout se retournant contre nous, il se trouverait que cette 
vaillante résistance serait elle-même funeste. Elle donnerait 
l'illusion du succès. Ce qui n'était que défense — défense 
admirable, mais enfin défense — paraîtrait, aux yeux des plus 
prévenus, gage de victoire. C'est alors que Wimpffen avait 
produit sa lettre de commandement. 

- Les ordres de Ducrot avaient à peine commencé de s'exé- 
cuter. Les troupes qui avaient remonté le plateau en descen- 
dirent. Le mot d'ordre fut de mener à fond l'offensive vers 
Bazeilles et, comme disait le nouveau général en chef, de 
jeter les Bavarois dans la Meuse. 

A ce moment-là même (il était neuf heures environ), un 
effrayant accroissement des forces ennemies rompait à noire 
détriment l'égalité des chances. Le général Von der Tann 
venait d'apprendre que la 8 e division (IV e corps prussien) 
arrivait à Remilly. Sûr d'être soutenu, il fait passer la Meuse 
à toutes les fractions de son corps, maintenues jusque-là sur 
la rive gauche. En deux colonnes, le reste de la 2 e division 
franchit le fleuve; la réserve d'artillerie débouche des ponts 
de bateaux; en arrière, les Prussiens quittent eux-mêmes 



SEDAN. 327 



Remilly. Posté à rentrée de Bazeilles, du côté de Douzy, le 
général Von derTann guette l'arrivée des renforts, assigne les 
emplacements. Quant aux Saxons, leur infanterie tient la Mon- 
cclle, tandis que leur artillerie forte d'abord de quatre, puis de 
sept, et enfin de dix batteries (1), s'échelonne sur les coteaux 
de la rive gauche de la Givonne et, faisant face à la fois au I er 
et au 12 e corps, balaie de ses obus les collines opposées. 

Tout ce que peut faire une vaillante troupe pour balancer 
le nombre et conjurer la fortune, les Français le firent en ces 
lieux. L'infanterie de marine fut admirable. De son côté, la 
division Lacretelle, quoique formée de toutes jeunes troupes, 
déploya une solidité inattendue. Il y eut encore des alterna- 
tives de succès, et, par suite, des retours d'espoir. On vit les 
fantassins du général Lacretelle progresser contre la Mon- 
celle, contre le parc de Monvillers. A Bazeilles, les soldats de 
l'infanterie de marine parvinrent à refouler l'adversaire jus- 
qu'à la place du Marché. Mais, vers dix heures, les Bavarois 
du I er corps sont tous en ligne. Les Saxons achèvent d'arriver 
et, bien que la majeure partie de leurs forces soit employée 
du côté d'Haybes et de Daigny contre notre 1 er corps, ils dé- 
tachent des fractions importantes vers la basse Givonne. Enfin 
l'avant-garde de la 8 e division prussienne atteint la gare de 
Bazeilles, tandis que le reste est encore près des ponts de ba- 
teaux. 

C'est alors qu'avec leurs forces accrues les Allemands dé- 
cident un double mouvement offensif, l'un pour conquérir,, 
sur la rive droite de la Givonne, les hauteurs qui dominent 
la Moncelle et Monvillers ; l'autre pour réduire le village de 
Bazeilles. 

Du côté des hauteurs, Saxons et Bavarois, ayant franchi la 
petite rivière, s'élèvent sur les pentes, et atteignent un groupe 
de maisons occupées dès le matin par leur avant-garde; puis 
ils font effort pour pousser au delà. Les Français, embusqués 
dans une dépression du terrain, leur infligent des pertes sen- 



(1) La Guerre franco-prussienne , rédigée à la section historique de létat- 
inajor prussien, t. II, p. 1104. 



328 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

sibles, et beaucoup de leurs officiers sont tués ou blessés. Sur 
ees entrefaites, de nouvelles troupes surviennent et en particu- 
lier un bataillon prussien qui a passé la Givonnc au nord du 
parc de Monvillers. L'objectif principal est ce point culmi- 
nant des collines où, quelques heures auparavant, Mac-Mahon 
est tombé. Assez longtemps le combat se prolonge, non sans 
dommage cruel pour les assaillants. Enfin, vers onze heures, 
les Allemands couronnent toute la ligne des crêtes au nord de 
la Moncelle. Quelques compagnies s aventurent même jusque 
dans Balan, mais sont ramenées en arrière par le feu de notre 
infanterie. 

Pendant ce temps, le gros des Bavarois se frayait, à travers 
Bazeilles, un chemin sanglant. De ce côté, la fureur de l'at- 
taque, la ténacité de la défense imprimaient aux choses un 
aspect tragique. Dans Tordre régulier et savant des guerres 
prussiennes, le hasard venait d'introduire un épisode de 
guerre de rues, un de ces corps-à-corps que Ion croyait ne 
plus revoir. La lutte, commencée dans les ténèbres, continuée 
sous les brumes décroissantes, sétalant maintenant en plein 
soleil, se prolongeait depuis près de six heures sans autre 
trêve que de courtes accalmies. Dans certains régiments fran- 
çais, le tiers des officiers était hors de combat (1). Parmi les 
Bavarois, le dommage n'était pas moindre, et avant la fin de 
la journée les pertes, rien que pour leur I er corps, dépasse- 
raient 2,000 hommes (2). Plusieurs fois refoulé quand déjà il 
se croyait vainqueur, l'ennemi se résigne à progresser pru- 
demment et en quelque sorte pas à pas. Les chasseurs bava- 
rois, partant de la place du Marché, se glissent dans les 
enclos, rasent les murs, occupent une maison, puis une au Ire. 
Cependant, à l'angle de la rue de Daigny et de la chaussée, la 
villa Beurmann tient toujours. Déjà l'artillerie a été appelée 
pour vaincre l'insolente résistance. La villa est abordée 
de tous côtés, par les jardins, par le parc de Monvillers, 
par la grand'route. Elle est enfin évacuée, et cette con- 



(1) Rapport du général Lebrun sur la bataille de Sedan. 

(2) La Guerre franco-allemande, t. II, annexes, p. 30.1 



SEDAN. 329 



quête, si longtemps disputée, assure la possession du bourg. 
. Dans le village, la lutte semblait finie. Elle se prolongea 
pendant une heure encore par un épisode héroïque. 

A l'extrémité occidentale de Bazeilles, à droite de la chaus- 
sée en se dirigeant vers Sedan, s'élevait une maison qu'on 
appelait alors, qu'on appelle encore aujourd'hui, la mai- 
son Bourgerie . Là s'étaient réfugiés une cinquantaine 
d hommes avec trois officiers. Séparés de leurs compagnons, 
cernés par l'ennemi, mais d un courage égal à l'épreuve, 
ils préparèrent toutes choses pour une défense qui n'aurait 
d'autre terme que l'épuisement de leurs munitions ou leur 
vie. Avec des tonneaux, des meubles, des planches, ils barri- 
cadèrent le rez-de-chaussée. Puis se retranchant dans les 
deux chambres de l'étage, ils bouchèrent les fenêtres avec des 
matelas et ne laissèrent subsister que d étroites ouvertures 
qui se transformeraient en meurtrières. Comme les Bavarois 
s'approchen # t, un feu bien dirigé couvre le sol de morts et de 
blessés. Les ennemis se dispersent, puis reviennent en plus 
grand nombre et, rasant les murailles, cherchent à forcer 
Tentrée. Dès qu'ils se montrent à découvert, notre tir les dé- 
cime. Le fusil à la main, les officiers donnent l'exemple : c est 
le commandant Lambert, le capitaine Ortus, le lieutenant 
Aubert, noms que l'histoire doit garder, ne pouvant retenir 
les autres. Les balles allemandes déchiquètent les matelas, 
trouent les portes, les boiseries, les plafonds; ricochent, 
blessent, tuent. Le commandant Lambert atteint dirige 
encore la défense. Aucune attente de secours : en face, Ba- 
zeilles qui flambe; en arrière, nos régiments qui se replient. 
Ni la certitude de l'issue, ni l'extrémité du péril n'ébranlent 
cet héroïsme qui n'a pas besoin d espoir. Dans les deux petites 
chambres gisent les morts, les blessés; on fouille les gibernes 
des uns et, quant aux antres, ils essaient de se relever pour 
tirer encore. Méthodiquement, les fusils s'abaissent, sans 
hâte, sans trouble, avec la même fermeté pour manier l'arme, 
la même sûreté pour viser. Un général ennemi est arrivé et, 
pour réduire la misérable maison, appelle 1 artillerie. Cepen- 
dant une crainte, une seule, émeut ces hommes intrépides, 



330 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

celle de manquer de munitions. Ils ménagent les derniers 
coups comme des naufragés leur pain. Une cartouche reste. 
Le capitaine Aubert tire. Moment suprême que la peinture a 
essayé de saisir comme si elle eût voulu symboliser en cette 
scène la défaite glorifiée! Tout étant épuisé, on déchire un 
rideau blanc et, par lune des ouvertures, on l'élève en signe 
de reddition. Le commandant Lambert descend, ouvre, 
s'offre en holocauste. Un cri de mort l'accueille. Il allait suc- 
comber quand un officier bavarois, du nom de Lessignold, 
s'interposant, épargna aux vaincus la vie et un crime à son 
pays. 

Il était midi. Dans Bazeilles évacué s'établissait l'ennemi. 
Après la victoire la vengeance. Elle fut hideuse, et aucune 
explication n'a réussi à en pallier l'horreur. Ivres de sang et 
de colère, tout étourdis de leurs pertes, en proie à ces hallu- 
cinations cruelles que l'excès de la peur engendre, les Bava- 
rois achèvent la destruction commencée. Ils enduisent les 
murs de pétrole, font flamber de grands tas de paille; et aux 
incendies qui ont eu pour excuse d'abréger la résistance 
s'ajoutent d'autres incendies allumés par passion de détruire. 
De tout le village, vingt-trois maisons, situées un peu à l'écart, 
resteraient seules intactes (1) . Sur les ruines et au milieu des 
morts gisaient les blessés, si nombreux qu'ils défiaient les 
secours. On a dit les pertes bavaroises; celles de l'infanterie 
de marine ont été évaluées à 2,600 hommes. Dans le silence 
sinistre retentissaient par intervalles les coups de feu. Ce 
n'était plus le bruit de la bataille, mais celui des exécutions. 
Ceux des habitants qui, en s associant à la lutte, avaient 
commis le crime de défendre leurs foyers furent saisis, jugés 
sommairement, fusillés sur place. Contrairement à toutes les 
lois de la guerre, trois officiers furent passés parles armes (2). 

Aucun secours ne pourrait suspendre ces fureurs ou les 
venger. Lassés du terrible engagement, fléchissant un peu 
sous la dépression qui suit tout effort intense, le 12 e corps 

(1) Lettre du maire de Bazeilles au général Lebrun (Lebrun, Bazeilles, Sedan, 
p. 325.) 

(2) Colonel Rousset, Guerre de 1870, t. II, p. 315, note. 



SEDAN. 331 

sciait replié vers Balan. Il vint s'appuyer aux jardins et aux 
murs de clôture du village, tandis que certains régiments 
rétrogradaient jusqu'au Yieux-Camp. Une demi-heure plus 
tard, l'arrivée du II e corps bavarois raviva le combat, et assez 
longtemps on lutta pour la possession du parc de Balan que 
les nôtres n'abandonnèrent qu'après la plus valeureuse résis- 
tance. Puis, sur cette partie du champ de bataille, la fusillade 
diminua peu à peu. Cependant au nord, dans la direction 
d r Illy, l'artillerie faisait rage, et ceux qui avaient participé aux 
anciennes guerres ne se souvenaient pas avoir jamais entendu 
pareille canonnade. C'est de ce côté qu'il faut porter les regards- 
Là-bas se déciderait le sort de la journée. 



IX 



Au lever du jour, les Prussiens de la III e armée (V e et 
XI e corps) avaient, comme on l'a dit, passé la Meuse à Don- 
cherv. Tout à l'ouest, les Wurtembergcois, destinés surtout à 
surveiller la direction de Mézières, avaient franchi le fleuve à 
Dom-le-Mesnil. A sept heures et demie, les premières colonnes 
du XI e corps atteignaient Montimont, Briancourt, Vrigne-au- 
Bois. Plus à gauche, celles du V e corps touchaient à Vivier-au- 
Court (1). Avec les avant-gardes marchaient les commandants 
en chef : pour le V e corps Kirchbach, remis de sa blessure de 
A A T issembourg; pour le XI e de Gersdorff, qui avait remplacé le 
général de Bose, blessé à Frœschwillcr. Aussi loin que l'œil 
pouvait s'étendre, aucune patrouille française; peu de ren- 
seignements, les habitants ayant presque tous fui. De l'adver- 
saire on était séparé par le double ruban de la Meuse qui 
enserrait la presqu'île d'Iges dans ses replis. Gomme la marche 
se poursuivait sans qu'on se heurtât à aucune force ennemie, 
on en conclut que l'armée de Mac-Mahon avait renoncé à 

(1) Voir à l'appendice carte n n 6. 



332 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

l'échapper par la route de Mézières. Selon toute apparence, 
elle demeurait fixée sur ses positions : que si elle avait cherché 
une voie de retraite, c'était sans doute du côté de Carignan. 
Cependant, de leur observatoire de la Marfée et de la Groix- 
Piot, le Roi et le Prince royal avaient pu voir, aux premières 
éclaircies de la brume, leurs colonnes défilant sur l'autre rive, 
au nord de Donchery. A huit heures et demie, Tordre arriva 
au V e et au XI e corps de continuer leur marche, de doubler 
la boucle de la Meuse, c'est-à-dire de consommer la manœuvre 
qui envelopperait l'armée française. 

L exécution exigerait une habileté prudente et hardie. La 
nature de la région, assez couverte en cet endroit, rendait les 
explorations difficiles, et il faudrait beaucoup de vigilance 
pour qu'aucune colonne ne s'égarât. C'est en doublant le som- 
met de la presqu'île qu'on courrait les plus grands risques. En 
cet endroit, la route, resserrée entre les escarpements des 
collines et la Meuse, s'allongeait dans l'étroit défilé de la 
Falizette, et le péril, très grand pour nous si nous avions voulu 
nous échapper par Mézières, ne laisserait pas que d'être 1res 
réel pour 1 armée qui, s acheminant en sens inverse, nous vien- 
drait chercher. On peut même présumer sans témérité que 
lesuccès eût été impossible si nous eussions occupé avec notre 
artillerie le Champ-de-la-Grcmge et le Parc-Labrosse, e est- 
a-dire les mamelons qui, au nord et au sud de Saint-Menges. 
dominaient le défilé. 

En une marche si importante pour le résultat de la cam- 
pagne, les commandants de corps s'appliquèrent à régler les 
ordres de détail qui préviendraient les relards ou amoindri- 
raient les risques. Il fut décidé qu'au débouché de la Falizette 
le XI e corps se porterait directement sur Saint-Menges; quant 
au V e , il inclinerait vers le nord et se dirigerait vers Fleigneux. 
En dépit de toutes les prescriptions, on ne put éviter ni l'en- 
combrement, ni certaines erreurs de direction. Gomme le gros 
des divisions ennemies était encore fort en arrière, on vit se 
renouveler l'invariable manoeuvre prussienne. Les artilleurs, 
avec leurs pièces, doublèrent les colonnes; au grand trot ils 
accoururent, escortés de quelques escadrons de hussards : une 



SEDAN. 333 

portion du 87 e suivait. A neuf heures, trois batteries franchirent 
le défilé et, devançant hardiment l'avant-gardc elle-même, 
vinrent s'établir sur les hauteurs au delà de la Falizette. 

Avant l'aube, le canon de Bazeilles avait mis en alerte les 
soldats du 7 e corps. Une brume épaisse ne permettait de rien 
voir. Les hommes, transis de brouillard, avaient cherché à 
allumer du feu, à faire le café; le bois, tout humide, ne pétil- 
la il pas. La division Liébert bivouaquait au-dessus de Floing; 
à sa droite campait la division Dûment; en arrière, la division 
Gonseil-Dumesnil. Douay, par une prévoyante inspiration, 
avait, pendant la nuit, fait occuper par deux bataillons le Parc- 
Labrosse ; il venait de les rappeler à lui, les jugeant trop 
aventurés. Du 5 e corps, un renfort arriva, promis la veille par 
Mac-Mahon; c'était la brigade de Maussion. Du côté de 
Bazeilles, les grondements se prolongeaient, quoique un peu 
affaiblis par la distance. En revanche, vers l'ouest, régnait un 
silence paisible. Une reconnaissance de cavalerie fut envoyée 
en avant d'illy, mais n'aperçut rien. Les heures s écoulèrent, 
sans qu'aucun indice dénonçât l'ennemi. Il n'y avait d'émoi 
que dans les états-majors où l'on commentait la blessure de 
Mac-Mahon, les oscillations du commandement. Tout à coup 
nos patrouilles se heurtèrent près de Saint-Albert à la cavale- 
rie prussienne : sur le Parc-Labrosse, que nous n'avions occupé 
que pour l'abandonner, on vit se hisser les canons ; puis quel- 
ques compagnies d'infanterie, débouchant du défilé, s'élan- 
cèrent d'un côté vers Saint-Menges, de l'autre dans la direction 
de Floing. Bientôt les obus tombèrent dans nos rangs. 

Notre artillerie répondit d'abord vigoureusement. Nos 
troupes, lassées de l'énervante attente, souhaitaient le combat, 
loin de le craindre. Peut-être, à ce début de l'engagement, 
une très prompte offensive eût-elle fort dérangé les plans de 
l'ennemi. Le gros du XI e corps, venu de Montimont et de 
Briancourt, s'allongeait le long de la Meuse; l'une des 
brigades, celle du général de Schkopp, cherchait péniblement 
sou chemin à la sortie de Vrigne-au-Bois : laissée fort en 
arrière, elle finirait par s'intercaler dans les colonnes du 
V e corps qui débouchait seulement de Yivicr-au-Gourt. Sur le 



334 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

terrain de l'action, les Prussiens n'avaient qu'un peu d'artille- 
rie, un régiment d'infanterie, quatre escadrons de cavalerie. 
L'instant, le court instant, ne fut point saisi. Cependant la 
prévoyance de l'adversaire s applique à abréger le moment 
critique. Le général de Gersdorff gravit les hauteurs, mesure 
le passager, mais inquiétant péril, qui naît de 1 insuffisance des 
forces. Ce que ne peut encore l'infanterie, l'artillerie l'accom- 
plira. 11 prescrit à ses officiers d'aller au-devant des colonnes 
et de chercher les batteries. Celles-ci accélèrent l'allure, 
dépassent les fantassins et, au prix de grands efforts, cou- 
ronnent les collines au nord de Floing. Successivement il en 
arrive sept. Nos mitrailleuses, bien postées à couvert, con- 
tinuent vaillamment la lutte. Mais quatre nouvelles batteries 
débouchent de Saint-Albert, prennent position, et com- 
mencent à former la longue ligne circulaire qui nous écrasera. 

La marche de l'ennemi vers Saint-Albert, vers Saint-Menges 
marquait assez le dessein de nous envelopper. Ce qui transfor- 
mait la conjecture en certitude, c'est que vers Villers-Gernay 
se poursuivait un mouvement pareil. Ce que voyait Douav à 
l'ouest et au nord-ouest, c'est-à-dire du côté de la Meuse et au 
débouché de la Falizette, Ducrot pouvait l'observer à l'est et 
-au nord-est, c'est-à-dire au delà de la Givonne. 

Là-bas aussi, l'ennemi allongeait ses anneaux. Cet ennemi, 
c'étaient les Saxons qui, longtemps tenus en échec par la 
division Lartigue, venaient de conquérir le village de Daignv. 
Cet ennemi, c'était surtout la Garde prussienne. 

De bonne heure, elle avait quitté ses cantonnements. Elle 
avait marché vers Villers-Gernay. A huit heures, le gros de la 
l re division y était arrivé. De là, lavant-garde, obliquant à 
l'ouest, s'était dirigée vers Givonne. Quoique fort -incommo- 
dée par nos tirailleurs, elle avait, sans trop de retard, poursuivi 
sa route. Dès dix heures, elle prenait pied dans la partie nord 
du village et interceptait la route de Bouillon. Dans le même 
temps, un détachement de hussards s'avança jusqu'à la ferme 
de la Virée. Puis l'artillerie, rangée en avant du bois de Vil- 
lers-Cernay, se mit à battre les coteaux de la rive droite de la 
Givonne, c'est-à-dire les positions du 1 er corps français. 



SEDAN. 335 

Le danger était partout. Grand pour Ducrot, il était plus 
terrible encore pour Douay. Par le défilé de la Falizette, se 
déversait sur nous le flot continu des troupes prussiennes. 
Une charge de cavalerie essaya vainement de contenir 
l'ennemi. Les régiments se succédaient : le 83% le 88% le 82 e . 
Chasseurs, fusiliers, arrivant à Saint-Albert, s'engageaient 
sur la route de Floing; d'autres, gravissant le Parc-Labrosse, 
s'embusquaient derrière les murs, et de là dirigeaient sur 
nous leur tir. Cependant, en cette journée, le rôle de l'infan- 
terie ne serait, sauf à Bazeilles, que médiocre et secondaire : 
« C'est l'artillerie qui a tout fait » , dirait le lendemain de la 
bataille le général Douay. 

Et, en effet, des canons arrivaient, puis encore des canons. 
Aux bouches à feu du XI e corps allaient s'ajouter celles du V e . 
Kirchbach, se portant en avant de ses troupes, avait gagné le 
C hamp-de-la-Grange . Aussitôt il avait, comme le général de 
Gersdorff, prescrit à son artillerie d'accourir. Les officiers 
avaient devancé leurs hommes, qui eux-mêmes devançaient 
1 infanterie. Ils fixaient les emplacements, puis installaient 
les pièces à mesure quelles rejoignaient. L'artillerie de corps 
déboucha d'abord, puis les batteries d'avant-garde, enfin deux 
autres batteries. Elles prirent position sur les hauteurs de 
Fleigneux, en face d'Illy. A onze heures du matin, depuis le 
Parc-Labrosse jusqu'aux lisières de la forêt des Ardenncs, 
s étendait une ligne de 24 batteries, 14 du XI e corps, 10 
du V e . 

G'estalors qu'on observa les premiers signes de défaillance, 
les premières fuites d un côté vers Gazai, de l'autre vers le bois 
de la Garenne. Par les voies qui semblaient encore libres, des 
convois, des détachements cherchaient à tout hasard à s'éva- 
der: on gagnerait à tous risques les bois, la Belgique, ou bien 
encore Charleville ou Nouzon. Mais la plupart seraient captu- 
rés. Cependant tout se préparait pour que le cercle d'investis- 
sement se soudât. Dès le matin, le Prince royal de Saxe, 
commandant Y Armée de la Meuse, avait assigné comme objec- 
tif à ses troupes la jonction avec la III e Armée. Les ordres 
avaient été devancés. La Garde était maîtresse de Givonne. 



336 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Un retour de notre 1 er eorps pour reprendre le village n'abou- 
tit qu'à de grandes pertes en hommes et en artillerie. En 
avant, la cavalerie ennemie, poussant vers le nord, n'était 
plus qu'à deux kilomètres du hameau d'Olly. Or Olly était déjà 
occupé par une portion du 87 e , c'est-à-dire par les troupes du 
Prince royal de Prusse. Encore un effort, et les deux branches 
de l'étau se rejoindraient. 

Que faisait Wimpffen? Au début, une extraordinaire puis- 
sance d'illusion l'avait soutenu. Dans le Mémoire qu'il devait 
publier l'année suivante, on lit ces paroles incroyables : « J es- 
pérais pouvoir écraser la gauche de l'ennemi formée des deux 
corps bavarois; puis, les ayant battus et jetés à la Meuse, 
revenir, avec le 12 e et le 1 er corps, vers le 5 e et le 7 e , pour 
combattre, avec toute l'armée réunie, le reste de l'armée 
allemande (1). » Tout subjugué par ces rêves, le commandant 
en chef réconforta Douay : « Il y aura bientôt, avait-il dit, sur 
le plateau plus de troupes qu'il ne faudra. » Ayant parlé de la 
sorte, il était redescendu vers la basse Givonne. Là-bas il 
avait rencontré non le succès, mais la défaite. Bazeilles était 
pris, Balan menacé. Sous l'aveuglante lumière de la réalité, 
les illusions s'étaient fondues, mais non sans qu'il en restât 
quelques traces. A défaut de victoire, Wimpffen s'accrochait 
à l'espérance de percer vers Garignan. Loin d'envoyer sur le 
plateau « plus de forces qu'il n'en faudrait » , il écrivit à Douay : 
u La gauche du 12 e corps est fort engagée; portez-y toutes 
les troupes de renfort dont vous pourrez disposer. » Douay se 
flattait encore que Ducrot, s'étendant vers le Calvaire, pour- 
rait tenir la portion orientale des hauteurs. Il se dessaisit de 
la brigade de Maussion; puis il se priverait successivement des 
deux brigades de la division Dumont. Il ne resterait plus au 
commandant du 7 e corps que la division Liébert, heureuse- 
ment très solide, et la division Gonseil-Dumesnil, assez 
affaiblie depuis le combat de Beaumont. 

Ce plateau de Floing et d'Illy, au moment même où il allait 
perdre une portion de ses défenseurs, était de plus en plus 

(1) Wimpffen, Sedan, p. 163. 



SEDAN. 337 

serré par l'ennemi. Vers midi, les hussards de la Garde avaient 
fait leur jonction près d'Ollv avec l'infanterie du XI e corps. 
Désormais l'enveloppement était complet, et du côte de la 
Belgique aussi bien que du côté du sud, de lest, de l'ouest, 
toutes les issues étaient gardées. Il ne suffisait pas de cerner 
notre malheureuse armée, il fallait l'écraser. L'arrivée de 
deux nouvelles batteries porta à 156 bouches à feu l'artillerie 
déployée des XI e et V e corps. Celte artillerie croisait son feu 
avec celui de la Garde qui, sur la rive gauche de la Givonne, 
avait établi ses pièces. Assailli de face, le plateau l'était pareil- 
lement de flanc et par derrière. De tous les points de l'horizon 
les obus pleuvaient. Il en arrivait des coteaux de Fresnois et de 
Wadelincourt où s'était installée 1 artillerie du II e corps bava- 
rois; il en arrivait même de l'autre côté de la boucle de la 
Meuse où la 4 e division de cavalerie avait dressé deux batte- 
ries près de Montimont. Ainsi que les Prussiens l'ont écrit plus 
lard, ce formidable déploiement eût suffi à assurer l'issue de 
la journée, même sans le concours de l'infanterie (1). Celle-ci 
achevait de déboucher. Hormis la 43 e brigade et le 94 e régi- 
ment, le XI e corps était tout entier sur le lieu de l'action. 
Dans le V e corps, la J9 e brigade et, un peu en arrière, la 20 e 
étaient entre Saint-Menges et Fleigneux; la 9 e division, uti- 
lisant à la fois la route et les sentiers forestiers, s'approchait 
du Champ-de-la-Grange. Tandis qu'une portion des forces 
prussiennes s'étend au sud de Fleigneux et au nord d'Illv, 
une autre portion gagne Floing, s'empare du village, du mou- 
lin de Maltourné, du cimetière, et repousse toutes les contre- 
attaques de nos soldats. Du haut du Parc-Labrosse, de Gers- 
dorff, commandant du XI e corps, suit les mouvements de ses 
troupes, combine les dernières mesures qui fixeront la vic- 
loire. C'est à ce moment qu'il tombe mortellement blessé. 

Sous lécrasement brutal, les plus vaillants pliaient. Avec 
un courage admirable, Douav, Liébert, d'autres encore s'ef- 
forçaient de retenir la fuite. En cet effondrement, un homme 
Surtout se multiplia pour grouper les suprêmes ressources, 

I f.a Guerre franco-prussienne, t. II, p. 1170. 

T. vu. 22 



J38 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

pour ménager les dernières chanees. Cet homme fut Ducrot. 

En cette journée tragique, il avait tour à tour saisi et 
dépouillé l'autorité. Vers la fin de la matinée, voyant la pos- 
session du plateau compromise, il s'était mis à la recherche 
du commandant en chef, et comme il le rencontrait : « Ce que 
j'ai redouté, lui avait-il dit, n'est arrivé que trop tôt. Les 
hauteurs sont menacées. Douay est fort ébranlé. Les instants 
sont précieux. Hâtez-vous d'envoyer des renforts. » Wimpffen, 
comme on l'a vu, était plus disposé à emprunter des troupes 
qu'à en fournir. « Eh bien, chargez-vous de cela » , avait-il 
répondu comme pour se débarrasser d'une demande trop 
pressante. Et procédant à une sorte de partage du com- 
mandement, il avait ajouté : « Tenez-vous bien de ce côté, 
appelez-y ce que vous pourrez trouver de troupes ; moi, je me 
charge du 12 e corps, n 

Ainsi, par une délégation in extremis, étrange comme tout 
le reste, Ducrot recouvrait, mais pour moitié, les pouvoirs 
naguère revendiqués contre lui. Devant l'horreur des choses, 
toute âme moins ferme eût reculé. Chaque instant empirait 
notre condition. Du côté de la Meuse, l'ennemi occupait 
Floing; au-dessus de Floing, il tenait fortement le Parc-La- 
brosse. Le Champ-de-l ^a-Grange, Saint-Menges, Fleigneux, Ollv, 
tout le grand cercle des hauteurs au sud de la forêt des 
Ardennes lui appartenait. A l'est, les obus de la Garde prus- 
sienne arrivaient de plus en plus nombreux par-dessus la (~i- 
Tonne. Devenu de tous côtés vulnérable, le plateau d'Illy 
apparaissait tout rétréci, balayé par les projectiles comme un 
vaisseau par les vagues, et élevant à son sommet les deux til- 
leuls de son calvaire comme les mâts d'un navire en détresse. 
En arrière, avec ses futaies et ses taillis, le bois de la 
Garenne, encore un peu abrité, offrait aux âmes défail- 
lantes, aux cœurs lassés, toutes les tentations de la fuite. 
Kedevenu chef par la nécessité, Ducrot donna les ordres qui 
retarderaient la catastrophe, qui du moins sauveraient l'hon- 
neur. A tout prix il fallait conserver le plateau. S'autorisant 
du nom de Wimpffen pour prévenir toute hésitation, le com- 
mandant du 1 er corps prescrivit au général Forgeot, comman- 



SEDAN. 339 

dant en chef l'artillerie, d'amener sur les hauteurs toutes les 
batteries disponibles. Il ordonna que les divisions Pelle et 
Lhériller remontassent les coteaux. Enfin il envoya un officier 
au général Margueritte pour qu'avec sa division il se tînt prêt 
à charger (1). 

On vit alors se succéder, au milieu de l'affolement d'un 
grand nombre, une série d'efforts impuissants, mais sublimes. 
L'artillerie arriva. Les premières batteries furent, dit un 
témoin oculaire, pulvérisées en quelques minutes. D'autres 
batteries survinrent et, sans souci de l'effrayante inégalité, 
poursuivirent le combat. Dans la lutte, les pièces prussiennes 
avaient le triple avantage du nombre, de la précision et de la 
portée. Puis nos feux étaient divergents; ceux de l'ennemi, 
au contraire, convergeaient tous sur remplacement rétréci 
où nous tenions encore. Servants, conducteurs, chevaux 
s'abattent. Avec une vaillance que rien ne rebute, les survi- 
vants s'obstinent. Les caissons font explosion, et blessent ou 
tuent ceux que le tir ennemi a épargnés. Bientôt les batteries 
démontées sont réduites au silence. Le seul résultat a été de 
retarder un peu les troupes prussiennes qui déjà s'apprêtaient 
à gravir les pentes des coteaux. 

Cependant la division Dumont, envoyée, comme on l'a dit, 
par Douav au secours du 12 e corps, avait été assaillie, au 
sud du bois de la Garenne, par les obus lancés des hauteurs 
au-dessus de Givonne et de Daigny. Ébranlée par ce feu, elle 
s était en partie rejetée dans le bois, avait rétrogradé vers le 
nord, s'était mêlée confusément aux soldats du 1 er corps. Douay 
va au-devant de sa division, essaie de reconstituer ces masses 
désordonnées, les rassemble, les encourage, les porte vers le 
Calvaire. La colonne s'avance d'abord assez résolument; puis, 
sous le feu effroyable, fléchit et se débande. Douay court aux 
fuyards, s'efforce de les rallier : autour de lui se groupent les 
généraux Renson, Dumont, Liégeard, Doutrelaine. Tous en- 
semble, ils réussissent à réunir deux ou trois bataillons et, en 
mettant à profit tous les replis du terrain, en cheminant der- 

(1) Général Ducrot, la Journée de Sedan, p. 34. 



340 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

rière une haie qui les dissimule un instant, ils parviennent à 
amener leurs hommes jusqu'à la crête du plateau. Ce qui 
demeure d'artillerie se dévoue pour préparer et soutenir l'at- 
taque. Mais l'effort est vain et tous, artilleurs et fantassins, 
sont ramenés en arrière. 

La cavalerie restait. Margueritte, avec ses chasseurs, se 
tenait dans le ravin qui, au sud du plateau d'Illy, descend vers 
Floing. Ducrot alla à lui, lui dit le grand acte de dévouement 
que l'armée attendait de sa valeur : « Vous allez, lui recom- 
manda-t-il, charger les troupes prussiennes vers Floing; puis, 
par un mouvement général à droite, vous vous rabattrez pour 
prendre de flanc les lignes ennemies. » L'espoir, le faible 
espoir, était que 1 infanterie, reprenant courage, se fraierait 
son chemin dans le sillon qu'aurait préparé la cavalerie. 

Margueritte, s élevant au-dessus du ravin, se dirigea vers le 
Calvaire. Non loin de là il s'arrêta et reconnut le terrain de la 
charge. Comme, avec un complet mépris du péril, il prolon- 
geait son exploration, une balle l'atteignit, perçant les joues, 
traversant la langue et creusant une affreuse blessure. Quand 
il reparut devant ses escadrons, son aide de camp le soutenait 
sur son cheval, et le sang, coulant de la plaie, dégouttait sur 
sa tunique. Il ne pouvait parler : tout au plus quelques sons 
rauques s'exhalèrent de ses lèvres. D'un geste il montra l'en- 
nemi. A cet aspect, un frisson de colère et de vengeance par- 
courut les rangs. Officiers et soldats, prêts à pousser leurs 
chevaux, criaient : « En avant ! En avant (1) ! » 

Les Prussiens commençaient à gravir les hauteurs au-des- 
sus de Floing. Ducrot, qui s'était éloigné, revint vers la division. 
« Jl n'y a pas, dit-il, un moment à perdre. » Cependant le feu 
de la bataille avait déjà décimé la valeureuse cavalerie. Mar- 
gueritte venait d'être frappé mortellement; le général Tilliard, 
général de brigade, avait été, le matin, à la lisière du bois de la 
Garenne, coupé en deux par un obus. Il ne restait, outre les 
colonels, que le général de Galliffet, promu lavant-veille et 



(1) Récit d'un officier d'ordonnance du général Ducrot ( Vie et correspondance 
du général Ducrot, t. II, p. 416). 



SEDAN. 341 

non encore installé'dans son nouveau grade. C'est à celui-ci 
que Ducrot confia lcj soin de conduire la charge. D'un signe, 
Margueritte défaillant l'avait déjà désigné pour son succes- 
seur. A lui sérail réservé l'honneur de guider le suprême 
effort (1). 

A droite étaient le 3 e et le 1 er chasseurs d'Afrique; à gauche, la 
première brigade, commandée par le colonel de Beauffremonl, 
c'est-à-dire le 1 er hussards et en arrière le 6* chasseurs; une 
portion du 4 e chasseurs d'Afrique suivait. La direction était 
Floing et la Meuse. Le colonel de Beauffremont fut prévenu 
directement par un des officiers de Ducrot. Puis Galliffet se 
porta en avant de ses troupes. Gomme il traversait un groupe 
d'officiers, il leur jeta ces mots : « Il est probable que nous ne 
nous reverrons plus. Je vous fais mes adieux. » La charge 
sonna, les commandements se répétèrent, et, au galop de 
leurs chevaux arabes, les escadrons se portèrent en avant. 

Tout serait chance "adverse. De flanc arrivaient les obus 
des batteries prussiennes. Le terrain lui-même était très défa- 
vorable, car, au lieu de s'abaisser doucement vers la Meuse, il 
descendait en ressauts brusques, en gradins successifs, taillés 
presque à pic, et où viendraient s'abîmer chevaux et cavaliers. 
Ni le feu des batteries, ni les obstacles du sol n'arrêtent l'impé- 
tueux élan. Qui pourrait dire (fussent les acteurs eux-mêmes; 
la mêlée qui suivit? Chasseurs d'Afrique, hussards, chasseurs 
abordent les premières lignes ennemies et, sur plusieurs points, 
parviennent à les rompre. En arrière, les bataillons prussiens 
tantôt s'abritent derrière les haies ou les fosses, tantôt se 
pelotonnent à découvert et criblent de balles les assaillants. 
Ceux-ci tourbillonnent, reculent, puis s'avancent de nouveau, 
s'abattent sous la mitraille, se brisent sur les baïonnettes, 
culbutent du haut des talus. Tandis que la plupart de ceux 
qui survivent sont contraints à la retraite, quelques-uns, 
emportés par leur élan, arrivent jusqu'au sud de Floing, 

(1) Voir Vie et correspondance dit général Ducrot, t. II, p. 416. — Rapport 
du général de Galliffet (Revue historique, janvier-février 1885). — Lettres du 
commandant Révcronv. 13 octobre 1884; lettres du colonel Faverot de Kci- 
hrech, 14 octobre! 884. [Lebrun, Bazeilles, Sedan, p. 299 et suivantes.) 



3Y2 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

fondent sur une batterie, sabrent les servants sur leurs pièces. 
Cependant à la division légère se sont joints, dans une glorieuse 
émulation de bravoure, quelques escadrons épars, lanciers de 
la division Fénelon, cuirassiers de la division Bonnemains. De 
là, sur les pentes et tout autour de Floing, des mêlées confuses, 
engagées au hasard, sans issue comme sans espoir, mais tout 
illuminées d'héroïsme. Des lanciers, fondant sur le 83 e prus- 
sien, foulent aux pieds les tirailleurs; puis s'élancent sur le 
gros de la troupe qui les fusille de toutes parts et les réduite 
l'état de débris. Des cuirassiers parviennent jusqu'à Gaulier, 
s aventurent dans les prés de la Meuse, se rejettent sur Floing; 
puis, au milieu des balles, poursuivent leur chevauchée jus- 
que Saint-Albert, jusqu'à la boucle de la Meuse où ils jettent 
un instant l'épouvante au milieu des arrière-gardes surprises 
et des convois terrifiés. 

Du haut du plateau, Ducrot avait suivi la charge. Quand il 
vit revenir les chasseurs et les hussards, décimés mais non 
découragés, il prescrivit qu'on renouvelât la tentative : « En- 
core un effort, dit-il au général de Galliffet; si tout est perdu, 
que ce soit pour l'honneur des armes. — Tout ce que vous 
voudrez, mon général, tant qu'il en restera un » , répondit 
Galliffet. 

Donc ce qui restait de la première charge s'ébranla pour 
charger de nouveau. A la suite de la cavalerie, Ducrot essayait 
d'entraîner les fantassins. Justement la division Pelle, rame- 
née, on s'en souvient, vers le plateau, venait d'arriver. Ducrot 
va au-devant des soldats : «' En avant, leur répètc-t-il, en 
avant, mes enfants! à la baïonnette! » L'appel n'est pas 
écouté (1). Cependant les chasseurs abordaient encore une 
fois les lignes prussiennes. Ce fut le même mépris de la mort, 
ce fut aussi le même destin. Quelques cavaliers, et à leur tête 
leur général, parvinrent seuls à percer les premiers rangs. 
L'admiration avait saisi les ennemis eux-mêmes. Quand Gallif- 
fet rebroussa chemin avec les débris de sa brigade, les soldats 
du régiment de Nassau, loin de tirer, suspendirent leur feu. 

(.!) Souvenirs du commandant Faverot de Kcrbrech. (Ducrot, Sedan, p. 142.) 



SEDAN. 34Î 

Les officiers français saluèrent en criant : «Vive l'Empereur!» 
Les officiers allemands rendirent le salut (1). Ce trait cheva- 
leresque apparaît presque unique dans l'histoire de la sinistre 
guerre. Du coteau de la Mariée, le roi Guillaume avait pu, 
avec sa lunette, discerner les cavaliers aux couleurs éclatante? 
noyés dans les masses sombres de l'infanterie allemande. «Ah! 
les braves gens ! » s'écria-t-il avec une admiration jalouse. Et 
cet hommage, échappé des lèvres d'un ennemi, consacrera à 
jamais la grande prouesse. 

Dieu, qui nous dispensait encore cette gloire, nous avait 
refusé le salut. Tout s'effondrait. Au sud du plateau s'étendait 
le bois de la Garenne. Là s'étaient terrés dès le matin les pre- 
miers fuyards. Sous les fourrés affluèrent, en un désordre 
indescriptible, tous ceux qui, vaillants jusque-là, mais ayant 
atteint la limite des forces humaines, cédaient à l'instinct 
surexcité de la conservation. En un clin d œil le bois se remplit 
de toutes les épaves de la défaite, pièces d'artillerie, caissons 
brisés, voitures, attelages sans conducteurs, blessés, fantas- 
sins ou canonniers isolés. Vers les futaies comme vers un abri 
sauveur, pointaient, au galop de leurs petits chevaux arabes, 
les cavaliers de la division Margueritte, héros tout à l'heure et 
maintenant redevenus hommes. Ils avaient perdu plus de 
700 sous-officiers ou soldats, 75 officiers, c'est-à-dire près du 
tiers de leur effectif (2). Aucune instruction pour la retraite, 
mais un lamentable émiettement de toutes les forces que la 
défaite avait désagrégées. Toute direction manquant, les uns 
vaguaient au hasard ou couraient éperdument vers la ville: 
les autres s interrogeaient, senquéraient des chemins et, mal 
fixés sur l'étendue de leur malheur, parlaient encore de s'éva- 
der par la Belgique. Cependant, au nord et à l'ouest, retentis- 
saient, par intervalles, de violentes fusillades. Là-bas, au sud 
d'Illv et vers Floing, quelques faibles bataillons prolongeaient 
la lutte avec une ténacité plus forte que la mort. Du côté de 
Gazai, la vaillante division Liébert disputait encore les enclos, 

(1) Récit d'un ancien officier d'ordonnance du général Ducrot (Vie militaire 
fin (/encrai Ducrot, t. II, p. 419). 

(2) Rapport du général de Galliffet (Revue historique, janvier-février 1885), 



341 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

les maisons, et se repliait en un ordre à peu près régulier qui 
contrastait avec la débandade générale. Ce n'étaient que les 
derniers efforts dune résistance qui s éteignait. De plus en 
plus les abris se remplissaient de fugitifs. Mais restait-il 
quelque part un abri? Sur le bois de la Garenne, un peu moins 
exposé jusque-là, s'abattaient les projectiles de la Garde et 
aussi ceux des Saxons. Tout éperdus, les hommes se cou- 
chaient à terre, se serraient contre les arbres, se blottissaient 
dans les creux. De nouvelles batteries, arrivant d'instant en 
instant, fouillaient tous les points où 1 on soupçonnait des 
troupes en marche; où 1 on apercevait, à travers les éclaircies, 
l'éclatante couleur des pantalons rouges. Il n'était que deux 
heures et demie, et l'air d'une pureté sans pareille, le soleil 
qu'aucune brume ne voilait, permettait d'assurer les coups. 
Bientôt les artilleurs ennemis, se partageant la besogne, se 
distribuèrent les parties du taillis, comme dans une coupe les 
acheteurs se répartissent les lots de forêts, et chaque batterie, 
ayant son rayon d'action, accomplit avec une régularité métho- 
dique sa tâche de mort. Jamais on ne saura tout ce que ce 
beau bois ombreux, promenade ordinaire des Sedanais pai- 
sibles, cacha ce jour-là d'angoisses et de malédictions, de dou- 
leurs et d'agonies. Quand l'artillerie eut tout préparé, les 
troupes de la Garde abordèrent de tous côtés les fourrés. 
Dans l'une des clairières, une grande ferme, la ferme de Queri- 
mont, avait pris feu, et les flammes, s élevant toutes droites 
dans l'air calme, servaient à guider les assaillants. Par bandes, 
les prisonniers tombèrent aux mains des Prussiens. Pourtant, 
au contact de l'ennemi," quelques-uns se ranimèrent. Soldats 
de tous corps et de toutes armes, mêlés et confondus sous des 
chefs de hasard, ressaisirent leurs fusils. A la lisière du bois, 
au Vieux-Camp, derrière les maisons de planches et les haies 
des jardins qui dominent la ville, il y eut encore des fusillades 
entêtées, des heurts désespérés. Mais décidément la bataille, 
la vraie bataille, était perdue et, battu de tous côtés par le feu 
concentré de 400 pièces, le torrent des fuyards dévalait confu- 
sément vers Sedan. 



SEDAN 



X 



Pendant la nuit du 31 août au I er septembre, une insomnie 
pleine de terreur avait tenu éveillés les habitants de Sedan. 
Avant l'aube, du côté du sud, avait retenti le canon, un peu 
assourdi par les hautes murailles. Au lever du jour, des dé- 
parts furtifs avaient accru l'émigration vers Bouillon. Bientôt 
s'étaient glissés dans la place quelques soldats évadés de la 
bataille. Vers neuf heures, les détonations avaient redoublé, 
venant non plus seulement du sud, mais du nord, de lest et 
enfin de partout. Puis étaient arrivés les blessés; vers le milieu 
du jour, ils étaient tellement nombreux qu'on ne les comptait 
plus. 

A onze heures et demie, on avait vu rentrer en ville, par le 
fond de Givonne, le triste et somptueux cortège de l'Empe- 
reur. Pendant quatre heures, le monarque avait erré sur le 
champ de bataille, se montrant avec un simple et modeste 
courage aux endroits les plus périlleux. L'un de ses officiers, 
le capitaine d'Hendecourt, avait été tué à ses côtés. Non loin 
de là, plusieurs personnes avaient été blessées. On a répété 
que le Prince avait cherché la mort. Qu'il suffise de dire qu'il 
ne fit rien pour l'éviter. 

Quand, après un court repos, Napoléon avait voulu retour- 
ner au combat, l'encombrement l'empêcha, à ce qu'on assure, 
de sortir de la ville. Un autre souci, d'ailleurs, travaillait déjà 
le souverain. Dans la bataille il n'était rien qu'un soldat. Si 
la fortune, décidément contraire, obligeait à débattre des réso- 
lutions qui la veille eussent été rejetées comme impies; si 
l'armée était contrainte, non seulement à endurer la défaite, 
mais à subir jusqu'au bout la loi du victorieux; si, par une 
cruauté inouïe du sort, le dénouement devait s'appeler capi- 
tulation, peut-être l'Empereur, recouvrant une ombre de puis- 
sance ou du moins de crédit personnel, réussirait-il à tempe- 



346 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

rcr les suprêmes humiliations. Deux fois Guillaume avait été 
1 hôte choyé de Napoléon : entre le château de Gompiègne et 
le palais de Potsdam, des télégrammes s'étaient échangés, 
pleins d'effusion, pleins de promesses d'amitié. Etait-il abso- 
lument chimérique de croire, d'espérer, d'imaginer que ces 
sympathies, que ces souvenirs, non oubliés des deux princes, 
se retrouveraient dans l'extraordinaire grandeur de l'un, dans 
la tragique disgrâce de l'autre? 

A mesure que les nouvelles du combat dissipaient nos espoirs, 
ces pensées se gravaient, semble-t-il, dans l'âme du souverain. 
Peu accessible à la crainte pour lui-même, descendu d'ailleurs 
à ce point d'infortune où la mort est plus clémente que ne 
peut l'être la vie, il se désolait du sang versé. Son bon sens — 
car cet esprit, si fatalement chimérique, était par intervalles 
très clairvoyant — lui montrait l'inanité d'une plus longue 
obstination contre le destin. Vers une heure, il prit sur lui de 
faire arborer le drapeau blanc au sommet de la citadelle. A ce 
moment la bataille faisait rage, et l'emblème déployé n'arrêta 
rien. Au bout de peu de temps, il fut abattu. 

L'histoire a de saisissants contrastes. Tout ce qui était chez 
l'Empereur abandon résigné se transformait chez Wimpffen 
en révolte du patriotisme et de l'orgueil, en incroyable persis- 
tance d'illusions. Il ne se flattait plus de jeter l'ennemi dans 
la Meuse ; mais, très frappé par l'épuisement de certains batail- 
lons bavarois, ne calculant pas que derrière ces corps se 
tenaient de puissantes réserves, il s'obstinait dans l'espoir 
d'une percée vers Garignan. Vers une heure et quart, il 
envoya à l'Empereur un billet conçu en ces termes : « Sire, 
je me décide à forcer la ligne qui se trouve devant le général 
Lebrun et le général Ducrot plutôt que d'être prisonnier 
dans la place de Sedan. Que Votre Majesté vienne se mettre 
au milieu de ses troupes; elles tiendront à honneur de lui 
ouvrir un passage. » En même temps, Wimpffen expédia un 
de ses officiers, le lieutenant de Laizer, à Ducrot; un autre, le 
capitaine d'Ollone, à Douay. Il .prescrivait au premier d'ap- 
puyer le mouvement, au second de couvrir et de protéger la 
retraite. 



SEDAN. 347 



Douay, loin qu'il pût rien protéger, ramènerait malaisé- 
ment ses propres débris. Le capitaine d'Ollone chercha long- 
temps, sans le trouver, le commandant du 7 e corps. Chemin 
faisant, il croisa des soldats débandés, des chevaux sans maître. 
G était tout l'appareil de la défaite. La réponse fut telle qu'on 
devait l'attendre : « Mes troupes, dit Douay, sont dans un 
désordre complet; tout ce que je puis, c'est de les retirer du 
champ de bataille. » Ducrot, que M. de Laizer eut encore 
plus de peine à rencontrer, manifesta un découragement 
pareil : «J'ai fait ce que j'ai pu, répliqua-t-il au messager, je 
n'ai plus rien, je ne puis plus rien. » Cependant la lettre de 
Wimpffen, portée par le capitaine de Saint-Haouen, venait 
d'arriver à lEmpereur. Elle avait été écrite au crayon dans 
une hâte fiévreuse, et le souverain tout d'abord ne put la 
déchiffrer. Une des personnes de l'entourage prit le papier, 
et parvint à le lire. Il y eut entre le monarque et ses familiers 
un conciliabule qui se prolongea quelque temps. Au bout 
d'une demi-heure, M. de Saint-Haouen fut rappelé. On lui 
fit connaître que la trouée était jugée impraticable, qu'elle 
n'aboutirait qu'à un sacrifice inutile de plusieurs milliers 
d'hommes (1). Autant qu'on peut préciser les heures, c'est 
alors que l'ordre fut donné derechef de hisser le drapeau 
blanc. 

Avec une impatience qui supputait chaque minute, Wimpf- 
fen attendait. Bouillant était son courage autant que tenaces 
ses illusions. Ne voyant revenir aucun de ses officiers, il réso- 
lut de pousser en avant le peu de troupes qu'il avait sous la 
main. Avec l'infanterie de marine, quelques bataillons de 
ligne, quelques détachements de zouaves, il s'élança dans la 
direction de Balan. Chemin faisant, des soldats isolés, em- 
busqués derrière les haies ou blottis dans les replis du ter- 
rain, rejoignirent la colonne. Exténués du long combat, les 
Bavarois reculèrent un peu. De maison en maison, de clô- 
ture en clôture, nos tirailleurs gagnèrent du terrain. D'oph- 



(L) Rapport du capitaine de Saint-Haouen (Bévue historique, novcnibre- 
décembre 188V). 



348 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

misme obstiné, Wimpffen se raffermit dans ses espérances. 
Ce n'était, hélas! qu'une décevante, qu'une fugitive lueur de 
succès. Derrière les Bavarois était le IV e corps, à droite étaient 
les Saxons : forces imposantes qui rendraient impossible tout 
progrès sérieux sur la route de Carignan. 

Tandis que se poursuivaient ces tentatives, Sedan se rem- 
plissait de débris. Il était deux heures et demie, trois heures 
au plus. C'était l'heure où la perle du plateau, en détruisant 
nos dernières chances, rejetait vers la ville le flot des soldats 
vaincus. Par tous les chemins, ils roulaient dans une course 
éperdue, venant de Gaulier, de Gazai, du bois de la Garenne, 
du Vieux-Camp. Ils se bousculaient au pied des remparts; ils 
s'étouffaient aux portes de la ville que des ordres contradic- 
toires tantôt fermaient, tantôt rouvraient. Le même tour- 
billon qui emportait les soldats entraînait aussi les chefs. Près 
de la citadelle, dans un des fossés de la place, le hasard, seul 
maître en cette confusion, réunit Ducrot, Douay, quelques 
autres généraux. Ils tinrent conseil. « Nous ne pouvons pour- 
tant pas nous laisser prendre ainsi » , s écria Ducrot, tout 
pâle d'émotion. Quand il fallut proposer un moyen de salut, 
l'embarras fut extrême, toutes les issues étant fermées. «Il ne 
nous reste plus qu'à nous battre en tirailleurs, » conclut tris- 
tement Douay. A ce moment, un des officiers d'ordonnance 
s'écria : « Le drapeau blanc est hissé. Serait-ce le drapeau 
parlementaire? — Ge n'est pas possible, répliqua Ducrot; 
c'est plutôt un drapeau d'ambulance dont la croix rouge a 
été effacée par la pluie. » Cependant ces hommes vaillants, 
déconcertés par l'effrayante grandeur des conjonctures, cher- 
chaient d'instinct qui les conduirait. L'Empereur, bien (pie 
dépouillé, incarnait encore à leurs yeux l'autorité suprême. 
C'est auprès de lui qu'ils résolurent de se rendre. 

Par une poterne encombrée de blessés, on pénétra dans la 
ville. Les rues étaient presque inabordables, tant elles étaient 
remplies des épaves de la défaite. On mit longtemps à par- 
courir le très court chemin qui conduisait à la sous-pre lec- 
ture. Cependant, à travers les groupes, une nouvelle étrange, 
extraordinaire, inouïe, circulait: celle que Bazainc approchait 



SEDAN. 349 

cl, chose plus étrange que la nouvelle elle-même, cette 
rumeur trouvait des oreilles crédules pour l'accueillir! 

Douay arriva le premier, et le premier aussi fut reçu par 
l'Empereur. Il ne resta point et, après avoir exposé la situation 
sans remède, se retira pour reconnaître, aux abords de la 
place, les progrès de l'ennemi. — Ducrot lui succéda. A sa vue, 
le monarque ne retint pas un retour sur le passé et, se rappe- 
lant tous les avertissements transmis jadis par le général : 
« Comme j'aurais dû, lui dit-il, vous écouter. » Il ajouta : 
h La retraite sur Mézières eût été le seul moyen de salut. » 
Après ces paroles, il y eut un moment de silence. Au dehors 
grondaient les obus qui se croisaient dans l'air en feu. «Gom- 
ment se fait-il, observa le souverain, que la canonnade con- 
tinue? J'ai fait arborer le drapeau blanc. » Et comme s'il eût 
cherché une approbation : « Je voudrais avoir une entrevue 
avec le roi de Prusse. J'espère obtenir des conditions avanta- 
geuses, n Ducrot secoua la tête : « Je ne compte pas beau- 
coup, rcpliqua-t-il, sur la générosité de nos adversaires. » 
Puis, mal plié encore à l'idée de capituler, il hasarda ces 
mots : « A la nuit, nous pourrions tenter une sortie. » Ce fut 
au tour de l'Empereur de se montrer incrédule. « Toutes nos 
chances sont perdues. » La canonnade, de plus en plus épou- 
vantable, ponctuait l'entretien. Dans la cour de la sous-pré- 
feelure un obus éclata : « Il faut absolument faire cesser le 
feu » , dit nerveusement l'Empereur. Montrant à Ducrot une 
table: « Ecrivez là. » Et il lui dicta ces mots : « Le drapeau 
parlementaire ayant été arboré, des pourparlers vont être 
ouverts avec l'ennemi; le feu doit cesser sur toute la ligne. » 
Quand Napoléon eut fini, le général posa la plume. « Main- 
tenant signez, ajouta le monarque. — Oh ! non, Sire, je ne 
le puis; c'est Wimpffen qui est commandant en chef. — 
C'est vrai, mais je ne sais où est Wimpffen. — Eh bien! 
faites signer par le général Faure, chef d'état-major, ou par 
le plus ancien divisionnaire, qui est Douay. » L'Empereur 
approuva. Ducrot sortit, emportant l'ordre, et se mit à la 
recherche de qui voudrait y apposer son nom. 

En ce moment, Lebrun entrait à la sous-préfecture. Ce 



350 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

que l'Empereur avait dit à Ducrot, il le dit au commandant 
du Iï2 c corps. Il répétait avec une insistance impatiente et 
presque maladive : « Il faut faire cesser le feu, il faut faire 
cesser le feu. Il n'y a que trop de sang versé. » Puis il s'éton- 
nait un peu naïvement que le drapeau hissé au sommet de la 
citadelle n'eût pas eu la vertu d'arrêter aussitôt les hostilités : 
« Sire, observa Lebrun, pour amener une suspension d'armes 
il faut envoyer à l'ennemi un parlementaire, c est-à-dire un 
officier précédé d'un trompette et d'un fanion blanc. Cet offi- 
cier devra être porteur d'une demande d'armistice signée par 
le général en chef. » La demande d'armistice fut rédigée; 
puis Lebrun, prenant le papier, se retira et se mit, comme 
Ducrot, en quête d'un homme assez courageux pour signer fl). 

Ce courage serait le plus difficile de tous. G était à qui ré- 
pudierait la responsabilité accablante. Ducrot confia l'ordre 
impérial à son chef d'état-major, le colonel Robert, qui le 
remit au général Faure, chef d'état-major général : « Non, 
répliqua celui-ci, je ne signerai pas cela. » Quant à Lebrun, 
il était sorti de la sous-préfecture, suivi d'un sous-officier qui 
portait au bout d'une lance vin fanion blanc. En avant de 
Balan, il rencontra Wimpffen. Aux premiers mots, le com- 
mandant en chef l'interrompit : « Je ne veux pas de capitula- 
tion, s'écria-t-il avec véhémence. Je veux qu'on continue à se 
battre. Qu'on fasse disparaître ce drapeau blanc. » Et il fit 
arracher le fanion. 

On ne pouvait plus rien sauver, mais on pouvait mourir. Il 
y eut encore, même en ces conjonctures désespérées, deux 
dernières tentatives de trouée, l'une vers Balan, l'autre vers 
Cazal. 

Wimpffen dirigea la première. Il avait réussi, comme on l'a 
dit, à maintenir dans Balan quelques-uns de ses bataillons. 
Après avoir fait abattre le fanion blanc, il rentra dans la 
ville, poussa jusqu'à la place Turenne, parla aux soldats 
pelotonnés dans les rues, leur prodigua les exhortations, les 
appela à la défense du drapeau. Autour de lui ses officiers 

(1) Lebrun, Hazeilles, Sedan, p. 132. 



SEDAN. 351 



répétaient : « Bazaine arrive, Bazainc arrive ! » Vers quatre 
heures, les tambours battirent la charge. A cet appel se 
groupèrent 1,000 à 1,200 hommes, mélange de tous les 
corps, de tous les régiments. On se mit en marche. En 
dehors de la ville, le général en chef retrouva Lebrun. 
Celui-ci, quoique sans confiance, se joignit à l'effort, et 
apporta même le secours de quelques détachements. La 
petite troupe se porta en avant, en assez bon ordre et avec 
une allure très résolue. Au bout de quelques centaines de 
mètres, elle fut criblée de balles et surtout écrasée par l'ar- 
tillerie qui, des coteaux de la Givonne comme de ceux d'Ail- 
licourt, concentra sur elle tous ses feux. Le trouble se mit 
dans les rangs; beaucoup se débandèrent et cherchèrent un 
abri derrière les maisons de Balan. Wimpffen lui-même per- 
dit courage. «Je vois, dit-il tristement, qu'il n'y a plus rien 
à faire. » Aidé de Lebrun, il rallia de son mieux ses hommes. 
On se replia de la sorte, les soldats faisant le coup de feu 
contre les Bavarois qui se rapprochaient. Près de l'entrée de la 
ville, les clairons sonnèrent pour rappeler ceux qui s'étaient 
attardés; puis les restes de la colonne se rejetèrent de l'autre 
côté de la porte dont le pont-levis se releva. 

La seconde tentative, non plus au sud-est, mais au nord- 
ouest de Sedan, ne fut que la prouesse glorieuse de quelques 
cavaliers résolus à périr. Gomme les cuirassiers du général 
Bonnemains se retiraient vers la place, un escadron du 1 er ré- 
giment s'était trouvé tout à coup séparé du gros de la divi- 
sion par le flot des fuyards. La petite troupe avait pour chef 
le commandant d'Alincourt. Celui-ci proposa qu'on s'ouvrît 
un passage à travers l'ennemi. A cet appel, officiers et soldats 
répondirent. Quelques volontaires isolés vinrent grossir la 
bande audacieuse. Le commandant d'Alincourt prit la tête 
de la colonne : derrière lui se placèrent les officiers, huit 
de cuirassiers, un d'état-major, et en outre un sous-inten- 
dant militaire ; l'escadron tout entier suivait. On marcha 
d'abord au pas. Quand, dans le faubourg de Gazai, on eût 
aperçu les Prussiens, on se lança sur eux dans une course 
effrénée. La soudaineté de l'attaque provoqua une surprise 



352 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

pleine d'effarement. Les premiers qui essayèrent de soutenir 
le choc furent renversés, sabrés, foulés aux pieds. Presque 
aussitôt l'alarme fut donnée et, au bout de la rue, des voi- 
tures mises en travers de la voie vinrent arrêter l'élan des 
cavaliers. Gomme ils essayaient de surmonter l'obstacle, un 
feu terrible, parti des maisons, culbuta les uns sur les autres 
les hommes et les chevaux. Sur cet amoncellement, l'ennemi 
concentra son tir. Quelques-uns parvinrent à poursuivre leur 
route, mais pour succomber un peu plus loin sous la fusillade. 
Deux officiers, le capitaine Mangon de la Lande, le lieutenant 
Theribout furent tués, quatre autres furent blessés; les trois 
quarts des hommes furent atteints. Les derniers qui tombèrent 
s'abattirent sur la route de Floing. Là, sur le mur d une 
chapelle, une petite plaque commémorative a été fixée. Elle 
rappelle qu'en ces lieux « a été tué le capitaine Mangon de la 
Lande, avec plusieurs cuirassiers, dans la charge du 2 e esca- 
dron du 1 er régiment, le 1 er septembre 1870» . Et cette inscrip- 
tion si incomplète, à peine connue des habitants de Sedan — 
car j'ai eu quelque peine à la découvrir — garde seule mé- 
moire de la chevauchée héroïque. 

Tout ce que la guerre peut receler d'horreurs s'était accu- 
mulé dans la ville. Plus de lutte, rien que la destruction. Sur 
les hauteurs voisines, 400 bouches à feu tonnaient. Les pans 
de murs s abattaient, les incendies se multipliaient. Au milieu 
des masses affolées qui s'étouffaient aux portes ou s'écrasaient 
dans les rues, les obus projetaient leurs éclats. Deux géné- 
raux furent tués, le général Guyot de Lespart et le général 
Girard, l'un au pied de la statue de Turenne, l'autre non loin 
de là. L'inexprimable encombrement, en aggravant le péril, 
rendait toute circulation presque impossible : les officiers 
d'ordonnance étaient obligés de mettre l'épée à la main pour 
se fraver un passage : on ne pouvait se mouvoir qu'en ram- 
pant sous les voitures, en se faufilant entre les jambes des 
chevaux. L horreur s'accroissait par les cris de ceux que pié- 
tinait la foule, avec cet égoïsme féroce qui naît de l'excès de 
la peur. Les ambulances étant, pleines, on ne savait où dé- 
poser ceux qu'avait atteints la bataille. Les infortunés fai- 



SEDAN. 353 

saicnt queue pour être opérés : plus dune fois les obus abré- 
gèrent les souffrances, en précipitant dans la mort ceux qui 
n'étaient que blessés. Les soldats éperdus, beaucoup sans 
fusils et sans sacs, se réfugiaient pêle-mêle dans les maisons, 
sous les hangars, dans les caves. Les plus intrépides eux- 
mêmes, lassés de tout, même du courage, ne gardaient 
d'autre souci que celui de la Aie à conserver. Quelques-uns, 
soit bassesse de 1 âme ou revanche contre la discipline, soit 
exaspération de la défaite, insultaient les généraux, leur mon- 
traient le poing, criaient à la trahison. Pendant ce temps, 
l'ennemi s'approchait : à l'est, les Bavarois du I er corps tou- 
chaient à la porte de Balan; à l'ouest, ceux du II e corps 
atteignaient la porte de Torcy. Pour les écarter, l'artillerie 
de la place tirait; mais ses détonations s'absorbaient dans le 
fracas de la canonnade ennemie, comme les derniers appels 
d'un navire en détresse se perdent dans le mugissement d'une 
implacable tempête. 

De la sous-préfecture, l'Empereur assistait à cette agonie. 
Ni Ducrot, ni Lebrun ne revenait. Quant à Wimpffen, on ne 
lavait point vu. Ne comprenant rien à ces retards, désespéré 
du massacre, Napoléon interrogeait anxieusement ses offi- 
ciers, senquérait des moyens qui termineraient la lutte, 
cherchait partout qui voudrait signer la demande d'armis- 
tice. Comme il se débattait en ces agitations, on vint, toutes 
les ambulances étant pleines, demander asile pour un blessé : 
c'était le général Margueritte. Un instant, l'Empereur oublia 
ses propres soucis pour s'occuper du glorieux soldat. Il le 
visita, s assit auprès du lit où on venait de l'étendre, lui 
exprima ses vœux de guérison. Le général leva les yeux au 
ciel : il ne pouvait parler. Au crayon, il écrivit ces mots : 
« Sire, moi, ce n'est rien; mais la France, la France! » 

Cette France dont Margueritte traçait le nom d'une main 
mourante touchait à l'inévitable, à la suprême infortune. Le 
courage d'assumer l'humiliation serait plus grand que celui de 
mourir. Napoléon avait abdiqué à Paris le pouvoir politique, à 
Metz l'autorité militaire. Il redeviendrait le souverain pour 
boire le premier à la coupe amerc. Depuis une heure, il atten- 
t. vu. 23 



354 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

dait ceux qu'il avait envoyés vers Wimpffen. Sur ces entre- 
faites, le colonel de Bronsart et le capitaine de Winterfeld 
arrivèrent, venus du quartier général prussien et chargés de 
sommer la place de se rendre. Napoléon fit la réponse. Il la 
fit par la lettre que l'univers connaît et que la Prusse con- 
serve. Il la traça dune main ferme, de l'écriture fine qui lui 
était habituelle, et même — autant qu'on en juge par \efac- 
simile • — un peu plus lisible qu'à l'ordinaire. Elle contenait 
ces simples mots : 

Monsieur mon frère, 

N'ayant pu mourir à la tête de mes troupes, il ne me reste 
qu'à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté. 
Je suis de Votre Majesté le bon frère. 

Napoléon. 



XI 



Pendant tout le jour, le Roi s'était tenu sur le coteau de 
la Marfée. De là il avait vu le cercle s'étendre, se refermer, 
puis la masse de ses troupes se rapprocher de la ville et l'en- 
serrer. A 1 état-major allemand, on avait jugé que le meilleur 
moyen d'abréger la lutte et, par suite, d'épargner le sang, 
serait, en activant le tir, de précipiter la capitulation. Donc, 
par ces considérations d humanité, mais d'une humanité toute 
prussienne, toute l'artillerie disponible sur la rive gauche de 
la Meuse avait fait converger ses obus sur la place. Ainsi 
s'étaient allumés les incendies, ainsi s'étaient étendus les 
ravages qu'on a décrits. Cependant ceux qui combattaient le 
plus près des portes avaient aperçu le drapeau blanc. En outre, 
la retraite des Français dans l'intérieur des murs ne laissait 
plus aucun adversaire à combattre. C'est alors qu'avaient été 
envoyés les parlementaires. 



SEDAN. 355 

Quand ils revinrent, ils étaient accompagnés du général 
Reille, porteur de la lettre de Napoléon. Guillaume, à ce 
qu'on assure, ignorait que l'Empereur fût à Sedan. Il le 
croyait déjà parti pour Mézières. La nouvelle ne laissa pas 
que de l'émouvoir, et comme si elle lui eût paru peu 
croyable, il se la fit répéter. Le souverain français prison- 
nier, ce n'était pas seulement la victoire, mais peut-être du 
même coup la fin de la guerre. Le roi répondit par le message 
suivant : 

Monsieur mon frère, 

En regrettant les circonstances dans lesquelles nous nous ren- 
controns, j'accepte l'épée de Votre Majesté, et je la prie de vouloir 
bien nommer un de vos officiers, muni de vos pleins pouvoirs pour 
traiter de la capitulatiou de l'armée qui s'est si bravement battue 
sous vos ordres. De mon côté, j'ai désigné le général de Moltke à 
cet effet. 

Je suis de Votre Majesté le bon frère. 

Guillaume. 

Quel serait l'officier chargé de ces « pleins pouvoirs » ? La 
mission semblait incomber au général en chef. Wimpffcn, 
après sa dernière tentative, était rentré à l'hôtel de la Croix- 
d'Or. De là, par une défaillance singulière, il avait envoyé à 
l'Empereur sa démission. Napoléon s'adressa à Ducrot. Celui- 
ci répliqua avec âpreté : « Puisque Wimpffen a ce malin 
réclamé le commandement, qu'il le garde. » Douay fut solli- 
cité d'assumer la charge; il accepta, puis refusa, ne voulant 
pas attacher son nom à la grande honte. Rebuté de tous côtés, 
le souverain se retourna vers Wimpffen : en une lettre ins- 
tante, presque suppliante, il lui montra qu'il ne pouvait se 
dérober, lui fit entrevoir l'espérance d'obtenir des conditions 
moins désastreuses. Le général vint à la sous-préfecture. 11 y 
vint d'abord pour se plaindre et se prit avec Ducrot d'alterca- 
tion violente. Il s'adoucit enfin et se résigna. A huit heures 
du soir, il partit pour rejoindre à Donchery les plénipotenr 
tiaires allemands. Il était accompagné du général Faure, chef 



35(J HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

d'état-major, de quelques officiers, et aussi du général Cas- 
tel uau qui représentait spécialement l'Empereur. 

Tandis que les Français accomplissaient le douloureux 
voyage, Moltke et Bismarck débattaient les avantages de la 
clémence et de la dureté. La victoire ne les prenait point au 
dépourvu et, sans beaucoup parler, ils se trouvèrent d'accord. 
N estimant pas que la France pût jamais pardonner la défaite, 
ils jugeaient opportun de la rendre pour longtemps, pour tou- 
jours peut-être, impuissante à la revanche. Gomme on ne 
pourrait la ramener, il importait de l'abattre. De là le ferme 
propos d'épuiser tous les fruits du succès. Il fallait pallier 
limplacable rigueur. On la colorerait sous un aspect de sécu- 
rité européenne et, pour ainsi dire, d'humanité. On irait répé- 
tant que plus la France serait abaissée, plus la paix serait 
garantie pour longtemps. L'Allemagne pourrait-elle réprouver 
des exigences d'où naîtrait la perpétuité de son repos? Quant 
au Roi, si modéré, si chevaleresque qu'il fût, ne se laisserait-il 
pas aisément convaincre quand on lui démontrerait que son 
avidité serait sagesse, son ambition prévoyance, et qu'en se 
montrant impitoyable il ferait œuvre de pacification pour les 
temps futurs, et presque de vertu ! 

Telles étaient les dispositions que rencontreraient les com- 
missaires français. La situation de Wimpffen était cruelle. M. de 
Moltke ne fit rien pour en tempérer l'amertume. A ses côtés 
étaient Bismarck, puis le quartier-maître général Podbielski, 
enfin sept ou huit officiers, dont l'un, prenant la plume, s'ap- 
prêta à noter l'entretien. Quand, après les formalités d'usage, 
on ^e fut assis, le chef d'état-major allemand attendit, avec 
celte froide correction qui achève, ce que pourraient invo- 
quer les vaincus. » Je désirerais, dit Wimpffen un peu décon- 
certé par ce silence, connaître les conditions que S. M. le Roi 
de Prusse est disposé à nous accorder. — Elles sont bien sim- 
ples, répliqua Moltke ; l'armée tout entière est prisonnière 
av«-c armes et bagages ; on laissera aux officiers leurs armes, 
comme un témoignage d'estime pour leur valeur; mais ils 
seront prisonniers de guerre, comme la troupe. " A cet ulti- 
matum Wimpffen se récria ; formulant un contre-projet, il 



SEDAN. 357 

demanda que l'armée pût se retirer avec armes et bagages, 
soit en une partie de la France désignée par la Prusse, soit en 
Algérie, à la seule condition de ne plus servir pendant la 
guerre. A l'appui, il invoqua, à titre de précédent, les capitu- 
lations de Mayence, de Gênes, d'Ulm. — Ce fut au tour de Bis- 
marck d'intervenir : « La France, dit-il, a déclaré la guerre. 
L'Allemagne souhaite le prompt rétablissement de la paix. Le 
meilleur moyen de l'assurer, c'est de priver la France dune 
armée doublement importante, et par elle-même et par les 
cadres qu'elle peut fournir aux levées nouvelles. Donc nous 
avons décidé que vos troupes seraient conduites en Allemagne. » 
Bismarck affectait volontiers vis-à-vis de ses adversaires un 
expansif abandon. Jetant un regard sur l'avenir, il laissa per- 
cer les conditions de la paix : l'Allemagne réclamerait l'Alsace, 
la Lorraine, quatre milliards. « Contre les hostilités futures, 
poursuivit le chancelier, nous voulons trouver notre garantie 
dans une bonne frontière. » Puis, refaisant L'histoire à sa ma- 
nière, il rappela toutes les agressions de la France. S'étant 
exprimé de la sorte, le premier ministre adoucit un peu ce que 
ce langage avait de blessant. 11 parla de la vaillance des offi- 
ciers français ; il réprouva toute intention de froisser l'hon- 
neur de ses adversaires : « Vous déposerez, dit-il, les armes 
dans les magasins où nous les ferons prendre ; vous n'aurez à 
vous soumettre à aucune des formalités d'usage. » Il laissa 
même entendre que les officiers pourraient obtenir certains 
avantages, sous rengagement de ne plus combattre, de ne 
point servir d'instructeurs. Soit que ce ton plus conciliant lui 
suggérât l'espoir de quelque adoucissement, soit qu'il eût à 
cœur de pousser jusqu'au bout sa défense, Wimpffen essava 
de discuter encore. Il invoqua 1 horreur de sa position, sa 
renommée militaire irréprochable jusque-là, et maintenant 
ternie ; puis, comme ce plaidoyer personnel touchait peu, il 
ajouta avec une affectation d'assurance : a Notre armée n'est 
point si abattue; nous pouvons encore l'appeler aux armes 
pour une tentative suprême. » Aces mots, Moltke interrompit, 
et avec une brièveté accablanle : « Vous n'avez pas de vivres ; 
vous n'avez pas de munitions ; votre armée est décimée. Vous 



358 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

pouvez vérifier les positions de l'armée allemande. Avec notre 
artillerie, nous pouvons en deux heures vous anéantir. » Et en 
effet cinq cents canons étaient braqués autour de Sedan. 

Il n'y avait plus de place pour les paroles. Un incident pro- 
longea l'entretien. D'une voix hésitante, Gastelnau rompit le 
silence. «Je crois, dit-il, l'instant venu de transmettre un mes- 
sage de l'Empereur. L'Empereur m'a chargé de faire remar- 
quer à Sa Majesté qu'il lui avait envoyé son épée sans condi- 
tion et s'était remis personnellement à sa merci. En retour, il 
espérait qu'un si complet abandon toucherait l'âme du Roi.» 
Bismarck était devenu fort attentif : « Est-ce tout? » dit-il au 
général ? Sur un signe affirma tif de celui-ci : « Quelle est 
l'épée qu'a rendue Napoléon? Est-ce l'épée de la France ou 
son épée à lui ? Si c est l'épée de la France, votre message 
pourrait avoir un caractère des plus graves. — C'est seule- 
ment l'épée de l'Empereur» , reprit Gastelnau. Bismarck silen- 
cieux demeura impassible. Une lueur de joie éclaira, dit-on, 
le visage glacé de M. de Moltke : «S'il en est ainsi, se hâta-t-il 
de dire, cela ne change rien aux conditions. » Et avec un 
accent de condescendance, comme on fait pour ceux qu'on ne 
craint plus, il ajouta : « Quant à l'Empereur, il obtiendra 
pour sa personne tout ce qu'il lui plaira de demander. » 

La conférence dont on ne rapporte ici que les incidents 
principaux durait depuis deux heures. Français et Allemands 
s'étaient levés. Déjà on avait demandé les chevaux. Rien ne 
s'était conclu. Entre ceux qui venaient de se combattre, qui 
demain peut-être sentrc-tueraienl, régnait un silence plus im- 
pressionnant qu'aucun bruit de paroles : « Nous recommen- 
cerons la bataille, dit enfin Wimpffen. — Soit, répliqua 
"Moltke; la trêve expire demain à quatre heures. A quatre 
heures, j'ouvrirai le feu. » Bismarck intervint : « Ah! gé- 
néral, vous avez de vaillants, d'héroïques soldats; vous nous 
ave/ infligé, vous pouvez nous infliger encore des pertes 
sérieuses. Mais à quoi cela servirait-il? Toute résistance serait 
désormais folie, et M. de Moltke va vous convaincre. » On se 
rassit. « Je vous affirme de nouveau, dit Moltke, qu'une trouée 
ne saurait réussir. Vous ne connaissez pas la topographie de 



SEDAN. 35i) 

Sedan. En deux heures, je puis tout brûler. » Et avec un 
redoublement de rudesse : a A quatre heures du matin la 
trêve expire. Je ne vous accorderai pas de sursis. » 

En l'extrémité où le destin lavait placé, Wimpffen pou- 
vait-il, voulait-il autre chose que sauver les apparences? 
Sous ce langage il plia. Son seul souci parut être, non de se 
dérober à l'inévitable capitulation, mais d'en partager le 
poids. Sans parler davantage de recommencer la bataille : 
k II faut, dit-il, que je consulte mes collègues. J'ai besoin 
d'un délai. » Gomme Moltke refusait, Bismarck se pencha 
vers lui et lui dit à voix basse quelques mots. Ces paroles, 
autant que les officiers français purent les saisir, signifiaient 
que le roi arriverait à neuf heures et qu'il convenait de l'at- 
tendre : « Je vous accorde jusqu'à neuf heures, dit Moltke au 
général en chef; mais c'est la dernière limite. » On discuta 
encore quelques détails. Puis la conférence fut levée, et 
Wimpffen, remontant achevai, regagna, avec son état-major, 
Sedan. 



XII 



A Sedan la nuit fut remplie par les projets, les rêves de 
ceux que révoltait l'idée d'être captifs. Devant les yeux pas- 
sait, comme en une hallucination à la fois brillante et 
cruelle, l'image des grandes charges impériales, des grandes 
chevauchées héroïques qui jadis avaient conquis non seule- 
ment le salut, mais la victoire. Les âmes ne s'exaltaient de 
ces souvenirs que pour retomber dans un découragement 
accablé. Tout ce que rendait autrefois possible la médiocre 
portée des armes devenait chimérique en face de l'outillage 
prussien. On n'aurait même pas le bénéfice de la surprise, 
l'honneur commandant de dénoncer d'abord l'armistice. 
M. de Moltke n'avait rien exagéré de ses forces. Des points les 
plus élevés de la ville se montrait distinctement la longue 



360 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

ligne circulaire des feux ennemis. L'artillerie était en posi- 
tion, prête à lancer ses obus. Les grand'gardes élaienl sur 
pied, en une vigilance que la victoire n'avait point relâchée, 
et accomplissaient jusqu'au bout, avec une tranquillité impas- 
sible, leur besogne régulière, méthodique, implacable. En 
arrière reposait l'immense armée, plus de 200,000 hommes, 
force réelle, effective où n'étaient point compris les non-com- 
battants. Longtemps avaient retenti les lieds pieux et patrio- 
tiques, expression de joie profonde, grave, recueillie. Mainte- 
nant tous dormaient, d'un sommeil que caressaient moins la 
vision de nouveaux triomphes, que le rêve de la famille 
retrouvée, de la guerre finie. Mais précisément parce que les 
vainqueurs (hormis les Prussiens de la vieille Prusse) étaient 
militaires par occasion plutôt que par nature, précisément 
parce qu'ils souhaitaient la paix avec passion, ils feraient tout 
plutôt que de laisser échapper le suprême triomphe qui, dans 
leur attente, assurait le retour au foyer. 

L'aube parut. L'Empereur ne pouvait se persuader que ceux 
dont il avait recueilli tant de paroles dorées fussent impi- 
toyables jusqu'au bout. Il commanda ses équipages, et à six 
heures sortit de Sedan parle faubourg de Torcy, à la recherche 
du roi Guillaume. A la porte, quelques zouaves crièrent en- 
core : Vive l'Empereur! D'autres, un peu plus loin, menaçaient, 
montrant le poing. Comme on était engagé sur la chaussée de 
Mézières, M. de Bismarck, qui avait logé à Donchery et que 
venait de prévenir le général Rcille, accourut au-devant de la 
voiture impériale. Sur la route, à quelques centaines de mètres 
en avant de Donchery, il rencontra le souverain. L'un et l'autre 
mirent pied à terre. A la gauche du chemin était une maison 
de tisserand; elle était vide, les habitants ayant fui. On entra. 
Il y avait une table, quelques chaises. On s'assit. Napoléon 
n'avait pas revu Bismarck depuis les splendeurs de l'Exposi- 
tion. Avec timidité — car déjà il se sentait virtuellement 
déchu — il essaya de jeter la sonde dans l'âme du chancelier. 
« Ne pourrait-on pas, insinua-t-il, obtenir des conditions plus 
favorables pour l'armée? — C'est, répliqua le premier ministre, 
une question purement militaire qui regarde M. de Moltke. » 



SEDAN. 361 

Cependant M. de Bismarck, autant qu'on a pu pénétrer ses 
pensées, souhaitait que la victoire trouvât dans la paix sou 
couronnement. A son tour il interrogea l'Empereur : « Voire 
Majesté serait-elle disposée à des négociations?» Napoléon se 
déroba. « Que puis-je? dit-il tristement. Je suis prisonnier de 
guerre. — Qui a pouvoir pour traiter? insista le ministre. — 
Le gouvernement actuellement existant. » Ainsi parla le sou- 
verain, ambigu à dessein et osant à peine nommer la Régente. 
tant il sentait l'Empire fini. Bismarck mesura la grandeur de 
1 effondrement et, l'Empereur prisonnier ne pouvant plus être 
un instrument utile, se montra, sauf la déférence de forme, 
aussi dur que M. de Moltke lui-même. « Il ne peut y avoir, 
conclut-il, de solution pratique qu'au point de vue militaire. 
Nous avons besoin d'un gage : ce gage, c'est Sedan, c'est 
l'armée. » 

Napoléon comprit. Il quitta la petite maison. Gomme il était 
déjà dehors, un arrière-espoir le ressaisit. Il s'assit sur un 
banc près de la porte, en face de la chaussée, et M. de Bis- 
marck auprès de lui. » L'armée, dit-il, ne pourrait-elle pas 
passer en Belgique pour y être désarmée et internée? » Avec 
une brièveté respectueuse, le chancelier dissipa ce reste d illu- 
sion. L'entretien s'égarant un peu, l'Empereur parla de la 
guerre, que l'opinion publique, disait-il, avait voulue. Puis il 
insista pour voir le Roi : « Il est assez loin d ici, à Vendresse, 
répliqua le premier ministre attentif à retarder l'entrevue el 
craignant — peut-être à tort — chez son maître les tentations 
de la générosité. Cependant on s'était mis à la recherche d'un 
lieu plus convenable pour abriter le souverain vaincu. Près 
de Fresnois, était un petit château inoccupé, le château de 
Bellevue. Sous l'escorte d'honneur des cuirassiers allemands, 
Napoléon y fut conduit, moitié en hôte, moitié en prison- 
nier. Il verrait le Roi, mais après la capitulation, c'est-à-dire 
quand, toutes choses étant réglées, Guillaume n'aurait plus 
rien à offrir et l'Empereur plus rien à demander. 

Tandis que le monarque français s'éloignait de Sedan. 
Wimpffen convoquait les généraux. Ils arrivèrent au nombre 
d une trentaine. On leur résuma les négociations de la veille. 



362 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

notre situation, celle de l'ennemi. Les paroles du comman- 
dant en chef furent suivies d'un silence consterné. Deux gé- 
néraux, les généraux Carré de Bellemare et Pelle, peut-être 
aussi un troisième, protestèrent. Quand on leur demanda ce 
qu'ils proposaient, ils se turent. Le temps n'était point aux 
longs débats. Gomme on délibérait, un officier prussien sur- 
vint, rappelant les heures qui s'écoulaient : à dix heures, le 
feu serait repris. La dure main de l'ennemi fermait la bouche 
aux trop obstinés. Sous cette dernière sommation de la force, 
la séance fut levée. 

Wimpffen se dirigea vers le château de Bellevue. Les Alle- 
mands, sûrs de l'issue, avaient rédigé pendant la nuit le texte 
de la capitulation et l'avaient fait approuver par le Roi. Tout 
débat n'eût été qu'une humiliation de plus. On ne discuta 
point. Aux termes de la convention, toute l'armée serait pri- 
sonnière. Tout le matériel serait livré. La place de Sedan 
serait remise aux autorités ennemies. Sur un seul point la 
rigueur s'adoucit : les généraux et officiers pourraient échapper 
à la captivité, à la condition de s'engager par écrit à ne point 
porteries armes contre l'Allemagne jusqu'à la fin de la guerre . 
Cette concession, fruit dune équivoque bienveillance, était la 
moins désirable de toutes : quelques officiers s'autoriseraient 
de la clause pour séparer leur sort de celui de leurs soldats. 

Au premier étage, l'Empereur attendait. Au dehors, les 
troupes allemandes arrivaient, poussant des hourrahs. Dans 
la cour du château, le conseiller intime Abeken notait au 
crayon les extraordinaires événements. «Je veux, écrivait-il. 
tracer ces lignes pour garder le souvenir de ces jours mémo- 
rables » . Cependant quelques reporters anglais essayaienl 
d'approcher, épiaient les bruits, recueillaient les propos, pre- 
naient des croquis. La capitulation signée, le Roi fut prévenu. 
Enchaîné dès lors contre ses propres entraînements, il accou- 
rut. Sa joie, quoique très grande, était moins triomphante que 
celle de ses familiers : « Je crains, répétait-il, que cet événe- 
ment, qui appartient à l'histoire du monde, ne nous apporte 
pas encore la paix. » Il aborda l'Empereur par ces mots : 
« Eh bien, le sort des armes a décidé entre nous. » Presque 



SEDAN. 3:3 



aussitôt, sentant ce que ces paroles avaient de dur, il changea 
de ton, prit les mains du monarque, lui exprima très courtoi- 
sement ses regrets. Celui-ci était calme et, à ce qu'ont assuré 
les Allemands, paraissait comme délivré. Peut-être le souci de 
sa dignité lui commandait-il de cacher sa douleur. Peut-être 
aussi, ayant touché le fond de l'infortune, se sentait-il sou- 
lagé de n'avoir plus rien à craindre ni rien à vouloir. De l'en- 
trevue on sait peu de chose, et elle importe peu, Napoléon 
n'étant plus le maître ni de la France, ni de l'armée, ni de 
lui-même. Au bout de vingt minutes, il reparut. « Messieurs, 
dit-il à ses officiers, nous allons à Wilhemshôhe » (1). 



XIII 



Pêle-mêle, officiers et soldats demeuraient entassés dans 
Sedan. Dans l'après-midi, un ordre du jour de Wimpffen 
publia la capitulation. Ce qui était chez les uns patriotique 
douleur se traduisit chez les autres en emportements contre 
les généraux, incapables, disait-on, ou traîtres. Beaucoup 
demeurèrent dans une indifférence morne, ayant tout épuisé, 
jusqu'à l'indignation. Le plus pressé était de vivre; les chefs 
s'employèrent à assurer quelques distributions. On déposa 
les armes dans les magasins, on incinéra les drapeaux. Les 
incendies s éteignirent, mais non tous. De Bazeilles montaient 
encore de grandes colonnes de flammes et de fumée : on assure 
que les Bavarois, maîtres du village, loin de combattre le 
feu, allumèrent de nouveaux foyers (2). Cependant le vent 
apportait la rumeur d'immenses acclamations : c'étaient les 
troupes allemandes qui saluaient le Roi visitant le champ de 
bataille. 



(1) Souvenirs du général de la Moskowa, aide de camp de l'Empereur (Cor- 
respondant, 25 décembre 1898, p. 967-968). 

2 Lettre du maire de Bazeilles au général Lebrun (Lebrun, Bazeilles-Sedan, 
p. 325). 



364 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Le 3 septembre, l'Empereur partit. 11 avait été autorisé à 
passer par la Belgique. Il était accompagné de quelques-uns 
de ses aides de camp, de deux offîciçrs allemands, dune 
escorte de hussards prussiens. Par Vrigne-au-Bois, Saint- 
Menges, il doubla la presqu'île de la Meuse, et pénétra dans 
la forêt des Ardeimes. Gomme on venait de dépasser la fron- 
tière, un colonel de chasseurs belges se précipita au-devant du 
cortège, invoquant la neutralité violée. L'un des commissaires 
prussiens descendit et lui murmura quelques mots. L'officier 
laissa échapper un cri de surprise ; puis saisi dune compas- 
sion respectueuse et se tournant vers les prisonniers : « Allez, 
messieurs, dit-il; que Djeu vous garde!» Et il salua de l épée. 
Une heure plus tard, on était à Bouillon. De là, à travers la 
Belgique, on atteindrait l'Allemagne, puis Willhemshohe. 

Ce jour du 3 septembre serait le premier de la captivité : 
21,000 hommes avaient été faits prisonniers pendant la ba- 
taille; 83,000 venaient de tomber aux mains de l'ennemi par 
l'acte de capitulation (1). Les Allemands eurent plus souci 
d'assurer leur proie que de se montrer humains. Au nord-ouest 
de Sedan, la presqu'île d'Iges, entourée de trois cotés par la 
Meuse et fermée au sud par le canal de Glaires, formait une 
prison naturelle. En ces lieux de surveillance aisée, on entassa 
les vaincus comme on eût fait d'un troupeau. Point d'abris, 
point de paille, point de bois, point de distributions régulières 
de vivres. Les pluies qui survinrent en abondance et dé- 
trempèrent les terres basses accrurent l'insalubrité et aug- 
mentèrent les maux. On déterra les pommes de terre dans 
les champs, on abattit des chevaux. L'administration alle- 
mande envoya quelques têtes de bétail, quelques voitures de 
vivres, ressource dérisoire pour une telle multitude. Cepen- 
dant, de l'autre côté de la Meuse, se relayaient les sentinelles, 
prêtes à fusiller quiconque tenterait de s'évader. Dès le 
4 septembre, Wimpffen, un peu prompt pour un général en 

(i) Voir la Guerre franco-allemande, 1. II, p. 1225- — Ce chiffre de 
21,000 prisonniers faits pendant la bataille parait bien exagéré, à moins toute- 
fois que les Allemands ne comprennent dans cette cnumération un certain 
nombre de blessés tombés entre leurs mains au cours de l'action. 



SEDAN. 365 

chef à se séparer de ses troupes, partit pour Stuttgard. Ducrot, 
qui ne s'éloigna que le 7; Lebrun, qui demeura jusqu'au 11, 
s'appliquèrent de leur mieux à adoucir le sort de l'armée. A 
partir du 6 septembre, les convois, formés chacun de 
2,000 hommes, s'échelonnèrent vers l'Allemagne. Des batail- 
lons de Landwehr escortaient les prisonniers. Ainsi fut éva- 
cuée la presqu'île d'Iges, le Camp de la misère, comme l'appe- 
lèrent les soldats. Et il faut que les souffrances aient été bien 
grandes pour que le départ, même pour la terre étrangère, 
ait paru à plusieurs allégement. 

Ces lugubres cortèges n'étaient point toute l'armée. Quel- 
ques-uns étaient parvenus, le 31 août et même au matin du 
I r septembre, à se dérober du côté de l'ouest. On les appelle- 
rait les perceurs et on leur ferait grande fête. Dieu sait seul 
dans quelle proportion ces fuiles heureuses furent inspirées 
par le désir de se réserver pour la patrie ou de se dérober au 
combat. D autres, au nombre de 3,000 environ, gagnèrent la 
Belgique et y furent internés. Restaient les victimes de la 
bataille. Le nombre de nos blessés a été évalué par les Prus- 
siens à 14,000, celui des tués à 3,000 (1). Cinq généraux 
avaient été atteints mortellement. Partout on retrouvait des 
cadavres : sous les décombres de Bazeilles, dans les carrières 
de Floing, sur les pentes d'Illv, dans le bois de la Garenne. 
La plupart des coups avaient été portés par l'artillerie qui, 
sauf à Bazeilles, avait accompli presque toute la besogne. 
On se hâtait de recouvrir les pauvres restes, car le nombre 
des morts et 1 encombrement extraordinaire inspiraient des 
craintes de contagion. De tous ceux qui avaient succombé, 
moins pour la victoire que pour l'honneur, peu de traces res- 
teraient. Une chapelle à Bazeilles, quelques tombes dans le 
cimetière de Floing, ça et là quelques dalles isolées, et ce 
serait tout. Cependant, presque au sommet du plateau où on 
sciait tant battu s'élevait, s élève encore, entre les deux 
tilleuls qui l'ombragent, la croix de pierre du calvaire : modeste 
à légal de notre fortune, toute petite et comme décapitée à 



J la Guerre franco-allemande, t. II, p. 



225 



366 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

l'image de la France elle-même, elle serait comme le signe 
rédempteur du grand cimetière, et sous sa protection repose- 
raient en paix les humbles et glorieux morts tombés pour la 
patrie. 

Tandis que s'achevaient ces soins funèbres, le roi Guillaume 
s'apprêtait à quitter Vendresse. Il se dirigerait vers Rethel, 
puis vers Reims et enfin vers Paris. Avant d'abandonner le 
lieu de sa victoire, il tint à rassembler dans un hommage 
commun ceux qui avaient cimenté sa grandeur. Le 3 sep- 
tembre, à la fin d'un banquet, il unit dans un même toast ses 
trois illustres serviteurs : le général de Roon qui avait aiguisé 
l'épée, le général de Moltke qui l'avait dirigée, le comte de 
Bismarck qui avait montré le chemin à suivre (1). Si l'on ne 
tenait compte que de la conduite générale de la guerre, la 
louange était amplement méritée. Cette explosion de joie se 
justifiait aussi si Ion supputait soit les avantages politiques 
ou militaires, soit les profits matériels de la dernière bataille. 
Les Allemands n'ont pas manqué d'inventorier les dépouilles : 
419 canons de campagne ou mitrailleuses, 139 pièces de 
place, 1,072 voitures, 66,000 fusils, tel fut le butin. Les perles 
elles-mêmes, quoiqu'elles s élevassent à près de 9,000 hommes, 
semblaient modérées pour le résultat (2). — En revanche 
l'inégalité des ressources amoindrissait un peu la gloire de la 
fructueuse journée. Les effectifs ennemis étaient presque dou- 
bles des nôtres; double aussi était leur artillerie. Nous étions 
enfermés dans Sedan : nos adversaires tenaient toutes les posi- 
tions qui nous dominaient. Enfin les mêmes succès qui avaient 
enhardi les Allemands avaient démoralisé nos soldats; et si, 
dans celle journée de Sedan, ceux des Français qui avaient 
combattu s'étaient montrés admirables, la vérité oblige à 
ajouter que quelques-uns, lassés d'avance, n'avaient pas com- 
battu du tout. 

Cette disproportion enlève même à la bataille du 1 er sep- 
tembre un peu de l'intérêt dramatique qui s'attache aux 



(1) Abeken, Ein schlichtes Leben in beweater Zeit, p. 407. 

(2) La Guerre franco-allemande, t. II, p. 1225. 



SEDAN'. 3G7 

grands duels des peuples. À Saint-Privat, à Rezonville sur- 
tout, un souffle de vietoire avait par intervalles enflé nos dra- 
peaux : de là toutes les émotions intenses du jeu terrible où 
se jouait la patrie. Ici le dénouement trop certain détruisait 
cette part d'espérance qui anime les luttes humaines. Dans 
l'histoire, presque toutes les grandes batailles se détachent 
avec un trait distinct. Ce qui marque la bataille de Sedan, 
c'est, du côté de nos adversaires, un déploiement de force 
matérielle, mécanique, brutale, tel que jamais on n'en avait 
vu un pareil. Il y eut, au lever dvi jour, un vif engagement 
d infanterie à Bazeilles, simple épisode, simple combat partiel, 
bien que prolongé, tenace et sanglant. Bientôt les batteries 
survinrent, occupèrent de tous côtés les hauteurs, balayèrent, 
broyèrent, dispersèrent tout. Ce fut le triomphe de la science 
appliquée à l'art de détruire, le triomphe de la mort portée 
à longue distance et jusqu'à des adversaires impuissants à 
rendre les coups. D'un mot, on peut résumer la bataille : elle 
fut moins une lutte qu'un écrasement. 

Se rencontra-t-il, en cette journée, un moment où le salut 
eût été possible? Aux premières heures, on eût pu, selon toute 
apparence, écouler quelques portions de l'armée vers l'ouest. 
On eût ramené vers le nord, vers Paris, non tout, mais quelque 
chose. En tout cas, la lutte engagée au débouché de Saint- 
Albert laissait place aux combinaisons de l'habileté et réser- 
vait des chances au courage. Ducrot embrassa fortement celle 
conception, la seule digne d'un homme de guerre. On sail ce 
qui suivit. L'abandon du dessein fut falal au pays. Peut-êlre 
la mémoire de Ducrot y gagna-t-clle ; car la France, ignorant 
éternellement à quelle catastrophe totale elle avait échappé, 
n'eût pas compté, à la gloire du général, ce qu'il aurait sauvé, 
et lui eût à jamais reproché ce qu'il aurait laissé perdre. 

Ce fut la seule chance. Plus tard il n'y eut plus qu'à se 
rendre ou à mourir. Quand le temps a effacé la trace des dou- 
leurs privées, les peuples sont moins reconnaissants à leurs 
maîtres pour le sang épargné qu'ils ne s'enorgueillissent pour 
le sang répandu. Peut-être, en vouant à une perle certaine ses 
soldats et lui-même, Napoléon eût-il, au prix d'une effroyable 



3ti8 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

I ragédie, sauve dune atteinte mortelle la légende impériale et 
sa race? L'âme du souverain, très aguerrie contre les dangers 
personnels, était trop humaine pour ces féroces immolations. 
On jour, à Ghislehurst, s'entretenantj avec un de ceux qui le 
visitaient en son exil, il disait : a On a prétendu qu'en nous 
ensevelissant sous les ruines de Sedan nous aurions mieux 
servi mon nom et ma dynastie. C'est possible. Mais tenir dans 
la main la vie de milliers d'hommes et ne pas faire un signe 
pour les sauver, c'était chose au-dessus de mes forces. » Et le 
pauvre prince ajoutait : « Mon couir se refuse à ces sinistres 
grandeurs. » Qui ne serait touché de ces paroles? La véritable 
histoire place ses sévérités à l'époque où se commettent les 
fautes, non à l'époque où les fautes se paient. Les fautes, 
c'est l'incroyable série d'aberrations, d'ignorances, de rêves 
ambitieux et débiles qui avaient mis toutes choses à point 
pour le dernier abaissement. Sedan, ce n'est que l'expiation. 
Durant tout le cours du règne, il y eut des coupables : le 
1 er septembre, dans la petite place forte où vint s'abîmer la 
France, il y eut surtout des malheureux. Au milieu de ces 
malheureux, l'Empereur, plus infortuné que tous les autres, 
n'était plus rien. Quand tout se fut effondré, quand on fut 
arrivé à se rejeter le commandement comme jadis on le recher- 
chait, il intervint avec l'impassible tristesse de sa grandeur 
désabusée et, avant de déchoir pour jamais, redevint le maître 
une dernière fois, pour arrêter le sang. Je ne sais si je me 
(rompe; mais cet acte suprême achève de peindre l'homme 
funeste mais non haïssable, complexe et compliqué mais non 
vulgaire, égaré mais non méprisable, chimérique mais géné- 
reux, dont l'histoire s'achève. La Providence, en le frappant, 
se refusait à le dégrader tout à fait. Sur cette existence d'où 
se retiraient tous les rayons, elle laissait luire ce rayon divin 
qui naît de la bonté. Comme le pauvre Empereur avait été 
bon, il le sérail jusqu'au bout. Cette marque serait la sienne, 
elle subsisterait comme une harmonie dernière au milieu de 
toutes les incohérences de son règne; et celui qui toute sa vie 
avait été prince humanitaire "finirait du moins par un acte 
d'humanité. 



LIVRE XLVI 

LE QUATRE SEPTEMBRE 



.Sommaire : I. — Paris : les journées des 1 er et 2 septembre; quelles nouvelles 
arrivent par le général Vinoy; comment les informations se complètent. — 
Journée du 3 septembre, séance de la Chambre : divulgation officielle du 
grand désastre. 

II. — Quelles conduites sont possibles pour le gouvernement : conseil des minis- 
tres ; comment le gouvernement ne sait ni concentrer vigoureusement le 
pouvoir entre ses mains ni se dessaisir à propos au profit de la Chambre. — 
Le Corps législatif : comment M. Schneider convoque les députés pour une 
séance de nuit. — La séance de la Chambre : déclaration de Palikao ; com- 
ment il ne formule aucune proposition. Jules Favre : proposition de déchéance ; 
la séance est levée. — Quel abattement règne parmi les conseillers et les fonc- 
tionnaires de la Régence. 

III. — Le 4 septembre : aspect de la ville au début de la journée. — Quelles 
dispositions régnent au Palais-Bourbon : la gauche; M. Thiers et les cen- 
tres; la majorité. — Conseil aux Tuileries : M. Schneider; quelles conces- 
sions paraissent résolues ; comment ces concessions sont tardives et incom- 
plètes. 

IV. — Comment les bandes populaires grossissent : y a-t-il eu conspiration ou 
manifestation spontanée? — Quelles étaient les forces dont disposait le gou- 
vernement pour le maintien de l'ordre ; quel homme eût seul pu inspirer 
confiance et se faire obéir : Trochu ; sa condition; son rôle. 

V. — Arrivée de la force publique. — Les spectateurs des tribunes ; aspect de 
la salle avant l'ouverture de la séance. — Les députés ; pourparlers et con- 
ciliabules ; M. Buffet et quelques-uns de ses collègues aux Tuileries. — La 
séance parlementaire ; les trois motions : le général de Palikao ; Jules 
Favre ; M. Thiers. — Réunion dans les bureaux : faveur pour le projet de 
M. Thiers : nomination des commissaires; quel tumulte se manifeste soudain 
dans le palais législatif. 

VI. — ■ La manifestation : comment des détachements de gardes nationaux, non 
commandés pour le service, parviennent à franchir le pont de la Concorde. 
— La police reçoit l'ordre de se retirer. — Pourparlers près des grilles du 
palais : comment les grilles s'entr'ouvrent, puis cèdent tout à fait. — Les 

t. vu. -24 



37J HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

premiers envahisseurs : efforts pour les contenir ; comment la salle des 
séances est elle-même envahie. Gambetta ; M. Schneider. — Gomment 
M. Schneider quitte le fauteuil. — Les factieux sont maîtres de la salle des 
séances. — Gomment les députés de la gauche, désespérant de contenir la 
révolution, se décident à s'y associer; de quelle façon ils entraînent la foule 
vers l'Hôtel de Ville. 

VII. — L'Hôtel de Ville : la formation du gouvernement provisoire. — Tro- 
chu : son adhésion. 

VIII. — Les Tuileries : fuite de l'Impératrice. — Le Sénat : sa dernière 
séance. — Le Corps législatif : séance dans la salle à manger de la prési- 
dence ; pourparlers avec les députés établis à l'Hôtel de Ville, et comment 
ces pourparlers échouent. — État de la ville pendant la soirée du 4 sep- 
tembre. 

IX. — Comment les dernières traces de l'Empire disparaissent. — La famille 
impériale. — Les fonctionnaires. — Dernière protestation du Corps législatif. 
— Comment la population parisienne, après les manifestations du 4 sep- 
tembre, retrouve le lendemain, avec sa lucidité, la conscience de ses immenses 
dangers. — Le Second Empire est fini. — Les Prussiens s'approchent de 
Paris. 



A Paris, les journées des 29, 30, 31 août s'étaient écoulées 
sans nouvelles positives. L'opinion générale était que les Prus- 
siens, abandonnant la route de la capitale, remontaient vers 
Vouziers et Montmédy. Les informations officielles manquant, 
les journaux recueillaient les rumeurs, et à toutes sortes de 
récits fantaisistes ajoutaient une érudition géographique qui 
ne Tétait pas moins. Pour raffermir les courages on détaillait, 
on amplifiait tout ce que les correspondances étrangères con- 
tenaient de défavorable à nos ennemis : ils étaient, disait-on, 
organisés pour une courte campagne, non pour un efforl 
durable; déjà ils souffraient des marches, des intempéries, des 
privations; ils avaient, depuis le commencement de la guerre, 
perdu 200,000 hommes, et chaque jour d'hostilités leur 
coûtait 10 millions. Ni cette abondance de considérations, ni 
cet excès d'optimisme ne rassuraient. Inquiet du long silence, 
le public accusait le gouvernement de celer la vérité. Pour 
tout dire, les membres du cabinet eux-mêmes soupçonnaient 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 311 

Palikao de leur cacher des dépèches. N'y tenant plus, le 
ministre de l'Intérieur, M. Chevreau, fit partir pour le théâtre 
de la guerre deux de ses maîtres des requêtes, avec mission 
de rapporter au plus vite des informations précises (1) . 

Le 1 er septembre, des télégrammes d'origine prussienne, 
publiés par le Times, annoncèrent la défaite de Beaumont. 
Dans les régions officielles, on tenta d'obscurcir ce qu'on ne 
pouvait nier, et on parla d'une série d'engagements mêlés de 
revers et de succès. Puis quelques dépêches circulèrent, 
favorables, triomphantes même, mais si invraisemblables 
qu'elles ne pouvaient qu'aiguiser l'anxiété. Cependant les 
plus perspicaces, recomposant une portion de la réalité sans 
l'embrasser tout entière, se pénétraient des effroyables dangers 
que courait Mac-Mahon. Il n'y avait pas une heure à perdre 
pour ramener vers Paris l'armée de Chàlons. Ainsi parlaieul, 
au Conseil de défense, M. Thiers, le général de Ghabaud- 
La Tour, le général Trochu, et aussi M. Jérôme David (2). 
« Vous avez déjà, disait M. Thiers, un maréchal bloqué; bien- 
tôt vous en aurez deux. » 

Cette journée du 1 er septembre était celle de la grande 
bataille. Le matin, un bulletin du Journal officiel rassembla 
tout ce qui pouvait rassurer : l'emprunt avait été couvert et 
au-delà ; l'esprit le plus patriotique animait l'armée ; les 
puissances manifestaient les dispositions les meilleures. Au 
Palais-Bourbon, la séance s'ouvrit à l'heure accoutumée et, 
comme on eût fait aux jours les plus calmes, on discuta un 
projet sur la Banque d'Algérie. On en était là quand, vers 
quatre heures de l'après-midi, le ministre de la Guerre reçut 
la première dépêche qui laissait soupçonner l'immensité de 
nos malheurs. 

Elle arrivait de Mézières. Là-bas était Vinoy avec une 
portion du 13 e corps. Vers une heure il avait aperçu, du 
haut de la citadelle, des soldats, des artilleurs qui se diri- 
geaient en désordre vers la place. Un peu plus tard était sur- 

(1) Relation manuscrite de M. Léon Chevreau. 

(2) Déposition du général de Chabaud-La Tour, procès du général Trochu 
contre le Figaro (Gazette des Tribunaux, 29 mars 1872). 



3"2 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

venu le lieutenant-colonel Tissier, sous-chef d'état-major de 
Mac-Mahon. Cet officier avait quitté le champ de bataille 
vers neuf heures, portant avec lui les papiers du maréchal et 
ayant mission de les mettre en sûreté : « Mon général, dit-il à 
Vinoy, tout est perdu; Sedan est bloqué, l'armée est cernée, 
le maréchal est blessé; il m'a confié ses papiers et m'a dit de 
partir comme je pourrais. » Telles étaient les nouvelles, in- 
complètes mais effrayantes, que le commandant du 13 e corps 
venait de transmettre à Palikao. 

A cinq heures du soir, le ministre de la Guerre télégraphia 
a Vinoy : « Dans les circonstances actuelles, je vous laisse 
maître de vos mouvements en ce qui concerne le 13 e corps. 
J'arrête tous les convois de matériel sur Mézières. Je compte 
que Mézières saura tenir. Réunissez-y en approvisionnements 
et en vivres ce qui sera nécessaire (1). » L'essentiel était, non 
d'essayer un combat inutile, mais de dérober à la contagion 
de la défaite des troupes jeunes, impressionnables, inaguerries. 
A la fin du jour, le commandant du 13 e corps rassembla ses 
régiments. Déjà quelques uhlans, se rapprochant des remparts, 
échangeaient des coups de feu avec nos avant-postes. Pendant 
la nuit, la petite armée s'engagea sur la route de Rethel et 
commença la retraite qui la ramènerait vers Laon, puis vers 
Paris (2). 

Ceux des vaincus qui avaient percé les lignes s'échappaient 
confusément vers Nouzon, vers Rocroi,ou, remontant la route 
de Flandre, se dirigeaient vers Hirson. Le 2, dès le matin, une 
dépêche d'un des sous-préfets des Ardennes, adressée au 
ministre de l'Intérieur, signala le passage de nombreux 
fuyards (3). Dans la journée, d'autres messages pareils se suc- 
cédèrent, venant des maires, dessous-préfets. Chose singulière! 
dans le même temps, un télégramme fort incohérent, arrivé 
de Londres, annonçaitque les Français avaient, lavant-veille, 
remporté un succès; que Bazaine chassait les Prussiens sur 

(1) Voir général Vinoy, Opérations du 13 e corps, annexes p. 431-432. 

(2) Ici., p. 54 et suivantes. — Enquête sur le 4 septembre, déposition Vinoy, 
t. III, p. 111-112. 

(3) Relation manuscrite de M. Léon Chevreau. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 373 

Sedan (1). Vis-à-vis du public le silence fut gardé. Les députés 
se réunirent. Au milieu de l'inattention universelle, on dé- 
battit un projet sur l'élection des officiers de la gardé natio- 
nale. Le général de Palikao parut. On se précipita vers lui : 
« Il y a, dit-il, des nouvelles favorables, d'autres moins bonnes; 
elles sont tellement contradictoires que je ne puis rien dire... 
Je vous dirai, ajouta-t-il, ce que je saurai. » Puis il se reprit : 
« Au moins ce que je saurai d'officiel. » 

La journée du 2 s'acheva-t-elle sans que ces informations 
officielles, les seules dont on voulût tenir compte, arrivassent 
au ministère de la Guerre? Le général de Palikao a affirmé sou 
ignorance. Pourtant, dans le récit du grand état-major prus- 
sien, on lit les lignes suivantes : « Après la capitulation, le 
général de Wimppfen adressa au ministre de la Guerre à Paris, 
par l'intermédiaire de l'état-major allemand, un télégramme 
dans lequel il lui annonçait le sort de l'armée de Ghâlons (2) . » 
La relation allemande, parfois inexacte, est-elle, sur ce 
point, erronée? A défaut du général de Palikao, l'un des 
ministres reçut, vers six heures, par une source non officielle, 
mais très sûre, l'entière confirmation du désastre. 

Ce ministre était M. Jérôme David, chargé du portefeuille 
des Travaux publics. Les jours précédents, il avait envoyé sur 
le théâtre des opérations l'un de ses amis, M. de Bouville, 
ancien préfet, avec mission d'inspecter les voies ferrées. M. de 
Bouville avait reçu à son départ un chiffre spécial qui assure- 
rait le secret de ses communications. Sous ce chiffre, il expédia 
de Bruxelles, à la fin de l'après-midi, une dépêche qui contenait 
ces mots : n Grand désastre, Mac-Mahon tué, l'Empereur 
prisonnier, je ne sais où est le prince impérial (3). » 

M. Jérôme David communiqua la dépêche à l'Impératrice, 
mais non, à ce qu'il semble, à ses collègues. La nuit venait. 
Il se rendit au Comité de défense. Là M. Thiers, reprenant le 
plan qu'il développait depuis plusieurs jours, réclama avec 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Palikao, t. I er , p. 170. 

(2) Voir t. II, p. 1223. 

(3) Voir les très remarquables études de M. Etienne Lainy sur le Second 
Empire, p. 343-344, et note. 



374 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

un surcroît d'insistance la retraite de Mac-Mahon vers Paris. 
Tandis qu'il parlait, M. Jérôme David se tenait la tête dans 
les mains, immobile et comme absorbé. Gomme l'orateur 
s'animait de plus en plus, il se rapprocha de lui et lui glissa 
ces mots : « Je vous en prie, n'insistez pas; tout à l'heure, 
j'aurai quelque chose à vous dire. » Ce langage annonçait une 
confidence extraordinaire. M. Thicrs se tut et, son silence 
abrégeant la discussion, la séance se termina un peu moins 
lard que de coutume. Quand le ministre et l'homme d'Etat se 
trouvèrent seuls dans la rue Saint-Dominique, le redoutable 
secret s'échappa. L'armée avait perdu son chef : elle était 
prisonnière; l'Empereur était captif. La réalité dépassait tout 
ce que pouvait redouter le patriotisme, tout ce que pouvaient 
prévoir la perspicacité ou la haine. Très différents l'un de 
l'autre, presque inconnus l'un à l'autre, les deux hommes se 
rapprochaient en un seul point : la conviction de la France 
atteinte au cœur, de l'Empire perdu. Ils s'acheminèrent vers 
le pont Solférino. Là, au moment de se séparer, sous la 
nuit froide et sombre, ils s'arrêtèrent quelque temps, dans 
l'anxieuse, dans l'obsédante recherche d'un remède. Cepen- 
dant des lèvres de M. Jérôme David un mot s'échappa, qui 
révélait l'arriière-espoir de sauver la Régence, fût-ce en la 
confiant à ses adversaires : « Ne vous désolez pas, dit-il à 
M. Thiers; vous pouvez rendre encore de grands services au 
pays, il faut les lui rendre. » La suggestion était d'autant plus 
significative qu'elle émanait d'un des tenants de l'Empire 
autoritaire. La réponse fut l'expression d'un découragement 
accablé : « Je ne puis rien; il est trop tard; où serons-nous 
dans huit jours? » Ayant parlé de la sorte, M. Thiers s'éloi- 
gna (1). 

. Le jour du èi septembre se leva. Dans la ville, des rumeurs 
sinistres couraient, quoique contredites. Les esprits, devenus 
fort incrédules par l'abondance des nouvelles fausses, répu- 
gnaient à se désespérer comme ils eussent hésité à se réjouir. 
Tandis qu'on se débattait entre î'angoisse d'ignorer et la crainte 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Thiers, t. I tr , p. 13-14. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 375 

tic savoir, des dépêches, de source privée mais très dignes de 
foi, arrivèrent de Bruxelles. Sans fournir les détails, elles 
dévoilaient, au moins en partie, la catastrophe. Puis des trains 
venant de Belgique des voyageurs descendirent, confirmant 
les bruits terribles. Députés, journalistes, gens de Bourse cou- 
rurent au ministère de l'Intérieur, au ministère de la Guerre. 
Place Beauvau, on ne savait rien d'officiel, mais on était cons- 
terné; rue Saint-Dominique, on alléguait la même ignorance, 
mais çà et là erraient, dans un désordre plein d'effarement, 
les officiers d'état-major, les uns pâles d'émotion, les autres 
rouges de larmes. Les députés de la gauche se rassemblèrent. 
Suivant le témoignage de l'un d'eux, ils connurent alors, par 
une confidence de M. Thiers, ce que celui-ci avait appris de 
M. Jérôme David (1). Il leur parut que les choses seraient 
bientôt à point pour les résolutions décisives. Moitié impuis- 
sance, moitié modération, ils n'aspireraient point au pouvoir 
pour eux-mêmes, mais pareraient le Corps législatif des dé- 
pouilles impériales. Sous ces apparences débonnaires, la Ré- 
publique cheminerait, en attendant son heure. Quelle serait 
la Commission executive issue du Palais-Bourbon? On pro- 
nonçait plusieurs noms : Trochu, militaire consommé, libéral 
éprouvé, victime, disait-on, de l'Empire, et, à tous ces titres, 
nécessaire; M. Schneider, assez homme d'affaires pour rassurer 
tous les intérêts, même les plus craintifs, teinté de ce libéra- 
lisme édulcoré qui serait la nuance dominante du Corps légis- 
latif repentant, avec cela trop sceptique pour devenir jamais 
un embarras; M. Thiers enfin, grandi de tout le discrédit de 
l'Empire et populaire par le prestige de ses prévisions justi- 
fiées. Comme celui-ci se mêlait aux conciliabules de l'Opposi- 
tion, Jules Favre, Simon, Picard, peut-être aussi Gambetta, 
allèrent à lui, le sollicitèrent de prendre sa part du pouvoir 
bientôt vacant. Prestement il se récusa. Son bon sens lui 
montrait la situation sans remède; son égoïsme lui soufflait de 
laisser s'user les autres en se réservant. « Pas moi, dit-il, pas 
moi, je vous en prie. » Et il échappa à ses amis de la gauche, 

(1) Jules Simon, Origine et chnte du seconrl Empire, p. 340. 



376 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

comme pendant la nuit, sur le pont Solférino, il avait échappé 
à M. Jérôme David. 

L'Impératrice avait gardé secrète la dépêche de M. de Bou- 
ville. Livrée à elle-même, elle caressait l'illusion commune à 
tous les pouvoirs vaincus, celle de retenir leur chute en se 
rendant populaires. Tandis que les députés de la gauche affec- 
taient la modération jusqu'à s'effacer, elle s'appliquait à cher- 
cher des concours qui signifiassent réparation des fautes pas- 
sées, consolidation de la liberté. Quel nom, mieux que celui 
de M. Thiers, répondrait à ce programme? Aux paroles de 
M. Jérôme David succédèrent des avances plus directes. Dans 
l'intimité de l'Impératrice vivait M. Mérimée, ami des anciens 
jours, discret et fidèle. Il fut le messager choisi pour pres- 
sentir celui qu'on voulait attirer. Quoique déjà fort malade — 
il devait mourir un mois plus tard — il se traîna le 3 sep- 
tembre dans l'après-midi jusque chez M. Thiers : « Vous devi- 
nez, lui dit-il en entrant, l'objet de ma vis! le. » Sur un signe 
affirmatif, il poursuivit : a Vous pouvez nous rendre un grand 
service. Vous êtes indifférent aux dynasties, soucieux surtout 
de la France. L'Empereur est prisonnier. Il ne reste qu'un 
entant et une femme. Quelle occasion de fonder à jamais le 
gouvernement représentatif! » La réponse dissipa tout espoir. 
Elle se résumait d'un mot : il n'y avait plus rien à faire. Dégra- 
dant lui-même l'objet de sa mission, M. Mérimée ne parla 
plus de participation au pouvoir, mais de simples conseils à 
porter aux Tuileries. « Quels avis suggérer, reprit M. Thiers 
avec un surcroît de découragement? Le ministère a été mal 
constitué, mais il n'est possible à l'heure actuelle ni de le 
refondre ni de le remplacer. Quant à l'abdication de l'Empe- 
reur, un ami, un ami éprouvé, peut seul en souffler la pensée. 
Reste la conduite des opérations militaires. Mais que dire, que 
faire quand tout échappe? Il n'y a plus que Bazaine : est-il 
encore possible de communiquer avec lui? » Sur ces paroles 
d'une sagesse très réelle, quoique d'une sagesse égoïste, l'en- 
tretien se termina (1). Si je suis bien informé, un député, 

(i) Enquête sur le 4 septembre, déposition Thiers, t. I er , p. IV. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 377 

M. d'Ayguesvives, ancien chambellan, essaya derechef d'ame- 
ner M. Thiers aux Tuileries. Une démarche pareille serait 
tentée le lendemain par M. de Metternich. Mais le même 
refus péremptoire qui avait éconduit Mérimée arrêterait, dès 
les premiers mots, les autres négociateurs. 

A trois heures, la séance parlementaire s ouvrit. Une curio- 
sité angoissée attendait les explications de Palikao. Un faible 
espoir restait que les dépêches officieuses, répandues depuis 
le matin, seraient, sinon contredites, du moins adoucies. 
Le langage du ministre de la Guerre acheva d'atterrer. Il 
ne nia rien, n'affirma rien non plus, mais laissa tout devi- 
ner. En quelques paroles incohérentes il traça de la situation 
militaire un tableau qui ne l'était pas moins. A travers la con- 
fusion des mots perçait l'horreur des choses. Le ministre 
annonça des événements graves : on ne les connaissait pas 
officiellement, mais « quelques-uns devaient être vrais » . Les 
demi-aveux s'enveloppaient d'un reste de fanfaronnades enfan- 
tines où se compromettait la dignité du malheur. « Nous 
avions d'abord, disait Palikao, culbuté une partie de l'armée 
prussienne dans la Meuse; plus tard, accablés sans doute 
par le nombre, nous avions dû nous retirer, soit sous Mézières, 
soit sous Sedan; soit même, mais en petit nombre, sur le 
territoire belge. » La fin du discours accrut l'impression 
frissonnante : « Il y a peut-être encore d'autres nouvelles 
d'une nature plus grave, telles que la blessure du maréchal 
Mac-Mahon et d'autres qu'on fait circuler. Mais, je déclare 
que nous n'avons reçu aucune nouvelle officielle de ce genre. » 
Ainsi parla le général, effrayant par ses aveux, plus effrayant 
par ses réticences, et avec de vains simulacres d'espoir où 
ne se prenaient ni l'auditoire ni l'orateur lui-même. Quand 
le ministre eût regagné sa place, Jules Favre demanda la 
parole : « Le gouvernement de fait a, dit-il, cessé d'exister... 
Pour éviter toute confusion, il est nécessaire que tous les 
partis s'effacent devant le nom d'un militaire qui prenne la 
défense de la nation. » Sans nommer Trochu, Favre le désigna 
clairement. « Devant lui, ajouta-t-il, tous les fantômes de gou- 
vernement doivent disparaître. » Il ne restait plus qu'à pousser 



378 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

jusqu'au bout l'audace et à formuler la proposition de dé- 
chéance. 

A quatre heures et demie, la séance fut levée. Tandis que 
les députés étaient rassemblés, le directeur des lignes télégra- 
phiques, M. de Vougy, était arrivé aux Tuileries. Il tenait la 
dépêche officielle. Elle était enfin parvenue, et était adressée 
par l'Empereur à l'Impératrice. Des mains de M. de Vougy, le 
ministre de l'Intérieur prit le fatal papier, et le remit lui- 
même à sa souveraine. Il contenait ces seuls mots : » L'armée 
est défaite et captive ; moi-même je suis prisonnier. » 



II 



Tout ce que, depuis la veille, on soupçonnait; tout ce que r 
depuis le matin, on affirmait, se détachait en pleine lumière. 
Pour trouver infortunes pareilles, il fallait remonter jusqu'au 
temps de Charles le Gros, jusqu'aux jours du traité de Troyes. 
Convoqués d'urgence, les ministres se rassemblèrent aux Tui- 
leries. L'Empire pouvait-il encore se sauver? Deux conduites 
seules étaient possibles. — La première consistait à ressaisir 
vigoureusement les rênes, à décréter incontinent les mesures 
de salut public, à s'appuyer sur les forces de police, à préparer 
dans le silence universellement imposé la défense de la capi- 
tale contre l'ennemi. Quelle que fût l'impopularité née de la 
défaite, la vieille terreur de l'Empire gardait à ce plan quel- 
ques chances. — La seconde conduite, toute contraire, se 
réduisait à faire dériver vers le Corps législatif les principaux 
attributs du pouvoir et à le grandir assez pour lui ravir toute 
tentation d'usurper. On se hâterait, pour que le dessaisisse- 
ment, paraissant tout spontané, emportât quelque reconnais- 
sance. Si la souveraine savait garder le mérite de l'initiative, 
la Commission, élue par la Chambre, se ressentirait sans 
doute de cet accord, et les choix, selon toute apparence, mar- 
queraient la volonté de suppléer la Régence, non de l'abolir. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 379 

L'Impératrice se réserverait un droit, plus ou moins nominal, 
de contrôle ou d'approbation. Pour tout le reste, elle s'effa- 
cerait, comme une faible femme, en une grande tempête, passe 
le gouvernail à des mains plus robustes. On aurait ainsi, par 
un expédient acceptable, assuré pour le présent un ordre à 
demi régulier. Quant à l'avenir, le sort des combats et la 
volonté de Dieu décideraient de la dynastie napoléonienne. 

Que l'une et l'autre combinaisons fussent pleines de périls, 
il serait superflu de le contester. Si la Régente, par un brusque 
retour, ressaisissait le pouvoir personnel, elle risquait de sou- 
lever les passions populaires et, soit quelle triomphât de 
l'émeute, soit qu'elle y succombât, l'odieux d'une guerre intes- 
tine, mêlée à la guerre étrangère, demeurerait comme une 
tache indélébile sur le règne et sur la dynastie. Si au con- 
traire, par une abdication temporaire et partielle, l'Impéra- 
trice s'effaçait devant la Chambre, la Commission parlemen- 
taire offrirait tous les dangers des pouvoirs directoriaux ; 
tiraillée en sens contraire, on ne savait pas bien à quel cou- 
rant elle obéirait et, suivant le cours des événements ou le 
hasard, elle pourrait être entraînée bien loin de l'Empire. — 
Si fondées que fussent ces craintes, on était arrivé à ce degré 
de malheur où l'on n'a plus que le choix entre les périls. Une 
dynastie traditionnelle, liée au peuple par un lien cimenté 
de siècle en siècle, ajoute, en temps d'épreuve, sa force propre 
à celle de la nation. Dynastie d'aventure, la monarchie napo- 
léonienne ne vivait que par le succès et, sous le coup des 
revers, elle se trouvait réduite à la dure condition, ou de périr, 
ou de se transformer sous le feu de l'ennemi. 

Le temps pressait. Ici se place la grande faute. Les con- 
seillers de la Régente n'eurent ni l'audace qui sait usurper, ni 
l'abnégation avisée qui se dépouille à propos. Ils arrivèrent 
les uns après les autres, tout effarés d'un désastre où s'anéan- 
tissait leur énergie. Palikao avait jusque-là soutenu son rôle 
avec une assurance mêlée de hâbleries; sous la réalité acca- 
blante, tout cet aplomb emprunté s'effondrait. Ses collègues, 
hommes d'esprit distingué et gens d'honneur, n'étaient point 
de taille à dominer de telles tempêtes. Il fallait publier la 



380 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

catastrophe. M. Clément Duvernois fut chargé de rédiger la 
proclamation qui l'annoncerait. Puis, la délihération s'éga- 
rant, on toucha, mais vaguement, à divers objets : la nécessité 
de négocier, l'urgence de transférer à Tours ou à Bourges une 
délégation du gouvernement. Il semble qu'aucun plan n'ait 
été débattu pour concentrer l'autorité, fût-ce au prix d'une 
dictature. Bien au contraire, toutes pensées pareilles ont été 
plus tard formellement désavouées. Restait l'autre solution — 
bien risquée mais, tout compte fait, la moins mauvaise — 
celle qui consistait à s'appuyer sur le Corps législatif, à lui 
consentir un abandon plus ou moins complet, à tenter de se 
sauver en se dépouillant. Cette conduite exigeait que, sans 
perdre un instant, on se mît en communication avec les dé- 
putés. Après examen, on renonça à une séance de nuit qui, 
disait-on, surexciterait l'inquiétude publique. On décida de 
ne réunir la Chambre que le lendemain, et non à la première 
heure, mais seulement à midi. Vers sept heures et demie du 
soir, comme on délibérait depuis quelque temps, M. Schnei- 
der, qu'on avait aussi convoqué, arriva. Président du Corps 
législatif, il lui appartenait de rechercher un terrain d'entente 
entre le gouvernement et les députés. Pendant une interrup- 
tion du Conseil, il réussit à s'approcher de l'Impératrice et lui 
suggéra, ainsi qu'il l'a déclaré plus tard, le remède extrême 
que la situation paraissait comporter. Ce remède extrême, 
c'était, selon toutes les apparences, le dépouillement de la 
Régence au profit de la Chambre. Ayant soufflé l'expédient, 
M. Schneider n'insista pas, soit par respectueuse réserve, soit 
par triste persuasion qu'aucune habileté ne serait désormais 
efficace. Conseilla-t-il ou combattit-il une séance de nuit? Les 
souvenirs des assistants sont, à cet égard, contradictoires. A 
huit heures, les ministres se séparèrent sans avoir rien résolu. 
Ces heures, dont on était si prodigue quand il eût fallu 
s'en montrer si avare, verraient se désagréger toutes les forces 
que la vigoureuse main de l'Empire avait façonnées. A la 
chute du jour, la grande nouvelle, quoique non propagée 
encore par les affiches, était généralement connue dans le 
monde politique. Dans la salle des pas-perdus, un certain 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 381 

nombre de députés, revenus au Palais-Bourbon après leur 
repas du soir, s'interrogeaient anxieusement : a Est-ce vrai? 
— Quoi? — L'affaire de Sedan. — Certainement, hélas! » 
Plusieurs ajoutaient après un silence : « Ne ferons-nous rien?» 
En ces mots se résumait la pensée angoissée de ceux qui, sen- 
tant tout s'écrouler, aspiraient du moins à dégager des ruines 
eux-mêmes et la France. Dans cette pensée se confondaient 
non seulement les membres du centre gauche et du centre 
droit, mais bon nombre de vieux bonapartistes. Que les con- 
seillers de la Régente, faisant sur l'heure acte de gouverne- 
ment, concédassent avec une promptitude résolue ce qu'ils 
ne pouvaient retenir, et le prix de leur sacrifice serait une 
chance, une faible chance de garder l'Empire. Que s'ils tar- 
daient, tout échapperait pour jamais. 

Vers huit heures et demie, M. Schneider rentra des Tui- 
leries. Gomme il était à table, on le prévint que plusieurs 
députés demandaient à le voir et réclamaient une séance de 
nuit. Pour se donner le temps de réfléchir, il les fit attendre 
et, à tout événement, prescrivit qu'on préparât les avis de 
convocation. Sa perplexité était extrême. Il avait participé 
aux délibérations du Conseil qui venait de surseoir à toute 
réunion jusqu'au lendemain; d'un autre côté, sa sagesse lui 
montrait le danger de l'ajournement. Les représentants 
furent introduits : c'étaient, autant qu'on a retenu les noms, 
M. Dréolle, M. Calvet-Rogniat, M. de Dalmas et aussi M. de 
Kératry. « Il importe, dit M. Dréolle, que le peuple de Paris, 
en apprenant officiellement le désastre, apprenne aussi les 
mesures prises par les pouvoirs publics. » M. Schneider 
refusa d'abord, objectant les difficultés de la convocation. 
« Qu'à cela ne tienne, observa M. de Kératry, la plupart de 
nos collègues sont déjà revenus dans le Palais. » Sur ces 
entrefaites, d'autres députés arrivèrent à la présidence : 
c'étaient M. Martel, M. Lefèvre-Pontalis, M. Josseau; on en 
compta bientôt près de quarante. Tous tinrent un langage 
identique : de si grands événements réclamaient la convocation 
immédiate des élus de la nation; la Chambre serait plus 
maîtresse d'agir, alors que le peuple de Paris ignorerait 



382 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

encore l'étendue du désastre. Ces pensées étaient celles de 
M. Schneider lui-même et, seule, la récente décision des 
ministres l'embarrassait. En ce moment survinrent quelques- 
uns des membres de l'Opposition, en particulier Jules Favre, 
Picard. Jules Favre, qui venait de conférer avec ses amis, ne 
déguisa pas son dessein de demander la déchéance. Le prési- 
dent était trop éclairé pour nourrir beaucoup d'illusions sur 
l'Empire, trop sceptique pour s'irriter beaucoup. Il se borna 
à quelques objections courtoises et tristes. Si le salut était 
possible, c'était du Corps législatif, c'était de l'étroite union 
des centres et de l'ancienne majorité qu'il viendrait. Les der- 
niers scrupules de M. Schneider s'évanouirent, et la Chambre 
fut convoquée pour minuit (1). 

Les ministres s'étaient ménagé un répit jusqu'au lende- 
main. A la nouvelle de la réunion, leur surprise fut grande et 
aussi leur contrariété. Ils arrivèrent successivement au Palais- 
Bourbon et, se rendant chez M. Schneider, se répandirent en 
reproches. Ils demandèrent, mais en vain, que la décision fût 
rapportée. « Nous n'irons pas à la séance, disaient les plus 
excités. — Hélas! répliquaient les autres avec une tristesse 
désabusée, si nous nous abstenons, on se passera de nous. » 
Le plus courroucé était le général de Palikao. Il soupçonnait 
une manœuvre de l'Opposition, ardente à surprendre un vote 
pour la déchéance de l'Empire (2). Au lieu de s'irriter, il eût 
dû remercier la Providence qui lui mettait aux mains une 
occasion dernière de faire acte d'homme d'Etat, de devancer 
ses adversaires par fermeté ou concession, d'amortir ou de 
déconcerter les manifestations du lendemain. Quelques repré- 
sentants, fortement pénétrés de cetle opportunité, pressaient 
le général de se hâter. « Proposez les décrets nécessaires, lui 
disaient M. Dréolle et M. Calvet-Rogniat; ne laissez pas l'ini- 
tiative à vos ennemis. » Allèrent-ils jusqu'à insinuer l'idée 



(1) Voir Enquête parlementaire sur le 4 septembre, dépositions Dréolle, 
Schneider, Kératry, Josseau, etc., etc. — Jules Favre, le Gouvernement de la 
défense nationale;, I re partie, p. 60. — Dréolle, la Journée du 4 septembre, 
passiin. 

(2) Général Palikao. Un ministère de vinyt-qualrc jours, p. 128. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 383 

de mesures dictatoriales? Palikao l'a prétendu (l). Et l'affir- 
mation est assez vraisemblable, car M. Dréolle disait à ses 
collègues : « Il faut une concentration de pouvoirs au profil 
de n'importe qui. Si Cavaignac existait encore, c'est lui que 
j'irais chercher. » A toutes les instances, le ministre, devenu 
tout à coup formaliste et timide sans cesser d'être emporté, 
répliquait en invoquant la récente décision du Conseil : «Je 
ne changerai rien, répliquait-il, à ce qui a été résolu. » Et 
il répétait nerveusement : « Je n'assisterai pas à celte 
séance (2) . » 

En tous ces pourparlers, le temps s'écoulait. L'heure de 
minuit était passée. Sur leurs bancs les députés s'impatien- 
taient. Derechef, quelques-uns d'entre eux, notamment 
M. Martel, allèrent au ministre de la Guerre, le supplièrent 
de rédiger une proposition propre à retenir quelque chose de 
tout ce qui se dissolvait. Les instances demeurèrent inutiles, 
et quand enfin Palikao et ses collègues se décidèrent à entrer 
dans la salle, ce fut sans rien apporter. 

A une heure du matin, M. Schneider monta au fauteuil. 
Dans les annales parlementaires, on compte nombre de 
séances mémorables par leurs agitations. Celle-ci fut plus 
tragique par son calme atterré qu aucune autre par ses tur- 
bulences. Peu de monde dans les tribunes; dans l'hémicycle 
au contraire, une grande affluence; partout un abattement 
consterné, et un excès d'émotion qui étranglait les paroles. 
Palikao confirma les horribles nouvelles : l'armée était cap- 
tive, l'Empereur prisonnier. On attendait les actes qui grou- 
peraient les amis, retiendraient les douteux, déconcerteraient 
les ennemis. Quand tout commandait un langage viril, on 
ne put saisir que quelques phrases ternes et vulgaires : « Il 
nous serait impossible, dit le ministre de la Guerre, d'entamer 
une discussion relativement aux conséquences que des événe- 
ments si graves, si importants, doivent entraîner. Nous de- 
mandons que la discussion soit remise à demain. Vous com- 



(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Palikao, t. I er , p. 165. 

(2) Dréolle, Journée du 4 septembre } p. 23. 



384 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

prendrez que nous n'avons pu nous entendre entre nous, 
car on est venu m'arracher de mon lit pour me dire qu'il y 
avait une séance de nuit. » 

Consterné, mais ayant gardé son sang-froid, le président 
essaya de lever la séance. Gambetta l'arrêta, et avec un 
accent qui déjà semblait d'un maître. La gauche avait pro- 
fité de la soirée pour formuler une proposition de déchéance. 
Vingt-sept députés lavaient signée. Vainement, M. Schneider 
s'était entremis pour faire ajourner l'acte fatal. De sa voix pro- 
fonde et un peu sourde, Jules Favre lut lentement ces mots : 
« Nous prions la Chambre de vouloir bien prendre en consi- 
dération la motion suivante : 

« Art. I er . — Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie sont 
déclarés déchus des pouvoirs que leur a conférés la Constitu- 
tion. 

« Art. i2. — Il sera nommé par le Corps législatif une com- 
mission composée de... (vous fixerez, messieurs, le nombre 
de membres que vous jugerez convenable)... qui sera investie 
de tous les pouvoirs du gouvernement, et qui aura pour mis- 
sion expresse de résister à outrance à l'invasion et de chasser 
l'ennemi du territoire. 

a Art. 3. — M. le général Trochu est maintenu dans les 
fonctions de gouverneur général de la ville de Paris. » 

Jules Favre ajouta : «Je livre cette proposition à vos sages 
réflexions, et demain, ou plutôt aujourd'hui dimanche, à midi, 
nous aurons l'honneur de dire les raisons impérieuses qui 
nous paraissent commander son adoption. » 

La motion était moins étonnante que la torpeur qui l'ac- 
cueillit. Parmi tous ceux qui avaient vécu de l'Empire, parmi 
les ministres eux-mêmes, aucun soubresaut de l'honneur, 
aucun réveil de la fidélité, aucune explosion de la colère. La 
même passivité, qui s'était courbée sous le maître, se courbait 
sous la Révolution. Sur l'Empire vaincu ce silence tombait 
comme un arrêt de mort. Les sténographes ont marqué l'im- 
pression de la Chambre par ce simple mot : Mouvements 
divers. Et dans cette froide constatation règne une triste 
éloquence qu'aucune peinture n'égalerait. Un seul homme, 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 385 

M. Pinard, se leva de son banc et, redressant sa petite taille, 
s'écria : « Nous pouvons prendre des mesures provisoires, 
nous ne pouvons pas prononcer la déchéance. » La protesta- 
tion manquait de flamme. Ce fut la seule. La séance fut 
levée. Elle avait duré une demi-heure. 

Tant d'effacement après tant d'assurance déroutait ceux 
qui avaient vécu dans la crainte de l'Empire. Quelle que dût 
être dans les régions officielles la démoralisation de la défaite, 
un si complet anéantissemenl semblait suspect. Palikao pas- 
sait pour un homme résolu, indifférent par nature et par éduca- 
tion aux scrupules légaux, capable de tout oser pour ne pas 
périr. Parmi ses collègues, plusieurs avaient recueilli les plus 
âpres traditions du régime autoritaire. N'y avait-il pas dans 
ce silence un piège, dans cette abstention une feinte? Et ces 
mêmes hommes, dédaigneux des paroles, n'essaieraient -ils 
pas de raviver par violence leur pouvoir mourant? Gomme 
la séance finissait, quelques députés, séchappant à la dérobée, 
se répandirent dans la ville, afin d épier les signes auxquels 
se reconnaîtraient les préparatifs d'un coup d'État. Deux 
d'entre eux portèrent leurs pas jusqu'à la préfecture de 
police, en scrutèrent d'un œil inquiet les abords, et ne se 
rassurèrent qu'en constatant partout le calme, la solitude, 
l'obscurité (1). Je me souviens avoir jadis raconté quelque 
chose de pareil. Dix-neuf ans auparavant, à la veille du 
2 décembre, M. Baze et ses amis faisaient autour de l'Elysée 
les mêmes rondes. Cette fois, la crainte était vaine, et l'Em- 
pire ne se recommencerait plus. Tandis qu'une vigilance peu- 
reuse inspirait ces promenades nocturnes, les hauts fonction- 
naires du règne brûlaient leurs papiers compromettants, et 
ne croyant plus au régime ni à eux-mêmes, disposés à s'exé- 
cuter avant qu'on les condamnât, se tenaient tout prêts, non 
à résister, mais à partir. Vers une heure du matin, M. Ferdi- 
nand Barrot, grand référendaire du Sénat, ayant consulté 
M. Rouher, celui-ci lui répondait avec une résignation acca- 
blée : « Il n'y a plus rien à faire, à demain la Révolution » . 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Kératry, t. I er , p. 648. 
T. vu. 25 



386 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Tout au bas de l'échelle hiérarchique, régnait le même sen- 
timent que tout était fini. De la bouche des plus humbles 
aussi bien que des plus illustres, on eût pu recueillir de singu- 
liers témoignages. Cette nuit-là un passant, qui ignorait les 
événements et voyait aux abords de la Chambre une anima- 
tion inaccoutumée, interrogea un sergent de ville. De l'accent 
le plus naturel, celui-ci répliqua (et pour qui a connu la rude 
police de l'Empire, le mot se passe de commentaire) : a 11 
y a en ce moment séance pour renverser le gouvernement. » 



III 



Toute la nuit les afficheurs parcoururent la ville, collant la 
proclamation de M. Clément Duvernois. Au petit jour, dans les 
rues endormies, les colporteurs clamèrent ces mots terrifiants : 
h Napoléon III prisonnier. » Sur les façades des édifices pu- 
blics, les grands placards blancs étalaient l'immense malheur. 
Devant les débits de vin, sur le pas des portes, se rassem- 
blèrent les concierges, les domestiques, et aussi tous ceux qui, 
par métier, s'éveillent à l'aube. On s'arracha les journaux : 
ils rapportaient d'après les feuilles étrangères tous les détails 
de la catastrophe, car la nouvelle, récente à Paris, était déjà 
presque vieille hors de France. C'était un dimanche. Les 
fidèles passaient, se rendant aux messes du matin et, ayant lu 
l'affiche, s'arrêtaient terrifiés. Le soleil montait dans une 
atmosphère sans voiles, glissant partout de gais rayons. Ah! 
ces dimanches de la guerre, si joyeux clans la nature, qui 
pourrait jamais les oublier! Peu à peu les rues se remplirent 
de monde. Beaucoup de Parisiens avaient revêtu l'uniforme de 
garde national : c'était goût de jouer au soldat, patriotisme à 
prix réduit, etappareilàdeux fins,pourrordreou pour l'émeute. 
Ceux qui n'avaient pas d'équipement se dédommageaient par 
le képi. Les femmes, les enfants suivaient, et bientôt commença 
l'exode des faubourgs vers la rue de Rivoli, la place de la Con- 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 387 

corde, le Palais-Bourbon; en un mot, les lieux où l'on devi- 
nait que tout se passerait. Chemin faisant, les ouvriers, les 
bourgeois, qui descendaient des Batignolles ou de Montmarl re, 
de Ménilmontant ou de Belleville, se mêlaient, et ce qui était 
petits groupes prenait un aspect de bandes. Quelle analvse 
subtile eût scruté l'âme de cette multitude! En elle régnait 
cette surexcitation qui, sans supprimer les grandes douleurs, 
les masque parfois sous l'abondance des gestes ou des paroles. 
L'événement apparaissait tellement extraordinaire qu'une cu- 
riosité intense dominait la consternation. La défaite, la capi- 
tulation, Napoléon prisonnier, l'Empire blessé, et sans doute 
à mort, toutes ces nouvelles jetées à la fois provoquaient dans 
les cerveaux un bouillonnement pareil à l'ivresse. On ne 
savait pas bien; on avait besoin de se ressaisir. Il y avait les 
indignés qui criaient à la trahison; les ahuris qui assistaient, 
sans la bien comprendre, à la grande tragédie; les badauds 
qui, ayant leur remède tout prêt, parlaient de 92 et de l'étran- 
ger reconduite coups de fourche. Le croirait-on? Tout n'était 
pas tristesse. De cette foule partaient des quolibets, des lazzis. 
C'est que les sensations étaient complexes comme les choses. 
Frœschwiller, désastre purement militaire, n'avait éveillé que 
la douleur. Ici on pressentait que le drame, commencé à 
Sedan, aurait son épilogue à Paris, et on attendait la tin 
comme on eût fait d'un roman vécu. A cela se mêlait le goût 
bien parisien de détruire, qui prête une certaine saveur à 
tout grand brisement, même lorsque les éclats blessent ou 
tuent. Puis ce beau dimanche, cette flânerie dans l'air chaud, 
cette foule, tout cela complétait la griserie. Chez l'ouvrier 
formé aux leçons démagogiques, un espoir commençait d'ail- 
leurs à poindre, celui delà rue libre, de la police impuissante, 
de la Révolution maîtresse; et déjà l'Empire perdu paraissait 
le dédommagement de la France humiliée. La niaiserie des 
uns, l'irréflexion exaltée des autres fraieraient un chemin 
facile à ces pensées. On ne le verrait que trop avant la fin du 
jour. 

En retardant toute initiative, le Gouvernement avait laissé 
la place libre à ses ennemis. Dès le matin, la motion de 



388 HISTOIRE DU SECOND EiMPIRE. 

déchéance fut, entre les hommes politiques, l'objet de tous 
les entretiens. 

Quoique très enhardis par l'inertie du pouvoir, les députés 
de la gauche nourrissaient des vues moins intransigeantes que 
ne l'eût fait supposer leur proposition. La destruction de l'Em- 
pire, chose qui naguère eût paru incroyable, les troublait tout 
en comblant leurs vœux. Pendant de longues années ils avaient 
cueilli, sous un régime devenu fort débonnaire, tous les petits 
profits de l'opposition : au moment de courir les risques de 
la responsabilité, ils ressentaient, avec la tentation d'oser, la 
crainte de trop réussir. Gambetta, par nature de tribun, M. de 
Kératry, par fougue ou légèreté, poussaient résolument à l'aven- 
ture. Les autres, autant qu'on pouvait démêler leurs pensées 
un peu ondoyantes, redoutaient, en saisissant le pouvoir, de le 
laisser promptement glisser jusqu'à leurs plus compromettants 
amis. Gens de robe pour la plupart, ils n'ignoraient pas l'usage 
du Palais qui est d'ajouter aux conclusions principales des con- 
clusions subsidiaires. La conclusion principale, c'était la dé- 
chéance immédiate; la conclusion subsidiaire, non formulée 
expressément, mais par avance acceptée, c'était tout projet 
moins âpre qui, sans prononcer un mot trop dur, écarterait 
l'Empire comme par prétention; de la sorte, doucement, sans 
secousse, surtout sans aucune intervention de la rue, le pays 
dériverait jusqu'à la République. — Par cet état d'esprit, Jules 
Favre, Picard et les plus modérés de leurs collègues se rappro- 
chaient du centre gauche, voire même d'une portion du centre 
droit. Sur le premier de ces groupes dominait M. Thiers. Lui 
aussi, il s'était pourvu d'une solution. Les députés de la gauche, 
publiant leurs ressentiments, proclamaient l'Empire déchu : 
M. Thiers, constatant un fait, sans haine, sans colère, se con- 
tentait de déclarer le pouvoir vacant. La différence n'était point 
telle qu'elle exclût toute entente. Dans l'un comme dans l'autre 
projets, une Commission de gouvernement serait nommée par 
le Corps législatif, ce qui ravirait (on l'espérait du moins) le 
pouvoir à la Révolution ; puis une Assemblée constituante serait 
convoquée. Les divergences ne résidaient guère que dans les 
arrière-pensées, les membres des centres suspendant le régime 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 380 

impérial sans l'abolir, les gens de la gauche n'aspirant qu'à 
aplanir la transition vers la République. 

Tels apparaissaient, en ce matin du 4 septembre, les diffé- 
rents groupes de l'Opposition. Le plus important était de péné- 
trer les sentiments de l'ancienne majorité. Une motion ferme 
et nette du gouvernement, en lui marquant ce qu'elle devait 
consentir de sacrifices, ce qu'elle devait conserver de fidélité, 
eût raffermi en elle la discipline. En la laissant sans direction, 
les conseillers de la Régence l'avaient désagrégée. Livrés à 
eux-mêmes, tous ces députés, si longtemps dociles jusqu'à 
abdiquer, se répandaient en gémissements. Devenus fort clair- 
voyants, ils blâmaient toutes les fautes qu'ils avaient accla- 
mées, se plaignaient d'avoir été joués par Palikao comme ils 
s'étaient plaints d'avoir été trompés par Lebœuf, et par ce lan- 
gage cherchaient à colorer, à leurs propres yeux, leurs dévia- 
tions. Quelle que fût l'influence dissolvante des revers, ils ne se 
détachaient ni sans déchirement, ni sans remords. Quoique 
sentant la Régente inégale à la tâche, ils reculaient devant 
l'injure de la destituer, et entendaient, en tout cas, que la 
suspension de pouvoirs eût juste la durée du péril à conjurer. 
Devenus ingénieux à force d'être embarrassés, ils eussent 
souhaité tenir de l'Empire lui-même une licence pour le 
déserter provisoirement. Justement cette pensée venait d'être 
exprimée par l'un des membres les plus honorés du centre 
gauche, M. Buffet. Celui-ci observait que l'Impératrice n'avait 
reçu de l'Empereur que des attributions limitées, tout à fait 
insuffisantes pour la crise; qu'elle ne pouvait en demander 
l'extension ni au pays envahi, ni à Napoléon captif; qu'en 
ces conjonctures le dénouement le plus sage serait la remise 
spontanée du pouvoir par la Souveraine elle-même au Corps 
législatif. L'idée, un peu subtile, était en soi fort contestable, 
car la Régente ne pouvait déléguer aux représentants de la 
nation que ce qu'elle avait reçu et, de toute manière, on 
n'échappait point à l'arbitraire. Tel quel, l'expédient était, 
dans l'extrémité où l'on se trouvait réduit, le moins criti- 
quable qu'on pût imaginer. Les paroles de M. Buffet furent 
écoutées dans presque tous les groupes avec faveur. Par cette 



390 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

combinaison, la renonciation, toute volontaire, viendrait de la 
Souveraine elle-même. L'Impératrice transférerait pour ainsi 
dire sa propre légitimité à la Chambre. De la sorte elle met- 
trait à Taise les scrupules de ceux qui, se résignant à être infi- 
dèles, ne voulaient l'être qu'avec une préalable absolution. 

Tandis que s'échangeaient ces vues, les ministres, réunis 
depuis huit heures du matin, tenaient conseil aux Tuileries. 
Ils avaient demandé du temps pour réfléchir. Il ne paraît pas 
que le calme de la nuit ait beaucoup mûri leurs pensées. Autant 
qu'on peut l'inférer de témoignages point toujours concor- 
dants, il semble que l'abdication de l'Impératrice ait été dé- 
battue. «L'Empereur seul peut abdiquer, observa M. Clément 
Duvernois (I) ; la Régente ne le peut pas, car elle n'est qu'une 
émanation de l'Empereur. » Puis on discuta l'établissement 
hors de Paris d'une délégation gouvernementale. La motion 
fut écartée par crainte de guerre civile : « Si je dois succom- 
ber, répétait avec dignité l'Impératrice, je veux du moins dis- 
paraître sans embarrasser la résistance (2). » Le plus urgent 
était de fixer les résolutions qui seraient enfin soumises aux 
Chambres. M. Schneider assistait au Conseil. Il venait du 
Palais-Bourbon, savait mieux que personne l'esprit qui y 
régnait, comprenait l'opportunité de céder beaucoup, de 
céder de suite, dans l'espoir, dans le fragile et faible espoir, 
de sauver peut-être quelque chose : « Au point où nous en 
sommes, dit-il, il n'y a pas grand choix entre les moyens. Il 
faut pourtant prendre une résolution. La meilleure me paraît 
être de déférer tous les pouvoirs de la régence à une Commis- 
sion nommée par la Chambre. » En ces paroles se retrouvaient 
les pensées, non seulement de M. Buffet, non seulement du 
centre droit, mais de beaucoup de membres de la droite. Le 
projet, quoique soutenu avec chaleur par M. Brame, ne fut 
pas accueilli, au moins dans son intégrité. Les assistants 
acceptèrent l'idée d'un Conseil de régence qui serait élu par 
la Chambre et sous le contre-seing duquel seraient nommés 

(1) Enquête parlementaire sur le 4 septembre, déposition Clément Duvernois, 
p. 226. 

(2) Id., déposition Jérôme David, p. 155. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 391 

les ministres. Mais ils ajoutèrent un article additionnel qui 
créait Palikao lieutenant général du Conseil. Quels seraient 
les pouvoirs du général? Soit oubli, soit calcul, le projet omet- 
tait de le dire. Il n'était pas malaisé de prévoir que, pour les 
esprits prévenus, Palikao serait l'homme destiné à tout res- 
saisir, au premier signe de meilleure fortune. « Donner et 
retenir ne vaut », dit un vieil adage du droit civil : la lieute- 
nance générale de Palikao, c'était la restriction qui vicierait 
le sacrifice, qui rendrait suspect le dépouillement. 

Cependant, comme le Conseil délibérait, plusieurs rapports 
furent remis à l'Impératrice. Ils annonçaient le grossissement 
des groupes populaires et l'effervescence croissant dans la 
ville. Puis, à l'instant où les ministres se séparaient, une 
dépêche arriva de Lyon : elle faisait connaître que, sur la 
place des Terreaux, la République venait d'être proclamée. 
À ces messages, on put se demander si déjà l'heure n'était 
point tardive pour discuter sur les lambeaux de pouvoir que 
recueillerait le Corps législatif ou que l'Impératrice garderait. 
Conseil de Régence, lieutenance de Palikao, projet de 
M. Thiers, projet de la gauche elle-même, l'émeute n'allait- 
elle pas tout interrompre et de sa rude main tout effacer? 



IV 



Vers dix heures, les groupes descendus des faubourgs com- 
mencèrent à se répandre dans les quartiers riches. Peu à peu 
les femmes, les enfants s'éliminèrent, et l'aspect devint 
celui, non d'une émeute encore, mais d'une manifestation. 
On vit se diriger vers la place Vendôme des gens en blouse 
blanche qui criaient : Déchéance! déchéance! Un peu plus 
tard débouchèrent rue Royale, rue de Rivoli, des gardes natio- 
naux, la plupart sans armes, quelques-uns armés. Nulle 
menace contre les personnes ou les propriétés; beaucoup de 



392 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

bourgeois mêlés aux ouvriers; parmi quelques figures sinistres 
beaucoup de visages débonnaires; en revanche, une foule 
sans cesse accrue : « 11 y a énormément de monde, » man- 
daient les commissaires de police, ne sachant pas encore ce 
qu'ils devaient craindre, mais déjà déroutés par cet immense 
concours. 

Ces bandes obéissaient-elles à une influence directrice? 
On la prétendu. Dans la soirée précédente, il y avait eu 
des rassemblements séditieux sur les boulevards, des rixes 
avec les sergents de ville; Ranvier, Peyrouton, d'autres agita 
teurs bien connus conduisaient la manifestation; en se sépa- 
rant, on s'était donné rendez-vous pour le lendemain (I) . 
Dans la nuit, des conseils s'étaient tenus auxquels assistaient 
Delescluze et Blanqui. Le matin, le journal le Siècle avait 
publié l'entrefilet suivant : «Rendez-vous est pris par des mil- 
liers de gardes nationaux pour se rendre, sans armes, à deux 
heures, devant le Corps législatif (2). » On remarquait déjà, 
on remarquerait surtout un peu plus tard, des détachements 
de gardes nationaux, marchant en rangs, d'un pas régulier, 
quoique non commandés pour le service, et paraissant obéir 
à des meneurs cachés. — En dépit de ces indices, rien ne 
permet d'affirmer que, dans le mouvement qui commençait, 
les rôles aient été préparés d'avance; qu'il y ait eu un chef, 
des subordonnés, une discipline, un but assigné aux efforts; 
en un mot cette entente concertée qui est le propre des cons- 
pirations. Le vrai, c'est que, depuis 1868, sous l'influence 
des clubs, des journaux, de Y Association des travailleurs 
s'étaient créés une multitude de petits foyers où s'entretenait 
contre l'Empire le feu de la haine la plus ardente. De là 
quelques bribes de complots, de là certaines fédérations de 
quartiers. Depuis trois semaines, les revers de l'Empire avaient 
provoqué dans l'opposition irréconciliable une prodigieuse 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition du commissaire de police Bel- 
langer, t. II, p. 157. — Voir aussi Enquête sur le 18 mars, déposition Mouton, 
p. 231. 

(2) Voir Enquête sur le 18 mars, déposition Floquet, p. 278. — Voir aussi 
Dbéolle, Souvenirs du 4 septembre, p. 52. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 303 

excitation. A tout hasard, on s'était mis à forger des listes de 
gouvernement, par passe-temps, par bravade, un peu comme 
on fait des paris. Moitié rieurs, moitié sérieux, les gens des 
faubourgs disaient aux hommes de la gauche : « Bientôt vous 
serez le gouvernement. » Les dernières nouvelles avaient achevé 
d'exalter. Dans tous les cerveaux la même pensée était née, 
celle de se porter au centre de la ville, de làter ce qu'on pou- 
vait oser. Qu'il y ait eu, dans la nuit du 3 au 4 septembre, 
des conciliabules, la chose n'est point douteuse; que dans ces 
conciliabules on ait échangé quelques mots d'ordre, donné 
rendez-vous aux gardes nationaux de quelques quartiers, on 
ne saurait le contester davantage. Ces initiatives partielles se 
perdaient dans un immense mouvement spontané, fait de 
colère, de protestation, de curiosité surexcitée. Pour crier 
déchéance, il n'était pas besoin d'être conspirateur, un Napo- 
léon ne régnant qu'à condition de n'être pas vaincu. Et, com- 
posée dune immense troupe de badauds mêlés de quelques 
scélérats, toute cette foule roulait, crédule, enfiévrée, grisée 
de ses cris, courroucée et niaise, persifleuse par intervalles 
et associant les moqueries aux imprécations, ardente à venger 
surses conducteurs sa défaite, n'ayant d'ailleurs ni prévoyance, 
ni sang-froid, ni dessein, et prête à répéter tout ce que la rou- 
tine révolutionnaire avait enseigné. Il y aurait des meneurs, 
mais le plus souvent simposant sur place. La vraie conspira- 
tion était celle des événements. 

Contre tout mouvement populaire, le général Palikao s'élait 
dit bien armé. Comme M. Schneider lui exprimait ses craintes, 
il lui avait répliqué qu'il disposait de 40,000 hommes (1). En 
entrant dans le détail, on verra à quoi se réduisait cette fan- 
tasmagorie de chiffres. 

Le souci très honorable de la défense avait porté au devant 
de l'ennemi le 12 e , puis le 13 e corps. Le reste des troupes 
de ligne se composait de quelques portions mal organisées 
du 14 e corps, de quelques dépôts où venaient s'encadrer de 
jeunes soldats inaguerris. Quelques détachements de la Garde 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Schneider, t. II, p. 132. 



304 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

étaient restés pour le service des Tuileries. En dehors de 
l'armée proprement dite, la garde mobile de la Seine avait 
si détestable esprit que la plus vulgaire sagesse serait de la 
tenir éloignée. Dans la garde nationale, il y avait, à côté de 
fort mauvais éléments, de bons bataillons. Ils n'étaient pas 
tellement bons qu'on pût compter sur eux si le gouvernement, 
par l'étendue de ses malheurs ou de ses fautes, mettait à trop 
rude épreuve les dévouements. Restaient les corps spéciaux. 
Ils étaient de confiance un peu ébranlée, mais de fidélité en- 
tière : c'étaient la gendarmerie, la garde de Paris à pied et à 
cheval, enfin les sergents de ville. 

Même défalcation faite des troupes inexercées ou douteuses, 
ces forces étaient à toute rigueur suffisantes. Elles ne seraient 
efficaces que si le chef chargé de maintenir l'ordre rassem- 
blait en lui assez d'autorité morale pour dominer les hési- 
tations, pour imposer l'obéissance. Or Palikao avait à Paris 
plusieurs subordonnés : le général Soumain, commandant la 
place et la division militaire; le général de la Motterouge, 
commandant la garde nationale; le général Mellinet, com- 
mandant les dépôts de la garde impériale. Tous ces militaires, 
quoique très recommandables, étaient vieillis ou peu connus. 
Un seul homme avait alors assez d'influence pour prêter du 
prestige à qui avait perdu le sien. C'était le général Trochu. 

Gomme gouverneur de Paris, il n'était pas seulement le 
défenseur de la cité contre l'ennemi, mais le gardien du repos 
public. C'est ici le lieu de dire comment la Cour, ayant sup- 
porté le désagrément d'un nouveau Lafayette, laissa, à l'heure 
du péril, Lafayette passer à ses ennemis. 

Une longue série de froissements et de maladresses avait 
séparé ceux que le salut commun eût dû rapprocher. L'Impé- 
ratrice n'avait su ni répudier avec fermeté, ni accepter avec 
confiance l'homme qui se présentait au nom de son époux. 
N'osant écarter le nouveau venu, les hauts fonctionnaires de 
la Régence lui avaient marqué clairement qu'ils ne le toléraient 
que par ordre. Les courtisans (car le malheur lui-même a les 
siens) avaient enchéri sur cette conduite. Se sentant suspect, 
Trochu ne s'était point gêné pour aiguiser ses censures. La 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 39^ 

vengeance avait été de ne pins le convoquer pour aucun con- 
seil. Mouvements des armées, progrès de l'ennemi, répartition 
des troupes, rien n'avait été communiqué au Gouverneur, et 
celui qui devait diriger la défense de Paris avait vu partir les 
bataillons pour la Champagne ou les Ardennes, sans savoir ce 
qui resterait pour le siège. Laissé à l'écart, le général avait 
mis sa fierté à compléter l'isolement. D ordinaire la bouderie 
demeure silencieuse. Celle de Trochu fut loquace. Il prit pour 
confidente l'Opposition, et parla si haut que du palais du 
Louvre on entendit jusqu'aux Tuileries. Aussi pessimiste que 
Palikao se montrait rassurant, il laissait ses auditeurs à la 
fois ravis de son éloquence et consternés de ses prévisions. Ses 
discours, teintés de nuances pieuses, presque mystiques, se 
coupaient de fréquentes invocations à Dieu qu'il aimait à 
prendre pour témoin, et à sa patrie, la catholique Bretagne^ 
dont il faisait abus. Cette piété, en de si terrifiantes conjonc- 
tures, avait sa grandeur, et faisait contraste avec la vulgarité 
de Palikao. Toutefois on eût aimé des prières plus courtes, 
('elles qu'eût faites, en pareille occurrence, Labire ou Xain- 
I railles. Quand Trochu avait fini de parler, il se rendait aux 
fortifications, puis au Conseil de défense où il parlait de nou- 
veau et cette fois très sagement; car il soutenait la concen- 
tration sur Paris. Il revenait fort tard, harassé de fatigue, et 
le lendemain se passait comme la veille, c'est-à-dire loin du 
gouvernement qui paraissait oublier l'hôte campé au Louvre 
et en semblait pareillement ignoré. 

C'est en cet état des choses qu'on avait connu le grand dé- 
sastre. Une prévoyance médiocre suffisait à pressentir l'émo- 
tion, la colère publique. Si ulcéré que fût son cœur, Trochu 
était d'honneur intact. Toute popularité reposait sur lui, et 
lui seul serait médiateur efficace entre le peuple et la dy- 
nastie. La suprême habileté consisterait en une grande fran- 
chise qui ferait litière des froissements passés, irait droit au 
général, piquerait sa générosité par une générosité pareille et, 
sans rien réserver, lui remettrait tout. Tout autre s'était 
montré Palikao. Son principal souci avait été, non d'appeler 
Trochu, mais de l'écarter. Sous le premier coup des revers, il 



396 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

avait écrit, le 3 septembre dans l'après-midi, au général Sou- 
main, commandant la division militaire : «Mon cher général, 
je sais d'une manière certaine qu'une manifestation se pré- 
pare. Cette affaire étant entièrement en dehors de la défense 
de Paris, veuillez me faire savoir directement les mesures que 
vous avez prises pour assurer la tranquillité publique. Vous 
recevrez également mes ordres directs pour la répression des 
désordres s'il s'en produit... » 

C'était destituer moralement le seul homme qui pût sauver. 
Entre toutes les fautes, aucune n'égalerait celle-là. A la récep- 
tion de la lettre, le général Soumain avait tenu à décliner 
toute responsabilité pour les règles hiérarchiques méconnues. 
Se résignant à devenir indiscret plutôt que de paraître incor- 
rect, il avait communiqué au gouverneur la dépêche de Pa- 
likao, puis il avait rendu compte des mesures que lui-même 
venait d'ordonner (l). 

Le 3 septembre, à huit heures du soir, Trochu revenait de 
visiter les forts. C'est à ce moment qu'il avait appris à la fois, 
et le désastre de Sedan, et les prescriptions ministérielles qui, 
passant au-dessus de lui, confiaient à ses subordonnés la dé- 
fense de l'ordre. Autour de lui ses officiers s'indignèrent, et le 
général Schmitz lui suggéra de résigner sa charge (2-). Trochu 
repoussa l'avis, ne voulant pas se démettre devant l'ennemi. 
Mais dans son âme s'était enfoncée profondément l'injure. Sur 
ces entrefaites arriva au Louvre le ministre de l'Intérieur, 
M. Chevreau. Celui-ci, aussi avisé que Palikao l'était peu, 
avait senti que le concours du général pourrait seul garder 
la dynastie. Il venait le prier, le supplier de se rendre chez 
l'Impératrice, de lui apporter son dévouement. La sollicita- 
tion était instante, se formulait en termes émus, au nom d'une 
femme malheureuse et en péril (3). Ici la faute de Palikao se 
grossit de celle de Trochu. Il eût été d'un cœur magnanime 
de refouler la récente offense, de courir aux Tuileries, d'écfa- 

(1) Voir Trochu, Œuvres posthumes, t. I er , p. 177-178. 

(2) Enquête sur le 4 septembre, déposition Schmitz, t. II, p. 282. 

(3) Procès du général Trochu contre le Figaro ; déposition Chevreau (Gaz,. 
des Tribunaux, 28 mars 1872V 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 397 

ser les calomnies sous l'abnégation. Très honnête homme, 
absolument incapable de trahison, le général était d'âme trop 
personnelle pour ce subit et entier oubli, d'esprit trop com- 
pliqué pour cette simplicité héroïque. Encore tout endolori 
de l'outrageant soupçon, il garda le silence. Quand M. Che- 
vreau fut parti, il se mit à table. Puis, avec ses aides de camp, 
il expédia des ordres pour la défense des forts, jugeant, ainsi 
qu'il l'écrivit plus tard, que le pays devait passer avant la Sou- 
veraine. Enfin il se coucha. Aux Tuileries on l'attendait. 
« Que vous a dit le général Trochu? demandait vers dix heures 
du soir M. Chevreau à l'Impératrice. — Il n'est pas venu » , 
répliqua brièvement la Régente (1) . Le lendemain 4 sep- 
lembre, vers neuf heures, le gouverneur se décida à se rendre 
au château. La séance du conseil fut interrompue pour le 
recevoir. Il fut correct et respectueux : la Souveraine fut cour- 
toise et se monlra courageuse. Ce fut tout (2). Déjà les ras- 
semblements commençaient à grossir. Revenu au Louvre, le 
général s'y renferma. De ses fenêtres il pouvait saisir les bruis- 
sements de la foule, comme sur la grève on entend de loin le 
mugissement de la marée montante. Ainsi demeurerait-il, im- 
passible et comme indifférent, dispensé de par Palikao de 
donner des ordres, mais bien empressé à saisir la dispense, 
bien froid pour les périls d'une femme, bien détaché pour un 
soldat fidèle. Rigoureusement, judaïquement, il ne faillirait à 
aucun devoir positif; peut-être manqua-t-il ce jour-là l'occa- 
sion d être grand. 



M. Schneider avait quitté le conseil pour rentrer au Palais- 
Bourbon. Des rapports l'y attendaient qui tous dénonçaient la 
manifestation. En hâte il envoya, pour demander secours, 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Chevreau, t. I er . p. 267. 

(2) Voir Trochu. OEuvres posthumes, t. I er , p. 179. 



398 HISTOIRE DU SKCOIND EMPIRE. 

l'un des questeurs au ministère de la Guerre, l'autre au bureau 
de la place. A ce moment la force publique arriva (1) . 

Trois escadrons de gendarmerie à cheval fournirent des 
pelotons qui barrèrent à distance les ponts et les grandes 
voies aboutissant au Corps législatif. Deux bataillons de gen- 
darmerie à pied prirent position, partie aux abords de la place 
de Bourgogne, partie sur la place même. Peu accessible sur 
les autres façades, le Palais législatif et la Présidence n'étaient 
couverts du côté de la Seine que par une grille percée de plu- 
sieurs portes. Sur le quai et du côté du pont se massèrent un 
millier de gardes de Paris et de sergents de ville. Quant à la 
défense intérieure du Palais, elle fut confiée à deux bataillons 
d'infanterie qui furent répartis l'un derrière les grilles, l'autre 
dans le jardin delà Présidence; en outre, un bataillon de 
garde nationale s'établit dans la grande cour (2). 

Ces mesures générales ne manquaient ni d'habileté ni de 
sagesse. Mais de toutes ces forces, il n'y avait de sûr que la 
police, la garde de Paris, la gendarmerie. Par-dessus tout, le 
chef manquait. Non seulement on n'avait point Trochu, mais 
on n'avait pas même ses lieutenants. Celui qui commandait 
les troupes était le général de Caussade, militaire honorable, 
mais vieux, alourdi, malade, sans autorité comme sans vigueur, 
tout éperdu "de la grandeur de la tache, cruellement perplexe 
entre la honte de céder à l'émeute el 1 odieux de la réprimer. 

Comme l'heure de la séance approchait, beaucoup d'étran- 
gers parvinrent à s'introduire dans la Chambre, les uns en 
produisant des cartes de journalistes, les autre en invoquant 
la qualité cVancien représentant . Quelques individus portant 
un képi de garde national réussirent aussi à traverser les files, 
en se disant frères ou parents de députés. A la grille, les huis- 
siers ne résistaient que mollement, moitié par trouble, moitié 
par crainte de ceux qui demain peut-être seraient puissants. 
Quand les tribunes se furent ouvertes, elles se remplirent vite, 
et en partie de gens que la police connaissait bien. Parmi les 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Schneider, t. II, p. 133. 

(2) Ici., t. II, dépositions du général Soumain, du colonel Alavoine., de 
M, Piétri ; lettre de M. Baudoin de Mortemart. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 399 

anciens membres de la Montagne, on remarquait Miot, Charles 
Beslay, Etienne Arago. Celui-ci parlait bien haut de la 
déchéance, et comme on lui objectait la Régente! «Non, non, 
disait-il, l'Empereur est prisonnier, et la femme doit, d'après 
le Gode civil, suivre son mari. » La plaisanterie se colporta 
avec de grands éclats de rire. A coté des vieux républicains 
étaient assis quelques-uns des orateurs des réunions pu- 
bliques : on se montrait un certain Cavalier dit Pipe-en-bois, 
qui s était fait dans les clubs une manière de célébrité bur- 
lesque. Tous ces ennemis introduits dans la place seraient, à 
l'occasion, des alliés naturels pour les manifestants du dehors. 
Que se passerait-il? On ne le savait pas bien, mais on le pres- 
sentait. Le matin même, l'un des questeurs avait reçu une 
demande de billets qui se motivait en ces termes singuliers : 
« Ma femme et ma fille, disait le postulant, désirent assister 
à L'envahissement de l'Assemblée. » 

Entre les députés, répandus dans le Palais, se prolongeait 
le débat commencé depuis le matin. M. Tbiers avait libellé sa 
proposition et la faisait circuler dans la salle des conférences. 
Elle était ainsi conçue : « Vu la vacance du trône, la Chambre 
nomme une Commission de gouvernement et de défense natio- 
nale. Une Constituante sera convoquée dès que les circons- 
tances le permettront. » « Si la majorité adopte ce projet, 
observait M. Thiers, la gauche s'y ralliera — Mais, répli- 
quaient les députés, votre motion, c'est la déchéance, sauf le 
mot. — Hélas, repartait l'homme d État, puis-je autre chose 
que constater un fait? Le pouvoir n'est-il pas vacant quand 
l'Empereur est captif et le prince impérial hors de France (1) ?» 
Pour apaiser les scrupules, on substitua aux expressions : 
vu la vacance cette autre formule : vu les circonstances. A force 
d'être devenue terne, la phrase ne blessait presque plus. Même 
adoucie, elle gardait, pour ceux qui avaient mémoire de leur 
serment, un arrière-goût de parjure. Beaucoup de membres 
de la majorité eussent souhaité que la Régente, en autorisant 
la mainmise du Corps législatif sur le gouvernement, ôtât à 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Josseau, l. IV, p. 338. 



400 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

l'acte son aspect d'usurpation. L'idée d'un accord entre l'Im- 
pératrice et la Chambre avait été, la nuit précédente et le 
matin même, chaudement soutenue par M. Buffet. On alla à 
lui, on le supplia de se rendre aux Tuileries, d'obtenir de la 
Souveraine le grand sacrifice qui calmerait toutes les cons- 
ciences. 

Les moments pressaient. L'heure était venue où la séance 
devait s'ouvrir. Là-bas, de l'autre côté de la Seine, le flot 
populaire disaitdese hâter. M. Buffet partit; plusieurs députés 
l'accompagnèrent, en particulier M. Daru et M. Kolb-Bernard. 
La Chambre ne pouvait choisir plus dignes messagers. M. de 
Pierres et d'Ayguesvives, qui avaient appartenu l'un et l'autre 
à la Maison impériale, annoncèrent à la Souveraine la déléga- 
tion. M. Buffet prit la parole : a Si l'Assemblée, dit-il, même 
en repoussant la déchéance, constitue d'elle-même une Com- 
mission de gouvernement, elle n'échappera pas au reproche 
d'usurper le pouvoir exécutif et, ayant commencé par un acte 
révolutionnaire, perdra son autorité morale. Si, au contraire, 
le Corps législatif n'agit que sur l'initiative, sur le désir même 
de la Régente, il puisera dans ce mandat sa force et commu- 
niquera cette force à la Commission élue par lui. De là un 
grand profit pour l'ordre public. L'expédient n'aura d'ailleurs 
d'autre durée que celle de la crise. Le calme rétabli, le pays 
décidera. » L'Impératrice avait écouté en silence. Ce qu'on 
lui demandait, c'était le dépouillement volontaire, sous la 
réserve des faibles espérances que l'avenir gardait encore. La 
proposition, si pénible qu'elle fût, perdait un peu de sa 
dureté par l'accent respectueux, la patriotique et profonde 
tristesse de ceux qui la formulaient. « Je ne pense guère à la 
dynastie, répondit la souveraine. Si l'on croit que nous 
sommes un obstacle, qu'on prononce la déchéance, je ne me 
plaindrai pas. Quant à quitter mon poste au milieu du péril, 
je ne le puis, ce serait une désertion. » Après une pause, la 
princesse continua : « Je suis convaincue que pour les repré- 
sentants du pays, la seule conduite vraiment sensée, vraiment 
patriotique serait de se serrer -autour de moi, d'ajourner les 
questions intérieures, de concentrer tous les efforts contre 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 401 

l'invasion. » Le conseil était sage. Mais il n'y a guère de 
Marie-Thérèse que dans les longues lignées de rois. L'Impéra- 
trice ajouta, non sans une finesse avisée : « Si la résistance est 
impossible, mon intervention ne serait-elle pas utile pour 
obtenir dc^ conditions de paix moins défavorables? » Puis 
amplifiant quelques suggestions bienveillantes venues de 
Saint-Pétersbourg, elle parla d'une offre de médiation qui lui 
avait été faite « la veille, par le représentant d'un grand État, 
sur la base de 1 intégrité territoriale » . M. Buffet et ses amis 
étaient gens trop sensés pour ne point démêler en ce langage 
quelque excès d'optimisme. Revenant à sa position person- 
nelle, l'Impératrice reprit : « J'accepte la déchéance, je ne 
veux point de la désertion. » S'animant tout à coup et avec un 
accent d'énergie vaillante, elle poursuivit : « Si la conserva- 
tion de mon pouvoir était jugée un obstacle à la défense, 
serait-ce une prétention trop grande de la part d'une femme 
volontairement descendue du trône que de demander à la 
Chambre l'autorisation de rester à Paris? Peu importerait la 
résidence, peu importerait le rang, pourvu qu'il me fût donné 
de partager les souffrances, les périls, les angoisses de la capi- 
tale assiégée. » Un long silence suivit ces paroles. Les délégués 
étaient touchés jusqu'aux larmes. Auprès de l'Impératrice se 
tenait le vice-amiral Jurien de la Gravière, non moins ému 
que les députés. Incapable de toute complaisance, même de 
cette flatterie envers le malheur qui est la tentation des 
grandes âmes, M. Buffet reprit : » Le maintien de la Régence 
sous sa forme actuelle serait sans doute le meilleurparti ; mais, 
dans l'état des esprits, ce parti est impossible. Entre toutes les 
solutions, nous cherchons la moins dommageable. » M. Daru 
développa avec la même fermeté respectueuse des considéra- 
tions pareilles. D'instant en instant l'entretien était inter- 
rompu par des rapports arrivés de la préfecture de police et 
que 1 Impératrice tendait aux députés. Dans le salon d attente 
étaient les personnes de service, nombreuses encore, car le 
vide ne se ferait qu'au dernier moment autour de l'infortunée 
souveraine. A deux reprises on vit l'une d'elles entrer, s'ap- 
procher de l'Impératrice, lui parler à voix basse. Puis un 

T. vu. 2G 



402 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

jeune homme s'introduisit sans être annoncé, et faisant allu- 
sion aux manifestants : « Ils sont là, dit-il, sur la place de la 
Concorde. » Ayant jeté ce cri d'alarme, il disparut. La Régente 
s'obstinait : « Se dépouiller, répétait-elle, c'est déserter, h 
M. Daru ne se lassait point : « En cédant à propos, Votre 
Majesté maintiendra tout ce qui, dans l'ordre actuel, peut être 
gardé et épargnera au pays une révolution. » Sous ce redou- 
blement d'instances, l'Impératrice mollit un peu, en femme 
non convaincue, mais excédée : « Consultez mes ministres, 
dit-elle, et s'ils adhérent à vos vues, je ratifierai ce qu'ils 
auront décidé. » Sur ces mots, elle congédia les délégués. 

La réponse était bien vague. Surtout elle était tardive. Déjà 
la décision n'appartenait plus aux Tuileries. Elle appartenait 
encore à la Chambre des députés. Une heure encore, et 
elle appartiendrait à l'émeute. 

Tandis que M. Buffet et ses amis étaient au château, la 
séance s'était ouverte. Il était une heure et quart. A peine 
M. Schneider était-il monté au fauteuil qu'une motion bien 
suspecte avait révélé l'imminence du danger. M. de Kératry 
avait demandé que les troupes de police fussent éloignées, que 
la protection de l'Assemblée fût confiée à la garde nationale. 
On avait passé à l'ordre du jour. Trois propositions se formu- 
laient : celle du gouvernement, celle de Jules Favre, celle de 
M. Thiers. — Palikao prit le premier la parole. Le général 
s'était, avant la séance, donné beaucoup de peine pour con- 
quérir les députés. Ainsi qu'on gratte un écusson impopu- 
laire, il avait effacé de son projet tout ce qui rappelait l'Em- 
pire, et au mot de Conseil de régence avait substitué celui de 
Conseil de gouvernement. La motion était conçue en ces termes. 

« Art. 1 er . — Un Conseil de gouvernement et de défense na- 
tionale est institué. Ce Conseil est composé de cinq membres. 
Chaque membre est nommé à la majorité absolue du Corps 
législatif. 

« Art. 2. — Les ministres sont nommés sous le contre-seing 
des membres de ce Conseil. 

» Art. 3. — Le général comte de Palikao est nommé lieute- 
nant général de ce Conseil. » 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 403 

Une impression de surprise embarrassée accueillit cette 
lecture. Dans la crainte de déplaire, on s'était gardé de rien 
préciser. On avait trop bien réussi, car on n'aboutissait qu'à 
l'incohérence. La Récente dont, par une puérilité un peu 
lâche, on venait de biffer le nom, gardait-elle quelque pou- 
voir ou disparaissait-elle tout à fait? Avec une sorte d'assu- 
rance qui survivait aux disgrâces, Palikao se proposait lui- 
même comme lieutenant général. L'appellation était vieillie, 
le sens même en était vague. Ce personnage demeuré en 
réserve et qui retenait les fils, ne se tiendrait-il pas prêt à les 
ramener tous à lui? — Le temps était trop précieux pour les 
longues réflexions. A son tour, Jules Favrc prit la parole. Il 
fut court, par l'urgence des choses, par l'impuissance de rien 
ajouter à la leçon des revers, et se contenta de réclamer la 
priorité pour la motion de déchéance. — On attendait 
M. Thiers. Son projet se réduisait à confier à la Chambre la 
nomination d'un Comité de gouvernement et de défense natio- 
nale. L'Empire n'était ni maintenu ni supprimé. Dieu et les 
événements décideraient seuls de l'avenir. Quarante-huit dé- 
putés avaient signé la proposition. Parmi les signataires se 
mêlaient aux membres des centres ceux de la plus pure majo- 
rité. Sous l'empire des circonstances, celle-ci achevait de se 
désagréger, et les plus scrupuleux ne. gardaient qu'une ambi- 
tion, celle que l'Impératrice les déchargeât d'être fidèles. 

L'urgence avant été déclarée et les trois propositions ayant 
été jointes, les députés se rassemblèrent dans leurs bureaux. 
Là se manifestèrent très nettement les préférences pour le 
projet de M. Thiers. Tous les commissaires nommés furent 
choisis dans les deux centres, hormis Jules Simon qui lui- 
même adhéra aux vues de ses collègues (1). Les ministres ne 
résistaient plus, l'Impératrice ayant résolu de ne rien entraver. 
On gardait donc un léger espoir que, de l'accord des partis, 
sortirait une combinaison, non pas bonne mais acceptable, 
qui arrêterait à mi-chemin la révolution, réduirait à son mini- 
mum l'illégalité, permettrait d'attendre jusqu'à ce. que le 

(1) Rapport de M. le comte Daru, p. 18. 



404 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

pays se prononçât. Déjà les commissaires cherchaient un local 
pour se réunir, nommer le rapporteur, rédiger le rapport. Une 
demi-heure encore était nécessaire. Cette demi-heure, la for- 
tune ne laccorderait pas. Comme les députés étaient encore 
dans leurs bureaux, ils virent des étrangers qui passaient, 
repassaient devant les fenêtres, et essayaient de les escalader. 
Ils étaient peu nombreux; mais d'autres suivaient. On en- 
tendait des chants, et les cris confus de Déchéance, de Répu- 
blique. Tandis qu'on délibérait, les rassemblements dont on 
a décrit la marche s'étaient rapprochés. Déjà l'envahissement 
commençait, et la manifestation, devenant émeute, allait con- 
fisquer le dénouement. 



VI 



Parla rue de Rivoli et parla rue Royale, les bandes n'avaient 
cessé de déboucher. Elles étaient devenues tout à fait tumul- 
tueuses. Contre une invasion, le Corps législatif était défendu, 
comme on l'a dit, par une double barrière : la gendarmerie à 
cheval qui fermait l'entrée du pont du côté de la place de la 
Concorde; la garde de Paris et les sergents de ville adossés aux 
grilles du Palais. Cependant des détachements de gardes na- 
tionaux, quoique non commandés pour le service, s'étaient 
rassemblés spontanément, avec des dispositions fort équi- 
voques, et s'étaient dirigés en armes sur la Chambre. Aucun 
concert préalable ne s'était établi entre les diverses autorités; 
et les règles de l'état de siège avaient, comme par hasard, 
posé le commandement sur la tète du général de Gaussade. 
Quand celui-ci vit arriver des compagnies marchant en ordre 
et avec discipline, il se persuada qu'elles obéissaient à une 
convocation régulière; et les gendarmes à cheval élargirent 
leurs rangs pour laisser passer les prétendus défenseurs de 
l'ordre. Par la brèche, d'autres gardes nationaux se glissèrent, 
la plupart en armes et se disant retardataires, quelques-uns 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 405 

sans armes ou n'ayant d'autre signe distinctif que le képi. Lors- 
qu'on reconnut l'erreur, il n'était plus temps d'aviser, et déjà 
bon nombre d'hommes appartenant aux faubourgs avaient 
passé. Ainsi s'était intercalée sur le pont, entre la gendarmerie 
et la police, une force acquise en grande partie aux ennemis 
de l'Empire. — Tant que les gardes municipaux et les sergents 
de ville demeureraient massés devant les grilles, la Chambre 
serait à l'abri de l'invasion. Pressés sur le pont, les gardes 
nationaux firent effort pour avancer, s'irritèrent que la police 
leur barrât le chemin, revendiquèrent le droit de protéger 
eux-mêmes l'Assemblée. Avertis de ce manège, quelques dé- 
putés de la gauche intervinrent. S'adressant aux questeurs, ils 
demandèrent que la police se retirât. Ceux-ci éludèrent la 
requête, leur autorité finissant aux limites du Palais. Ceux 
que les questeurs venaient d'éconduire s'adressèrent au géné- 
ral de Caussade. Le général se sentait de plus en plus sub- 
mergé sous la grandeur des choses : il savait que l'Impéra- 
trice voulait éviter toute effusion de sang; le spectacle de 
l'universelle faiblesse avait achevé de détendre sa molle 
énergie. Usant de ses pouvoirs, il prescrivit aux troupes de 
police de se replier. Avec une respectueuse insistance, les 
commissaires, les officiers de paix protestèrent. Redevenu tout 
à coup très ferme, le général, sur le ton le plus péremptoire, 
réitéra l'injonction. Il ne restait qu à obéir, et l'on vit se 
replier le long du quai d'Orsay ceux qui jusque-là avaient 
formé pour la représentation législative une vivante bar- 
rière. 

Tambours en tête, les gardes nationaux vinrent relever la 
police. Tout était mêlé : il y avait de bonnes compagnies, 
celles de la Chaussée-d Antin; puis de fort médiocres, et enfin 
de tout à fait mauvaises. Les meilleures auraient juste assez 
d'énergie pour demeurer neutres. La seule défense résidait 
désormais dans la solidité des grilles, dans la fidélité des gens 
de service. Cependant la séance avait été interrompue, et les 
députés s'étaient réunis dans leurs bureaux. Profitant de la 
suspension, quelques spectateurs des tribunes étaient descen- 
dus et, à la faveur des consignes relâchées, s'étaient groupés 



406 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

sur les marches du péristyle. C'étaient des journalistes, d'an- 
ciens représentants, des gens des clubs. Ils se mirent à agiter 
leurs mouchoirs et leurs chapeaux, comme pour appeler les 
manifestants du dehors. Les questeurs, aidés des gardiens, 
les firent rentrer; ils revinrent en plus grand nombre, et bien- 
tôt . dit un témoin oculaire, « les gradins se garnirent comme 
une estrade (1) » . Sur la place de la Concorde on voyait les 
signaux. De là un surcroît d'ardeur et une poussée de plus en 
plus violente contre les gendarmes qui, du côté de la place, 
gardaient encore l'accès du pont. Entre les jambes des che- 
vaux et dans les intervalles des cavaliers, gardes nationaux, 
ouvriers, bourgeois se faufilaient et, s'engageant sur le pont, 
poussaient à leur tour les compagnies qui, passées les pre- 
mières, touchaient déjà aux grilles du Palais. Celles-ci demeu- 
raient fermées. C'était la dernière protection. L'ordre primitif 
était qu'elles ne s'ouvrissent pour personne. Des délégations 
de gardes nationaux se présentèrent. « Vous n'entrerez pas » , 
dirent les huissiers. Deux ou trois députés survinrent. On 
entrouvrit la porte pour qu'ils pussent pénétrer. Par l'entre- 
bâillement, quelques étrangers s'insinuèrent. Puis on parle- 
menta. Un député, M. Steenackers, arriva : « Nous allons 
passer» . dirent les gardes nationaux. La consigne fléchissant, 
on décida de laisser entrer quelques personnes, quelques per- 
sonnes seulement, à la condition qu'elles déposassent leurs 
armes. Il passa non quelques personnes, mais une centaine 
d'hommes, car on trouva une centaine de fusils près de la 
porte (2). Bientôt les grilles ne purent plus se refermer. 
Moitié de gré, moitié de force, les gardiens cédèrent. La foule, 
débordant, se répandit sous le péristyle, puis dans les cou- 
loirs, et en une telle affluence qu'on renonça à en contenir le 
flot. 

Dans l'intérieur stationnaient des détachements d'infan- 
terie. C'étaient de jeunes soldats, tout ahuris des événements. 
Loin de rien arrêter, ils s'entr'ouvrirent, comme s'ils eussent 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition du commissaire de police Bel- 
langer, t. II, p. 159. 

(2) Ibid ., déposition du commissaire de police Jacob, t. II, p. 187. 



LE QUATBE SEPTEMBRE. 407 

fait la haie, devant les envahisseurs. L'éloquence serait-elle 
plus persuasive que la force n'avait été efficace? L'alarme 
sétant répandue, plusieurs députés de la gauche allèrent au- 
devant des nouveaux venus, et de leur mieux essayèrent de 
les raisonner. Ils les sermonnèrent doucement, un peu comme 
Napoléon, aux jours de sa puissance, sermonnait l'Italie quand 
elle s'émancipait trop. « Vive la République ! criaient les mani- 
festants. N'est-ce pas, nous l'aurons, ajoutaient-ils avec une 
bruyante insistance? — Sans doute, sans doute, mais retirez- 
vous » , répliquait Picard qui n'avait pas encore vu de révolu- 
tion et semblait fort peu curieux d'en voir une. Grémieux, plus 
expérimenté, monta sur un escabeau à cause de sa petite 
taille et de cette chaire improvisée se mit à discourir. Les 
groupes ne s'éloignaient par une porte que pour rentrer par 
une autre. Avec la monotone persistance d'un refrain, des 
voix enrouées répétaient : Déchéance ! déchéance ! Au milieu des 
factieux se trouvaient confondus quelques hourgeois à mine 
assez rassurante. Deux ans ans après, Picard dirait non sans 
quelque malice : « Parmi les envahisseurs il y eut des hommes 
de tous les partis et de toutes les conditions; il y eut même 
des gens qui siègent aujourd'hui dans les rangs les plus mo- 
dérés et qui nous appellent peut-être les hommes du 4 sep- 
tembre (l). » Quel que fût ce mélange, les ardents l'empor- 
taient de beaucoup sur les pacifiques. En dépit de tous les 
conseils, les bandes se rappprochaient de la salle des séances, 
et bientôt tous les efforts seraient impuissants à les en dé- 
tourner. 

Après la suspension, l'hémicycle était demeuré presque 
vide. Parmi les spectateurs des tribunes, les plus audacieux 
étaient descendus sous la colonnade, les autres seuls étaient 
restés. M. Schneider n'avait pas quitté le fauteuil, dans l'es- 
poir que sa présence commanderait le calme. Sur les bancs 
étaient dispersés huit ou dix députés à peine. Ceux-ci, tandis 
que leurs collègues étaient dans les bureaux, fouillaient leurs 
tiroirs, déchiraient ou serraient leurs papiers, en gens qui 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Picard, t. I er , p. 475. 



408 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

pressentent un départ sans retour. Il était deux heures et 
demie environ. Soudain on entendit au dehors des cris, des 
bruits d'altercation. Bientôt les tribunes se remplirent 
d'hommes débraillés qui criaient, hurlaient, vociféraient. 
Rapidement les factieux avaient éliminé les modérés. « C'était 
une foule misérable de 700 ou 800 coquins » , a déclaré un 
témoin oculaire, le général Leflô, qui d'ailleurs serait le len- 
demain l'un des ministres du gouvernement nouveau. 

En distinguant parmi les envahisseurs quelques-uns des 
plus détestables clubistes, les députés de la gauche ressentaient 
le cruel embarras de leur succès. Ceux d'entre eux qui purent 
fendre la foule et regagner la salle se précipitèrent au- 
devant des factieux. Grémieux lança quelques exhortations 
qui se perdirent dans le bruit. Glais-Bizoin, plus impuissant 
encore, épuisa, pour recommander le calme, le peu qu'il avait 
de voix. Quoique très ardent pour la chute de l'Empire, Gam- 
betta pria, conjura que la liberté ne se compromît point par 
ses excès. Aux accents de cette voix tonnante qui convenait 
aux grands orages, car elle les dominait, quelques applaudis- 
sements éclatèrent. Un certain nombre de députés, venus des 
bureaux où la discussion venait de se terminer, rentrèrent 
dans la salle. M. Schneider, unissant ses avis à ceux de Gam- 
betta, protesta de son dévouement à la Chambre, à la chose 
publique, à la liberté. Il y eut un simulacre de délibération 
reprise; un fugitif, un passager espoir d'apaisement. Mais à 
cet instant-là même on entendit le bruit de glaces qui se bri- 
saient, de portes qui s'enfonçaient; puis dans d'hémicycle de 
nouvelles bandes firent irruption. Sur le conseil d'un des 
secrétaires, M. Schneider déclara la séance levée. Avec peine 
il sortit de l'enceinte. Gomme il atteignait le jardin de la pré- 
sidence, il fut insulté, frappé : « A mort, criait-on, l'assassin 
du Greuzot, l'exploiteur des ouvriers! » Autour de lui se pres- 
sèrent M. Magnin, M. Ghesnelong, M. Boduin, tous attentifs à le 
protéger. C'est au prix de beaucoup d'efforts qu'il parvint à 
mettre le pied sur le seuil de son hôtel dont la porte se 
referma brusquement sur lui. 

Ce qui suivit mit le comble au désordre. La salle se rem- 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 409 

plit de manifestants. Deux jeunes gens montent au bureau, 
se disputent le fauteuil. Soit entraînement naturel, soit espoir 
de contenir le mouvement en s'y associant, Gambetta, qui 
vient de prêcher le calme, passe brusquement à la révolution. 
En hâte, il rédige une motion de déchéance et la fait acclamer 
non par les députés — car ils sont presque tous partis à la 
suite de M. Schneider — mais par les factieux. Les cris Vive 
la République! retentissent, mêlés de menaces el d'impréca- 
tions. Une seule voix proteste, celle du vieux marquis de Pire 
qui, appuyé sur sa canne, lance à la foule des objurgations 
intrépides. Si nous en croyons un témoin très bien informé, 
tous les meneurs des réunions publiques, tous ceux qu'on 
devait retrouver plus tard dans la Commune étaient là (1). A 
ce moment-là même, dans l'un des couloirs, Régère interpel- 
lait M. Thiers : « Monsieur Thiers, lui disait-il, vous savez com- 
ment on fait une révolution, car vous en avez fait deux. Le 
peuple n'attend pas; nous vous avons attendu jusqu'à deux 
heures, vous n'êtes pas prêts, nous prononçons nous-mêmes la 
déchéance. » Aucune force publique : les troupes de police 
étaient déjà loin; la garde nationale était neutre ou com- 
plice; les soldats jetaient leurs fusils dans le jardin de la 
présidence; dans la salle des conférences, le général de Gans- 
sade demeurait assis, silencieux, et comme effondré. Cepen- 
dant les deux hommes qui étaient montés au bureau agitaient 
le levier de la sonnette présidentielle, et, à la façon des temps 
révolutionnaires, se préparaient à promulguer des décrets. 

En ce moment, Jules Favre réussit à pénétrer dans la salle. 
Il avait vu, le 15 mai 1848, un spectacle pareil. Ici le danger 
serait plus grand, par la désagrégation de ceux qui représen- 
taient l'ordre. Sous l'aiguillon de cette crainte, il n'eut qu'une 
pensée, celle de détourner cette foule, comme on détourne un 
courant qu'on ne peut endiguer. L'hôtel de ville n'était-il pas 
le lieu traditionnel où les changements politiques se con- 
sacrent? Gomme de toutes parts on réclamait la République : 



(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition du commissaire de police Bel- 
langer, t. II, p. 158. 



410 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

(i Ce n'est point ici, s'écria Jules Favre, que cet acte peut 
être accompli, c'est à l'hôtel de ville; suivez-moi ; j'y marche 
à votre tête. » Dans les pupitres, on prit du papier; on y 
écrivit en grandes lettres les mots hôtel de ville et on déploya 
les feuilles devant le public des tribunes. Quelques-uns, 
parmi lesquels Peyrouton, protestèrent. Ils se trouvaient 
fort bien au Palais-Bourbon et craignaient que la Chambre, 
une fois libre, ne se remît à légiférer. Etrangère à ce raffine- 
ment de prévoyance, la majorité applaudit. Jules Favre sortit 
le premier. Quelques comparses sattachèrent à ses pas. La 
foule suivit, exaltée, bruyante et niaise, malfaisante mais 
point assez pour qu'on ne l'apaisât de rhétorique. A la sortie, 
on trouva M. de Kératry, Jules Ferry, qui se joignirent à leur 
collègue. On descendit sur le quai. Quelques gardes natio- 
naux s'offrirent à frayer la voie; d'autres fournirent une béné- 
vole escorte. On remonta la Seine. Le chemin était connu : 
c'était celui que trois ou quatre fois déjà la Révolution s'était 
tracé, et on rééditait sans rien inventer. Il n'y avait de nou- 
veau que les Prussiens à six ou sept marches de Paris. A hau- 
teur des Tuileries, quelques rangs dévièrent comme si on eût 
voulu obliquer vers le château. Un signe énergique des con- 
ducteurs ramena vers le quai ceux qui s'en écartaient. L'hor- 
loge sonnait quatre heures quand le cortège déboucha sur la 
place de Grève (l). 



VII 



Pendant toute la matinée, l'hôtel de ville était demeuré 
désert. A cause du dimanche, les bureaux eux-mêmes étaient 
vides. La journée s'avançant, la crainte de troubles fit diriger 
vers ce lieu quelques détachements d'infanterie. Les soldats 

(1) Voir Jules Favre, Gouvernement de la Défense nationale, l rt partie* 
p. 78. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 411 

se débandèrent en partie et crièrent : Vive la République ! De 
ceux qui restaient l'Empire n'avait rien à attendre et la Révo- 
lution rien à redouter. Vers trois heures et demie, un des 
chefs de division de la préfecture accourut du Corps législatif, 
devançant un peu les manifestants. Brusquement il entra 
dans le cabinet du préfet. Sadressant au secrétaire général, 
M. Blanche : « Avant cinq minutes, dit-il, vous serez 
envahi (1) ». 

Jules Favre déboucha le premier avec Jules Ferry et M. de 
Kératry. Ce qu'il y avait de troupes de ligne ne fit aucune 
résistance; les officiers échangèrent même quelques poignées 
de main avec les nouveaux arrivants (2). Gambetta et Emma- 
nuel Arago suivirent de près. Puis, la réunion prenant un air 
de famille, le même fiacre amena Etienne Arago, oncle d'Em- 
manuel, et M. Dréo, gendre de Garnier-Pagès. Ernest Picard 
arriva en voiture et Grémieux à pied, l'un curieux, railleur et 
triste, l'autre fort allègre malgré son âge, et tout rajeuni de 
recommencer 1848. Pelletan était annoncé; plusieurs autres 
étaient en route. Sans plus tarder on se jugea en nombre pour 
faire acte de gouvernement. Gambetta, qui était homme de 
résolution, se mit à la recherche du préfet pour lui signifier 
son congé. Il ne trouva que M. Blanche. Celui-ci était assis à 
son bureau : « Je vous attendais », lui dit-il en souriant. Et 
il disparut (3). 

Les groupes qui accompagnaient Jules Favre s'étaient 
grossis d'autres groupes. La foule se répandit dans l'édifice. 
On se félicitait, on se serrait les mains; les gardes nationaux 
mettaient des fleurs au bout de leurs fusils. On criait beaucoup; 
mais, dit un témoin, « dans une note moyenne (4) » . Peu de 
dégâts : on lacéra bien une toile d'Horace Vernet; mais elle 
avait le tort de représenter l'Empereur (5). Gambetta fit un 
discours qui fut acclamé. Sur ces entrefaites quelques voix 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Rcad, t. II, p. 266.. 

(2) Ibid., déposition Ferry, t. II, p. 381. 

(3) Ibid. 

(4) Ibid. 

(5) Ibid., déposition Réad, t. II, p. 267. 



412 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

crièrent : « Etienne Arago, maire de Paris! » Etienne Arago 
était un vieillard. Il avait vu plusieurs révolutions et n'eût pas 
souffert qu'aucune s'accomplît sans lui. Son neveu Emmanuel 
lui passa un morceau d'étoffe rouge : « Tiens, lui dit-il, voilà 
ton écharpe. » Incontinent il s'en revêtit, et l'investiture parut 
d'une régularité surabondante (1). Pas bien loin de l'hôtel de 
ville était la préfecture de police. Justement M. Pietri était aux 
Tuileries, et le secrétaire général ne songeait qu'à partir (2). 
Désigné pour ce poste, M. de Kératry, sans perdre une minute, 
s'y installa. 

Décidément Jules Favre et ses collègues n'auraient rien à 
craindre de l'Empire. Leur parti ne serait-il pas moins accom- 
modant? Singulière était la condition des nouveaux gouver- 
nants. Ils avaient rêvé une révolution en deux actes. Le pre- 
mier acte se passerait au Corps législatif : les figurants seraient 
M. Thiers, M. Schneider, Trochu, peut-être Palikao lui-même, 
grossis tout au plus de deux ou trois membres de la gauche; 
par exemple de Picard qui, disait-on, « offrait le moins d'as- 
pérités » . Quand tout aurait été préparé pour la transition, la 
toile se lèverait pour le second acte qui serait rempli tout 
entier par la consultation nationale : on espérait bien qu'entre 
l'Empire discrédité et la Royauté impopulaire, les préférences 
se porteraient vers la République. La lourde main du peuple 
venait de confisquer les péripéties. Tout étourdis de surprise, 
tout éperdus de triompher si aisément et si vite, les députés de 
la gauche avaient entrepris de diriger ceux qu'ils désespéraient 
de retenir. Y réussiraient-ils? A la joie des premiers instants 
succédaient des dispositions plus âpres. Aux abords de l'hôtel 
de ville et jusque dans l'édifice, un œil même peu exercé eût 
pu suivre l'invasion, de plus en plus menaçante, des gens de 
désordre. Dans leurs rangs, deux hommes surtout apparais- 
saient : Delescluze, qui était le plus fanatique des Jacobins; 
Millière, qui en était le plus avisé. L'un et l'autre, lassés de 
n'être criminels que par désirs, soufflaient les motions qui 



(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Réad, t. II, p. 267. 

(2) Ibifl., déposition du général Soumain, t. II, p. 214. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 413 

eussent hâté de six mois la Commune. Pressés de tous côtés 
par la foule, les députés s'étaient réfugiés dans une petite 
pièce attenante au cabinet du préfet. Autour de la salle rôdait 
Delescluze. Quant à Millière, il allait au-devant des groupes 
et les haranguait. Puis des affidés copiaient des listes de gou- 
vernement et, suivant une pratique déjà vieille, les lançaient 
par les fenêtres. Ces petites feuilles seraient retrouvées plus 
tard. Blanqui, Delescluze, Flourens, Félix Pyat, tels étaient 
les hommes proposés à l'acclamation populaire. Quelques 
noms plus modérés, destinés à tromper les badauds, étaient 
accolés à ces noms trop fameux. Il n'était que temps pour 
conjurer le péril. Jules Favre essaya de son éloquence. Le 
bénéfice fut médiocre. En ces conjonctures, une combinaison 
naquit, opportune au point de paraître géniale; car, sans 
aucune élimination blessante, elle écartait les factieux. Elle 
consistait à recruter le gouvernement provisoire en y faisant 
entrer, à l'exclusion de tous autres, les députés de la Seine : on 
y joindrait seulement ceux qui, ayant été élus à Paris, avaient, 
comme Simon, Gambetta, Picard, opté pour les départements. 
La solution avait cet aspect de logique simpliste qui plaît aux 
masses. Elle ne froisserait aucun amour-propre puisque les 
choix se fixeraient, non d'après les personnes, mais d'après 
des catégories. Le seul inconvénient serait d'accepter Roche- 
fort. Du moins, parmi les démagogues de marque, on n'aurait 
que lui : « Tout compte fait, dit Picard, il vaut mieux le tenir 
dedans que l'avoir dehors. » Et sur ces mots, les répugnances 
se turent. 

De toute façon on l'eût malaisément éconduit. A la première 
nouvelle des événements, la foule s'était portée à Sainte-Pélagie 
et, dans l'immense désarroi de toutes choses, l'avait délivré. 
Vers cinq heures, il déboucha sur la place de Grève, acclamé 
avec frénésie par un cortège triomphal et débraillé. Il semble 
que les souvenirs un peu confus des contemporains aient revêtu 
de formes diverses cctlc apothéose : a Rochefort, dit un des 
fonctionnaires de la préfecture, s'était hissé, de peur d'être 
étouffé, sur les épaules de trois ou quatre citoyens. » — « Il 
arriva, raconte un autre témoin, dans un fiacre orné de dra- 



414 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

peaux routes. » — « Il était assis, rapporte un troisième, sur 
une espèce de char surmonté d'oriflammes. » Les membres du 
gouvernement, réprimant leur déplaisir, saluèrent leur nou- 
veau collègue. Celui-ci, avec beaucoup de vérité, s'excusa sur 
son peu de savoir : il était, disait-il, peu apte à gouverner; on 
lui répliqua, avec non moins de vérité, qu'il y était aussi bien 
préparé que les autres. Sur cette observation sa modestie céda. 
Cependant quelques-uns criaient bruyamment : Rochefort, 
maire de Paris ! La place était prise, et déjà Etienne Arago avait 
inauguré ses fonctions. 

D'autres députés de la gauche étaient arrivés à l'hôtel de 
ville. C'étaient M. Magnin, M. Guyot-Montpayroux, M. Dorian. 
Jules Simon, en voyant partir ses collègues, leur avait dit : 
«Vous allez faire une sottise. » Bientôt la sottise le tenta, car 
il survint à son tour accompagné de Garnot et de Gorbon. Il 
importait de s'assurer le ministère de l'intérieur. Il semble que 
cette grande charge ait été d'abord réservéeà Picard. Gambetta, 
qui était actif, partit pour la place Beauvau et en maître s'y 
installa. M. Henri Chevreau était aux Tuileries, etpareillemenl 
son frère, M. Léon Chevreau, secrétaire général. Quand ils 
revinrent, ils trouvèrent à leur place M. Gambetta, assisté de 
Clément Laurier. Ceux-ci s'excusèrent avec beaucoup de poli- 
tesse. M. de Morny n'avait pas été plus courtois quand, dans 
la nuit du 2 décembre, il avait congédié M. de ïhorigny. 
Tout s'écroulait sans que rien se brisât violemment. Sans plus 
tarder, le nouveau ministre rédigea, à l'usage des préfets, la 
circulaire qui annonçait que l'Empire était fini. 

Pour Jules Favre et ses collègues, rien ne serait assuré 
sans le concours de Trochu. Le plus urgent serait de savoir 
ce qu'on pouvait attendre ou redouter de lui. 

La veille, le matin même, le gouverneur de Paris eût réussi 
peut-être à sauver quelque chose de ce qui périssait. Le ser- 
vice se serait doublé par la grandeur d'âme qui ne se fût 
vengée du soupçon que par un surcroît de dévouement. Ame 
intègre, conscience chrétienne, Trochu était digne de cette 
tâche, toute faite de loyalisme, de clairvoyance honnête et de 
vertu. On a dit comment le général, trop sensible à l'injure, 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 415 

prit au mot ceux qui avaient soupçonné sa fidélité et, du 
même coup, perdit la suprême occasion de s'honorer. Après 
avoir quitté les Tuileries il était rentré au Louvre, et se 
bouchant les oreilles pour ne rien entendre, s'était absorbé 
dans les travaux de la défense. Là du moins le devoir était 
clair, le seul adversaire étant l'ennemi. Vers une heure 
et demie, deux heures peut-être, l'un des questeurs, le 
général Lebreton, était arrivé, tout effaré, du Corps légis- 
latif; il avait prié, supplié le gouverneur de Paris d'ac- 
courir au Palais-Bourbon : a II est trop tard, avait répliqué 
celui-ci; on m'a annihilé, je ne puis plus rien. » L'aveu 
d'impuissance était vrai : car l'œuvre du salut, relative- 
ment aisée la veille au soir, possible encore à neuf heures 
du matin, était à deux heures à peu près chimérique. Sur 
de nouvelles instances, le général avait fait seller ses che- 
vaux, s'était décidé à partir. A peine en route, il s'était 
trouvé pris dans une foule immense et avait mis près d'une 
heure pour atteindre le pont Solférino. Autour de lui on 
criait : Vive Trochu! Vive la République! Désespérant d'être 
le sauveur de Tordre, se refusant à devenir le chef de 
L'émeute, il avait rebroussé chemin, avait regagné le Louvre 
et s'y était enfermé. 

Vers cet homme montaient toutes les pensées. Quelque 
désir qu'il en eût, il ne lui était plus possible de se dérober. 
La Régence l'avait sollicité par M. Chevreau, et le Corps légis- 
latif par le général Lebreton. Vers cinq heures et demie, on 
annonça les messagers de l'hôtel de ville. Là-bas la conquête 
avait été jugée si précieuse qu'on s'était mis à plusieurs pour 
l'assurer. Le premier qui arriva au Louvre fut M. Wilson, puis 
survinrent M. Glais-Bizoin et M. Steenackers. Les ambassa- 
deurs, même au nombre de trois, semblaient minces pour un si 
grand objet. « Général, dit M. Glais-Bizoin, il faut que vous 
veniez sur-le-champ à l'hôtel de ville. Vous seul avez assez 
d'autorité pour contenir la population de Paris. » Ayant parlé 
de la sorte, les délégués soumirent à Trochu la liste du gou- 
vernement provisoire : par une omission trop opportune pour 
qu'on pût la croire fortuite, le nom de Rochefort n'y figurait 



416 HISTOIRE DU SECOND EiMPIRE. 



point (I). Le général hésita d'abord; puis demanda à se 
recueillir, à consulter ses proches. Le résultat de ses réflexions 
fut que le devoir était d'accepter. Il revêtit des habits civils 
et se déclara prêt à partir. Ses officiers l'entouraient. Il prit 
rongé deux et, leur serrant la main, il leur dit d'un ton moitié 
souriant, moitié mélancolique : « Je vais là-bas faire le Lamar- 
tine (2). » 

Gomme on atteignait la place de FHôtel-de-Ville, on y ren- 
contra presque autant d'encombrement que, deux heures plus 
tôt, aux abords du pont Solférino. La même foule qui avait 
découragé le général quand il s'agissait de gagner le Corps 
législatif paraît l'avoir moins effrayé dans son exode vers ses 
nouveaux alliés. Il est juste d'ajouter que son costume bour- 
geois lui permettait de cheminer plus aisément. Deux hommes, 
M. Steenackers et M. Glais-Bizoin, se sont disputé l'honneur de 
l'avoir guidé. « C'est moi, a répété plusieurs fois M. Glais- 
Bizoin avec une obstination un peu puérile, c'est moi, et non 
M. Steenackers, qui ai amené Trochu à l'hôtel de ville (3). » A 
l'intérieur de l édifice, les cours, les salles étaient remplies. Par 
des voies détournées, par des escaliers de service, on arriva 
jusqu'à la petite pièce où le gouvernement délibérait. 

Rocheforl était-il présent? Trochu ne l'avait jamais vu et 
put ne pas l'apercevoir. Sans doute la même prévoyance qui 
avait évité de le nommer s'appliqua à retarder une présenta- 
tion désagréable. Du milieu de ses collègues, Jules Favre se 
détachait, les dominant tous par sa haute taille, par son visage 
étrange, par le prestige d'un renom que rien n'avait encore 
affaibli. Il ne s'égara point en longs discours : « Nous vou- 
drions, dit-il, que dans cette crise redoutable le gouverne- 
ment ne tombât pas aux mains des gens qui sont là, à côté. » 
Et parlant de la sorte il désignait du geste les clubistes qui 
remplissaient les cours, débordaient jusqu'au seuil de la pièce, 



(1) Trochu, OEuvres posthumes, t. I er , p. 19t. 

(2) Procès du général Trochu contre le Figaro, déposition Schmitz (Gaz. des 
Tribunaux, 29 mars 1872). 

(3) Enquête sur le 4 septembre, déposition Glais-Bizoin, t. I er , p. 611. — Voir 
aussi Glais-Bizoin, Cinq mois de dictature, p. 10. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 417 

et contenaient avec peine leur rage de n'être rien. «Aidez- 
nous » , continua Favre avec un accent d'instante prière. Un 
instant Troehu garda le silence ; puis il répondit par une seule 
question : « jIc promettez-vous de ne jamais porter atleinte à 
ces trois choses, la famille, la propriété, la religion? » Ceux 
qu'on devait appeler plus tard les hommes du 4 septembre 
étaient bourgeois d'origine et modérés d'opinion, vivaient sur 
un certain fonds commun d'idées qu'on appelait à tort idées 
avancées, — car elles étaient en réalité très routinières, — 
évaporaient toutes leurs audaces en fumées oratoires, et ne se 
teintaient parfois de violence que par appréhension de leurs 
électeurs démagogiques. A tous ces titres, la propriété n'avait 
rien à redouter de leurs timides audaces, et point davantage 
la famille. Quant à la religion, la plupart d'entre eux, à 
l'exemple de leurs chefs, Jules Favre, Jules Simon, étaient 
spiritualistes. Ils procédaient d'ailleurs de ces républicains de 
1848 qui avaient péché souvent contre la sagesse, mais point 
contre Dieu. La réponse formulée par Jules Favre fut telle 
que pouvait le souhaiter le général. Cependant Troehu, 
homme de devoir et d'honneur, ne laissait pas que d'être 
troublé par l'incorrection prodigieuse qui, du matin au soir, 
le transformait de général de la Régence en tuteur et gardien 
d'un gouvernement nouveau. Il fournit aussitôt la mesure de 
son trouble par une pensée où l'on pouvait voir à volonté un 
singulier manque de tact ou une naïveté non moins singulière. 
Avant de s'engager tout à fait, il voulait, disait-il, s'assurer 
l'agrément, prendre du moins le conseil de son chef direct, 
le ministre de la guerre. Donc le général s'échappa de l'hôtel 
de ville, comme en quête d'absolution. Pris de contrition avant 
la faute, bien décidé d'ailleurs à la commettre, il allait cher- 
cher rue Saint-Dominique de quoi s'amnistier. Quand la 
grandeur des événements porte au comble la confusion, les 
consciences, mêmes droites à l'ordinaire, ont parfois de ces 
calculs compliqués. « Conformément à mes habitudes hiérar- 
chiques et à mes principes, a déclaré plus tard le général, 
j'allai avertir le ministre de la guerre de ce qui se passait à 
l'hôtel de ville. » Palikao était trop affaissé pour s'étonner 

T. vu. 27 



418 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

ou s'indigner : on venait de lui annoncer la mort de sou fils 
tué, disait-on, à Sedan. Taudis que Trochu lui parlait, il 
demeurait la tête dans les mains, écoutant à peine. Puis, dune 
voix excédée il laissa échapper ces mots : « Si vous ne prenez 
pas la direction des affaires, tout sera perdu; si vous la prenez, 
je crois bien que tout sera perdu pareillement, mais du moins 
Parmée vous suivra. » Résolu à ne point se montrer difficile, 
Trochu prit ces paroles pour un assentiment, et ayant salis- 
fait à ce qu'il appelait ses « habitudes hiérarchiques » , il 
revint à l'hôtel de ville avec une conscience qui ne se repro- 
chait plus rien. 

Cette fois, on ne pouvait plus cacher Rochefort. Le général 
fut doublement blessé, et par l'adjonction de ce nouveau col- 
lègue, et par la dissimulation qui avait ajourné l'aveu. Pour 
l'apaiser, on l'assura que le rédacteur de la Lanterne ne serait 
point un danger, qu'il serait au contraire d'une grande utilité ; 
car son nom, en fournissant aux exaltés un gage inoffensif, les 
déconcerterait. Sur cette observation, Trochu se laissa calmer. 
Mais résolu à être le maître, se persuadant de très bonne foi 
qu'il le serait, il réclama la présidence du gouvernement nou- 
veau. On n'avait rien à lui refuser. Jules Favre, déjà investi 
d'une sorte d'autorité supérieure, descendit de bonne grâce 
au second rang. Ainsi advint-il (et ce sujet de surprise s'ajoute 
à tous les autres) que ceux qui, pendant dix-huit ans, avaient 
combattu pour la primauté civile, prirent dès le premier jour 
pour chef un homme d'épée. 

Il fallait procéder à la répartition des grandes charges 
publiques. Dans la petite salle où ils délibéraient, les nou- 
veaux gouvernants se barricadèrent de leur mieux; à la porte 
on plaça M. Lavertujon avec la consigne d'interdire l'en- 
trée (1). Il fut convenu que Jules Favre prendrait les affaires 
étrangères, le général Leflô la guerre. Trochu écrivit à l'ami- 
ral Fourichon et, en invoquant son propre exemple, l'exhorta 
à accepter la marine. Quant au ministère de la justice, il sem- 
blait qu'il appartînt par droit d'ancienne occupation à M. Gré- 

(1) Jules Simon, Origine et chute du second Empire, p. 4i6. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 419 

mieux : « Je vais à la Chancellerie » , dit tranquillement celui- 
ci à ses collègues. Gambetta s'était installé au ministère de 
1 intérieur. Quand il fallut ratifier la prise de possession, de 
vives objections s'élevèrent. Quelques-uns eussent préféré 
Picard. On alla aux voix. Gambetta l'emporta, et son rival lut 
nommé aux finances (l). Il importait de notifier la révolution. 
Les proclamations furent courtes: en revanche, il y en eut 
trois. La première, à la Nation française, fut rédigée par 
Picard : « Le peuple, disait Picard, a mis ses représentants, 
non au pouvoir, mais au péril. » Les deux autres étaient 
adressées «aux Citoyens de Paris» et « à la Garde nationale » . 
Avec une assurance qui, dans le recul des années, parait 
impudente et qui, à cette heure était peut-être sincère, on 
affirmait que le gouvernement avait été nommé d'acclama- 
tion. On recommandait le calme et surtout la stricte observa- 
tion des lois. On célébrait la victoire sur l'Empire, « victoire 
qui n'avait pas coûté une goutte de sang » . On se hasardait 
à présager une autre victoire, celle sur l'ennemi. Il restait à 
qualifier le nouveau régime. Le mot de République était sur 
toutes les lèvres; on le refoula à demi. Sur la proposition de 
Picard, le vocable adopté fut celui de Gouvernement de la 
Défense nationale. Le nom était beau, bien choisi, propre à 
rapprocher les bons citoyens. Sous la même influence de 
Picard, il fut convenu que le lendemain la convocation des 
électeurs pour l'Assemblée constituante serait annoncée. On 
verrait, les jours suivants, ce qu'il adviendrait de cette pro- 
messe. Mais déjà cette histoire n'est plus celle du Second 
Empire. 



VIII 



J'ai raconté sans l'interrompre l'extraordinaire aventure qui 
porta les députés de Paris jusqu'à l'hôtel de ville et y trans- 

(1) Encjuête sur le 4 septembre, déposition Picard, t. I er , p. 476. 



42) HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

fera le gouvernement. En apparence, la témérité semblait 
déconcertante. Autour de l'édifice, aucune défense; chez les 
hommes improvisés dictateurs, aucun souvenir de grands ser- 
vices, aucune renommée nationale; pour le nouveau régime, 
aucune légitimité si ce n'est l'acclamation dune foule mé- 
diocre, mi-partie factieux, mi-partie badauds. Ce chétif éta- 
blissement avait pourtant sa force. Il la puisait dans la fai- 
blesse de tout ce qui n'était pas lui. Avant que Trochu fût 
venu l'étayer, un rien eût pu l'abattre; mais ce rien même 
avait perdu la vie. 

Je touche ici à l'une des principales étrangetés d'un récit 
qui en contient beaucoup. Tandis que Favre commençait son 
exode vers la place de Grève, l'Impératrice était encore aux 
Tuileries. Il y avait au Luxembourg un Sénat, gardien de la 
Constitution; au Palais-Bourbon, un Corps législatif, momen- 
tanément entravé, non dispersé. Il y avait dans Paris toute 
une hiérarchie de fonctionnaires militaires ou civils, que liait 
à la dynastie un serment non abrogé. Il reste à dire (et la 
tâche sera achevée) comment tous ces ressorts, déjà fort usés 
par les précédents revers, se distendirent au point de ne plus 
se ranimer. 

Après le départ de M. Buffet, l'Impératrice était demeurée 
aux Tuileries, non seule et abandonnée comme on l'a pré- 
tendu, mais entourée d'une vingtaine de personnes, cham- 
bellans, dames d'honneur, amis fidèles. On ne savait que 
confusément les nouvelles. Mais dans la rue de Rivoli, sur les 
quais, passaient et repassaient les bandes. Au bout du jardin, 
on pouvait apercevoir, dans une lointaine perspective, les 
ondulations de la foule sur la place de la Concorde. Sur ces 
entrefaites, deux des ministres, M. Jérôme David, M. Bus- 
son-Billault, parvinrent jusqu'au près de la souveraine (1), et 
presque en même temps le prince de Metternich et le cheva- 
lier Nigra. Il était deux heures, peut-être deux heures et 
demie. C'était vers le Corps législatif que se portait le flot des 



(i) Procès du général Trochu contre le Figaro, déposition Busson-Billault. 
Gaz. des Tribunaux, 28 mars 1872.) 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 421 

manifestants; mais le courant ne refluerait-il pas bientôt jus- 
qu'aux Tuileries ? Les grilles fermées, et derrière les grilles, 
trois ou quatre cents voltigeurs de la garde, telles étaienl les 
défenses. C'est alors que s'insinuèrent les premières pensées 
de fuite. L'ambassadeur d'Autriche, le ministre d'Italie 
avaient entendu, chemin faisant, les cris de déchéance mêlés 
à ceux de : Vive la République ! Leur imagination s'était frappée 
de cette foule grossissante et que rien ne contenait. Ils osèrent 
prononcer le mot que les autres retenaient encore. On a pré- 
tendu aussi qu'un motif tout personnel stimula leurs avis : 
avec l'Impératrice, avec la dynastie napoléonienne disparaî- 
traient les confidents de paroles bien engageantes, de pro- 
messes bien dorées et, les échos du château étant désormais 
muets, on pourrait être égoïste avec tranquillité. Jusqu'à 
preuve du contraire, je ne crois qu'à demi à ce raffinement. 
Les événements sont en général plus simples que ne les recom- 
posent après coup les médisances des hommes, et il est dou- 
teux que les deux diplomates méritent l'honneur d'une 
prévoyance si en éveil ou l'injure d'un calcul si bas. On com- 
mençait à débattre le départ quand survinrent M. Chevreau 
et son frère. Ils arrivaient de la Chambre. Ils racontèrent tout 
ce qu'ils savaient : la motion de M. Thiers, la faveur que cette 
motion avait rencontrée jusque dans la plus fidèle majorité, 
la suspension de la séance, la réunion des bureaux, puis la 
retraite des forces de police et les débuts de l'envahissement. 
A chaque phrase éclataient la frayeur et surtout l'indignation. 
On se répétait les noms des députés défectionnaires : « Quoi, 
disait-on, Josseau, Terme, Descours, M. de Benoist! — Ah, 
dit l'Impératrice, en France on n a plus le droit d'être mal- 
heureux (1).» La souveraine s adressa au général Mellinel qui 
commandait les dépôts de la garde : « Général, pensez-vous 
qu'on puisse défendre le château sans faire usage des armes"? 
— Madame, je ne le crois pas. — Alors il n'y a plus rien à 
faire ; car je ne veux pas de guerre civile (2) » . Déjà, dans le 



(1) Relation manuscrite de M. Léon Chevreau. 

(2) Le 4 septembre aux Tuileries (Figaro, 24 novembre 1870). 



422 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Palais, les gens de service tout effares dépouillaient leur 
livrée, et sous des vêtements d'emprunt se dérobaient, empor- 
tant ce qu'ils pouvaient comme on retire une épave d'un nau- 
frage. Cependant la Régente hésitait encore. A cet instant — 
il était environ trois heures et demie — M. Pictri entra brus- 
quement : «Nous sommes trahis, s'écria-t-il ! Toute résistance 
est impossible .Les forces sur lesquelles nous pouvions compter 
nous abandonnent. » Il ajouta que les bandes commençaient 
à assiéger les grilles (l). Puis il poursuivit : « Le salut de Sa 
Majesté, celui de son entourage exigent un départ immédiat. » 
Sous cette objurgation, la Régente plia. Elle donna congé à 
ses amis. La plupart d'entre eux ayant sollicité l'honneur de 
l'accompagner : « Ce ne serait pas praticable » , leur répondit- 
elle. Ceux-ci disparurent alors, assez promptement semble-t-il, 
cl, après avoir fait une part très correcte au dévouement, ne 
songèrent plus qu'à s'assurer eux-mêmes. De là une solitude 
presque subite qui accréditerait plus tard l'idée de l'abandon. 
Il ne resta plus, si je suis bien informé, auprès de l'Impératrice 
que le prince de Metternich, M. Nigra, les frères Chevreau, 
M. Pietri et en outre sa lectrice, Mme Lcbreton. Au moment 
de quitter ces lieux pour jamais, une arrière-hésitation res- 
saisit la souveraine, et elle se perdit en « lamentations » . Elle 
semblait « clouée au parquet » , a écrit l'un des témoins de 
celte scène suprême. Metternich et Nigra intervinrent : « Vite, 
dirent-ils, il n'est que temps. » Et sadressant à M. Chevreau : 
« Nous répondons d'elle », ajoutèrent-ils (2). M. Pietri et 
M. Chevreau s'éloignèrent. La fuite commença. Auprès de la 
Régente, sa lectrice et, comme guides, deux étrangers. M. de 
Metternich offrit le bras à l'Impératrice, M. Nigra à Mme Le- 
breton. On suivit les galeries du bord de l'eau, puis les galeries 
du Louvre. Par endroits, les salles en réparations exigeaient 
des détours : de là des retards quand les minutes étaient tout. 
On descendit sur la place Saint-Gcrmain-l'Auxerrois. De ces 
lieux mêmes, dix-sept ans auparavant, était parti pour Notre- 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Chevreau, déposition Pietri, t. I er , 
p. 259 et 270. 

(2) Relation manuscrite de M. Léon Chevreau. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 423 

Dame le carrosse nuptial de la souveraine. On héla un fiacre : 
les deux femmes y montèrent. A ce moment un gamin reconnut 
la fugitive. Rudement M. Nigra lui imposa silence, et quand 
les passants s'attroupèrent, déjà le fiacre était hors de vue: Où 
chercher un asile? On n'avait eu le temps de rien prévoir. 
Mme Lebrcton jeta au hasard au cocher l'adresse d'un con- 
seiller d'État, M. Besson, qui habitait boulevard Malesherbes. 
Il était absent. On prit un autre fiacre, et on se fit conduire 
avenue de Wagram chez un ancien chambellan, le marquis 
de Piennes, qui était pareillement sorti. Chemin faisant, on 
s'était rapproché du bois de Boulogne. On se souvint que tout 
près du bois demeurait un dentiste américain, le docteur 
Evans. C'est là que la pauvre princesse éperdue vint demander 
refuge. Des Tuileries en ce lieu vulgaire, Shakespeare eût-il 
imaginé mieux? L'abri était sûr : mais qu'était-il besoin de 
craindre? Le drame était tout entier dans les événements, non 
dans le sort des acteurs. Nul ne recherchait celle qui se 
cachait, et cette fuite, non poursuivie, dédaigneusement né- 
gligée, achevait la disgrâce. Dieu n'est pas loin de marquer la 
fin des dynasties, le jour où il leur ravit le suprême privilège 
des infortunes tragiques. 

La fin du Sénat fut, moins encore, digne de mémoire. Offi- 
ciellement ce grand corps était le premier. Dans sa longue et 
terne existence, il s'était appliqué à se diminuer, autant que la 
Constitution à l'accabler d'honneurs. Ce n'était pas que les 
vertus individuelles manquassent, ni surtout la fidélité. 
Quand, le 4 septembre, à l'ouverture de leur séance, les séna- 
teurs avaient appris les incidents du Palais-Bourbon et la 
motion de Jules Favre, un courroux généreux les avait saisis, et 
d'un élan unanime, méritoire à cette heure, ils avaient acclamé 
la dynastie. Bientôt, retombant dans leur attitude passive, 
trop discrédités d'ailleurs pour que leur voix trouvât écho, ils 
avaient attendu les projets qui viendraient de la Chambre. Le 
président, M. Rouher, avait organisé, par des jeunes gens de 
bonne volonté, un service de correspondance avec le Corps 
législatif. Par cette voie on connut la proposition Thiers, 
celle du ministère, les rassemblements tumultueux, enfin 



424 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

l'envahissement. Des protestations indignées s'élevèrent. 
Quand il fallut régler la conduite future, les paroles se croi- 
sèrent, confuses, violentes et débiles. Devait-on demeurer en 
séance, attendre les convocations à domicile, s'ajourner pour 
la soirée, se séparer jusqu'au lendemain? L'émotion, la stu- 
peur, la colère paralysaient les volontés. Quelques-uns, tout 
pénétrés de souvenirs classiques, parlaient d'attendre l'inva- 
sion; de mourir, s'il le fallait, sur leur siège. D'un mot bref 
et désabusé, M. Baroche rabattit ces ambitions d'héroïsme : 
« Si nous pouvions espérer, dit-il, que les forces populaires qui 
ont violé l'enceinte législative se dirigeraient vers nous, notre 
devoir serait d'attendre les envahisseurs. Malheureusement 
nous ne pouvons entretenir cet espoir. » Et il ajouta avec un 
surcroît de clairvoyance mélancolique : « La révolution écla- 
tera dans Paris et ne viendra pas jusqu'à nous. » La séance se 
prolongea, sans ordre du jour fixe et dans une attente pleine 
d'énervement. Beaucoup de sénateurs, quittant leur banc, se 
répandirent au dehors. La rue de Vaugirard était calme, 
presque solitaire : aucune bande, aucun cri, aucun rassemble- 
ment. Aux abords du Luxembourg, 150 ou 200 douaniers, 
réunis en compagnies et rassemblés par ordre du général Sou- 
main, marquaient seuls qu'il y eût dans le quartier quelque 
chose à garder. Cependant les jeunes gens, envoyés aux infor- 
mations, ne revenaient plus. Sur la proposition d'un des vice- 
présidents, M. Boudet, la séance fut levée. Dans les couloirs, 
les sénateurs prolongèrent encore quelque temps leurs entre- 
tiens confus; puis les uns après les autres s'éloignèrent. Deux 
heures plus tard arriva M. Floquet, chargé d'apposerles scellés 
sur la salle des délibérations (1). Le lendemain, le Journal 
officiel contenait ces simples mots : " Le Sénat est aboli » . 

Le Corps législatif se débattit un peu plus avant de mourir. 
Désespérant de défendre la dynastie, il tenta du moins un 
effort pour retenir en ses mains le pouvoir qui glissait dans 
la rue. 



(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition de M. Roulier, t. I er , p. 242, 250. 
- — Voir aussi Enquête sur le 18 mars, déposition Floquet, p. 280-281. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 425 

Jules Favre avait entraîné à sa suite une portion des fac- 
tieux. Les tribunes étaient demeurées encombrées de gens 
qui criaient, chantaient, mangeaient, buvaient et, au risque de 
communiquer l'incendie, fumaient; mais, dans les autres par- 
ties du palais, les issues étaient dégagées (1). Au milieu des 
groupes fort éclairçis, les députés circulaient librement, et si 
personne ne pensait à les secourir, personne ne songeait non 
plus à les violenter (2). Dans la salle des. Conférences, à la 
Bibliothèque, beaucoup d'entre eux exprimèrent le même 
vœu, celui de profiter du calme relatif pour se rassembler de 
nouveau. On se rappelle que la Commission s'était prononcée 
pour le projet de M. Thiers. M. Martel avait été nommé rap- 
porteur. Justement son rapport était prêt. A défaut de la salle 
des séances, la salle à manger de la présidence, pièce vaste et 
somptueuse, fut choisie. On apporta des sièges. On compta 
bientôt 170 assistants, puis près de 1200 (3). M. Schneider, (ont 
meurtri des violences exercées sur sa personne, s'était alité. 
L'un des vice-présidents, M. Alfred Leroux, le remplaça. 

Comme si le temps eût été de médiocre prix, on subit 
d'abord un discours de Garnier-Pagès. Il vanta la conduite de 
l'opposition; fit le procès hélas! bien inutile du gouvernement 
personnel; détailla, au milieu des marques d'impatience, ce 
qu'on aurait dû faire et ce qu'on n'avait pas fait. Il conclut 
en demandant que la Chambre s'abouchât avec ceux des 
députés de la gauche qui étaient à l'hôtel de ville. A ces 
mots les murmures éclatèrent, la majorité, bien que prête à 
beaucoup de sacrifices, n'étant pas encore pliée à cet excès 
d'humiliation. 

M. Buffet se leva. Aux accents de son éloquence honnête et 
courageuse, les âmes abattues se sentirent un peu réconfor- 
tées. Il commença par protester contre la violence : « Vous 
êtes, dit-il, les élus de la nation, et aucune émeute ne saurait 
vous ravir votre pouvoir. » Puis, en parlementaire tenace que 
rien ne distrait ni ne trouble, il rappela l'ordre du jour. 

(1) Glais-Bizoin, Cinq mois de dictature, p. 13. 

(2) EiKjuètc sur le 1 septembre, déposition Thiers, t. I er , p. 18. 

(3) Rapport de M. le comte Daru, p. 54, et annexes p. 512. 



426 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

M. Martel lut son rapport. La proposition Thiers fut ensuite 
adoptée. Elle conquit l'unanimité des suffrages, hormis cinq 
ou six abstentions. En ces abstentions se marquaient les scru- 
pules de ceux qui, même en cette extrémité, craignaient de 
paraître sanctionner l'abandon de l'Empire. 

Il était aisé de voter le projet ; il le serait moins d'en assurer 
l'exécution. Bon gré mal gré, on dut revenir à la suggestion 
de Garnier-Pagès. Une interprétation assez habile apaisa les 
répugnances. Il ne s'agissait point, dit-on, d'aller reconnaître 
un nouveau pouvoir, mais de conférer avec des collègues, et 
de régler avec eux la fondation d'un gouvernement national. 
Huit délégués furent désignés. Parmi eux étaient deux des 
membres de la gauche : M. Garnier-Pagès, qui avait insinué 
le dessein; puis M. Grévy, dont la sagesse inspirait une parti- 
culière confiance; car, au nom même de sa foi républicaine, il 
réprouvait, avec une austère tristesse, la violation de l'As- 
semblée. 

Il était un peu plus de six heures quand la députation attei- 
gnit la place de Grève. M. Grévy exposa l'objet de la démarche : 
les députés réunis au Palais-Bourbon venaient de décréter une 
Commission de gouvernement; mais ils voulaient s'entendre 
avec ceux de leurs collègues déjà installés à l'hôtel de ville. 
Aux offres de conciliation Jules Favre répondit en termes 
décourageants : « Depuis un mois, dit-il, nous avons, à maintes 
reprises, supplié le Corps législatif de prendre le pouvoir. 
Maintenant l'heure est passée. » S'étant exprimé de la sorte, il 
se reprit un peu : « Il faut, dit-il, que je consulte ceux qui sont 
ici avec moi. » Et il fut convenu qu'il apporterait dans la soirée 
la réponse définitive. Sur ces paroles les délégués se retirèrent, 
mais non tous. Garnier-Pagès, ayant appris qu'à titre de 
député de Paris il faisait partie du gouvernement de l'hôtel 
de ville, se dégagea sans façon de ses compagnons et preste- 
ment s'assit parmi ses nouveaux collègues, avec toutes les 
illusions de 1848 retrouvé (1). 

A huit heures, le Corps législatif — si on peut encore lui 

(1) Enquête sur le 4 septembre, déposition Johnston, t. II, p. 288-289. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 427 

donner ce nom — reprit sa séance interrompue. Une heure 
auparavant, M. Glais-Bizoin, contrefacteur du coup d'État, 
était venu mettre les scellés sur la salle des délibérations, et 
les députés n'auraient su où se réunir si la Présidence ne leur 
eût derechef prêté son abri. A défaut de président et de vice- 
président, M. Thiers fut prié de diriger les débats. On attendait 
Jules Favre. Il arriva accompagné de Jules Simon. Avec cour- 
toisie il remercia les délégués de leur démarche : il en était, 
disait-il, profondément touché; mais les faits étaient accom- 
plis : on ne pouvait changer ce qui venait d'être résolu. Jules 
Favre ajouta : « Nous ne songeons qu'au salut de la France.» 
Il lut la liste des membres du nouveau gouvernement, s'excusa 
que Rochefort y fût; regretta que M. Thiers, quoique député 
de Paris, n'y voulût point figurer. Puis, dans la demi-intimité 
de cette réunion suprême, il laissa échapper, comme en un 
ton de confidence, le vrai motif qui le rendait rebelle à toute 
transaction. Les nouveaux gouvernants représentaient le maxi- 
mum d ordre que la révolution déchaînée pût désormais sup- 
porter; ils avaient déjà, tout à côté d'eux, des surveillants 
jaloux dont ils étaient les otages : « Si nous laissions subsister 
le Corps législatif, confessa Jules Favre, nous serions balayés 
de l'hôtel de ville comme vous venez de l'être du Palais- 
Bourbon. » 

Gomme Jules Favre et ses amis se retiraient, M. Alfred 
Leroux, l'un des vice-présidents, entra dans la salle. Il venait 
de voir Trochu, et de la bouche du général il avait recueilli 
cette laconique déclaration : » Il est trop tard. » Il ne restait 
qu'à plier sous la fortune. On entendit encore quelques cla- 
meurs courroucées. Les uns s irritaient que Paris imposât une 
fois encore la loi à la France; les autres demandaient qu'un 
acte solennel enregistrât l'illégalité*, plusieurs, non moins 
émus, se préoccupaient du rôle à jouer dans les départements. 
M. Thiers apaisa toutes ces véhémences. En un langage 
attristé et grave, avec une résignation rendue facile par la 
médiocrité des regrets, il constata les événements plus forts 
que tous les calculs des hommes. On eût dit moins un acteur 
qu'un témoin, et un témoin qui déjà devancerait l'histoire... 



428 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

«Nous n'avons plus, dit-il, que quelques instanls à passe? 
ensemble. Nous ne nous dissolvons pas; mais en présence de 
nos malheurs nous rentrons dignement chez nous pour y vivre 
en bons citoyens dévoués à la patrie... Il ne nous convient ni 
de reconnaître ni de combattre ceux qui vont ici lutter contre 
l'ennemi... D'eux, je n'ai qu'une chose à dire : que Dieu les 
assiste ! » A ces exhortations se joignit la promesse qu'un 
procès-verbal constaterait les efforts de la Chambre pour rem- 
plir son mandat. Ainsi parla M. Thiers, en homme profondé- 
ment affligé pour son pays, mais qui, n'ayant porté que le 
petit deuil de ses propres princes, n'était point disposé à égarer 
sa douleur sur la dynastie déchue. Cette sérénité, cet appel 
au silence ne laissaient pas que d'impatienter les plus ardents. 
Plusieurs voix s'écrièrent : « On a mis les scellés sur la 
Chambre. » S'irritant tout à coup, M. Thiers répliqua : « N'a- 
t-on pas mis autrefois les scellés sur les personnes? N'ai-je 
pas été à Mazas? » Ce ne fut qu'un éclair. D'un ton redevenu 
calme, il poursuivit : « Ne récriminons pas; séparons-nous 
tristes, mais unis. Je proteste contre la violence que nous avons 
subie aujourd'hui. » Puis il ajouta par une transparente rémi- 
niscence : « Je proteste contre toutes les violences. » Les der- 
niers mots furent ceux-ci : « En présence de l'ennemi qui sera 
bientôt sous Paris, nous n'avons plus qu'à nous retirer avec 
dignité. » Et sur ces paroles, l'Assemblée se sépara. 

Tout ce qui était au Palais-Bourbon abattement silencieux 
se transformait dans Paris en animation bruyante. Cette ani- 
mation — oserai-je le dire sans blasphème — était presque 
joyeuse. Je suis obligé de citer ici les attestations contempo- 
raines de peur qu'à distance la vérité, à force d'être invrai- 
semblable, ne paraisse imposture. « Il régnait dans la foule, 
dit un témoin, une extraordinaire exubérance de contente- 
ment. » — « L allégresse, dit un autre, était peinte sur les 
visages. » — « Partout se répandait, ajoute un troisième, une 
expansive gaieté. » — En fouillant les souvenirs, on pourrait 
multiplier à l'infini les citations pareilles (I). Le grand souci 

(1) Voir Enquête sur le 4 septembre, déposition Ferry, déposition Favre. — 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 429 

était de démarquer tout ce qui rappelait l'Empire. Au milieu 
des plaisanteries les ouvriers, les gardes nationaux, perchés 
sur les échelles, abattaient à coups de marteau, sur les enseignes 
des fournisseurs officiels, les aigles ou les N couronnés. Près 
des Tuileries, des voltigeurs de la Garde étaient fort occupés 
à découdre leurs galons jaunes, signe distinctif de leur arme 
d élite. Sous la lumière déclinante d'une belle journée d'au- 
tomne, les promeneurs s'attardaient. Les cafés étaient pleins. 
Les omnibus circulaient comme de coutume. On s abordait 
sans se connaître et, chose inouïe! on se félicitait. A tue-tête 
on chantait la Marseillaise; on criait : Vive la République! avec 
beaucoup de démonstrations, mais sans colère. Les seules 
représailles s'exerçaient contre les sergents de ville : quiconque 
parmi eux était reconnu échappait malaisément aux horions. 
A cela près, nulles menaces; mais une flânerie bourdonnante, 
une niaiserie sans malfaisance. Plus de police; partant, aucune 
retenue : de là, en beaucoup de quartiers, un aspect de 
débauche, et à profusion les soldats ivres enlacés aux filles 
de joie. La nuit vint. Les magasins demeurèrent ouverts et 
aussi les théâtres. « Encore un peu, dit un journal, on eût illu- 
miné. » J'ai hâte d'abréger ce tableau navrant. Je cherche des 
excuses. Pour quelques-uns, la République conquise voilait 
tout le reste. D'autres se persuadaient, avec une candeur cré- 
dule, que la chute de Napoléon ôterait à nos ennemis le 
prétexte pour nous combattre. La plupart renonçaient à réflé- 
chir et, saisissant entre les angoisses passées et les épreuves 
futures, une heure de vacances — dirai-je une heure de car- 
naval — en jouissaient follement. Même avec ces atténua- 
tions, un pareil état d'esprit défie l'analyse. La postérité com- 

Voir Sabcey, Paris pendant le siège. — Voir les journaux des 5 et 6 septembre. 
— « A voir l'attitude de Paris hier, disait dans le journal le Français M. Thu- 
rcau-Dangin; à le voir accomplir une révolution ou plutôt y assister comme à 
une fête, le sourire au visage, des chants sur les lèvres, des feuillages aux fusils 
et aux chapeaux, il semblait vraiment qu'il oubliât l'unique, la redoutable ques- 
tion. » Le même écrivain ajoutait, avec un courage méritoire à cette heure et 
trop peu imité : « Nous haïssons aussi énergiquement la dictature de l'Hôtel de 
Ville que celle des Tuileries, et les coups de force de la rue que les coups d'État 
des Empires » . 



430 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

prendra que le peuple de Paris, sacrifiant la sagesse à la ran- 
cune, ait le 4 septembre renversé l'Empire. Elle ne comprendra 
pas, elle ne pardonnera pas que, de ce jour, il ait fait un 
jour de fête. 



IX 



Le lendemain, toutes les traces de l'Empire avaient disparu. 
Napoléon III ayant traversé Bouillon, Libramont, Liège, Ver- 
viers, arrivait à Wilhemshôhc. Le prince impérial, depuis 
plusieurs jours sur la frontière du Nord et déjà dans l'appareil 
d'un proscrit qu'on cache, venait de passer de Maubeuge en 
Belgique. De l'Impératrice, on ne savait rien, mais on ne 
s'inquiétait guère : on apprendrait, les jours suivants, qu'elle 
avait débarqué en Angleterre. La princesse Glotilde était 
demeurée au Palais-Royal. Elle partit la dernière, sans se 
hâter, dans sa propre voiture, en vraie princesse qui ne veut 
ni braver ni craindre. On avait oublié le prince Napoléon. Il 
était resté à Florence, consumant ses derniers efforts pour 
une alliance impossible. Il disait, à ce qu'on assure : «J'ai 
un blanc-seing de l'Empereur, et sur ce blanc-seing j'inscrirai 
tout ce que l'Italie voudra. » Le 2 septembre, M. Lanza, chef 
du cabinet, lui avait insinué, avec toutes sortes de ménage- 
ments, l'opportunité de s'éloigner : « Ah! vous me chassez, 
répliqua le prince. — Monseigneur, je ne dis pas cela, repartit 
le ministre secrètement satisfait. — Donnez-moi mes passe- 
ports. — Votre Altesse les aura dans une heure. » Et la mis- 
sion, déjà virtuellement close, avait pris fin (l). 

Le même exode qui rejetait loin de la France la famille 
impériale portait en terre étrangère les principaux serviteurs 
du règne. Ceux qui avaient raillé les émigrés se hâtèrent de 
les imiter. M. Pietri n'abandonna la préfecture de police et 



(1) La vita e i tenipi rfi Giovanni Lanza, t. II, p. 33-34. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 431 

les Tuileries que pour gagner la frontière. Le général de 
Palikao, dans la soirée du 4 septembre, partit pour la Bel- 
gique. Après avoir rempli vis-à-vis de l'Impératrice son 
devoir d'ami fidèle, M. Chevreau s'éloigna pareillement. Sur 
lavis qu'on songeait à l'arrêter, M. Rouher s'enfuit aussi. 
Ceux que l'opinion désignait comme les auteurs responsables 
de la guerre, M. de Gramont, M. Benedetti, avaient déjà pris 
ou prendraient bientôt la route de l'exil. Les craintes étaient 
plus grandes que n'était pressant le péril. Partout les fugitifs 
trouvèrent le chemin libre. Seul, M. Pietri paraît avoir été 
recherché (1) . 

Faut-il encore parler du Corps législatif? Le 5, au matin, 
quelques députés voulurent pénétrer dans le Palais-Bourbon. 
Les gardes nationaux leur en interdirent l'entrée (2) . En quête 
d'abri, ils se réunirent, au nombre de 120 ou 130, avenue 
de l'Aima, au domicile de l'un d'eux, M. Johnston. Le but, 
fort inoffensif, était non de provoquer la guerre civile, mais 
de formuler une protestation. A la façon des parlementaires, 
on se garda de la rédiger séance tenante; mais suivant toutes 
les formes de la procédure, on désigna une commission qui 
l'élaborerait; puis on s'ajourna au lendemain. Le lendemain, 
la demeure de M. Johnston se trouva entourée d'hommes 
armés, à mine un peu suspecte, et qu'on appelait des francs- 
tireurs. Ceux-ci avaient pour instructions de disperser les 
représentants « avec courtoisie, mais sans faiblesse (3) » . Ainsi 
s'exprimait le nouveau préfet de police. M. de Morny, dix-neuf 
ans plus tôt, parlait-il autrement? Cependant M. Johnston 
avait été prévenu et jugea « peu délicat » d'exposer ses col- 
lègues à un danger (4) . Les députés furent, les uns contre- 
mandés, les autres renvoyés par le concierge. Quand les 
francs-tireurs voulurent opérer, ils ne rencontrèrent, avenue 
de l'Aima, que deux personnes : M. de Talhouet qu'ils firent 
mine d'arrêter et qui avait quelque habitude de l'être, l'ayanl 

(1) Enquête sur le 4 septembre, t. I er , déposition Pietri, p. 259. 

(2) DrÉolle, la Journée du 4 septembre, p. 128. 

(3) Enquête sur le 4 septembre , t. I er , déposition Kératry, p. 652. 

(4) Ibid.j t. I er , déposition Johnston, p. 289. 



432 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

été au coup d'Etat; puis M. Johnston, qui était chez lui. La 
protestation ne fut signée que de sept députés : M. Daru, 
M. Buffet, M. Josseau, M. Martel, M. Lefebure, M. Johnston, 
M. de Talhouët; mais beaucoup d'autres y avaient adhéré par 
avance. On la porta au Journal des Débats qui, redevenu 
craintif comme au lendemain du 2 décembre, refusa de l'in- 
sérer. Une seule feuille à Paris osa la publier, ce fut le jour- 
nal le Français (1). 

Au milieu des grands événements qui remplissent toute la 
scène, j'ai quelque scrupule à recueillir ces miettes de l'his- 
toire. Si je ne me trompe, ces détails, pour minimes qu'ils 
soient, replacent le régime impérial en son véritable cadre, 
entre la violence qui le fonda et l'autre violence qui le 
détruisit. Le public ignorait ces choses, et s'il les eût 
connues, n'en eût point pris souci. Il avait donné le 4 sep- 
tembre à l'oubli, presque à la joie. Le lendemain, dans la clarté 
des fumées dissipées, il discerna tout ce que l'ivresse de la 
veille avait voilé. Dans ce retour de lucidité, toutes les sensa- 
tions émoussées s'aiguisèrent, et derrière l'effigie de l'Empire 
aboli se dressa l'image de la France en perdition. Plus 
d'armée de Ghâlons. Bientôt plus d'armée du Rhin; car 
Bazaine, après deux jours de combat à Servigny et à Noisse- 
ville, venait de rétrograder vers Metz pour ne plus s'en éloi- 
gner. Là-bas, sur la frontière, Strasbourg qui flambait; plus 
près, nos places fortes, petites ou grandes, investies ou déjà 
tombées. Plus de vrais soldats, rien que des recrues; tout un 
matériel à refaire. En Europe, des amitiés déjà prêtes à nous 
quitter et qui trouveraient, dans la chute de l'Empire, un pré- 
texte pour l'entier reniement : l'Italie, l'Autriche, libérées, 
par la disparition de Napoléon, de tous les quasi-engagements 
oraux qui ne s'étaient gravés que dans les mémoires; la 
Russie, légèrement, très légèrement ramenée dans les der- 
niers jours, et désormais fixée dans 1 égoïsme : en un mot, 
toutes choses cmpirées, soit qu'on voulût poursuivre la 
guerre, soit qu'on se résignât à tenter la paix. 

(t) Voir le Français, 9 septembre 1870. 



LE QUATRE SEPTEMBRE. 433 

Entre tous les périls, le plus imminent était celui de l'en- 
nemi qui s'approchait. Guillaume avait, le 3 septembre, quitté 
le château de Vendresse; le 4, il était à Rcthel;le 5, il arrivait 
à Reims. Encore huit jours de marche, et on atteindrait la 
capitale. Dans les correspondances de nos ennemis, on devine 
une sorte d'ahurissement, né de la grandeur du triomphe. Ils 
se sentaient secoués par l'émotion de leurs victoires comme 
nous par le contre-coup de nos défaites, et il semble qu'ils 
aient eu besoin de se certifier à eux-mêmes leurs succès, tant 
ceux-ci leur paraissaient incroyables! Abeken, ce secrétaire 
du Roi que nous avons souvent cité, écrivait dans son jour- 
nal, à cette date du 5 septembre : «Nous voici donc à quarante 
lieues de Paris, en maîtres et en vainqueurs; l'armée française 
et l Empereur sont derrière nous, mais comme prisonniers. » 
Quelques heures plus tard, il reprenait la plume : « Est-il 
donc possible que le magnifique édifice que je vois devant 
mes fenêtres soit la vieille cathédrale de Reims? » Et dans 
son àme revivaient tumultueusement les souvenirs que cette 
grande apparition évoquait. Il ajoutait, en homme soucieux 
de l'art autant que de la politique : « Tout inondée des 
rayons du soleil couchant, l'admirable façade semble d'or 
massif. » Le soir, si nous en croyons le même témoignage, 
les soldats allemands se répandirent dans la nef, et on les vit, 
les uns en curieux, les autres en fidèles, passer et repasser 
devant l'autel où Jeanne d'Arc avait déployé son étendard, 
où les rois de France avaient été sacrés. 



FIN DU TOME SEPTIEME ET DERNIER 



28 



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ET SES ENVIRONS 



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frontière actuelle- .-.-.Route - 



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PI. IV 



Marche 
DEL ARMÉE DE MAC-MAHON 

DE REIMS À SEDAN 

Chemin de fer 



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Erize -la -Grande o 



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PI. VT 




TABLE DES MATIÈRES 



LIVRE XLI 

L ' A 11 31 É E DE 31 E T Z 

Sommaire : I. — Premières nouvelles des défaites : la nuit du 6 au 7 août: Paris 
pendant la journée du 7 août 4 

II. — Metz : résolutions contradictoires : en quelles anxiétés s'écoulent les 
journées des 7 et 8 août : le commandement : l'Empereur, Lebœuf, Bazaine. 
— Concentration de l'armée en avant de Metz sur la Nied française. . . 9 

III. — La situation intérieure : arrivée des députés à Paris : leurs dispositions : 
premiers projets de changement ministériel : pourparlers avec l'Impératrice 
(8 août). — La séance du 9 août : déclaration de M. Emile Ollivier. — 
Propositions diverses : M. Latour du Moulin; Jules Favre, le baron Jérôme 
David. — Chute du cabinet Ollivier. — Le nouveau ministère : quels élé- 
ments il représente et quelle en est la signification 15 

IV. — L'armée allemande après les batailles du 6 août : comment ses diffé- 
rents corps s'avancent au delà de la Sarre et se répandent en Lorraine. — 
Explorations et reconnaissances dans le but de découvrir les projets de l'ar- 
mée française 26 

V. — L'armée française : abandon de la ligne de la Kied française (11 août) 
et repliement général vers Metz. — En dépit de ce recul, le projet, déjà 
débattu le 7, de franchir la Moselle et de rétrograder sur Verdun et Châlons 
ne semble pas encore arrêté. — Crise du commandement : démission du 
major-général : comment Bazaine est appelé au commandement en chef de 
l'armée du Rhin 12 août). — Comment semble résolu, quoique non sans 
quelques arrière-hésitations, le projet de retraite au delà de la Moselle. . 28 

VI. — La condition des choses autour de Metz à partir du 12 août : comment 
tout lintérêt de la lutte se résume en un double effort : effort de l'ennemi 
pour contourner nos positions et nous isoler de la patrie; effort des Français 
pour échapper à l'étreinte. — Quelles erreurs générales et quelles négli- 
gences de détail paraissent compromettre, de notre côté, cette grande opéra- 
tion : le maréchal Bazaine, et en quoi il est inégal à la tâche. — Composi- 
tion de 1 état-major. — De la rupture des ponts en amont de Metz : choix 
des points de passage sur la Seille et la Moselle pour notre armée en retraite : 
par quelles roules pourront s'écouler nos colonnes et quels sont à cet égard 
les ordres du commandant en chef. — Ordre de marche pour le 14 août : 
commencement d'encombrement : esprit et dispositions de l'armée : départ de 



43G TABLE DES MATIERES 

l'Empereur. — Le 2 e corps; le 6 e corps; la Garde; le 4° corps. — Comment 
le mouvement est tout à coup interrompu par une attaque de l'ennemi sur 
la rive droite de la Moselle 32 

VII. Bataille de Borny. — Les derniers corps français laissés à l'est de Metz; 
initiative du général de Goltz : attaque du côté de Golombey. — Gomment 
la bataille aurait pu, soit être évitée, soit être poussée à fond : comment on 
ne suivit ni l'une ni l'autre conduite. — Combats livrés par le 3 e corps, aux 
abords de Colombey et sur le rebord du plateau de Borny. — Engagements 
soutenus autour de Mey par les troupes du 4 e corps. — Comment la lutte se 
prolonge, même à travers les ténèbres, et ne s'éteint que peu à peu. — Com- 
ment, des deux côtés, on s'est attribué le succès 43 

"VIII. — Le lendemain de Borny. — Toute l'armée achève de passer sur la rive 
gauche de la Moselle. — Quels étaient les lieux où s'avancerait l'armée en 
retraite. — Marche du 15 août : les divisions de cavalerie. — Le 2 e corps. 
— Le 6 e corps. — La Garde. — Le 3 e et le 4 e corps : embarras et encom- 
brement à la sortie de Metz. — Mouvements des troupes prussiennes : en 
quel point les amène l'étape du 15 août. — Léger engagement entre la bri- 
gade de Redern et la cavalerie française. — Fin de la journée du 15 août : 
l'Empereur : Bazaine 49 

IX. - — Le 16 août : départ de l'Empereur : Bazaine; renseignements divers qui 
lui parviennent : comment, après avoir prescrit le départ pour quatre heures 
du matin, il se décide à suspendre la marche jusque dans l'après-midi. 58 

X. Bataille de Rezonville (16 août). — La cavalerie allemande : soudaine 
attaque; surprise et commencement de panique. — Comment le 2 e corps 
prend les armes et repousse la première tentative ennemie. — Développe- 
ment de la bataille : Alvensleben et le III e corps : médiocre succès de ses 
premiers efforts : comment les Français auraient pu mettre à protit leur pas- 
sagère supériorité numérique. — Comment le III e corps se complète et s'ac- 
croît d'un des régiments du X e corps. — Perle de Vionville; perte de Fla- 
vigny ; combats autour de la Maison-Blanche. — Retraite de la plus grande 
partie du 2 e corps : charge de cavalerie : Rczonville menacé : péril de 
Bazaine 61 

XI. Bataille de Rezosville (suite). — Quelles grandes chances de succès con- 
serve Bazaine. — Forces françaises et forces allemandes. — Ganrobert et le 
6 e corps. — Inquiétudes d' Alvensleben : comment il a recours à la cavalerie : 
charge de la brigade Bredow. — Gomment Bazaine fixe son attention sur sa 
gauche et y concentre ses principales forces 68 

XII. Bataille de Rezonville (suite). — Ladmirault et le 4 e corps : sa marche : 
quelle influence décisive il peut exercer sur la bataille. — Occupation du 
font de la Cuve, du bois de Tronville, de la ferme de Grizière. — Comment 
on attend l'arrivée de la division Cissey. — Renforts allemands : comment 
se complète le X e corps. — Arrivée de Cissey : le fond de la Cuve; destruc- 
tion presque totale de la 38* brigade allemande. — Quelles eussent été nos 
chances de victoire si des renforts fussent arrivés. — Comment notre situa- 
tion se gâte un peu : grande charge de cavalerie sur le plateau de Ville-sur- 
Yron, et quelle en est l'issue. — Comment Ladmirault, laissé sans ordres, sans 
secours, privé d'ailleurs de la division Lorcncez, ramène le soir ses troupes 
vers la ferme d'Urcourt 73 

XIII. Bataille de Rezonville (suite). — Comment à notre aile gauche la 



TABLE DES MATIÈRES 437 

bataille se traîne : combats sanglants mêlés d'accalmie. — Dernière ten- 
tative du prince Frédéric-Charles contre Rezonville et comment elle 
échoue 84 

XIV. — En quelles conditions générales s'est livrée la bataille : grande victoire 
à demi saisie et qui nous échappe : les forces respectives : quelles grandes 
masses de troupes sont demeurées inutilisées. — Arrivée tardive des divi- 
sions Metman et Lorencez. — La soirée : aspect du champ de bataille : les 
pertes : esprit et dispositions morales de l'armée. — Comment Bazaine donne 
l'ordre de rétrograder 86 

XV. — La marche rétrograde. — Les Allemands : leurs inquiétudes : com- 
ment ils se rassurent en voyant nos lignes qui se dégarnissent : leurs disposi- 
tions; comment ils appellent à eux tous leurs corps d'armée : ce qu'ils con- 
naissent et ce qu ils ignorent de nos positions : plan de M. de Moltke. — La 
soirée du 17 août 91 

XVI. — Les positions françaises depuis Rozérieulles jusqu'au delà de Saint- 
Privat. — Force et faiblesse de ces positions. — Les Allemands : leur 
marche dans la matinée du 18 août. — Quels avis recueillent parmi nous les 
commandants de corps : Bazaine; en quelle sécurité il paraît s'endormir. — 
— Mesures de vigilance insuffisantes ou à peu près nulles. — Comment 
commence la bataille 98 

XVII. Bataille de Saint-Privat. — Comment Manstein, chef du IX e corps, 
précipite l'attaque. — Témérité de cette attaque prématurée, insuccès des 
Allemands : détresse de leur artillerie : comment une initiative hardie eût pu 
mettre à profit cette passagère infériorité de l'ennemi. — Les renforts arri- 
vent aux Allemands : comment, sur leur droite, ils s'emparent de la ferme 
Champenois et, sur leur gauche, progressent dans le bois de la Cusse. — 
Comment les chances, d'abord favorables, puis indécises, commencent vers 
cinq heures à nous être contraires 106 

XVIII. Bataille de Saint-Privat (suite). — Le combat à la gauche française. 
Steinmetz et la I re armée. — Comment M. de Moltke s'applique à retarder 
et à modérer de ce côté l'action. — Première attaque de l'ennemi et com- 
ment elle échoue. — Nouvel effort : prise de la ferme Saint-Hubert, mais 
vigoureuse résistance de toute la ligne française. — Ardeur de Steinmetz; 
comment il se persuade que les corps de Frossard et de Lebœuf sont à bout 
de forces : nouvelle tentative et quel en est l'insuccès 111 

XIX. Bataille de Saint-Privat (suite). — Canrobert et le 6 e corps : comment, 
dans les combinaisons de M. de Moltke, c'est par la défaite de la droite 
française que se décidera la victoire. — LeXIP corps (corps saxon) ; la garde 
royale prussienne. — Défense valeureuse et prise de Saint-Marie-aux- 
Chênes. — Comment les Saxons et la garde combinent leurs efferts pour une 
attaque décisive. — Canrobert : infériorité numérique et insuffisance de ses 
ressources. — Quels appels il adresse à Bazaine et quel accueil reçoivent ses 
demandes. — Marche des Saxons. — Grande attaque de la garde royale 
prussienne : la 4 e brigade : la 3 e brigade : la division de Pape. — Mémo- 
rables combats et pertes terribles. — Canrobert: mélange d'espoir et d'anxiété : 
comment ses forces s'épuisent : la garde impériale : quel secours elle pourrait 
fournir. — Héroïsme de Canrobert et de ses soldats : derniers efforts : attaque 
et prise de Saint-Privat 115 

XX. — La retraite du 6 e corps. — Comment le sort du 4 e corps est lié à celui 



438 TABLE DES MATIERES 

du 6 e : la division Cissey : ses derniers combats : sa retraite : comment le 
roste du 4 e corps est ramené en arrière 132 

XXI. — Le roi Guillaume : quelle attaque de Steinmetz, tentée à la nuit tom- 
bante et suivie d'insuccès, provoque en lui les plus vives inquiétudes : com- 
ment les messages de victoire ne lui arrivent que tard et peu àpeu. — Bazaine 
à Plappeville : son] langage rassurant : avec quelle impassibilité il accueille 
la nouvelle de sa défaite. — La nuit du 18 au 19. — Retraite de toute 
l'armée française : ses nouvelles positions. — Message de Bazaine à l'Em- 
pereur. — Nouvelles dispositions de M. de Moltke : l'armée de la Meuse et 
l'armée du prince Frédéric-Charles. — L'investissement 136 

XXII. — Comment, avec les trois batailles des 14, 16, 18 août, se clôt une des 
phases de la guerre. — Grandeur tragique de la lutte. — Quelles chances de 
succès ont été négligées ou perdues. — Bazaine. — Quelle douleur provoque 
en Allemagne la grandeur des pertes : par quels monuments les deux nations 
se sont appliquées à perpétuer le souvenir de la lutte. — Quels glorieux épi- 
sodes et quels exemples de valeur tempèrent pour l'armée française l'amer- 
tume de la défaite 140 

LIVRE XLII 

LE CAMP DE CHALONS 

Sommaire : I. — Le lendemain de Frœsehwiller ; le 1 er corps à Saverne : 
quelle grande confusion naît de la défaite. — Passage des Vosges ; arrivée à 
Sarrebourg (8 août). — Le 5 e corps : comment il est entraîné dans la retraite 
du 1 er corps : quels ordres contradictoires arrivent de Metz. — Comment se 
poursuit la retraite : le 1 er corps; le 5 e corps. — Sort du 7 e corps. — Con- 
centration générale vers Châlons 150 

II. — Le camp de Châlons : en quel désordre tout y rellue : dangers de toute 
sorte : ferments d'indiscipline : aucune défense contre l'ennemi. — Dépêche 
du général Schmitz au ministre de la guerre. — Arrivée au camp du général 
Trochu 160 

III. — L'Empereur : son voyage; son arrivée au camp de Châlons (16 août). — 
Comment sont rassemblés e î ces lieux plusieurs des principaux acteurs de la 
politique et de la guerre : le prince Napoléon : Mac-Mahon : Trochu. — 
Quel entretien s'engage autour de l'Empereur et comment cet entretien se 
transforme en véritable conseil : incidents divers : quels graves objets sont 
débattus; quelles résolutions sont adoptées (17 août). — Départ du général 
Trochu, nommé gouverneur de Paris 164 

V. — Le gouvernement de la Régence ; quelles pensées secrètes y dominent : 
l'Impératrice et le général Palikao. — Comment la première nouvelle des 
résolutions prises à Châlons éveille au plus haut degré le déplaisir de l'un et 
de l'autre. — Le général Trochu : entrevue avec l'Impératrice : Trochu et 
le ministre de la guerre. — La nomination du général est insérée au Jour- 
nal officiel (18 août) 171 

V. — Le camp de Châlons après le départ du général Trochu. — L'Empereur: 
comment il demeure au milieu de l'armée. — Mac-Mahon : ses terribles 
perplexités; avec quelle anxiété il attend les nouvelles de Bazaine. — Mes- 
sages venus de Metz; rapport du commandant Magnan ; dépêches trans- 



TARLE DES MATIERES 430 

mises par Bazaine le jour de la bataille de Saint-Privat. — Interruption des 
communications télégraphiques avec Metz (19 août) . — Palikao ; avec 
quelle ardeur il pousse Mac-Mahon vers Bazaine. — Mac-Mahon ; ses indé- 
cisions. — Comment le camp de Châlons semble lui-même menacé. — 
Départ de l'armée pour Reims (21 août). — M. Rouher au quartier général 
de l'Empereur : conseil tenu à Gourcelles-les-Reims : comment la retraite 
vers Paris semble définitivement adoptée. — Dépit et colère de Palikao : sa 
dépêche (22 août). — Comment, dans l'intervalle, une dépêche de Bazaine, 
expédiée par émissaire, ramène derechef vers Metz les pensées de Mac-Mahon : 
nouveau message de Bazaine, et par quelle cause inexpliquée Mac-Mahon 
ne connaît point ce nouveau message. — Comment la marche vers l'est est 
enfin décidée 178 



LIVRE XLIII 

LE MINISTÈRE DU 10 AOUT 
ET LES DERNIÈRES NÉGOCIATIONS DE l'eMPIRE 

Sommaire : I. — Le ministère Palikao. — Mesures militaires votées par les 
Chambres : nouvelles formations : 12 e corps, 13 e corps, premiers éléments 
du 14 e corps. — Mesures prises en vue d'un siège : fortifications, troupes, 
approvisionnements. — Mesures économiques et financières 192 

II. — Le gouvernement intérieur. — De quelques menées démagogiques : 
Marseille; Lyon; tentative insurrectionnelle à la Villette (14 août). — Le 
Corps législatif : quelles dispositions y régnent : velléités d'émancipation et 
retours de docilité : motion Kératry (22 août). — L'esprit public : attente 
anxieuse : quelles transformations changent la vie journalière et l'aspect de 
Paris : disposition nerveuse et impressionnable : bruits de trahison : les 
espions. — Les départements : quelles rumeurs y courent, quelles accusa- 
tions extraordinaires y trouvent créance 198 

III. — Les négociations diplomatiques : projet d'alliance entre l'Autriche et 
l'Italie : comment ce projet est débattu au début de la guerre. — Pourpar- 
lers à Metz : comment la France objecte à la fois la lenteur de la coopération 
et surtout les stipulations relatives à Rome. — Quelles hésitations subsis- 
taient soit à Vienne, soit à Florence, et eussent rendu, même en cas d'ac- 
ceptation complète du projet, l'assistance bien incertaine. — Comment on 
apprend les défaites du 6 août 208 

IV. — L'Autriche : comment, après nos défaites, elle n'a plus d'autre souci 
que de ne pas se compromettre. — L'Italie : en quoi sa condition diffère de 
celle de l'Autriche : nouvelle demande de la France et de quelle façon elle 
est déclinée. — L'Italie veut se soustraire à toute suggestion ultérieure de la 
France : elle se retourne vers l'Angleterre. — Dispositions de l'Angleterre 
depuis le début du conflit. — Comment le cabinet de Londres imagine 
l'idée de la Ligue des neutres; en quoi elle consiste : comment elle est 
adoptée 212 

V. — Comment la Ligue des neutres, tout en isolant la France, aurait pu faci- 
liter l'œuvre de la paix. — Des obstacles à toute négociation : dispositions 
de la Prusse; dispositions de la France. — Mission du prince Napoléon en 
Italie : son départ pour Florence (19 août) 219 



440 TABLE DES MATIERES 

VI. — La Russie : quel concours de circonstances semblait la préparer pour 
le rôle de médiatrice. — Alexandre II : ce qui entretient et fortifie ses 
sympathies prussiennes. — Neutralité menaçante surbordonnée à celle de 
l'Autriche. — Comment nos défaites ramènent un peu le Czar et le gouver- 
nement russe vers la France : symptômes de revirement : en quoi ce revire- 
ment est bien incertain et est lui-même mêlé de retours. — Idée de profiter 
du conflit pour échapper aux stipulations du traité de Paris. — Comment 
les bonnes volontés s'évaporent en paroles, et comment la France ne peut 
compter que sur elle-même 223 

LIVRE XLIV 
BEAU M ONT 

Sommaire : I. — L'armée de Mac-Mahon au départ de Reims (23 août), ses effec- 
tifs ; sa composition; ses chefs. — Plan général qui était de rejoindre 
Bazaine : quels étaient les périls de ce plan. — Marche du 23 août; détour 
sur Ilethel. — Marche du 24, du 25, du 26. — L'armée s'avance dans l'Ar- 
gonne ; premier contact avec les vedettes ennemies 23V 

II. Les armées allemandes. — La marche de l'armée du Prince royal (III e armée) 
depuis Frœschwiller, et quelles causes la ralentissent un peu. — Comment 
elle se dirige vers l'ouest. — L'armée du prince de Saxe ou armée de la 
Meuse (IV e armée). — Position des deux armées dans la soirée du 22 août. 

— Renseignements parvenus sur les mouvements des Français. — Comment 
le plan général est de s'acheminer sur Paris 240 

III. Les armées allemandes (suite). — Indices divers qui semblent indiquer un 
changement dans l'orientation des troup< s françaises. — Comment ces indices 
se confirment 243 

IV. — Les armées allemandes (suite). — Grand mouvement des armées alle- 
mandes : l'armée tic la Meuse; l'armée du Prince royal : comment toutes le» 
forces ennemies remontent vers l'Argonne. — Journées des 26 et 27 août. 

— Engagement à Rnzancy (27 août ) 246 

V. — Comment, à partir du 27 août, les forces françaises et allemandes se tou- 
chent presque dans l'Argonne. — L'année de Châlons : ses infériorités : le 
commandement : l'Empereur : Mac-Mahon et ses perplexités cruelles : état 
moral des troupes. — Comment Mac-Mahon apprend qu'il aura à lutter non 
seulement contre l'armée de la Meuse, mais contre l'armée du Prince royal : 
comment il est informé que Bazaine n'a pas quitté Metz. — Sous l'impres- 
sion de ces nouvelles, il se décide à se dérober à l'ennemi et à se diriger 
sur Mezières. — Avis donné au ministre de la guerre (27 août) 249 

VI. — Paris : Palikao et son état d'esprit : l'Impératrice : les ministres : les 
députés : Trochu. — Colère et consternation de Palikao à la nouvelle du 
retour. — Sa dépêche à Mac-Mahon 256 

VIL — Mac-Mahon : comment il cède aux instances du ministre de la guerre : 
comment la marche, déjà commencée vers le nord-ouest, est interrompue et 
comment on reprend la route de Montinédy (28 août). — La journée du 
28 août. — Comment l'ennemi nous devance sur la Meuse, à Dun et à 
Stenay 262 

VIII. — Mac-Mahon à Stonc (28 août). — Comment il se décide à remonter la 



TABLE DES MATIERES 441 

Meuse pour la franchir à Remillv et à Mouzon. — Journée du 29 août : le 
1 er corps, le 12 e corps : le 7 e corps; ses embarras, ses à-coups : le 5° corps : 
désordre et confusion : engagement à Nouait : marche sur Beaumont. — Les 
Allemands pendant cette journée du 29 août : comment ils se décident à 

commencer l'offensive : ordre pour le 30 août 264 

IX. Beaumont. — Marche du 5 e corps : arrivée à Beaumont : nuit du 29 au 
30 août. — Le matin du 30 août : étrange sécurité. — Comment la nature 
des lieux eût exigé un surcroit de vigilance. — Marche des troupes prus- 
siennes (IV e corps). — Avis inécoutés. — Attaque subite de l'ennemi. — 
Indescriptible confusion : vaillants efforts, mais courts et partiels. — Les 
Prussiens, renforcés par des troupes nouvelles, s'approchent de Beaumont, 
s'emparent de nos camps et de la ville elle-même. — Comment le combat se 
prolonge au nord de Beaumont et sur la route de Mouzon. — Renforts 
ennemis : les Saxons : courte intervention des Bavarois. — Condition des 
divers corps français : 1 er , 7 e , 12 e corps : à quoi se réduit le secours. — Le 
seul souci des Français est d'assurer leur retraite : combat dans le bois de 
Givodeau et courageuse résistance : comment les Français sont débordés : le 
faubourg de Mouzon. — Charge du 5 e cuirassiers. — Confusion : suprêmes 
efforts. — Comment les Français vaincus parviennent à repasser la Meuse. 
— Emplacements où s'établissent les Allemands victorieux : dernier épisode, 
le lieutenant-colonel Démange. — Conséquences matérielles de la défaite. — 
Comment toute marche vers l'est est désormais chimérique. — Ordre de 
retraite vers Sedan 269 



LIVRE XLV 

SEDAN 

Sommaire : I. — L'Empereur à Carignan : comment il apprend la défaite; son 
arrivée à Sedan. — Comment, dans la nuit du 30 au 31, l'armée se dirige 
sur cette ville : le 7 e corps, le 5 e , le 12 e ; comment le 1 er corps se replie le 
dernier, c'est-à-dire dans la journée du 31 291 

II. — Sedan : la ville; le cours de la Meuse. — En quoi cet emplacement était 
le plus défavorable pour notre armée. — Comment le péril pouvait être 
atténué, et quelle était pour notre armée la dernière chance de salut. . 295 

III. — Les Allemands : ordre général pour le 31 août. — Marche du 31 août : 
l'armée du prince de Saxe ; l'armée du Prince royal 299 

IV. — La journée du 31 août à Sedan : Mac-Mahon ; ses perplexités. — 
Arrivée du général de Wimpffen. — Indices sur la marche des Allemands. 
— Le capitaine, de Sesmaisons et les nouvelles qu'il apporte. — Engagement 
à Bazeilles entre les Bavarois et notre 12 e corps. — Divers mécomptes ; les 
distributions de vivres. — Les ponts ne sont point détruits. — Comment 
l'ennemi poursuit sa marche : avis inquiétants. — Mesures diverses, mais 
partielles, insuffisantes. — La soirée du 31 : nos positions; celles de l'en- 
nemi; Douay, Ducrot, leurs sombres prévisions pour le lendemain. . . 301 

V. — Le matin du 1 er septembre : Lebrun et le 12 e corps. — Attaques des Bava- 
rois contre Bazeilles : vaillante défense des Français ; série d'engagements 
acharnés et sanglants. — Comment ce combat n'est point la vraie bataille et 
comment se poursuit à l'est et à l'ouest le mouvement enveloppant. — Mac- 



4V2 TABLE DES MATIERES 

Mahon : sa blessure; comment il est contraint de renoncer au commande- 
ment 312 

VI. — L'Empereur; comment il apprend la blessure de Mac-Mahon. — Gom- 
ment le maréchal désigne Ducrotpour son successeur. — Ducrot : son plan; 
premières mesures d'exécution. — Ce plan était-il encore réalisable le 1" sep- 
tembre au matin? — Gomment Wimpffen réclame le commandement, et 
repousse toute idée de retraite : consternation du général Ducrot 316 

VII. — Wimpffen : ce qu'on peut pénétrer de ses intentions. — Lueurs 
d'espoir et optimisme. — Comment toute offensive sur Carignan semblait vouée 
à l'insuccès. — Comment le combat continue à Bazeilles et commence sur le 
plateau d'Illy 322 

VIII. — Bazeilles : continuation de la lutte; quels renforts arrivent à l'ennemi 

— Valeureuse défense des Français. — Le combat du côté de la Moncelle ; 
résistance dans Bazeilles et comment elle finit. — Affreux excès commis par 
les Bavarois. — Retraite française. — Le II e corps bavarois : combats près 
de Balan. — Comment, sur cette partie du champ de bataille, le feu dimi- 
nue peu à peu 325 

IX. — Marche des XI e et V e corps prussiens : comment ils doublent la boucle 
de la Meuse. — Le 7 e corps : en quelle attente s'écoulent pour les Français 
les premières heures de la journée. — Première attaque prussienne vers neuf 
heures du matin : comment la hauteur du parc Labrosse se garnit d'artil- 
lerie. — Le plateau, menacé du côté de l'ouest, l'est pareillement du côté de 
l'est par les progrès de la Garde prussienne. — Afflux continu de l'infan- 
terie et surtout de l'artillerie prussienne qui débouchent du côté de la Fali- 
zette. — Wimpffen; comment ses illusions se dissipent en partie; comment 
il songe surtout au 12 e corps. — Suite du combat sur le plateau : jonction 
de la Garde prussienne et de la III e armée; investissement complet; écrase- 
ment par l'artillerie. — Ducrot : comment il est amené à diriger les derniers 
efforts. — Efforts héroïques de l'artillerie française. — Tentatives pour ral- 
lier notre infanterie qui faiblit. — La division Margueritte ; par quelles 
charges elle illustre la défaite. — Gomment toute force humaine est impuis- 
sante à conjurer la ruine. — Le bois de la Garenne, Cazal : comment les 
débris de l'armée refluent vers Sedan 331 

X. — La ville de Sedan; l'Empereur : premières pensées de capitulation. — 
Wimpffen : ses persistantes espérances; appel à l'Empereur; tentative pour 
prolonger la résistance. — L'armée : Douay, Ducrot, Lebrun; leurs confé- 
rences avec l'Empereur; le drapeau blanc; projets de pourparlers. — Der- 
nières tentatives sur le chemin de Balan et à Cazal. — Sedan : bombardement; 
entassement confus; horrible désarroi. — Comment l'Empereur se décide à 
entamer les pourparlers : sa lettre au roi de Prusse 345 

XL — Le roi de Prusse pendant la journée du 1 er septembre. — Sa lettre à 
1 Empereur. — Qui sera négociateur pour l'armée française : Wimpffen, 
Ducrot, Douay? — Comment Wimpffen se résigne à la mission douloureuse. 

— Ouelles dispositions rencontrent les plénipotentiaires français. — Confé- 
rence et quel en est le résultat 354 

XII. — La nuit du 1 er au 2 septembre. — L'Empereur : son désir de voir le roi 
de Prusse; son entrevue avec M. de Bismarck. — Wimpffen et les généraux: 
comment la capitulation est jugée inévitable.. — Le château de Bellevue : la 
capitulation est signée 359 



TABLE DES MATIERES 443 

XIII. — L'après-midi du 2 septembre. — Le départ de l'Empereur (3 sep- 
tembre). — La presqu'île d'Iges, et souffrances de l'armée captive : comment 
les convois s'acheminent vers l'Allemagne. — Pertes dans la journée du 
1 er septembre ; conditions dans lesquelles s'est livrée la bataille ; comment le* 
écrasantes supériorités de l'ennemi présageaient d'avance la défaite; de 
l'unique combinaison qui pouvait prévenir ou diminuer le désastre. — Napo- 
léon III et l'acte de capitulation :}(5;J 

LIVRE XLVI 

LE QUATRE SEPTEMBRE 

Sommaire : I. — Paris : les journées des 1 er et 2 septembre; quelles nouvelles 
arrivent par le général Vinoy; comment les informations se complètent. — 
Journée du 3 septembre, séance de la Chambre : divulgation officielle du 
grand désastre 370 

II. — Quelles conduites sont possibles pour le gouvernement : conseil des 
ministres; comment le gouvernement ne sait ni concentrer vigoureusement 
le pouvoir entre ses mains»ni se dessaisir à propos au profit de la Chambre 
— Le Coi-ps législatif : comment M. Schneider convoque les députés pour 
une séance de nuit. — La séance de la Chambre : déclaration de Palikao ; 
comment il ne formule aucune proposition. Jules Favre : proposition de 
déchéance; la séance est levée. — Quel abattement règne parmi les conseil- 
lers et les fonctionnaires de la Régence 378 

III. — Le 4 septembre : aspect de la ville au début de la journée. — Quelles 
dispositions régnent au Palais-Bourbon : la gauche; M. Thiers et les centres; 
la majorité. — Conseil aux Tuileries : M. Schneider; quelles concessions pa- 
raissent résolues ; comment ces concessions sont tardives et incomplètes . 380 

IV. — Comment les bandes populaires grossissent : y a-t-il eu conspiration ou 
manifestation spontanée? — Quelles étaient les forces dont disposait le gou- 
vernement pour le maintien de l'ordre ; quel homme eût seul pu inspirer 
confiance et se faire obéir : Trochu ; sa condition, son rôle 391 

V. — Arrivée de la force publique. — Les spectateurs des tribunes; aspect de 
la salle avant l'ouverture de la séance. — Les députés; pourparlers et con- 
ciliabules; M. Buffet et quelques-uns de ses collègues aux Tuileries. — La 
séance parlementaire; les trois motions : le général de Palikao; Jules 
Favre; M. Thiers. — Réunion dans les bureaux : faveur pour le projet de 
M. Thiers : nomination des commissaires; quel tumulte se manifeste soudain 
dans le palais législatif 397 

VI. — La manifestation : comment des détachements de gardes nationaux, non 
commandés pour le service, parviennent à franchir le pont de la Concorde. 
— La police reçoit l'ordre de se retirer. — Pourparlers près des grilles de 
palais : comment les grilles s'entr'ouvrent, puis cèdent tout à fait. — Les 
premiers envahisseurs : efforts pour les contenir; comment la salle des 
séances est elle-même envahie. Gambetta; M. Schneider. — Comment 
M. Schneider quitte le fauteuil. — Les factieux sont maîtres de la salle des 
séances. — Comment les députés de la gauche, désespérant de contenir la 
révolution, se décident à s'y associer; de quelle façon ils entraînent la foule 
vers l'Hôtel de Ville 404 



444 TABLE DES MATIÈRES 

VII. — L'Hôtel de Ville : la formation du gouvernement provisoire. — Trochu • 
sou adhésion 410 

VIII. — Les Tuileries : fuite de l'Impératrice. — Le Sénat : sa dernière 
séance. — Le Corps législatif : séance dans la salle à manger de la prési- 
dence: pourparlers avec les députés établis à l'Hôtel de Ville, et comment 
ces pourparlers échouent. — État de la ville pendant la soirée du 4 sep- 
lembre 419 

IX. — Comment les dernières traces de l'Empire disparaissent. — La famille 
impériale. — Les fonctionnaires. — Dernière protestation du Corps légis- 
latif. — Comment la population parisienne, après les manifestations du 
4 septembre, retrouve le lendemain, avec sa lucidité, la conscience de ses 
immenses dangers. — Le Second Empire est fini. — Les Prussiens s'appro- 
chent de Paris 430 



PARIS. TYPOGRAPHIE PLON-NOURR1T ET C ie , 8, RUE CARANCIERE. 6103. 




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